‹ Le père Joseph DenisChapitre 23 sur 78 · Vie de Mademoiselle Mance, Ibid · texte numérisé non relu

Vie de Mademoiselle Mance, Ibid

17. A lire, dans l’Almanach de S. François de 1925, le développement gracieux de cet épisode par Mlle Marie-Claire Daveluy, sous le titre : Le père Denis, récollet, et son frère servant, septuagénaire, mère Marie Le Jumeau.

À MONTRÉAL (suite)

Il y avait deux ans que le Père Joseph gouvernait dans la paix sa petite qommunauté, lorsque en 1694 un incident malheureux vint y jeter le trouble durant plus d’une année. Nous voulons parler de l’affaire dite du « Prie-Dieu» et de l’interdit. Nous n’en dirons qu’un mot ; les quelque soixante documents qui en constituent le dossier appellent une ampleur d’exposition et de discussion trop considérable pour faire corps avec la présente étude. Nous nous contenterons de rappeler très sommairement les faits essentiels.

Le 10 mai 1694 avait lieu dans l’église des Récollets de Montréal la prise d’habit de deux novices, dont l’un était le fils de M. de Blainville, capitaine au régiment de la Marine. Mgr de Saint-Vallier et M. de 'Callières, gouverneur de Montréal, devaient assister à la cérémonie, présidée par le Père Joseph, le supérieur. Deux places d’honneur étaient réservées : l’une pour l’évêque au pied de l’autel, du côté de l’Evangile, l’autre dans le milieu de la nef pour le gouverneur. L’église étant très petite et n’ayant pas de sanctuaire proprement dit, le prie-Dieu de M. de Callières était séparé de la partie réservée aux fonctions saintes par deux bancs. Cette séparation indiquait sufhsam-

ment et clairement, semble-t-il, que M. de Callières n’était pas dans le sanctuaire réservé au clergé, mais bien dans Ta partie de l’église réservée aux fidèles. Néanmoins, l’évêque trouva que le prie-Dieu destiné au gouverneur était en place plus honorable que le sien, et demanda au Père J oseph, qui revêtait les ornements sacrés pour la messe, de le faire enlever. Celui-ci donna des ordres en conséquence, en faisant prier en même temps M. de Callières de ne pas assister à la cérémonie. Malheureusement, le gouverneur entrait à l’église en cet instant sans avoir pu être averti, et les officiers qui raccompagnaient, ne voyant pas le prie- Dieu à sa place accoutumée et ne sachant rien de ce qui venait de se passer, le remirent en son lieu, et M. de Callières s’y agenouilla. Ce que voyant, l’évêque invita le gouverneur à quitter son prie-Dieu ; celui-ci s’y refusa et l’évêque quitta l’église.

Le lendemain, Mgr de Saint -Vallier ordonne au Père Joseph de faire enlever de l’église tous les prie-Dieu, même le sien ; le supérieur se conforme à cet ordre ; mais à son tour, et malgré le Père Joseph, le gouverneur les fait remettre en place par des soldats.

Alors l’évêque jette l’interdit sur l’église.

À MONTRÉAL (suite)

Les Récollets se soumettent humblement à cette étrange et sévère mesure durant deux longs mois, au cours desquels les personnages les plus dignes de la Colonie s’interposent en conciliateurs auprès de l’évêque. Ce fut inutilement.

Les Récollets, pour des raisons qui leur parurent des plus valables, rouvrent enfin leur église après1 deux mois. Suivent trois monitions de l’évêque, leur enjoignant de se soumettre à l’interdit. La troisième monition jette l’interdit personnel sur la communauté. M. de Callières, gravement attaqué dans cette dernière monition, en appelle au Conseil souverain, et bientôt la Cour elle-même est saisie de toute l’affaire, qui eut sa conclusion vers la fin seulement de l’année 1695, par le retrait de l’interdit, après quelques concessions faites par les Récollets pour couvrir l’autorité et l’honneur de l’évêque.

Cette affaire de l’interdit n’a pas encore été traitée sérieusement par nos historiens. Quelques-uns, parmi ceux qui en ont écrit, l’ont fait sans documentation suffisante, et avec une injuste sévérité à l’égard des Récollets, qu’on a accusés de s’être rangés contre l’évêque du côté du gouverneur. Cette assertion est absolument fausse ; la rérité est que les Récollets

subirent les volontés de M. de Callières. Ils se trouvèrent placés, bien malgré eux, entre l’arbre et l’écorce, et les coups échangés entre les deux antagonistes, l’évêque et le gouverneur, retombèrent sur eux, qui n’y étaient pour rien. La lecture attentive du volumineux dossier de l’interdit met en lumière l’esprit d’humilité et de conciliation de ces pauvres Récollets, et du Père Joseph en particulier, qui, en sa qualité de supérieur, portait le poids et subissait plus que tout autre les ennuis de cette situation fausse, créée sans qu’il y eût eu la moindre faute de sa part. Hâtons-nous d’ajouter que, une fois l’affaire terminée, l’évêque rendit aux Récollets son affection, dont il leur donna encore bien des marques dans la suite 18.

18. Le Rapport de l’Archiviste de la province de Québec pour 1923-24 contient quelques pièces du dossier de l’affaire du “prie-Dieu”. Ces documents sont précédés de la version de cet incident par le Père Rochemonteix, tirée des Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIe siècle, version déjà discutable, mais devenue même tendantieuse dans le Rapport, où elle apparaît tronquée, allégée de ses copieuses notes infra-paginales, et sans la référence à la “Protestation des Récollets”, pièce fort importante que publie le P. Rochemonteix en appendice (V).

Le Père Cbauchetière, jésuite, de Montréal, écrivait, le 7 août 1694, à son frère, aussi jésuite, à Limoges: “Pour nous, nous sommes icy à démesler bien des choses avec nostre Evesque. Il a establi les approbations limitées; il a ordonné qu’on ne ferait point de congrégations les dimanches au matin; il 'a osté les

À MONTRÉAL (suite)

communions générales; il a interdit les pp. reeollets; il m’a menacé plus d ’une fois d 'interdit sur une affaire que j ’ai eu a demesler avec luy à l’occasion du gouverneur de Villemarie, qui a esté mon pénitent de tout temps, que nostre évesque a traité d’adultère, de scandaleux, de séditieux, voulant se mettre au dessus de l’evesque. Les pères Reeollets ayant présenté une protestation à Mr l’evesque qui ne vouloit entendre aucune raison, ont ouvert leur église, et levé l’interdit. L’affaire ne manquera pas de faire du bruit en France; notre congrégation ne se tient plus qui avait plus de 50 congréganistes. . . Il veult qu’on refuse la communion sans aiucune raison, si ce n’est que les communions sont trop fréquentes en Canada. Son prédécesseur qui voit tout cela, est un St homme, monsieur de Laval, et il dit avoir esté bien trompé quand il s’est démis de son evesché en faveur de celuy qui contre son espérance nous tourmente et ne prend a tasche que d 'humilier les religieux ... ” Relations des Jésuites, édition Thwaites, vol. LXIV, pp. 118-

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