CHAPITRE XXX
Gondasion
L'état d'oraison du P. Hecker, pendant ces longues années d'épreuves, fut vraisemblablement une contemplation ininterrompue. Il assista à la méditation du soir en communauté aussi longtemps que ses forces le lui permirent, donnant souvent son commentaire des points principaux avec autant de simplicité que de ferveur. Il aimait à assister à la grand'messe les dimanches et jours de fête , et il s'était fait construire un petit oratoire qui , de plain-pied avec sa chambre , plongeait dans le sanctuaire de l'église par une fenêtre aménagée à cet efiTet ; il pouvait ainsi entendre la musique et suivre les offices. Souvent l'émotion le gagnait à tel point, qu'il était forcé de retourner dans sa chambre et de reprendre le lit. Les trois ou quatre dernières années , il ne pouvait plus dire la Messe , ni même l'entendre, qu'une fois la semaine et les jours de fête , tant était grande sa faiblesse toute la matinée.
La célébration du Saint Sacrifice était devenue pour lui une grande épreuve , et comme une lutte contre ses défaillances intimes. Ceux mêmes qui avaient souvent remarqué de pareils faits dans la vie des serviteurs de
Dieu n'en étaient pas moins saisis de les voir se produire dans ce prêtre si pieux et si confiant. « Savezvous, disait-il, ce que c'est que de se trouver spontanément en relations avec Dieu, lorsque le Divin Objet agit directement dans Tâme? Voilà ce qui m'empêche de dire la Messe : je ne puis pas me contenir. Pendant le cours de la Messe , il m' arrive d'être si pressé par Tamour de Dieu , que les forces me trahissent jusqu'à en tomber inanimé. Chez mon frère, on s'y attendait, et on me donnait une chaise. Assis un moment, je me remets, et je puis continuer (1). »
Quelques mois se passèrent dans une faiblesse physique et une obscurité spirituelle tellement grandes qu'il ne put ni célébrer ni même recevoir la communion. Cette épreuve, peut-être la plus pénible de sa vie, se termina vers la Noël de 1885. Alors, pour la première fois depuis le commencement de l'été, le P. Hecker entreprit de dire sa Messe. Ce ne fut pas sans être assisté ni sans passer par des moments fort critiques. Dans une lettre datée de 1886, il fait allusion à ce fait : « Bien qu'il entende la Messe (parlant de lui-même), il ne peut pas la dire sans montrer quel pauvre homme il est; il a cependant recommencé...
1. Lorsqu'il se trouvait, en 1867, chez M. de Montalembert, la pieuse maîtresse de maison remarqua qu'après sa Messe il se retirait immédiatement dans sa chambre sans faire d'action de grâces. Craignant que les gens de la maison n'en fussent scandalisés, elle se risqua à lui en faire l'observation. 11 hésita un peu , et lui répondit tout confus : « Je suis si ému après la Messe, qu'il m'échappe, malgré moi, des pleurs et des sanglots. Alors, vous comprenez, je suis obligé de me cacher. »
tue à petit feu; il a une mort terriblement
e mourut pas plus tôt, ce fut, après Dieu, grâce ileté extraordinaire et aux soins assidus du * Begen, ainsi qu*au dévouement infatigable de s.
^re bien-aimé du P. Hecker mourut le 14 février )rès une longue maladie. Ils se voyaient très sou- Georges et moi, disait-il, nous sommes unis Lçon que nulle parole ne peut rendre. Notre union Ique chose d'extrêmement spirituel et divin. » [u*il me fallut apprendre cette mort au P. Reçut bouleversé : « Ne me dites pas un mot, me , pas une parole I Lisez-moi quelque chose suite. » J'ouvris les Écritures et me mis k lui roisième chapitre de saint Jean, puis un autre, Ime lui revint.
le savais, me dit-il alors. Je l'ai vu hier soir, 3 semble que je Tai vu. J'ai failli aller vous le is votre chambre, à dix heures et demie. » jes Hecker était digne d'Isaac. C'était un noble ?e , d'une religion telle qu'on doit la désirer à 3oque. L'esprit d'entreprise, le flair des affaires, ment de ses droits et sa hardiesse à les défenutes qualités qu'il possédait à un degré rare , nt aussi utiles dans Tordre surnaturel que dans naturel. Il était homme de prière avant tout; onnêteté absolue , tendre pour les siens , prinlent pour son frère, qu'il aima le plus après son i d'une charité sans bornes. Nous ne saurions elle qualité lui a manqué.
Cette mort fut le dernier coup porté au pauvre malade. Il baissait rapidement depuis l'automne. Dès le i 5 septembre 1887, il avaiidemandé et reçu les derniers sacrements. Ce n'était qu'une fausse alerte due k Tétat alarmant de son cœur ; mais dans le cours de Tété 1888, il devint évident pour tous que la fin approchait. Il ne put supporter plus de quinze jours Tair vif du Lac George; il essaya sans plus de succès du bord de la mer. Les symptômes de Fangine de poitrine se rapprochèrent et laissèrent leur victime de moins en moins capable de reprendre à la vie. Usé par une souffrance sans trêve, Tesprit troublé, en proie au découragement et à Tangoisse , accablé sous le poids de ce corps de mort, toutes ces tortures, il les subissait depuis plus de seize ans avec quelques rares intervalles de calme. Il ne lui restait plus rien à endurer, que la mort. Il souffrait littéralement dans tous ses membres , tour à tour ou simultanément.
« Savez-vous, nous dit-il un jour, que toutes ces souffrances m'avaient été prédites? — Quand cela? lui répondîmes- nous. — C'était pendant mon noviciat à Saint-Trond , et avec tous les détails de mes souffrances : mais je ne vous en dirai pas plus long. »
Une courte éclaircie est signalée dans ce ciel si sombre.
J'ai noté de lui cette confidence : « Depuis troisjours seulement, Dieu m'a délivré de la sensation que je pouvais mourir à chaque instant. Oh! ce que j'en ai souffert depuis dix ansi Je tie savais si jamais j'en serais délivré et maintenant , peu h peu , Dieu m'enlève ce poids de l'esprit. Pendant dix ans j'ai vécu sous ce
nuage. Oh! quelle souffrance cela a étél » 11 le dit en se couvrant la figure de ses mains.
Ce sentiment de délivrance ne dura pas. « 11 fut un temps, disait-il, où je voyais Dieu si clairement et où j'étais si pénétré de sa bonté que je ne pensais qu*à mourir, et que mon désir unique était de briser la chaîne de mon corps pour être uni à Dieu dans le Paradis. Maintenant c'est tout différent : rien que les ténèbres et l'abattement...
« Dieu me visite par la plus profonde désolation de l'esprit. J'ai une horreur terrible de la mort, et, si j'y cédais, je tremblerais de tout mon corps. Cependant il y a quand même en moi comme le désir de mourir, mais sans foi sensible ni réconfort spirituel...
« Je n'aurais cependant jamais cru que Dieu me permît de l'approcher de si près et de le voir aussi bien qu'il m'a été donné de le faire. »
Après ces paroles, il me fit lire le premier chapitre du livre de Job , puis un article du Month sur la demeure du Saint-Esprit dans l'âme ; il approfondit quelque temps ce sujet et il ajouta : « La raison pour laquelle j'ai toujours pris intérêt à la doctrine de l'action directe du Saint-Esprit dans l'âme, est une raison d'expérience personnelle ; vraiment je n'ai jamais eu moimême d'autre directeur. J'ai plus d'une fois ouvert mon cœur à plusieurs personnes et profité de leurs avis ; cependant personne n'a jamais été réellement un directeur pour moi. C'est pourquoi j'aime tant les saints qui ont eu à lutter seuls , comme sainte Catherine de Gênes, qui fut sans directeur pendant vingt-cinq ans. »
Vers la fin d'octobre 1888, il sembla s'apercevoir que
la lutte était unie; il cessa de parler de ses maux, et subitement le calme se fit. On continua à lui lire les Écritures et autres livres édifiants jusqu'au soir même où il mourut.
Dans la nuit du 20 décembre, deux jours avant Tanniversaire de sa soixante-neuvième année, les derniers sacrements lui furent administrés; il les reçut sans émotion apparente , mais en pleine connaissance. Le jour suivant il resta en paix et comme délivré de toute souffrance, mais l'esprit toujours calme et attentif. Le matin du 22, la communauté se rassembla autour de lui pour réciter les prières des agonisants, et on lui donna Tindulgence plénière. Il parut perdre connaissance; mais le médecin, étant arrivé à ce moment-là, le souleva sur son lit , et Tagonisant put encore bénir ses frères, élevant faiblement la main pour faire le signe de la croix et prononçant les paroles à voix basse; puis il défaillit, et une heure après, il avait cessé de vivre.
Notre maître et notre père bien-aimé , si brave et sans reproches, si doux et si hardi, si plein de Dieu et si humain à la fois, entra ainsi dans réternelle béatitude.
L'après-midi de Noël il fut exposé dans Téglise , où une grande foule de peuple vint le visiter et le vénérer. La messe de Requiem fut chantée le lendemain par M»^ Corrigan, archevêque de New-York, au milieu d'un grand concours de fidèles, et le sermon éloquemment prêché par le P. Campbell, provincial des Jésuites. Le corps fut déposé dans le caveau de l'ancienne cathédrale.
La vie que nous venons de décrire forme un tout harmonieux, depuis le commencement jusqu'à la fin. Le jeune homme est en promesse dans Tenfant, et rhomme fait a réalisé toutes ces promesses.
Il demeura sans tache , et jamais son pied n'effleura les obscurs sentiers du plaisir coupable. Il ignora les marchés honteux de Tambition ; il marcha sans crainte et sans défaillance ; il ne s'élança pas à Tétourdie avant que la lumière ne se levât devant lui ; bien qu'il brûlât du désir de devancer l'appel de Dieu , il n'écouta jamais d'autre voix. Mais quand celle-là se fit entendre, il quitta tout pour la suivre et ne connut plus d'obstacles. L'idée que si peu connaissent la volonté de Dieu et s'y conforment, lui perçait le cœur; le mystère trop ignoré de l'intervention et de l'action providentielles dans la vie humaine le poursuivit avec une force toujours croissante, jusqu'à ce qu'il languit et dépérit du regret de n'en pouvoir goûter que les premiers fruits. Cependant il resta toujours soumis à la volonté divine soit pour vivre , soit pour mourir, pour commencer comme pour achever l'ouvrage , pour être isolé comme pour demeurer au milieu de ses frères , pour diriger comme pour obéir.
Malgré son activité d'esprit, c'était un contemplatif. Le but de tous ses efforts fut de favoriser l'action du Saint-Esprit au dedans comme au dehors; mais il fut avant tout un homme intérieur. Bien peu auront senti leur cœur battre plus généreusement au nom de Dieu, du Christ, ou de l' Esprit-Saint. Bien peu auront été plus fiers d'appartenir à l'Église du Christ. On peut dire qu'il vécut dans la plus intime union avec toute
la famille de Dieu , depuis Marie notre sainte Mère et les saints anges, jusqu'au plus humble catholique. Mais, encore une fois, son trait caractéristique fut la fidélité à la voix intérieure. Dès son enfance Dieu Tinfluença par une lumière intime et par le mouvement de TEsprit-Saint. La demande de Philippe : « Seigneur, montrez- nous votre Père, et cela nous suffît, » fut le cri du cœur du P. Hecker pendant la première partie de son existence. Depuis la fondation de sa communauté, de 1858 à 1872, sa vie fut pour ainsi dire Timage de Tannée polaire : le soleil sembla ne pas se coucher sur son horizon. Le ciel sans nuages était tout illuminé du sourire de Dieu , et ses teintes d'or resplendissaient sur toute Thumanité , répandant partout Tespérance et la joie. Puis le soleil se coucha pour iio plus reparaître; les cieux restèrent de plomb; seuls, un éclair rapide, un rare et pâle crépuscule en éclairèrent par moments l'obscurité croissante. Lorsque la lumière reparut, ce fut pour ouvrir à son âme ravie les extases du Paradis.
Quelques-uns diront peut-être : « Hecker a devancé son temps. » Mais aucun homme ne vient trop tôt, si, porteur d'un message divin, il peut encourager ne fût-ce qu'une seule âme à l'accepter; s'il peut fixer l'attention sur ce message, faire qu'on le discute, qu'on en scrute le pour et le contre, qu'on se demande si c'est aujourd'hui ou demain qu'il doit être connu. Le semeur ne peut être accusé d'avoir devancé son temps parce qu'il meurt avant la moisson : les uns sèment, les autres récoltent.
La vie du P. Hecker est une instante recommandation
aux contemporains de se faire les disciples de Dieu le Saint-Esprit, de se rendre capables de collaborer par la prière, par la pénitence, en union avec le Christ et avec rÉglise, à cette œuvre magnifique : faire servir rintelligence et la liberté modernes à élever la race humaine en la rapprochant de Dieu.
Ce n'est pas un adieu que nous lui disons ici ; car notre siècle et notre pays d'Amérique acclameront toujours davantage, à mesure qu'ils les connaîtront mieux, et sa personne et sa doctrine. Dieu conduit son Église à un apostolat qui développera de plus en plus dans le sens de la vérité et de la vertu catholiques les aspirations de l'humanité vers le progrès et vers le mieux : ce sera la gloire d'Isaac Hecker d'avoir enseigné les principes et donné la méthode qui assureront le succès de cette œuvre splendide.