CHAPITRE XXIX A Tombre de la mort
« Ces trois dernières années ne me rappellent qu'une lutte intérieure, terrible et incessante, » écrivait le P. Hecker dans le cours de Tété de i875. Le souvenir des quelques intervalles de paix relative , que nous ont fait connaître ses lettres, disparaissait évidemment de sa pensée sous l'impression profonde et écrasante de cette sombre époque de sa vie. Sa santé ne s'était pas améliorée. Un médecin distingué de Paris, qu'il avait rencontré à Ragatz au mois de juin 1875, l'examina soigneusement, et, dans une consultation écrite, déclara dangereux pour lui le retour à toute ooeupation sérieuse, lui conseillant do vivre affranchi de tout souci pendant une année au moins, sans quoi il y aurait à craindre pour son existence. Ceci semblait barrer la voie à toute idée de retour; il en était lui-même convaincu comme le témoigne cette lettre :
« Où pourrais-je trouver du repos? Pas dans la communauté, ni chez mon frère. Et alors où aller? Puis il me faudrait continuellement donner mon avis et mes conseils dans les affaires de la communauté , ce qui demanderait une application au-dessus de mes forces. Il n'y a pas d'autre parti pour moi que de rester pai-
sible en Europe avec ma faiblesse et mon obscurité entre les mains de Dieu. »
Mais, le 29 juillet, il reçut du P. Hewit une lettre qui le força à choisir entre la paix de son âme et le repos de son corps, entre sa vie d'un côté, et l'appel de ses frères de Tautre. Il prit son parti sans hésiter, dans le plus grand calme et avec un parfait abandon à la volonté de Dieu. En octobre i875, il était de retour à New- York.
Il demanda à être dispensé momentanément de vivre en communauté , ses nerfs étant incapables de supporter le bruit, les exercices et le mouvement de la maison; et lorsque quatre ans plus tard il y rentra, il se croyait tout proche de sa un : elle se fit attendre neuf ans encore. Pendant les treize années comprises entre son retour et sa mort, la vie du Père fut à peu de choses près celle qu'il a décrite dans ses lettres. Ses forces déclinaient lentement. Il défendit sa vie pied à pied. « Si j'étais un Celte, disait-il une fois en souriant, je me résignerais plus volontiers à mourir, mais je suis de la race qui s'acharne à vivre. » La lutte se trouvait aggravée par une crainte chrétienne de la mort, qui parfois s'abattait sur son âmo comme une sorte de vampire, et donnait à ce duel un aspect sinistre.
Pour une nature ardente comme la sienne, c'élait une terrible épreuve que de s'appliquer à une affaire sous la pression d'une véritable torture physique ou morale : parfois, en de tels cas, la patience lui échappait un moment; mais il s'en apercevait vite, et il avait tellement horreur de la moindre querelle, qu'il arrivait à se ressaisir, quelque effort qu'il lui en coû-
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tât. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais essayé de dominer les hommes par la sévérité : « Si jamais vous parlez de moi, disait-il, parlez-en comme d'un homme qui aimait mieux louer que blâmer, et qui reconnaissait à l'éloge une plus haute puissance qu'à aucun genre de menace ou de pression. »
Pour atteindre son but, il avait rarement recours aux formalités de l'obéissance. « Pourquoi ne m'obligez-vous pas par obéissance à faire telle chose? » lui demanda un Père qui n'approuvait pas absolument la proposition que lui faisait le P. Hecker. « Je ne l'ai jamais fait de ma vie , reprit celui-ci avec chaleur, et je ne commencerai pas maintenant. »
Plus grande encore , peut-être , était l'épreuve à laquelle son inaction le condamnait. Une récréation, dans le sens ordinaire du mot , lui était inconnue en maladie comme en santé. C'était un méditatif, et son esprit travaillait toujours. « Je ne me rappelle aucune époque de ma vie où je me sois livré à la paresse , où j'en aie môme été tenté,» disait-il. Il se vit pourtant bientôt forcé de consentir à cette triste et oisive promenade du malade, soit dans le parc, soutenu par Tun de ses Pères, soit dans la voiture de son frère Georges, qui était toujours à sa disposition. Parfois, pour distraire son esprit de la pensée de la mort et du jugement, dont l'arrêt fatal le poursuivait comme une obsession, il cherchait à qui parler, il réclamait un compagnon pour parcourir avec lui des galeries de ta bleaux ou de sculpture, ou bien il se mettait à raccommoder de vieilles pendules , dont il avait toujours une collection dans sa chambre.
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Il dut cesser de prendre ses repas avec la commanauté; il tentait encore d'assister à nos récréations communes, mais souvent, comme humilié de son état, il se retirait à Técart, et, découragé, remontait à sa chambre malgré les instances de ses confrères. Mais , chose admirable , ni le malaise perpétuel oh il vivait, ni les épreuves si cruelles de son âme, n'altéraient en rien la confiance de ses théories sur les progrès de la civilisation par la religion.
« N'est-il pas plus sage, disait- il, de mettre toutes ses pensées et toute son énergie à préparer les voies pour le succès futur et pour le triomphe de la religion, que de travailler péniblement à perpétuer le présent état de choses qui doit être, qui commence déjà à être supplanté? Cette attitude peut n'être pas comprise , ou être mal interprétée , elle peut devenir pour nous une occasion d'épreuves , c'est pourtant la seule que nous puissions concilier avec le sentiment du devoir. »
Un évêque, enroule pour Rome, vint voir le P. Hecker : « Dites bien au Saint-Père , lui dit-il , que trois choses feront progresser la religion : premièrement, de mettre toute l'Église sur le pied des pays de missions et de faire de la Propagande le bras droit de l'Église; secondement, de choisir les cardinaux parmi toutes les nations , afin d'en faire un sénat qui représente la chrétienté tout entière; troisièmement, d'adopter les moyens et les méthodes modernes dans les transactions d'affaires du Saint-Siège. »
Malgré sa faiblesse, c'était avec une sorte d'avidité que le P. Hecker dévorait un sermon, une conférence,
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une publication quelconque pouvant le renseigner sur le mouvement des idées chez les non-catholiques. Ses facultés d'organisation se concentraient sur les projets les plus variés; et ces projets, s'ils ne soulageaient pas son corps exténué, trompaient du moins par un semhlBait d'activité la lassitude de son àme.
« Pourquoi ne formerions-nous pas une sainte ligue pour la cause du Seigneur? Un dévouement sans réserve, la patience, la persévérance, Thumilité et la douceur sont des armes irrésistibles. Notre-Seigneur a promis que, si nous croyons en lui, nous ferons de plus grandes œuvres encore que les siennes. Croyons en lui, revêtons-nous de ses vertus, et qui nous résistera?
c( Le premier de tous les succès est le triomphe du Christ dans chaque âme ; tout ce qui y contribue : humiliations, afflictions, calomnies, mépris, mortifications, nous prépare une gloire au-dessus de toute conception humaine. Souffrir pour Tamour du Christ est le plus sûr moyen de lui ressembler. »
L'anecdote suivante montre le mépris du P. Hecker pour une dévotion indolente. Dans une mission , un jeune prêtre , nouvellement revenu de Rome , exprimait le désir de retourner en Italie le plus tôt possible , disant : « Ici , je n'ai pas le temps de prier. » Le P. Hecker fut indigné de ce propos , car ce jeune prêtre ne lui semblait pas si occupé. « Ne soyez donc pas si enfant, lui dit-il. Regardez autour de vous et voyez tout le bien que vous avez à faire I Ne vaut- il pas mieux revaloir à Dieu — ici , dans votre pays — ce qu'il a fait pour vous, que d'aller sucer vos pouces à
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l'étranger? Quel nom donnez-vous donc à ce genre de piété? »
Bien que ses relations avec ses confrères fassent souvent entravées par la maladie, il aimait à parler avec eux de leurs travaux, et lorsque les missionnaires revenaient de leurs courses apostoliques , il se montrait tout empressé à se faire raconter leurs succès. Il nous conseillait invariablement d'étendre notre prédication au delà des missions régulières , de façon à atteindre les non-catholiques. Il profitait de toutes les occasions pour nous stimuler à un travail littéraire, soit dans la communauté , soit ailleurs. Il s'intéressait personnellement à tous les membres de la communauté , surtout en cas de maladie. Nous nous rappellerons toujours son agitation lorsqu'on vint lui annoncer que l'un des Pères , transporté à l'hôpital pour une opération chirurgicale , se trouvait en danger de mort. Il arpentait la chambre , s'informant avec vivacité des médecins et des infirmiers , et il ordonna immédiatement des messes et des prières. Toujours tendre de cœur, plus il souffrit et approcha de sa fin , plus il se montra doux envers les autres. Il avait toujours grand soin de remercier de n'importe quelle faveur, si petite qu'elle fût. « J'ai, disait-il, une invincible horreur de l'ingratitude. »
Pendant toute sa longue maladie , le P. Hecker resta fidèle au plan de lectures qu'il s'était tracé. En tête , les Écritures. Il les reprenait par le commencement, les savourait avec lenteur, chapitre par chapitre , insistant presque sur chaque mot que prononçait son lecteur. Quelquefois il l'interrompait pour lui poser des ques-
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tiens, ou pour y ajouter ses propres commentaires. Les dernières paroles qu'il écoutait, le soir dans son lit, étaient celles des Saintes Écritures.
Il disait que cela le calmait et le soulageait. Ceux qui le connaissaient bien crurent comprendre, d'après ses remarques , que Dieu lui donnait à un degré rare la science de la Bible. Après l'Écriture, saint Thomas pour l'étude dogmatique et philosophique, Lallemant et saint Jean de la Croix pour l'ascétisme et le mysticisme. Use faisait relire sans cesse le dernier de ces auteurs. Vers la fin, la Vie de Mary Ward par Maria Catherine Chambers , et les Gloires de la divine Grâce par Scheeben, lui donnèrent de grandes jouissances.
Toujours préoccupé du but que devaient se proposer les prédicateurs et les auteurs catholiques, il écrivait en i875 :
« Lorsque vous faites de la théologie dogmatique et que vous traitez de la doctrine de la chute de l'homme, ayez toujours devant les yeux la valeur de la nature humaine et la nécessité que la grâce divine précède tout acte de la vie chrétienne.
« En théologie morale, stimulez le sentiment de la responsabilité personnelle; dans la théologie ascétique , la fidélité au Saint-Esprit.
« Dans les polémiques théologiques , développez les caractères intrinsèques de l'Église. »
Le P. Hecker aimait la poésie ; quant aux romans , s'il appréciait à sa valeur leur action sur les esprits, il n'en lut pas plus d'une demi-douzaine dans sa vie, et les étudia comme il étudiait les œuvres plus sérieu-
ses. Du reste, rien de ce qui s'imprimait, moins encore un livre, ne pouvait être pour le P. Uecker un simple délassement. Il tirait d'un lambeau de phrase ou de journal plus que Tauteur lui-même n'y avait peut-être voulu mettre.
A son retour à New- York, le P. Hecker resta quelque temps à la tête du Catholic World et y inséra plusieurs articles. Les plus importants, au nombre de douze, son Exposé en tête, furent publiés en volume sous le titre de l'Église et le Siècle. Ce livre parut en 1887. Le P. Hecker a laissé un nombre considérable de manuscrits , entre autres des Essais sur la connaissance de Dieu, sur la Trinité, et sur une foule de sujets spirituels. Espérons qu'ils seront im jour livrés au public. La composition lui était difficile, le papier cédait parfois sous la charge des rature3 et des retouches. Il était scrupuleux en pareille matière ; la spontanéité , qui lui venait si facilement dans ses lettres , son journal et ses discours, lui faisait souvent défaut lorsqu'il composait un ouvrage , surtout vers la fin de sa vie ; mais il dictait encore facilement, et trouvait sans peine l'expression voulue.