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PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBiiU, 3

Droits de ronroduction et do tr'a luction réservéi

LE

CÉNÉALOGIE, HISTOIRE ET PHYSIOLOGIE DE FRANÇOIS GCICHARD» DIT LA RUINE.

Avant de se jeter dans la Seine, à Charenlon, la Marne se tord, se contourne, se replie sur elle-même, ainsi qu'un serpent qui se réchauffe au soleil; elle effleure la rive du fleuve qui doit Tabsorber, puis, par un brusque détour, elle s'enfuit cinq lieues plus loin. Enfin une seconde fois elle s'en rapproche encore pour s'en écarter de nouveau, comme si elle ne se décidait qu'à regret, la chaste naïade, à abandoKier ses rives ombreuses et verdoyantes, et à mêler ses eaux d'émeraude au grand égout parisien.

Dans un des méandres que nous venons de signaler, elle forme une presqu'île parfaite dont le bourg de Saint- Maur occupe l'isthme, et dont le contour côtoie les terri-

toîre$ et les villages de Champigny, de Chennevières, de Boneuil et de Créteil.

En 1 831 , celte presqu'île appartenait presque tout entière à rillustre maison de Condé. C'était, ainsi que Tindiquail son nom de la Varenne, un des nombreux plaisirs de cette race guerrière, chez laquelle le goût ou plutôt la frénésie de la chasse se transmettait de père en fils.

Il résultait de cette disposition toute spéciale que, malgré son voisinage de la ville, en dépit des agglomérations d'individus et des constructions nouvelles qui se produisaient dans le reste de la banlieue, la presqu'île de Saint-Maur resta, jusqu'en <772, parfaitement déserte. Les lièvres, les faisans, les perdrix, garantis, par cette large ceinture d'eaux profondes qui les entourait, contre les panneaux, les collets, les traquenards et autres engins à l'usage des braconniers, y vécurent longtemps dans une quiétude qui eût eu quelque ressemblance avec celle que leurs congénères trouvent dans les forêts du nouveau monde, si, de loin en loin, le fusil princier ne fût venu leur rappeler que, pour être gibier royal, ils n'en étaient pas moins gibier.

1793 mit en vente la Varenne en qualité de bien national ; mais son sol sablonneux, ses bois de bouleaux et de chênes rabougris tentèrent si peu les spéculateurs, que, lorsqu'il revint d'émigration, en 1814,1e dernier des Condés retrouva la Varenne encore plus solitaire que par le passé ; Or si les hommes ne l'avaient point envahi dans leurs naigrations colonisatrices, en revanche le petit monde à

poi^ et à plumes, qui jadis grouillait dans ses plaines et dans ses forêts, avait été impitoyablement passé au niveau de Tégalité.

Donc, en 1831, — date déjà citée et qui est celle à laquelle commence cette histoire, — deux ou trois maisons isolées, quelques fermes louées à des fermiers inintelligents, qui semaient du blé, voyaient pousser des lapins et récoltaient des indemnités , les chaumières des gardes el la hutte du passeur du bac de Chenneviôres constituaient les seules habitations de la presqu'île.

Encore une de ces maisons dont nous venons de parler ne subsistait-elle que par une grâce toute spéciale de monseigneur le prince de Condé.

Cétait la maison de François Guichard, dit la Ruine.

Avant de raconter comment François Guichard avait conquis pignon sur Marne, nous dirons deux mots de sa personne, et nous escaladerons quelques branches de son arbre généalogique, car François Guichard avait une généalogie.

Il est vrai qu'elle n'était point couchée sur le parchemin, qu'elle n'était point émaillée d'arabesques, fleurée d'écus armoriés, certifiée Cherin ou d'Hozier. Non, la généalogie de François Guichard était naïvement trad il ionaelle, comme le fut celle d'Abraham; mais elle n'était pas moins authentique, car elle s'était religieusement transmise de père en fils, avec charge à celui-ci d'y ajouter à chaque génération un nouveau chapitre; et tous s'étaient si scrupuleusement acquittés de ce pieux devoir, que (Fran»

çois Guichard le disait avec un certain orgueil) bien des gentilshommes eussent été embarrassés pour dire, ainsi qu'il pouvait, lui, le faire en toute assurance, commeni avaient trépassé leurs aïeux, et cela pendant onze générations.

Il est vrai encore que les Guichard avaient eu une prédilection particulière pour un genre de mort exceptionne), et avaient si savamment manœuvré tant qu'ilsavaientvécu, qu'ils étaient tous parvenus à quitter ce monde de la même façon ; si bien que, lorsqu'on interrogeait François Guichard sur le problème préciléj il répondait invariablement : « Pendus ! pendus! pendus r » Car, en effet, tous avaient été pendus, depuis Côme Guichard, attaché en 1473 à la croix du Trahoir, sous le règne du bon roi Louis XI, jusqu'à Joseph-Pierre Guichard, lequel, sans le marquis de Favras, qui reçut malheureusement cette singulière illustration, eût été le dernier Français hissé à la potence.

Il ne faudrait pas cependant que les dénoûments tragiques de ces onze existences fissent juger trop sévèrement les principes et les habitudes des Guichard ; si l'on pendait un Guichard, c'était bien plutôt la loi qui avait à rougir du supplice, que le patient, et celui-ci pouvait ù bon droit en appeler à la postérité.

Les Guichard naissaient braconniers, ainsi que nous avons dit que les Condés naissaient chasseurs. Entre quatre et cinq ans, un petit Guichard lorgnait déjà, avec des yeux brillants de convoitise, les lapins du roi qui venaient manger les choux de son père; entre sept et huit ans, il corn-

mençait de se demander si, en vertu de la quantité de légumes successivement contenue dans le ventre de l'animal, il n'avait pas quelque droit sur le contenant; entre huit et neuf ans, il arrivait à la conviction de ce droit et à la résolution de reprendre ses choux partout où il les trouvait, et il tendait un petit collet de crin ou de fil d'archal ; entre neuf el dix, il devenait. Dieu sait comment, propriétaire d'une arme à feu quelle qu'elle fût ; à douze ans, il panneautait ; à vingt, il assassinait, selon le progrès apporté dans Tindustrie des armes, tout ce qui passait à portée de son arc, de son arbalète ou de son fusil; enfin, entre trente et quarante ans, le bourreau lui grimpait sur les épaules.

Il ne faut pas supposer cependant que la rude leçon que recevaient les uns après les autres les Guichard fût perdue pour la postérité des incorrigibles braconniers. Le supplice laissait après lui une impression salutaire qui persistait pendant la génération suivante. Le fils du pendu détestait ordinairement les lapins, et la vue d'un de ces innocents animaux le faisait tomber en syncope ni plus ni moins que Henri de Valois à la vue d'un chat, que César à celle d'une araignée; il devenait incapable de diriger contre lui la pointe d'une flèche, le vireton d'une arbalète ou la grenaille d'un fusil, ou de préparer à son intention le moindre fil de laiton. Le trépas dramatique de son père avait, comme disent les habitants de la Nouvelle-Calédonie, rendu taboib pour le jeune homme tout ce qui était gibier à poil ou à plumes; mais, comme en môme temps il lui était impossible de se débarrasser des instincts de ma-

raudc inhérents au sang des Guichard, il se vengeait sur les poissons.

De braconnier qu'était son père, il devenait, lui, rôdeur de rivière, et quand dans les rivières il ne trouvait pas une proie suffisante, il passait des rivières aux étangs, des étangs aux viviers, des viviers aux fossés des châteaux dont les carpes monstrueuses, deux ou trois fois centenaires, exerçaient sur son imagination Teffet de l'aimant sur le fer, et les choses, poil, plume ou écaille, s'arrangeaient toujours de telle façon qu'un jour quelque juge, quelque prévôt, quelque bailli délivrait au fils ce qui lui restait à percevoir de l'héritage de son père, c'est-à-dire la corde qui avait servi à pendre celui-ci.

C'est ainsi que, de pirates de bois en pirates d'eau douce, les Guichard en étaient arrivés à François, qui vivait en 1831, et dont nous allons nous occuper tout à l'heure.

Le père de François, nous l'avons dit en passant, avait été le dernier représentant que la gent taillable et corvéable eût envoyé au gibet, dont la féodalité avait généreusement accordé le privilège à sa famille. C'était au poil et à la plume, aux quadrupèdes et aux volatiles, que celui-là avait déclaré la guerre. Il est vrai que, pour ne pas mentir à son sang, les ordonnances sur la police de la chasse étant singuHèrem nt adoucies depuis l'avènement de Louis XVI, il avait été forcé de joindre à ses victimes poilues ou emplumées un pauvre diable de bimane, sous prétexte que celui-ci, portant plaque et tricorne, menaçait de le con-

LE PÈRE LA nUINE. 7

duire en prison ; mais enfin, la cause première de ce malheur (îlant restée la même, François, fidèle à la tradition, jura de se garder d'un péché aussi funeste que l'étaif le braconnage, et d'une arme aussi dangereuse que Tétait le fusil. Nous le trouvons donc établi aux bords de la Marne, au lieu d'être obUgé de l'aller chercher au fin fond d'une forêt, comme il nous eût fallu faire si son père avait eu la vocation de la pêche au lieu de celle de la chasse.

Ce fut en 1794, c'est-à-dire environ trois ans et demi après la fin tragique de son père, que François Guichard planta sa tente à laVarenne.

Enlevé par la conscription de 1790, il arrivait de Mayence, qu'il avait défendue contre les troupes de Frédéric-Guillaume ; il avait été compris dans la capitulation qui permettait aux soldats français de quitter la ville avec les honneurs de la guerre, à celte seule condition de ne pas servir d'une année. La Convention faisait face alors à la meute des aristocraties et des rois coalisés contre elle; elle ne crut pas manquer à ses engagements avec la Prusse en dirigeant les Mayençais contre la terrible et rugissante Vendée.

Pour se rendre de Mayence à Saumur, il fallait traverser la France.

Quand battait le tambour, quand sonnait le clairon, quand retentissait la Marseillaise, François Guichard, rendons-lui cette justice, était à la hauteur de ses compagnons d'armes ; mais par malheur, si acharnée que soit une guerre, on ne peut pas toujours se battre, et la réflexion des jours de repos était fatale à son ardeur.

Les hallucinations s'en mêlèrent. Elles avaient prise facile sur ce pauvre cerveau.

François Guichard, sous l'empire de ces visions, devenait de jour en jour moins enthousiaste des escarmouches, des embuscades et des combats.

Aussi lorsque les bataillons mayençais passèrent à Lagny, François Guichard, en traversant le pont, jeta sur la rivière, par dessus le parapet, un regard rempli tout à la fois de désespoir et de concupiscence.

Il était sept heures du soir, et, pour nous servir d'un terme dépêche, les poissons bloquaient, c'est-à-dire qu'ils traçaient à la surface de la rivière, tout en se jouant et tout en soupant, de petits cercles dont la multitude donnait une haute idée du nombre de ceux qui les pi .iuisaient.

François Guichard poussa un soupir.

A la suite de ce soupir, il lui vint un scrupule dont la cause ne pourra certes qu'honorer son caractère dans la postérité la plus reculée.

Il trouva que la Convention en agissaîî un peu légèrement à l'endroit de la capitulation ; il conclut que la situation avait été beaucoup plus absolue que n'en jugeait la célèbre assemblée ; il résolut de décharger son chef, le général Kléber, d'un dix-millième de la responsabilité qui lui incombait; il fit semblant de rajuster quelques haillons sans couleur et sans forme qui lui servaient de chaussure, laissa filer la colonne, se cacha sous l'arche du pont, resta jusqu'à ce que le dernier traînard eût disparu à ses

yeux, jeta dans la rivière son fusil et son petit chapeau à flamme rouge, coupa avec son couteau les longues basques de son habit, mit une chemise de toile par-dessus celte sorte de veste, et, à peu près déguisé, il descendit le cours de Teau, uniquement occupé de reconnaître au clair de la lune les endroits qui pouvaient être poissonneux.

Dans ces temps de crise, la police militaire n'était ni très-sévère ni surtout très-clairvoyante à l'endroit des déserteurs et des réfractaires ; d'autres soins l'absorbaient.

François Guichard fut si peu inquiété à la suite de son escapade, que, le lendemain du jour où il avait dit adieu à ses héroïques compagnons, il était assis au pied du saule que Ton voit encore aujourd'hui en amont du bac de la Varenne, les deux mains autour d'un roseau de moyenne longueur, et les yeux fixés sur un bouchon qui semblait valser à fleur d'eau dans le remou qui fait havre en cet endroit. Ce bouchon servait d'indicateur à une ligne fabriquée avec une ficelle. François paraissait aussi calme, aussi insouciant quereùtété un bourgeois du faubourg Saint-Antoine qui fût venu là prendre ses récréations dominicales.

Il paraît que l'odeur de la poudre, dont les mains de Tex-brave ne pouvaient manquer d'être imprégnées, ne répugnait pas trop au poisson ; car en quelques heures François Guichard réalisa une colossale friture d'ablettes, de perches, de goujons, de brèmes et de gardons, que le soir même il s'en alla vendre à un traiteur de Vincennes.

Celte friture fut pour François Guichard ce que le pot au lait devait être pour Perrette.

Nous disons devait être, parce que François Guichard, moins imprudent que la jeune paysanne du èon la Fontaine, — nous soulignons bon et pour cause, — ne répandit point sur la route son trésor écaillé. Il le vendit, au contraire, bel et bien, et le vendit d'autant nnieux qu'à cette époque de disette les comestibles étaient chers. Du produit de sa friture, il acheta quelques centaines d'hameçons et quelques pelotes de ficelle. Il tendit des lignes de nuit auxquelles les barbeaux, les carpes et les anguilles vinrent s'accrocher par douzaines. Le soin de ses engins lui laissait les journées libres. Il cueillit de l'osier dans les oseraies d'alentour, fit des nasses, et celles-ci multiplièrent si bien les produits de son industrie, que, deux mois après avoir quitté le service, il pouvait acheter un bachot.

Un bachot était le but de toute l'ambition présente de François Guichard; d'abord, parce qu'avec un bachot il ne pouvait tarder à gagner assez d'argent pour se procurer ce que tout pêcheur appelle les outils, c'est-à-dire verveux, éperviers et filets de toute sorte ; ensuite parce que Tautomme approchait et qu'il n'était pas fâché d'avoir un autre gîte que le tronc creux du saule qui l'avait abrité jusqu'alors, et qu'il n'en savait pas de plus somptueux au monde qu'un bon bateau en bois de chêne, sur la levée duquel on pouvait se coucher et dormir enveloppé dans une chaude couverture de laine.

Pendant trois ans, François Guichard n'eut pas d'autre toit, d'autre chambre à coucher, d'autre lit.

Mais il élait heureux! Gomment ne l'eût-il pas été?

Il était évident que durant des siècles le vieux sang celtique avait continué de couler pur et sans mélange dans les veines de tous les mâles de cette race. C'était lui qui conservait les instincts de fière indépendance et de liberté sauvage qui, du fond de leur cœur, protestaient contre la civilisation, et qui ne pouvaient se satisfaire que par un retour à la vie primitive. La Providence, en dépit do toutes les probabilités, avait accordé en plein xviii^ siècle, au dernier des Guichard, ce que ses aïeux avaient si vainement poursuivi : à quatre lieues de Paris, elle avait en sa faveur ménagé un désert dont il pouvait se croire aussi complètement le roi que RobinsoQ Tétait de son île.

Et, en effet, pendant ces trois années, ce fut à peine si, de loin en loin, François Guichard rencontra sur la rivière quelque bourgeois de Saiot-Maur, quelque citadin de Charenton qui venait pour un jour lui faire une impuissanteconcurrence sur la rivière. Il en était le seul et unique maître et seigneur, depuis Ghampigny jusqu'à Gréteil. Et, tant que durèrent la République, le Directoire et le Gonsulat,les communes, qui, fante d'amateurs, avaient renoncé à affermer leurs pêcheries, songèrent si peu à troubler l'intrus dans sa jouissance, que celui-ci ne dut pas douter qu'elle ne fût éternelle.

Un jour qu'il péchait des goujons à Téchiquier, entre les îles, il releva la tôte et aperçut entre les saules unejolie fille qui lavait son linge accroupie au bord de l'eau ea chantant une joyeuse chanson.

Les beaux bras, la figure rieuse, la voix provoquante de la jeune lavandière causèrent à François Guichard des distractions inconnues de lui jusqu'alors. Sans songer à ce qu'il faisait, il prit son bouloir à Tenvers, et, pilonnant avec le manche, il déchira si bien son filet, que, lorsqu'il le tira de l'eau, les poissons retombèrent les uns après les autres, par la large brèche que sa maladresse leur avait préparée, et regagnèrent leurs humides demeures en frétillant.

La grandeur et la réalité de cette perte rappelèrent François Guichard à ses instincts matériels. Il s'assit dans son bateau, tira de sa poche du fil et une navette, et se mit en devoir de réparer cet accident.

La jeune fille continuait de chanter en frappant la mesure avec son battoir, et peu à peu l'attention du pêcheur s'absorba si bien de nouveau malgré lui, que la navette, n'étant plus méthodiquement dirigée, traça dans l'échiquier des arabesques fantastiques.

François Guichard laissa là ses outils.

11 se livrait à la pêche bien plus par passion héréditaire, si nous pouvons risquer ce mot, que par amour du gain ; mais l'émotion qu'il éprouvait en ce moment, émotion jusqu'alors inconnue, triompha de Tun et de l'autre. François Guichard, le brutal pêcheur pour lequel jusqu'alors la prise d'une carpe ou d'un brochet avait résumé les plus grandes jouissances, s'abîma, aux accents de la jeune fille, dans de profondes rêveries. C'était avec une sorte de timidité qu'il écartait les branches pour entrevoir le visage de

la chanteuse, lorsqu'en fouettant son linge de son battoir, celle-ci relevait sa tête, rouge du feu du travail, tandis que ses lèvres et ses yeux étaient tout entiers à l'expression de sa chansonnette.

Cette exta.se de François Guichard dura jusqu'à ce que la jeune fille eût tordu son dernier napperon.

Alors elle rassembla dans sa hotte le travail de la journée et se disposa à charger le fardeau sur ses épaules.

Ce départ ne faisait point le compte de François Guichard; il fût volontiers resté toute la nuit à écouter celle dont les accents l'avaient charmé, et il ne comprenait pas qu'une personne qui chantait si bien pût avoir une autre occupation que déchanter.

Il descendit doucement son croc dans la berge, et, poustant brusquement son bateau, il le fit glisser avec tant de force et de rapidité, qu'il traversa le bras de la rivière d'un leul élan.

En se retournant pour ramasser son battoir, la lavandière, de son côté, aperçut le jeune homme qui la regardait la bouchebéante etlesyeux étonnés, et qui s'était approché avec si peu de bruit qu'il lui fit l'effet d'une apparition.

Elle poussa un petit cri; elle voulut saisir sa holte et s'enfuir; mais son émotion était telle, qu'elle chancela, et que les chiffons rouges, bleus, gris, blancs, multicolores qui la remplissaient roulèrent sur la berge.

— La, voyez ce dont vous êtes cause, dit la lavandière à François Guichard, qui venait de sauter sur la rive; comme c'est amusant!... du linge complètement rincé!...

François Guichard montra alors une physionomie si bouleversée, il parut si confus de l'accident qu'il avait involontairement causé, qu'aussitôt que le regard de la jeune fille se fut arrêté sur lui, l'expression du visage de ceile-ci se modifia sensiblement.

Les larmes qui, dans un premier moment de contrariété, avaient monlo jusqu'à ses yeux, y demeurèrent; mais ses lèvres, en découvrant trente-deux perles, s'entr'ouvrirent dans un éclat de rire joyeux, de sorte qu:) l'on eût pu croire que c'était une exagération de gaieté qui la faisait pleurer.

La gaieté de la jeune fille acheva de déconcerter François Guicljard. Il avait l'air si malheureux, que celle-ci le prit en pitié, et, lui imposant pour châtiment de Taider à réparer l'accident qu'il avait provoqué, elle lui rendit un peu de courage.

Il s'agenouilla dans le sable et commença de rincer le linge aussi adroitement qu'eût pu le faire la jolie lavandière elle-même.

Mais celle-ci ne chantait plus, elle babillait, et François Guichard eût volontiers accepté une tâche quadruple pour obtenir Faumône d'une pauvre petite chanson.

Ne la voyant pas venir, il prit le parti de la provoquer.

— Dis donc, citoyenne, comment se fait-il que, toi qui connais les plus jolies chansons qui aient jamais passé par le gosier d'une femme, tu ne connaisses pas celle-ci?

O Richard, ô mon roi, L'univers t'abandonne l

Sur la terre il n'est donc que moi Qui s'intéresse à ta personne...

— Qui l'a dit que je ne la connaissais pas? répondit la lavandière.

— Bon ! je t'ai écoutée deux heures, peut-éli e davantage, car le temps a passé si vite que je suis incapable de dire depuis quand j'étais là, et je ne l'ai pas entendue.

— Si lu ne l'as pas entendue, citoyen, c'est que je n'ai pas voulu la chanter.

— Eh bien ! citoyenne, comme depuis le jour où ma pauvre mère a quitté ce monde je n'ai pas entendu dire cette chanson que j'aimais tant quand j'étais petit, si tu veux me la dire, je ferai volontiers marché avec loi pour porter ta hotte au haut du coteau de Chennevières.

Je ne fais pas de ces marchés-là, citoyen François Guichard.

— Tu me connais donc ?

—Tiens ! pêcheurs et lavandières sont cousins germains, ce me senible.

— Alors la chanson.

— Merci, par exemple ! une chanson aristocrate qui me ferait arrêter, si l'on en entendait seulement l'air. Aidezmoi h charger ma hotte. Une chanson comme celle-là, on ne la chante que la porte close, la tôte sur l'oreiller, tout bas, à l'oreille de son mari. Au revoir, citoyen Guichard.

Le pêcheur vit la jeune filîe disparaître entre les troncs des peupliers. Lorsqu'elle fut arrivée aux vignes du co-

teau, elle se retourna pour lancer à son auditeur un adieu narquois. Celui-ci était toujours à la même place.

Il y resta longtemps, et, bien qu'il eût quelques centaines d'hameçons tout prêts, il n'alla point, comme il l'avait projeté, tendre ses lignes de fond au trou de Javiot. Il reconduisit son bateau à Tendroit où il avait fait une si longue station pour entendre la jeune fille. Il se coucha aussitôt que Tobscurilé fut venue ; mais il ne dormit pas, et toute la nuit, en entendant les rossignols qui jetaient aux ténèbres et au silence leurs trilles amoureux, il releva la tête au-dessus du bordage de son bachot pour chercher la lavandière sur la rive.

00, APRÈS KOUS ÊlilE OCCUPÉ DE LA GÉNÉALOGIE DE FRANÇOIS GUICHARD, KOLS PASSONS A SES AMOURS ET A CE QUI S'eNSUIVIT.

Les jours suivants, François Guichard eut des distractions.

Il oubliait à'aicher ses hameçons, et il eût fallu qu'un poisson n'eût pas un atome de cervelle pour s'accrocher aux fers nus et acérés avec lesquels il avait la prétention de les tenter.

Pendant des heures entières, il ruminait tous les airs que la jolie laveuse lui avait fait entendre, et pendant ce tempslà son bateau descendait tout doucement le fil de l'eau avec le gilles paré sur l'un de ses bords, et ce n'était qu'au

moulin de Boneuil qu'il s'apercevait qu'il avait oublié d'ea descendre une seule fois la nappe.

Il prenait des feuilles de sagittaire pour les indicateurs de ses coups d'amorce^ et lui, qui connaissait le lit de la rivière comme un paysan le champ qu'il laboure, jeta maintes fois son épervier dans des mottes ou sur des troncs d'arbre, d'où il le retirait en lambeaux.

Plus il allait, plus ses absences devenaient fréquentes.

Un jour qu'il Hait sorti pour retirer ses verveux, et qu'il s'était imprudemment abandonné à ces pensées dangereuses, il ne retrouva plus la faculté de sa cervelle qui, en ce moment lui était le plus nécessaire, la mémoire. Sur seize verveux qu'il avait placés, il en perdit quatorze, et encore, en sortant de l'eau, prit-il par la cueillette un de ceux qu'il retrouvait, de telle sorte qu'une superbe carpe que contenait son outil s'en échappa et retomba dans la rivière.

François Guichard jeta un coup d'œil effaré autour de lui pour s'assurer que cette maladresse de novice n'avait pas eu de témoin; il poussa un rugissement de colère, brisa son verveux en mille morceaux, et en lança au loin les débris. Puis il se laissa tomber sur la levée de son bateau, et demeura pendant quelques instants dans une sorte d'anéantissement; mais il n'était pas de la pâte dont le bon Dieu a fait les amoureux transis : il comprit qu'il fallait prendre un parti suprême et immédiat.

D'un furieux coup d'aviron, il fit virer son bateau, aborda la rive du département de Seine-et-Marne, planta son croc dans la berge, y amarra son embarcation, et

fS LE PÈRE LA RUINE.

monta à Chennevières avec celle physionomie fatalement résolue que devait as^oir Guillaume le Conquérant lorsqu'il posa le pied sur la terre d'Angleterre.

Seulement, les ennemis du duc normand épargnèrent à leur futur vainqueur la peine et l'ennui de les chercher en venant au-devant de son armée, tandis que François Guichard avait à retrouver la jeune fille qui avait porté cet incroyable désordre dans son âme.

Il parcourut dans toute sa longueur la rue du village, où sa présence causa une certaine impression ; car, peu familiarisé avec les règles de la civilité champêtre elle-même, le loup de rivière ouvrait sans vergogne la porte de toutes les maisons qu'il rencontrait, allongeant sa tête effarée dans l'entre-bàillement, inspectant le contenu de chaque habitation et s'en allant sans répondre aux jurons que ces procédés faisaient pousser aux hommes, aux invectives qu'il recevait des femmes et aux cris de terreur qu'il arrachait aux enfants.

Il arriva jusqu'à la dernière chaumière de la route de Champigny sans que ses visites domiciliaires eussent eu d'autre résultat que de lui procurer un cortège de petits garçons et de petites filles qui le suivaient à distance en manifestant leur intérêt pour sa folie par un chuchotemen t confus.

François GuicharS so£geaà interroger l'un de ces jeune s curieux; la façon de Ee faire l'embarrassait cependant; il ne savait comment dépeindre l'objet de ses recherches : une jolie figure n'était pas un signalement.

Il s'avança néanmoins vers la petite troupe; mais celleci n'eut pas plutôt deviné ses intentions, qu'elle se mit ea désordre, les plus avancés revenant sur ceux qui étaient restésen arrière, les plus grands bousculant les plus faibles, le? ' uns tombant, les autres les faisant choir, tous s'en fuyant à tire-d'ailes, comme une nuée de moineaux surpris à la picorée.

Cet eiïet, auquel il était loin de s'attendre, acheva de mettre François Guichard de mauvaise humeur; il saisit l'un de ceux qui étaient restés sur le carreau, et le secoua avec tant de violence, que le pauvret éclata en sanglots et tendit vers lui ses petites mains suppliantes.

François Guichard essaya vainement de le rassurer ; plus il lui parlait doucement, plus l'enfant criait; force fut donc au pêcheur de le mettre à terre; mais alors celui-ci éclata d'un rire narquois et joua des jambes pour rejoindre ses compagnons.

François Guichard n'eut pas plutôt relâché son captif, qu'il s'en repentit; la physionomie de l'enfant, en cessant de grimacer la terreur, avait pris une ressemblance qui l'avait frappé. Les grands yeux noirs qu'on apercevait brillants et humides sous les cheveux ébouriffés qui retombaient sur le front du petit bonhomme, il les avait déji vus quelque part; le sourire qui se dessinait sur ses joues fermes comme une pomme et rouges comme une cerise, c'était le sourire de la jolie lavandière.

Le pêcheur poursuivit son prisonnier; mais, si François ne courait pas mal, le petit drôle courait mieux que lui.

20 LE PÈRE LA RUINfe.

Ce dernier enfila une ruelle qui longe Téglise de Chennevièrcs; arrivé à son extrémité, il se jeta dans une porte charretière qu'il referma derrière lui, puis, dans son épouvante, il alla se cacher dans le cellier.

François Guichard sentit son cœur bondir d'espérance, ^ car cette ruelle, cette maison, il ne les avait pas visitées.

Il entra résolument où il avait vu le petit garçon pénétrer ; il se trouva dans une cour jonchée de fumier, où caquetaient des poules, où barbotaient des canards.

Mais il n'y avait pas seulement des poules et des canards dans cette cour, il y avait aussi une charrette; à côté de cette charrette un homme de cinquante ans environ qui pren ai du foin à une meule et le mettait en bottes ; en outre, sur la charrette, il y avait une jeune fille qui plaçait symétriquement ces bottes entre les ridelles de la voiture, à mesure que l'homme les lui tendait.

En apercevant François Guichard, la jeune fille rougit mais le pêcheur rougit davantage encore, car il avait reconnu la jolie laveuse.

— Bonjour, dit l'homme au foin sans interrompre son travail.

— Bonjour, répondit François Guichard en s*accotant à ta meule, car la course l'avait fort essoufflé.

Il se fît un silence, le maître du logis, en véritable paysa i fin et malin qu'il était, ne voulant pas donner à son hôte * l'avantage d'une question, et attendant qu'il expliquât luimôme le but de sa visite.

— Je viens pour vous parler d'affaires, dit enfin François

Guichard en lançant un regard significatif à la jeune fille, qui tassait son foin avec un redoublement de zèle pour dissimuler son embarras.

— Ah I vous venez pour du vin ? Ce sera cette année une chère marchandise, mon garçon ; ce n'est pas que les vignes aient gelé, ce n'est pas que le raisin ait coulé, ce n'est pas |u'il ait fait trop sec ou trop mouillé, c'est le diable qui s'en môle, et la grappe ne rend pas : faudra bien des arpents pour en avoir un muid.

— Non, ce n'est point du vin que je viens chercher che2 vous, fit François Guichard, qui sentit que, s'il ne brusquait pas sa déclaration, elle lui deviendrait d'autant plus difficile. Je viens vous demander votre fille en mariage.

Le vigneron ne releva pas la tête ; seulement, ses yeux se promenèrent du haut en bas du prétendant avec une viva-^ cité singulière.

— Ah ! c'est autre chose, dit-il, quoique ça soit couru aussi: le feu y est, mon bonhomme; c'est que c'est une travailleuse, la Louison ! Voyez ça ! ça vous brasse un quintal de foin, ça vous façonne un setier de vigne aussi gentiment que vous ou moi pourrions le faire. Faudra voir, mon ami, faudra voir. Mais, dites donc, continua le vigneron, qui paraissait un gaillard à ne jamais laisser perdre le bénéfice d'une situation, puisque vous voulez faire partie de la famille, faut vous montrer, garçon, faut vous montrer, et, au lieu de rester couché comme un propre à rien au pied de cette meule, faut nous aider à charger cette voiture. Eh 1 eh! eh! les pistoles qu'on m'en donnera demain à la

22 LE p*:re la ruine.

ville, peut-être bien qu'un jour elles passeront dans l'armoire de ma fille!... Allons, allons, à l'ouvrage !

Ces paroles furent un coup de fouet qui porta au paroxysme TexalLation de François Guichard. Il se précipita sur le foin comme sur un ennemi qu'il se fût agi d'abattre, Félreignit, le roula en bottes avec un empressement rageur, et alla si vite, si vite, que la montagne de fourrage commença par diminuer à vue d'œil, puis finit par se trouver rasée complètement et transportée dans la charrette.

Louison regardait son amoureux en souriant; le père de Louison souriait aussi ; mais ces deux sourires avaient une expression bien difl'érente.

Lorsque la tâche fut terminée, le vigneron remercia François Guichard avec une reconnaissancequi n'était point exempte d'une certaine nuance de raillerie; puis, l'invitant à s'asseoir à ses côtés sur le vieux tronc d'un merisier qui formait un des principaux ornements de la cour, il lui demanda quelques renseignements sur sa position, après avoir invité Louison à offrir un verre de vin à leur hôte.

François Guichard, qui n'eût pas échangé sa position contre celle du premier consul, et qui ne connaissait rien de plus noble qu'elle en ce monde, n'hésita pas à répondre qu'il était pêcheur.

A cet aveu, les sourcils du vigneron se froncèrent, et, lorsque sa fille lui présenta le pichet devin pour qu'il versât rasade à leur hôte, il la lui mesura si petite, que ce fut à peine si elle remplissait le tiers du verre de celui-ci.

C'était de cette façon que le père de Louison entendait

témoigner du peu d'esliaie qu'il avait pour la position sociale de ce prétendant.

Cependant, lorsque ce dernier insista pour obtenir une réponse qui décidât de son sort, le vigneron ne se résolut pas encore à un refus qui cependant était écrit dans sa volonté ; il répéta cinq ou six fois :

— Faudra voir, garçon, faudra voir.

Il étaitévidentque la force musculaire de François Guichard avait produit une profonde impression sur lui, et que le madré paysan nourrissait quelque projet à son endroit.

Le pêcheur s'en alla le cœur gonflé d'audacieuses espérances. En descendant le coteau, il chantait à tue-tête, d'une voix, aussi fausse que peu harmonieuse, le refrain qu'il avait appris de Louison le jour oii il Fécoulait caché dans la saulée.

Il remonta le lendemain à Chennevières ; il apportait les éléments d'une matelote à son futur beau-père. Le futur beau-père le remercia, et, sans lui donner le temps de dire bonjour à Louison, il Temmena aux champs pour l'aider à donner à la vigne une dernière façon.

François Guichard fit merveille à remuer la terre comme à brasser le foin.

Le lendemain, il arriva avec une friture de bea'jx goujons nacrés dans un panier.

Ce jour-là , ce fut du fumier qu'il s'agissait de charrier.

Le pli était pris ; chaque jour le vigneron trouvait pour le jeune homme une occupation nouvelle. Il employait son

2i LE PÈRE LA RUINE.

gendre en expectative à ramélioralion de son petit patrimoine. C'étaient deux journées d'ouvrier dont il bénéfiniait en un jour, car François Guichard continuait de travailler double, et ce procédé avait l'avantage de ne pas même coûter les frais de nourriture au père de Louison ; car si le pêcheur pouvait se considérer comme étant de la famille quand il y avait du mal à prendre, il n'en était pas de même lorsqu'il y avait à s'attabler. Le vigneron se montrait même toujours aussi parcimonieux dans la distribution de liquide qu'il l'avait été la première fois.

François Guichard ne se révoltait pas contre ces exigences; le sourire de Louison, d'engageant qu'il avait été primitivement, était devenu tendre, compatissant même, et ce sourire avait dit au prétendant: «Mon cœur sera le prix de vos peines. »

Quant au bonhomme, lorsque François Guichard, devenu timide par suite de l'habitude du servage, qu'insensiblement il avait prise, se hasardait à le presser doucement, il répondait par son éternel faudra voir.

Cela dura ainsi pendant un mois.

François Guichard, pêcheur pendant la nuit, était devenu pendant le jour un véritable vigneron.

Mais, la vendange faite, l'hiver arriva; les feuilles empourprées des vignes jonchèrent la vallée, les ceps prirent leur physionomie désolée de souches mortes, les échalas furent rangés en pile jusqu'au printemps suivant.

Le vigneron employa bien François Guichard pendant quelque temps à battre en grange; mais il vint un moment

OÙ la paille fut veuve de son dernier grain de blé: ce jourlà, le pêcheur flâna. Tout en flânant, il se rapprochait de Louison, et les sourcils du père de celle-ci prenaient une expression menaçante.

Le lendemain, lorsque François Guichard revint à Chennevières, il s'aperçut que les yeux de la jeune fille étaient rouges; elle avait pleuré. Le vigneron ne répondit pas au bonjour que lui adressait son ouvrier honoraire; il était évident que, toute chargée de neige qu'était la cour de la maisonnette, tout scintillants de givre qu'étaient les toits de chaume, où la glace fondait en longues aiguilles, un terrible orage menaçait le pauvre pêcheur.

Cet orage ne tarda pas à éclater.

D'un geste impérieux, le bonhomme ordonna à sa fille de quitter la chambre, et, désignant au pêcheur un escabeau en face du sien, au coin de la haute cheminée dans laquelle fumaient en s'invitant à flamber deux racines de peuplier, il lui déclara que sa présence faisait jaser, et il l'invita à cesser des visites qui pouvaient compromettre l'avenir de Louison.

François Guichard eût trouvé un éléphant dans son épervier qiie sa stupéfaction n'eût pas été plus profonde.

En travaillant pour le père de celle qu'il aimait, il lui avait semblé recevoir les arrhes de l'affaire qu'il désirait conclure.

Il rougit, il pâlit, il balbutia; mais, la violence héréditaire des Guichard se réveillant tout à coup, il poussa un

juron si formidable, que le vigneron en tressaillit sur son escabelle. 5

Celui-ci voulut répondre, mais le pêcheur ne lui en laissa pas le temps; sa colère éclata en invectives furieuses. Le bonhomme se garda bien de chercher à opposer une digue à ce torrent.

Lorsque François Guichard eut fini :

— Mon garçon, répondit le père de Louison, si tu as travaillé pour moi, c'est que ça t'a plu, et, la cliose te phdisant, je n'étais pas homme à te contredire. Dans la vie, on se rend comme cela de petits services sans que cela tire à conséquence ; mais te donner ma fille, ce serait plus grave. Tu n'as rien, qu'un état de paresseux...

— De paresseux! interrompit le pêcheur, auquel le souvenir des longues nuits sans sommeil passées à la pluie, à la bise, prêtait un accent indigné.

— Non pas de paresseux ; je reconnais que tu eusses pu faire un passable vigneron ; — mais de maladroit. Qu'est-ce donc qu'une profession qui ne fournit pas à celai qui l'exerce le moyen de se donner ce qu'ont chez nous ios derniers des animaux, un toit et quatre murailles! Tu veux une femme ; où la nicheras-tu? Dans ton bateau? Joli domicile à offrir à ma fille !

— Père Pommereuil, dites-moi ce que vous voulez que j'apporte à votre fille, et, dussé-je travailler comme m galérien, je vous jure qu'avant peu je l'aurai gagné

La voix de François Guichard avait pris un accent suppliant pour prononcer ces paroles; mais, loin de toucher

le vigneron, elles le délivrèrent de l'inquiétude que lui avait causée le commencement de la convei^sation, et la physionomie du paysan redevint plus narquoise que jamais.

— Eh! eh ? dit-il, mon bonhomme, j*ai vingt deux seliers de vigne et deux enfants ; c'est donc onze setiers pour le petit et onze pour la fillette; à cinq cents francs le setier, ce n*est pas trop cher, n'est-ce pas?

— Non, répondit machinalement François Guichard.

— C'est donc cinq mille cinq cents francs que chacun d'eux trouvera après moi, outre ce qui leur reviendra dans le partage du boursicot, car il y a un boursicot , mon homme.

— Mon Dieu ! mon Dieu 1 répliqua François Guichard en manière d'interjection.

— Ah ! ah! ça t'épouvante; dame, on a travaillé, voistu, et la vigne, ça rend mieux que la rivière; on a de quoi, ajouta le paysan avec un orgueil qui triompha de sa prudence ordinaire. Eh bien ! voyons, veux-tu que je te donne le moyen d'arriver à ce que tu désires?

— Si je le veux? je crois bien que je le veux !

Le vigneron prit sur la tablette de la cheminée un liv'à dont la tranche était aussi noire que la couverture, t'était la Bible.

— J'ai lu là dedans, dit-il, que Jacob servit \\r\;i ans Laban pour avoir sa fille Rachel. Résigne-toi à k condition qu'avait acceptée Jacob, et si dans vingt ans Louisou n'a pas fait d'autre choix, eh bien! alors, fauûxa voir.

Le père Pommereuil accompagna son sempiternel refrain d*un éclat de rire si railleur, que François Guichard ne put douter que le bonhomme ne se moquât de lui. Il se leva brusquement et sortit en tirant avec violence la porte de la maisonnette.

Il était à moitié de la cour lorsqu'il sentit une main tirer doucement sa veste par derrière. C'était Louison, qui avait probablement entendu la conversation de son père et de son amoureux, car son visage était ruisselant de larmes.

Guichard allait lui parler de son désespoir, mais le père Pommereuil fit remuer les verrous de sa porte.

— Partez ! partez ! s'écria Louison en accompagnant ces paroles d'un serrement de main.

— Vous viendrez à la rivière, Louison ? dit François Guichard.

— Oui, fit Louison avec une fermeté qui rassura si bien le pâcheur, que, lorsqu'il descendit la montée, en dépit des mauvaises dispositions que le père Pommereuil lui avait témoignées, sa voix résonna, plus accentuée, plus .vibrante que jamais, sous la voûte des arbres de la côte. Va dater de ce jour, François Guichard ne revint pas à Cn^nnevières, ce qui ne veat pas dire que les deux amoureux ne se revirent pas; au contraire, ils se revirent, et le pôèbeur ne regretta pas ses courses au village, où la présenè^ du vigneron, toujours en tiers précédemment fcians leui^ entrevues, jetait une froideur qui allait si mal à l'état de l^s âmes.

Un jour, le père Pomniereuil, qui travaillait à sa vigne, aperçut à ses pieds, de Vautre côté de la rivière, précisément en face ^e la pointe de la grande île de la Varenne, quatre pauvres petits murs qui s'élevaient déjà à deux pieds de terre, et qu'un homme travaillant avec une ardeur inouïe, et posant pierre sur mortier et mortier sur pierre, cherchait à exhausser.

Malgré la distance, le bonhomme reconnut celui dont il avait si fructueusement exploité l'amour pour sa fille.

— Eh! eh ! dit-il à celle-ci, qui l'aidait à enfoncer ses échalas, il a enfin compris, cet imbécile, qu'avant d'avoir une famille, il faut se bâtir un nid. Comme il y va Vois donc, Louison, et vois aussi quelle jolie cage ça sera pour l'oiseau qu'il veut y mettre. A ras de terre, il y a un mur qui déjà n'est pas d'aplomb ! Dire que si tu n'avais pas eu un père si avisé, tu étais capable de te laisser enjôler par ce mauvais marchand de blanchaillel Mais je veillais à la cuvée, et quand j'ai vu que ça bouillait trop fort, j'ai arrêté la fermentation. Tu m'en remercieras, va, quand tu verras le sort de celle qui habitera là dedans.

Heiircust;ment pour la jeune fille que le pieu que son père fichait en terre avait rencontré une pierre; il dut se baisser pour rarrach(3r, ce qui l'empêcha de remarquer la confusion et l'embarras de Louison.

Depuis ce moment, le père Pommereuil ne laissa pas s'écouler un seul jour sans inspecter les travaux de François Gnichard. Les murs grandirent; la porte était ménagée en face delà rivière; les croisées s'ouvraient de chaque

30 LE PÈUE LA nUîNE,

côté da pignon, de façon que le pêcheur pût, sans sortir de chez lui, inspecter ce qui se passait sur la rivière, embrassant de la fenêtre qui regardait en amont tout le cours de la Marne jusqu'à Fîle de Tir e-V inaigre, et dominant l'eau jusqu'au trou de Javiot par celle qui était placée en aval.

Les murs construits, François Guichard tailla ses chevrons et sa charpente, couvrit le tout d'un toit de roseaux, et un jour le père Pommereuil, qui accueillait chaque progrès nouveau dans la construction de cette chaumière par des sarcasmes de plus en plus mordants, vit le pêcheur monter sur le faîte de la maisonnette pour attacher à la cheminéeuû superbe bouquet de toutes les fleurs printanières qu'avaient pu lui îov»rnir les bords de sa rivière bien-aimée.

Le vigneron riait à se tordre de ce qu^il considérait comme une prétention exorbitante de la part d'un aussi infime maçon. Il accéléra son travail pour rentrer phjs tôt à Chennevières et pour régaler Louison de ce nouveau ridicule de son ancien amoureux.

Le jeune file ne parut pas partager la gaieté paternelle ; elle pâlit, elle demeura muette; elle resta pensive pendant le reste du jour, et le soir venu, sous prétexte qu'elle se trouvait souffrante, elle s'enferma dans le petit réduit qui lui servait de chambre.

A minuit, cependant, elle n'était pas encore couchée; elle allait et venait pieds nus dans cet étroit cabinet; elle se tordait les bras, elle paraissait en proie à une violente

l'E PÈRE LA Rl/IIVE.

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femme à la façon des lords angUis et des héros de beaucoup de romans.

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COiî:îENT DIEU SE PLUT A PROUVER FRANÇOIS GUICHARD COMME JADIS

Cet événement fit du bruit dans la plaine et sur le coteau.

Pendant huit jours, de Joinville à Ormesson, de Gravelle à Sucy, la causerie des commères n'eut pas d'autre texte. Pendant longtemps, les lavandières agenouillées au bord de Teau jasèrent de cette aventure en fouettant leur linge de leur pelle de bois.^^i^

Généralement, et à part qudiPies esprits mal faits, tout le monde donnait tort au père Pommereuil. Le vigneron avait triomphé trop tôt.

On se moqua de lui, et sa colère contre le ravisseur s'enaccrut.

Mais heureusement un des voisins du bonhomme, épicier quelque peu clerc, lui ayant fait observer queLouison, étant majeure, pourrait revendiquer le bien maternel, et, moyennnant certaines formalités qui coûteraient grosj triompher du mauvais vouloir paternel, le vieux paysan m\

Il abhorrait son futur gendre : vingt fois par jour et da fond du coeur il souhaitait que François Guichards'accro-

IL s'Était plu a éprouver job.

rendit.

LE PÈRE LA IlUIxNE. 33

chât à son épervier et descendît avec lui au fond de la Marne ; mais voir de bel argent qu'il ne pouvait se décider à ne pas considérer comme sien passer aux mains de ceux qu'il n'appelait jamais que cette vermine de plumitifs! cela lui paraissaitune monstruosité dont il ne pouvait se décider à charger sa conscience.

Il consentit à ce que LouisonPommereuil devînt l'épouse de François Guichard, à la condition qu'elle signerait une renonciation formelle aux droits qu'elle tenait de sa défunte mère.

François Guichard avait donc mieux que jamais ses ancêtres n'avaient rêvé.

Non-seulement il régnait sur la Marne en maître des eaux, il pouvait à son gré y promener ses outils, il n'avait à craindre ni les gardes tracassiers, ni les propriétaires jaloux, mais encore il possédait la seule femme qu'il eût aimée, et, ce qui est bien autrement étonnant, cette femme tenait plus que n'avait promis la jeune fille.

Si jamais mari enthousiaste put appliquer à sa moitié l'épithète de trésor, ce fut François Guichard ; Louison était vaillante, et elle était douce et soumise ; oncques la Brie n'avait eu sous son ciel une aussi parfaite ménagère.

Elle raccommodait les filets de son mari ; elle l'accompa- I gnait sur la rivière, conduisant le bateau comme un véritable garçon pêcheur, et cela si adroitement, que ses avirons ne faisaient pas sur l'eau plus de bruit qu'une libellule qui voltige sur les nénufars, et que jamais Fraa-

çois Guichard, lorsque ses lignes étaient prises dans quelque souche, ne fut contraint d'user de la suprême ressource du couteau. En outre, et si nombreuses qu'eussent été ses occupations, elle trouvait moyen d'avoir au logis quelque soupe, quelque ragoût qu'il trouvait tout prêt au retour, et qui donnait au pêcheur, dans sa cabane de la pointe de l'île, une idée des jouissances gastronomiques des citoyens directeurs du Luxembourg

A tant de mérites Louison m joignait un autre qui n*est pas commun chez les pauvres femmes vouées aux douleurs de la maternité en même temps qu'aux fatigues du travail manuel ; elle restait belle. Sans doute le soleil avait donné à ses bras jadis si blancs, à son visage jadis si frais, la teinte du bronze florentin, mais ses traits restaient purs, et cette coloration chaude et virile allait merveilleusement à sa physionomie.

Pendant vingt ans, François Guichard fut certainement l'homme le plus heureux de son département, bien que ce département fût celui de la Seine, qui comptait parmi ses habitants pas mal de millionnaires.

Mais le bonheur ressemble à ces usuriers qui ouvrent leur caisse aux fils de famille et qui font figurer leur facilité cupide et leur empressement égoïste dans le compte des intérêts.

Le jour de l'échéance approchait pour le pauvre ménage de la Varenne. En 1813, François Guichard et Louison Pommereuil avaient trois beaux enfants, deux fils et une fille. La conscription leur prit les deux garçons. Le pê-

cheur supporta assez bien cette première épreuve; il était fort de ses souvenirs du siège de Mayence ; il se rappelait l'ouragan de plomb et de fer au milieu duquel trois mois duramt il avait vécu ; il en parlait avec un certain mépris et accusait le canon de faire plus de bruit que de besogne.

Le cœur de Louison saignait et ses yeux pleuraient. Elle eût bien voulu racheter ses deux enfants ; mais dans ces temps-là lesang humain était cher, et petites étaient les ressourcesdu pauvre ménage. Pour se vengerde la désobéissance de sa fille, le père Pommereuil s'était avisé de se remarier; commeil avait soixante ans, une nouvelle progéniture n'avait pas manqué d'augmenter le nombre de ses héritiers, si bien que, lorsqu'il était mort, lapartde sa fille aînée dans sa succession s'était trouvée réduite de moitié, j Cependant, en vendant les vignes, il était peut-être posj sible d'arriver à faire remplacer un des deux enfants ; mais alors une lutte de générosité s'établit entre les deux frères, et, l'un ne voulant pas rester sans l'autre, il en résulta qu'ils partirent tous les deux. François Guichard et sa femme demeurèrent seuls au logis, car depuis une année déjà leur fille était mariée.

, Elle avait épousé un ancien soldat amputé d'une jambe iprès Wagram, et devenu l'ami intime de François Guichard.

Ce vétéran avait pour ses invalides reçu la garderie des )ois du gouvernement à la Varenne.

En vertu de la répulsion traditionnelle, François Gui-

cliard ne chassait pas, mais il aimait à voir chasser. Plusieurs fois, lorsque Pierre Maillard ~ c'était le nom du vieux soldat— faisait la bourriche de ses çhefs, lepôcheur Tavait accompagne en amateur. Le garde avait offert un lapin, rhomme de rivière avait riposté par un plat de poisson, et la causerie avait achevé ce que les petits cadeaux avaient commencé. Pierre Maillard avait été enchanté de rencontrer dans les déserts de laVarenne un homme qui avait été du m^étier, et avec lequel il pouvait causer du noble art de la guerre, et François Guichard,fort de son stage au siège de Mayence, lui donnait merveilleusement la réplique.

C'était au milieu du récit de la campagne d'Égypte, après une peinture pittoresque des mystérieux harems des pachas, que cette idée d'une union, qui resserrerait encore les nœuds des deux amis, était venue à Pierre Maillard.

Le pêcheur l'avait accueillie avec enthousiasme, Louison avec une certaine froideur, la jeune fille avec résignation, car il n'était plus de la première jeunesse, et, malgré cinq ou six balafres qui lui donnaient du cachet, prétendait-il, jamais il n'avait été beau.

En dépit des légères répugnances des deux femmes, le mariage s'accomplit, et ni l'une ni l'autre n'eurent à le regretter, car la bonté du garde rachetait grandement ses imperfections physiques. 1

Vers le commencement de l'année 18U, le jour mômJ où la fille de François Guichard venait de le rendre grandi

père, au moment où sa femme lui présentait le pauvre petit être pour qu'il Tembrassât, un soldat blessé, qui regagnait son village et qui avait servi dans le même régiment que les deux fils du pêcheur, se présenta à la porte de la maison de Pierre Maillard, et apprit à la malheureuse famille qu'à Montmirail le même boulet avait emporté les deux frères.

François Guichard faillit laisser tomber la petite fille que Louison avait placée sur ses bras. Il la rendit à celleci, il éclata en sanglots, en malédictions, en cris de douleur. Cet homme si dur à lui-même, aux goûts grossiers et brutaux, avait des accents déchirants en appelant ses deux fils ; il se roulait par terre, brisant ce qui lui tombait sous la main, demandant grâce et pitié au bon Dieu ; on crut qu'il deviendrait fou.

Cet état de son mari tira Louison de la douleur à laquelle elle-même était en proie ; elle essaya de le calmer et lui prodigua les paroles les plus tendres. Pour la première fois depuis vingt ans, le pêcheur repoussa celle qu'il avait tant aimée.

Alors la pauvre mère eut une inspiration : elle présenta de nouveau à son mari Tenfant qui venait de naître, et regarda François avec des yeux si suppliants, que cette fureur désolée cessa comme cesse la pluie lorsque le vent balaye au loin les nuages. Le pêcheur serra sur son cœur la j petite fille, et jusqu'au soir il demeura muet, immobile ; seulement, le long de ses joues roulaient de grosses larmes qui tombaient sur les langes et sur le visage de Tenfanti

Ces larmes furent le premier baptême de cette petite fille, qui doit jouer un rôle important dans notre récit.

François Guichard ne se consola pae ; il resta sombre, taciturne; il fuyait sa femme, il demeurait des journées entières sans lui adresser la parole ; il avait repris les habitudes de sa jeunesse. Maintes fois il lui arriva, pour ne pas revoir la pauvre chambre où ses enfants morts étaient nés, de passer la nuit dans son bateau. Lorsque, par hasard, il prenait ses repas avec Louison, si les regards de la femme et du mari venaient à se croiser, tous deux, sans s'être communiqué leurs pensées, se mettaient à fondre en larmes.

Un matin, le pêcheur fut réveillé dans sa barque par un bruit extraordinaire.

C'était le bruit du canon.

Il ne venait pas régulièrement et à intervalles égaux comme lors des exercices de Vincennes ; il arrivait sourd, continu, comme le roulement d'un tonnerre éloigné.

François Guichard s'assit sur la levée de son bachot et écouta. Une minute d'observation lui suffit pour conclure que ce n'était pas du fort que partait ce mugissement de combat ; le vent l'apportait du côté de Saint-Denis.

La veille, des fuyards avaient annoncé, en traversant la Marne an bac de la Varenne, que les éclaireurs prussiens battaient la campagne du côté de Meaux.

La France allait, comme François Guichard, expier ses vingt années de bonheur et de gloire.

Le pêcheur se dressa debout dans son bateau, les yeux

:t)argcs d'éclairs, les sourcilsfroncés, les narines dilatées, aspirant Todeur de la bataille, qui semblait à travers l'espace arriver jusqu'à lui. La douleur qui gonflaH son âme se changeait en colère; le vieux soldat de la République sentait renaître sa haine terrible contre Télrar/ger; le père sentait approcher les meurtriers de ses enfants.

Pour la première fois de sa vie peut-être, il accrocha négligemment son bateau à la rive, et il s'achemina vers la maison.

Il y trouva Pierre Maillard, qui, un fusil en bandoulière, un autre à la main, l'attendait.

En voyant son beau-père, le garde lui tendit une des deux armes. Sans lui adresser une question, celui-ci la saisit; les deux hommes s'étaient compris. Ils embrassèrent l'un sa femme et sa fille ; l'autre, sa belle-mère et sa femme, et tous deux, la main dans la main, marchèrent au canon étranger, qui paraissait se rapprocher sensiblement de la ville.

Les deux femmes restèrent, s'agenouillèrent et prièrent pour leur pays et pour les deux hommes qu'elles aimaient.

Mais la femme de Pierre Maillard n*avait ni la force d'âme ni la volonté que l'exemple et l'amour du vaillant pêcheur avaient communiquées à Louison Pommereuil.

Peu à peu son désespoir grandit, s'exalta ; elle perdit la I tête, et, à moitié folle, profitant d'un instant où sa mère ne pouvait la voir, elle s'échappa dans la campagne, et, sans quitter son enfant au'elle avait sur les bras, elle

courut dans la direction qu'elle avait vu prendre aux deux amis.

Le bruit du canon la guidait, du reste, comme il avait guidé ceux-ci ; il arrivait à présent, clair et distinct, des hauteurs de Montmartre et de Romainville.

La fille du pêcheur, prenant à travers champs, ne rencontra pas d'obstacles à sa marche, dont la rapidité, autant que le sentiment du danger que couraient son père et son mari, surexcitait encore le désespoir.

Elle traversa le bois de Vincennes, passa à Montreuil derrière ceux de nos soldats qui faisaient tête au corps de Schwartzenberg, et arriva à Belleville au moment où les Prussiens débouchaient de tous les côtés.

Pour la première fois, la femme du garde entendit le crépitement delà fusillade se mêler à la voix solennelle des pièces d'artillerie. Chaque coup avait un écho dans son coeur. Il lui semblait que la balle, que le boulet dont il était le messager avait dû frapper l'un de ceux qui lui étaient chers.

Chassés de toutes leurs positions, accablés par un ennemi vingt fois supérieur, les soldats et les citoyens qui avaient voulu mourir pour l'honneur du drapeau de la France, reculaient en faisant face avec une énergie qui ne se démentit pas un instant pendant celte funeste journée.

Au dernier rang, le maréchal Marmont, les habits déchirés, noir de poudre, la tête nue, un fusil de soldat à sa main mutilée, descendait pas à pas la rue de Paris. Lorsqu'il sf/ retournait, lorsqu'il poussait un de ces cris : « En

avant ! t> qu'on eût dit sortir de la poitrine d'un des héros de VUiadey lorsque le premier il s'élançait sur les Prussiens qui le suivaient à cent pas, ceux-ci reculaient épouvantés. Alors, comme un sanglier pressé par la meute, lui et la poignée de braves qui Fentouraient se ruaient sur les ennemis ; des monceaux de cadavres marquaient chacune de ces luttes ; pour un instant la poursuite était arrêtée et les vaincus étaient les vainqueurs. Mais les masses qui venaient derrière les premiers étaient si profondes, si compactes, que les bras des héros se lassaient de frapper, et que peu à peu, devant ces adversaires sans cesse renaissants, il leur fallait songer à la retraite.

La fille du pêcheur arriva par une des rues latérales à la grande artère de Belleville au moment d'une de ces mêlées.

Elle avait si complètement perdu le sentiment du danger, qu'elle s'avança jusqu'à l'angle de cette ruelle, malgré la grêle de balles qui pleuvaient de tous les côtés et fouettaient les murailles dans tous les sens.

Tout près de l'homme aux habits brodés qui poussait les combattants les uns sur les autres, qui les encourageait de l'exemple et de la voix, à travers cette fumée épaisse striée de traits de feu, elle aperçut François Guichard et son gendre.

L'invalide, son fusil de chasse à la main, tirait à brûlepourpoint sur les Prussiens; le pêcheur, qui avait épuisé ses munitions, se servait de son fusil comme d'un cassetête, et d'un coup de crosse venait d'abattre un ofiicier ennemi.

^2 LE PÈRE LA nUINE.

La jeune femme s'élança vers eux en poussant un cri terrible; ce cri fit retourner la tête à Pierre Maillard : il reconnut sa femme; il aperçut son enfant qu'elle lui tendait, comme pour le supplier, au nom de cette innocente créature, de ne pas s'exposer davantage; et cet homme, qui depuis cinq heures dépensait en valeur et en héroïsme de quoi illustrer dix soldais, perdit tout à coup sa force et son courage. Son arme s'échappa de ses mains défaillantes. Fou de terreur pour tout ce qu'il aimait en ce monde, il se précipita du côté de sa femme et de son enfant aussi vite que son infirmité pouvait le lui permettre.

En ce moment, les Prussiens, par suite de leur mouvement de pression, marchaient en avant; ils se trouvaient en nombre considérable à deux pas de Pierre Maillard; dix baïonnettes se croisèrent à la fois sur l'invalide fuyard; il tomba percé de coups, en criant à son beaupère :

— Sauve ta fille 1 sauve mon enfant!

Celte scène avait complètement échappé à François Guichard, qui, de son côté, était sufiisamment occupé avec l'ennemi.

A l'appel que lui adressa son gendre, en mourant, il jeta un coup d'œil effaré du côté que le dernier regard du pauvre mutilé lui indiquait, et, à travers la fuuiéeet la poussière qui se tordaient en spirale, qui se croisaient en épais tourbillons, il crut apercevoir une forme blanche perdue -au milieudes vêtements sombres des ennemis.

Il se rua dans cette direction, faisant avec son fnsil un

si furieux moulinet, que la mêlée, toute compacte qu'elle était, s'ouvrit sur son passage.

A l'angle de la petite rue, il trouva sa fille.

Elle était assise, adossée contre la borne. Quoiqu'elle parût évanouie, elle serrait avec force contre sa poitrine son petit enfant qui criait.

François Guichard fit ce qu'avait fait Pierre Maillard ; il jeta son fusil, prit sa fille entre ses bras, la chargea sur son épaule et s'enfuit dans la direction de la Varenne sans regarder en arrière.

II ne s'arrêta que dans le bois de Vincennes.

Ce fut là seulement qu'il s'aperçut que son cou et ses épaules étaient tout humides.

Il y porta la main, et reconnut que cette humidité, c'était du sang.

Il déposa sa fille sur le gazon : il vit que tous les vêtements de la pauvre jeune fem me en étaient souillés.

Il resta muet, immobile , il n'osait plus la toucher, il craignait de faire un mouvement, il lui semblait que le ciel, les arbres, tout tournait autour de lui, et que la terre chancelait sous ses pieds.

Enfin il se décida à un effort suprême qui coûta bien plus h son courage que ne lui avaient coûté toutes les luttes de la matinée ; il dégrafa le corsage de la jeune fille et plaça la main sur son cœur.

Ce cœur avait cessé de battre.

L'enfant était toujours dans les bras de sa mère; seule^ ment, elle avait fini par s'endormir.

François Guichard reprit son fardeau et revint chez lui.

Arrivé à sa demeure, il plaça sa fille sur son lit, dégagea doucement la pauvre petite de l'étreinte funèbre, la présenta à sa femme, et, sans dire une parole, sans trouver dans ses yeux épuisés une larme, il rassembla ses outils et s'en alla retrouver son bateau.

ou, LES GRANDS DE LA TERTîE s'EN MÊLANT, PEU s'EN FAUT QU'EN l'aN DE GRACE 18J7, FRANÇOIS GUICHARD NE TERMINE SON PETIT ROMAN COMME S'ÉTAIENT TERMINÉS LES PETITS ROMANS DE SES AÏEUX.

Lorsqu'un braconnier veut manger un civet, qu'il connaisse ou non le célèbre aphorisme de la Cuisinière bourgeoise, il se met en quête d'un lièvre.

Lorsque François Guichard avait eu l'idée de devenir propriétah^e, avant de ramasser des moellons dans la plaine, de rassembler sa petite charpente dans les îlots de la Marne, de tondre les joncs des bords de la rivière, il avait braconné un terrain.

Il jugeait dérisoire d'acheter ce qu'il pouvait se procurer gratis.

La République confisquait les biens des ennemis de la patrie; la logique de François Guichard lui démontra que ce serait se montrer excellent citoyen que de s'associer aux actes de la République.

Le prince de Condè commandait le corps d'émigrés qui

opérait sur le Rhin ; il avait donné du fil à retordre à pA'ançois Guichard, avant que celui-ci s'enfermât dans les murs de Mayence; la nation avait placé les bien? du proscrit sous séquestre; le pêcheur se dit que H nation ne saurait lui en vouloir s'il agissait comme elle envers un homme qu'il avait, autant qu'elle, le droit de considérer comme un adversaire personnel.

C'était sur les anciennes propriétés domaniales de la maison de Condé que François Guichard avait jeté les fondations de la maison que nous l'avons vu construire.

Il se montra, d'ailleurs, modeste et plein de modération dans sa prise de possession. Les parcs, les réserves, les garennes avaient été assez fatals à sa famille pour qu'il souhaitât à son tour de posséder quelque chose qui y ressemblât; il pouvait s'adjuger une douzaine d'arpents, et la Convention ne s'en fût certes pas offensée. Il se contenta d'enclore quatre à cinq cents mètres, qu'il métamorphosa en un jardin et où poussaient les légumes nécessaires au pauvre ménage et les fleurs dont, le jour de la Saint-Louis, il faisait un bouquet à sa femme.

Le Consulat, l'Empire même respectèrent la conquête démocratique de François Guichard : entre conquérants, il faut bien se passer quelque chose.

Mais un des premiers effets de la rentrée des Bourbons fut d3 reprendre aux usurpateurs les biens qui n'avaient pas été vendus et de les rendre à leurs légitimes propriétaires. Avec Chantilly, avec ses bois, avec ses chasses immenses, l'hérilier des Condés reprit possession de ce qui

46 LE PÈRK LA nUINE.

avait appartenu à ses pères dans la plaine de la Varenne, et bientôt un régisseur vint s'installer dans la ferme principale, el deux gardes, remplaçant le défunt Pierre Maillard, furent ^jUicés aux deux extrémités 'du territoire.

L'un de ces gardes, celui-là môme auquel fut destinée la maisonnette qu'avait habitée le gendre du pécheur, était, comme François Guichard, des environs de Rambouillet; c'était le petit-neveu de celui que le père de François Guichard avait tué. Ce meurtre, quoiqu'il eût été expié par le supplice du coupable, quoique Simonneau — c'était le nom du garde du prince de Condé — ne le connût que par tradition, avait laissé dans son esprit un ferment de haine que le voisinage du fils du meurtrier devait inévitablement raviver.

C'est ce qui arriva en effet.

Simonneau ne sut pas plutôt que le pécheur de la Marne, que le beau-père de son prédécesseur était un Guichard, qu'il le peignit à son régisseur sous les traits les plus sombres, lui traçant un aperçu historique de cette famille de braconniers incorrigibles; il déclara à son chei qu'avec un homme si dangereux sur les terres du prince, il était impossible de répondre de la conservalioû d'un seul faisao et d'un seul lapin.

Cette déclaration produisit beaucoup d'effet.

Elle eut pour premier résultat de mettre les deux gardes, le gendarme et le régisseur lui-même aux trousses du pauvre pécheur.

Crn le suivait le jour, on l'épiait la nuit.

Depuis que sa fille et son gendre avaient suivi ses deux garçons au tombeau, Textérieur et le caractère de François Guichard s'étaient également modifiés : ses cheveux étaient devenus blancs comme de la neige, el ses joues et son front' étaient sillonnés de rides profondes.

Il avait complètement abandonné Louison et la mai- Gonnette; il semblait décidé à ne rien revoir de ce qui pouvait lui rappeler un passé dont le souvenir était la plus grande de ses douleurs. Il paraissait plus que triste, plus que sombre ; il semblait méchant, et la crispation de ses lèvres, le froncement de ses sourcils, donnaient h sa physionomie un caractère sinistre qui faisait frissonner ceux qui le rencontraient.

Avec ces habitudes, avec ces apparences, tout ce qui se débitait sur François Guichard devait paraître non-seulement probable, mais certain.

Cependant, quelque rigoureuse que fût la surveillance dont il était l'objet, il fut impossible de le prendre en flagrant délit de braconnage.

On suivit Louison lorsqu'elle allait vendre le poisson à Créteil ou à Saint-Maur ; mais, quelque ruse que Ton employât, il fut impossible de découvrir une patte de perdrix, une oreille de lapin ou une queue de faisan parmi les pannerées de perches, de brèmes, de c^jpes, de gardons qu'elle portait à ses chalands.

Et cependant on trouvait des collets au coin de tous les bois; fes perdreaux s'enfuyaient avec une intelligence et une prestesse qui indiquaient qu'ils avaient écô

manqués au panneau. Il était peu de nuits où, pendant que les gardes suivaient tous les mouvements de François ouichard, ils n'entendissent des coups de fusil dirigés sur les faisans branchés.

La conséquence naturelle qu'ils en eussent dû tirer était que quelque braconnier bien avisé exploitait cette méfiance àrendroit du pêcheur, pour travailler tranquillement le gibier de monseigneur; mais ce raisonnement était beaucoup trop simple pour qu'on s'y arrêtât. La haine ne se rend pas pour si peu. Simonneau aima mieux supposer le merveilleux et l'impossible. Il déclara que le descendant des Guichard possédait un charme héréditaire à l'aide duquel son âme se séparait de son corps : le corps restait dans le bateau pour donner le change aux curieux, tandis que l'âme s'en allait par monts et par vaux guerroyer contre les faisans.

Le régisseur frissonna en entendant ce beau récit, et il songea à débarrasser les terres à lui confiées d'un drôle qui avait des accointances si intimes avec Satan en personne.

Cette idée amena le régisseur à rechercher comment François Guichard était devenu propriétaire de sa chaumière et de son petit clos.

Il alla au ministère des finances coUationner les acte&de vente des biens nationaux, et fut bientôt certain que le pêcheur était un usurpateur auquel, en vertu d'un célèbre manifeste, on devait immédiatement courir suSf et qu'il fallait jeter à la Marne, si faire se pouvait.

Le jour OÙ le régisseur constata cette découverte, ce fat une grande liesse dans le camp des gardes et des gendarmes ; on mangea une gibelotte monstre, on Tarrosa de flots de vin de Sucy, on but à Textermination du sorcier et de ses pairs.

Malgré ses accointances avec Tesprit malin, François Guichard ne se doutait pas de ce qui se passait.

La pêche avait été affermée; en d'autres temps, il se fût peut-être refusé à payer le droit que Ton réclamait de lui pour parcourir la rivière; mais, sous l'impression de tristesse profonde où il vivait, il n'avait plus la force de discuter même pour ce principe favori que le poisson appartenait à qui savait le prendre; il solda, il se mit en règle avec la loi.

Il avait bien remarqué qu'il était l'objet d'une certaine surveillance de la part des successeurs de feu Pierre Maillard ; mais sa conscience, relativement à ce qui se passait hors de son domaine aquatique, était trop tranquille pour qu'il prêtât la moindre attention aux faits et gestes de gens qui lui étaient peu sympathiques.

D'autres préoccupations l'absorbaient d'ailleurs en ce moment.

j 11 y avait un mois que Louison était tombée malade. C'était un cœur fort et vaillant que celui de cette humble

i paysanne. Les coups successifs qui l'avaient frappée ne l'avaient pas moins accablée que son mari ; mais, pour ne pas augmenter le désespoir que celui-ci laissait lire sur sa physionomie, au risque d'être accusée par lui d'indiffé-

rence, elle avait caché ce qui se passait dans son âme, elle avait renfermé toutes ses angoisses dans sa poitrine, et, à part l'expression mélancolique de sa figure pâle qu'encadrait un mouchoir de laine noire, rien du ravage que le chagrin faisait en elle ne se traduisait au dehors.

Elle alla ainsi tant que ses forces le lui permirent, tant qu'elle put dompter le mal qui la minait.

Un matin, la petite lluberle, la fille de Pierre Maillard, rappela. Louison voulut se lever, ses membres se refusèrent à tout mouvement; elle fit un effort, sauta à bas du lit et tomba évanouie au pied du berceau.

En voyant sa grand'mère étendue sur le carreau, Tenfant cria; la femme du passeur Tentendit; elle accourut, releva la pauvre Louison, et s'en alla chercher François Guichard, qui était sur la rivière.

En voyant la face pâle, décolorée, de celle qu'il avait tant aimée, le pêcheur demeura glacé d'épouvante ; il prit la main froide de la pauvre femme, et, avec un rire convulsif :

— Et de cinq ! s'écria-t-il.

Ensuite, pris d'une inspiration soudaine, il courut à Champigny, demanda le médecin, ce qui était contraire à ses idées et à ses habitudes; mais, en voyant menacée la dernière des créatures qui avaient été sa couronne d'homme heurcux; il avait pris la détermination de la défendre avec acharnement.

Ce fut un étrange, mais sublime spectacle, que celui de cet liomme aux manières rudes aux goûts sauvages, trans-

formé en sœur de charité, devenu soigneux et attentif comme une de ces saintes filles. Il écoutait les oracles du docteur avec une avidité anxieuse; il suivait minutieusement ses prescriptions. Il se fût coupé un bras plutôt que d'en oublier une seule. Il arrangeait dans le lit la pauvi e Louison, dont les yeux humides de larmes le remerciaient ; il marchait nu-pieds sur le carreau, avec des précautions infinies : ni jour ni nuit, il ne prenait un instant de sommeil.

Un jour, vers cinq heures du soir, il veillait assis au chevet de Louison, il tenait la petite Huberte entre ses bras eiTamusait silencieusement, parce qu'il avait peur que, s'il Fabandonnait à elle-même, ses jeux ne réveillassent sa grand'mère. On frappa rudement au volet de la porte.

François Guichard alla ouvrir, en vouant l'importun à tous les diables de l'enfer. L'importun était un homme vêtu d'une méchante redingote et d'un pantalon noir que la poussière zébrait dé gris. Cet homme lui remit ua papier après lui avoir demandé s'il était bien François Guichard.

Le pécheur ne savait ni lire ni écrire ; il fut tenté de rappeler l'homme pour lui demander ce qui était écrit là-dessus; mais celui-ci s'était éloigné avec une promptitude singulière. François Guichard jeta le papier sur un buffet, en se promettant de s'en faire lire le contenu par Louison, lorsqu'elle irait mieux.

Le lendemain, les jours suivants, Louison, loin d'aller mieux, se trouva plus mal, et François Guichard avait bien

5*2 LE x^ÈRE LA RUINE.

aulre chose à faire qa*à s'occuper de cette paperasse- Il n'y songea plus.

Huit jours après, Louison était à toute extrémité. François Guichard, assis sur un banc de bois à sa porte, regardait du côté de Ghampigny s'il ne verrait pas venir le médecin. Passant du scepticisme à la superstition à Ten • droit des sciences médicales, il voulait se jeter aux pieds de rtiomme de l'art, le supplier de sauver sa pauvre femme, lui offrir sa vie en échange de celle de la malade, lorsqu'en retournant la tête vers le bac, il aperçut un petit groupe de gens qui s'acheminaient de son côté.

En tête marchait Thomme noir qui était venu huit jours auparavant; à ses côtés, le régisseur du prince; derrière eux, les deux gardes et trois gendarmes.

Ils s'approchèrent du pêcheur.

— C'est vous qui êtes François Guichard? dit celui qui était en tête.

— Vous n'avez donc pas plus de mémoire qu'une ablette si vous ne me reconnaissez pas ? Il y a huit jours que vous m'avez adressé la même question, et que je vous ai répondu que J'étais bien François Guichard.

— Bon. Êtes-vous disposé à obéir à la sommation que je vous ai remise ?

Le pêcheur haussa les épaules.

— Ma pauvre femme se meurt, dit-il; je n'ai pas le temps de m'occuperde ces fariboles; revenez dans une huitaine; elle ira mieux, et l'on vous répondra.

Go fut le tour de l'homme de loi à hausser les épaules.

LF. PÈRE LA ilUlNE. 53

— Ça ne peut pas se passer comme vous le dôsirez, mon camarade; vous avez eu huit jours pour préparer vos moyens de défense et d'opposition ; vous ne Tavez point fait; il faut déguerpir aujourd'hui même.

— Déguerpir ! dit le pêcheur, dont la voix devint vibrante de menace.

— Oui, et si vous ne voulez pas le faire de bonne grâce, nous vous y contraindrons.

Mille tonnerres! s'écria François Guichard, n'entrez pas, ou je vous fends la tête de ma hachette.... Ah ! les gueux ! les gueux ! ils vont réveiller ma pauvre femme.

— N'essayez pas une résistance qui serait inutile, dit l'huissier; vous le voyez, nous sommes en force.

— Ne ménagez donc pas ce misérable, dit un des gardes ; s'il bouge, nous lui ferons son affaire.

Les gardes armèrent leurs fusils.

François Guichard allait se précipiter sur eux, mais il pensa à Louison ; s'il était tué, elle mourrait infailliblement. Il contint sa colère et tordit à poignée ses cheveux gris.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit-il, ne m'avez-vous donc pas entendu quand je vous ai dit qu'il y avait là dedans une femme qui se meurt.

— Bah ! bah ! dit un des gardes, le diable es5 un grand médecin., il n'abandonne pas ses serviteurs.

Le pêcheur demeura insensible à ce sarcasme.

— Laissez-moi demeurer huit jours encore dans celte pauvre maison ; dans huit jours, le sort de Louison sera

Si LE PÈRE LA RUINE.

décidé; si Dieu la rappelle à lui, je quitterai bien volontiers ces vieilles murailles; s'il permet que je la conserve, au moins j'aurai eu le temps de lui chercher un autre gîte.

11 y avait tant de larmes contenues et refoulées dans la voix du pécheur, que, si habitué que fût l'huissier à de telles scènes, il se sentit touché; il se retourna du côlé des gardes comme pour leur demander si Ton n'accorderait pas au malheureux la faible grâce qu'il sollicitait.

— Non! répondit rudement leur chef. Monseigneur vient demain chasser à la Varenne; il faut que la place soit nettoyée de cette vermine! Exécutez votre mandat!

— Je vous dis, moi, que vous n'entrerez pas, s'ccria François Guichard.

— Nous allons bien voir, répondit le même chef.

En ce moment, on entendit Louison qui s'était réveillée.

— François! François, disait-elle, que se passe- t-il donc? Pourquoi te disputes-tu avec ces messieurs? Viens donc, reviens près de moi, ne me laisse pa3 seule, j'ai peur!

Ces accents plaintifs donnèrent le vertige au pêcheur; des bourdonnements confus tintèrent à ses oreilles, mille bluettes étincelantes passèrent devant ses yeux, il perdit la tête.

— Ah ! lâches ! lâches ! vous voulez la tuer, s'écria-t41, et vous vous mettez sept sur un homme ! Ma'.s n'importe, vous n'entrerez pas, vous dis-je ! Le premier qui fait un pas aura fait le dernier de sa vie.

En parlant ainsi, le pêcheur s'était placé devant sa porle en brandissant une petite hache qui lui servait à fendre du bois. Les plus résolus reculèrent. Simonneau, poussé par sa haine héréditaire contre les Guichard, se lança tout seul en avant. La hache était levée ; elle retomba non pas sur le garde, mais sur le fusil dont il essayait de porter un coup h son adversaire ; Tarme, fendue en deux un peu au-dessous de la poignée, échappa des mains de Simonneau, et la commotion fut si violente, que les deux chiens s'abattirent, que les deux coups partirent à la fois, et que le plomb, faisant balle, mais sans atteindre le pêcheur, troua de deux trous le volet de la porte devant laquelle celui-ci se tenait.

A cette double explosion, de grands cris partirent de la chaumière; ces cris, c'étaient la mourante et la petite Huberte épouvantée qui les poussaient.

François Guichard n'attendit pas une seconde attaque de ses ennemis, il se rua sur eux. Le pauvre huissier reçut le premier choc; heurté d'un coup d'épaule par le pêcheur, il tomba à la renverse sur la berge, roula le long de la pente jusqu'à la rivière, dans laquelle il fit un plongeon. Le régisseur et un gendarme, qui n'étaient pas fâchés d'éviter les horions d'un aussi terrible assaillant, coururent au secours de l'homme de loi. La lutte resta circonscrite entre les deux camarades de celui-ci et les gardes; mais, quoi qu'ils fissent, ils ne purent saisir le pêcheur, dont la force herculéenne triomphait de tous leurs efforts. Ils durent reculer.

En ce moment, le passeur du bac s'approcha de François Guichard.

— Sauve-toi, sauve-toi, François! lui dit-il; lu as entrepris là une mauvaise affaire : tu rosses deux gendarmes, mais tu n'en rosseras pas dix, lu n'en rosseras pas vingt, tu ne rosseras pas la garnison de Vincennes, qu'au besoin on enverrait contre toi. Sauve-toi! nous allons transporter ta Louison chez nous ; nous la soignerons aussi bien que tu peux le taire; sauve-toi si tu veux la revoir un jour.

Le pêcheur s'arracha une poignée de cheveux, mais il comprit que le conseil du passeur était raisonnable. Les adversaires de François Guichard reformaient leurs rangs et paraissaient déterminés à revenir à la charge. 11 n'y avait donc pas de temps à perdre. Le pêcheur jeta un dernier regard dans sa pauvre demeure ; il entrevit, se détachant comme un blanc fantôme sur le fond noirâtre des rideaux de serge, la silhouette de sa femme, qui s'était assise sur son lit, et qui, les yeux hagards, les cheveux épars, écoutait avec terreur les bruits de lutte qui étaient parvenus jusqu'à elle ; il lui cria :

— A bientôt, Louison ! à bientôt !

Puis il tourna l'enclos et se lança à toutes jambes au miUeu de la campagne.

Gardes et gendarmes le poursuivirent avec acharnement, tandis que l'huissier et le régisseur, également exaspérés par la résistance et par le bain que le premier avait pris, accomplissaient leur triste office. Ils battirent le bois

jusqu'à la nuit, mais le pêcheur échappa à toutes les recherches; il n'avait fait que traverser le taillis; il avait regagné la rivière à un endroit où un épais rideau de peupliers en masquait les bords ; il s'était mis à l'eau jusqu'au cou, avait caché sa tète sous une racine de saule qui surplomblait, restant ainsi invisible pour tous, excepté pour ses vieilles connaissances les poissons.

François Guichard demeura là tapi comme une loutre jusqu'au soir, et en proie à une grande agitation; il avait beau se répéter que Mathieu le passeur aurait pour Louison les soins d'un fils pour sa mère ; que sa présence au bac ne ferait qu'empirer à la fois et l'état de sa femme et sa situation à lui ; il était dévoré d'inquiétudes, et ces inquiétudes devinrent tellement violentes, que son cerveau, d'habitude si solide et si positif, se dérangeait par instants. Les flots, en roulant, lui semblaient murmurer des plaintes ; il voyait des formes humaines passer entre les nappes de cristal qui coulaient devant lui ; il entendait le glas des morts sonner aux clochers dé tous les villages des alentours.

Lorsque la nuit fut venue, il traversa la rivière, en ayant soin de se tenir le plus possible entre deux eaux, gagna la rive de Chennevières et la descendit jusqu'en face de sa demeure.

Lorsqu'il eut dépassé les peupliers et les masses ombrageuses de la grande île, son cœur fut soulagé d'un poids énorme

Il apercevait sur l'autre bord sa maisonnette, qui se

dctacliail en noir sur le fond rougeâtre que, dans les nuits les plus -obscures, le ciel conserve du côté de Paris.

Elle clait là, debout, intacte entre les deux arbres qui découvraient sa façade, et de sa cheminée s'échappaient des flots de fumée qui révélaient la vie dans l'intérieur de la chaumière.

On ne Tavait donc pas rasée, ainsi qu'on lui avait donné à entendre qu'on voulait le faire.

Outre la fumée, on voyait encore les petits carreaux placés au-dessus de la porte étinceler comme autant de diamants.

On n'avait donc pas chassé de sa demeure la pauv/e malade; on avait eu pitié d'elle.

François Guichard, le descendant des braconniers ch îz lesquels l'incrédulité était héréditaire, se jeta à genoux et pria de grand cœur.

Puis, convaincu que Dieu, qui venait de tant faire pour lui, ne pouvait plus l'abandonner, il se lança dans la rivière à grand bruit, sans prendre aucune espèce de précaution.

En dix brasses, il était sur l'autre bord ; il allait courir à la porte de la maisonnette lorsqu'une idée traversa scn cerveau.

Si celle tranquillité, si cette illumination cachaient un piège !

La maison du passeur était à cinquante pas; mais François Guichard ne trouva pas en lui même le courage d'aller aux informations si loin, quand, à quelques pieds do

LE PÈRE LA r^UINF» 5D

lui à peine, se trouvait sa maison, et dans sa maison Louison sans doute.

Il se coucha à plat ventre, rampant comme un serpent; il s'approcha de la chaumière, et, levant doucement la tête au niveau de la croisée qui regardait l'aval de la rivière, il jeta un coup d*œil dans Tintérieur de la maison.

Si peu impressionnable que fût François Guichard, ce qu'il vit bouleversa sa physionomie comme si tout à coup il eût été transporté dans la vallée de Josaphaî, ou comme si dans les nuages il eût entendu retentir les accents terribles de la trompette du jugement dernier.

La fenêtre à laquelle il s'était placé pour observer faisait face au lit; dans ce lit, il avait cherché Louison, et il avait vu une forme humaine entièrement recouverte d'un drap blanc.

C'est ce spectacle qui, pendant une minute, le laissa muet et glacé d'épouvante.

La clarté des deux flambeaux qui entouraient le crucifix et la tasse d'eau bénite posée sur une chaise, à côté de cette couche funèbre, donnaient au cadavre un relief déformes incroyable; les traits du visage se dessinaient jDets sur la toile : on eût dit une statue en marbre. I Le feu flambait vif et joyeux dans l'âtre ; Mathieu le (passeur était assis sur un escabeau ; il tenait sur ses genoux la petite Huberle et lui faisait manger, cuillerée à cuillerée, de la soupe qu'il puisait dans une écuelle au zoin du foyer.

Cette illumination inaccoutumée égayait l'enfant; son

6(y LE PÈRE LA RUIxNE.

babil essayait de dérider le front du passeur, qui parais • sait soucieux.

François Guichard ne vit rien des parties incidentes de ce tableau; ses yeux restaient attachés sur le cadavre comme sur un spectre; à travers le tissu, il voyait Louison, il la voyait telle qu'elle était vraiment sous le suaire, avec ses longues paupières abaissées, sa bouche entr ouverte, ses dents serrées, ses narines légèrement contractées et sa peau blanche comme l'ivoire; mais son cœur ne voulait pas la reconnaître, il disait :

— Non, non, ce n'est pas elle!

Le pauvre pêcheur se précipita vers la porte, la poussa brusquement, entra, et, sans se préoccuper d'Huberte, qui tendait vers lui ses petits bras, il arracha le linceul qui recouvrait le visage de la morte.

Ses yeux ne l'avaient pas trompé dans leur pénétration surnaturelle : c'était bien Louison Pommereuil qui était là gisante.

François Guichard prit la main de sa femme, et jusqu'au jour il la garda entre les siennes, la couvrant de ses baisers et de ses larmes.

ou FP.AKÇOIS GUICHARD TIRE SUR UN PRINCE ET RAMASSE UNE BÉCASSE.

Lorsque les clartés indécises et flottantes de l'aurore nuancèrent la cime du coteau de Chennevières, Mathieu le

passeur, qui jusqu'alors, avec cette piété que le payson le plus scepliaue conserve pour la mort, avait craint de troubler son ami, même en alimentant le feu qui chauffait la pièce, Mathieu le passeur se leva et toucha doucement l'épaule de François Guichard.

Mais celui-ci ne se retourna pas.

— François, lui dit le bonhomme, on ne vit pas avec les morts ; il faut songer aux vivants; ils vont revenir, les autres.

— Eh bien, qu'ils reviennent! répondit François Guichard.

A Taccent qu'il avait mis à prononcer ces paroles, au frissonnement de ses narines, à Téclat menaçant de son regard, Mathieu le passeur comprit que gardes et gendarmes allaient payer pour la destinée, que, pendant la nuit, il avait entendu François Guichard accuser de son malheur.

— Écoute, reprit-il d'un ton péremptoire, tout ça, c'est ides bêtises! Tu en tueras un, tu en tueras deux, tu en

tueras trois, il en reviendra dix; et tu mettrais, d'ailleurs, le dernier en matelote que cela ne rendrait pas la vie à la pauvre défunte.

I — Je l'aurai vengée du moins! répliqua le pêcheur ' d'une v/>ix frémissante.

^ — Des bêtises, toujours des bêtises! reprit le passeur inflexible dans son bon sens. Tu l'aurais vengée, dis-tu? D'abord, es-tu bien sûr que cela lui ferait plaisir, à ce pauvre agneau du bon Dieu, qui de son vivant n'a jamais

soiilinitc de ma! au plus brigand des brigands? Et puis maintenant raisonnons un brin : sur qui la vengeras-tu, Fj^nçois? Sur des innocents.

— Des innocents, ces misérables?

— Eh! oui, des innocents. Simonneau, le plus mauvais de la bande, celui qui, d'après mon dire, a manigancé tout ce qui t'arrive, eh bien, Simonneau lui-même est innocent. Le bourgeois de Simonneau chérit les lapins, François Guichard est accusé de vexer les lapins; alors le bourgeois de Simonneau dit à ses gardes : « Simonneau, chassez-moi ce gaillard-là loin de mon domaine. » C'est à lui que tu dois en vouloir, et non pas à ceux qui ne sont coupables que d'avoir voulu conserver leur pain en exécutant les ordres qu'ils ont reçus.

— Mais, Mathieu, sur la tête de ma pauvre femme qui est là, je te jure que, depuis que je suis ici, je n'ai pas une seule fois travaillé dans le bois ou dans la plaine.

Li réputation de la famille Guichard à l'endroit du braconnage était si bien consacrée dans l'opinion publique, que les dénégations de son dernier représentant ne parurent pas ébranler les convictions de son ami Mathieu; il hocha la tête.

— Encore des bêtises! répondit-il. T'aurais raison de parler ainsi à un autre que moi; mais sache-le bien, François, je suis incapable de vendre un homme.

Le pêcheur haussa les épaules avec impatience; mais, jugeant inutile d'insister sur le dernier point :

— Ainsi tu crois, reprit-il, que c'est le prince lui-

même qui a donné Tordre d'abattre ma maisonnette?

— Dame! on est patron ou on ne Test pas. Est-ce que tu crois que mon garçon se permettrait de faire crédit à un passager sans ma permission? Le plus souvent que les baudriers jaunes de Saint-Maur se seraient dérangés pour le Simonneau tout seul !

— Ah ! si je le savais ! murmura le pêcheur d'une voix sourde et menaçante.

— Allons, bon f toujours ton idée ! Mais il te rend service, cet homme.

— Il me rend service?

— Sans doute, en te forçant à dcménager au moment où cette méchante cassine allait te devenir désagréable.

— Désagréable! Mais, si je ne Tavais plus, Mathieu, tiens, je te l'avoue, à toi, j'aurais bientôt rejoint celle qui est là.

— Allons donc! du vivant de cette pauvre défunte, et dans ces derniers temps, tu passais des semaines sans rentrer à ta maison.

— Je n'y rentrais pas pour ne pas affliger la pauvre créature.

— Pour ne pas affliger ta femme?

— Eh! sans doute!... Ces vieux murs, tu les crois muets; ils me comprennent et ils me parlent. Lorsque je revenais ici, je causais avec eux, je les interrogeais ; ils me répondaient, ils me racontaient mon bonheur, mon bonheur passé; nous nous entretenions... dY^ux!... Le sable des allées d«j jardin me disait comment il

64 LiZ PÈRE LA RUINE.

criait sous les sabots des petits; les branches de ces arbres me rappelaient leurs jeux quand ils essayaient d'atteindre un nid qu'un chardonneret avait placé dans cette fourche: tiens, là; ces poutres noires et enfumées répétaient les vagissements du berceau ; le feu de Tàtre imitait si bien leur babil, que par instants je croyais voir leurs petites mains rouges et gercées qui caressaient la langue des flammes. Mon cœur se déchirait, mais tu ne saurais croire tout le bonheur que je trouvais à souffrir; il me semblait que j'allais mourir, mais que cette mort m'ouvrait le paradis où je comptais les retrouver. Cependant je pleurais, et, quoique ces larmes fussent plus douces qu'amères, elles désespéraient la Louison, et, comme aussitôt que j'étais ici je ne pouvais m'empêcher de songer à ceux qui en sont partis, pour ne pas accabler la femme, j'avais renoncé à y venir. Maintenant qu'elle aussi, je ne la verrai plus, maintenant que ces pauvres murs, qui ont été témoins de sa nuit de mort, sont tout ce qui me reste d'elle et d'eux, tu comprends bien que je ne puis pas renoncer à mon unique consolation. Je veux les garder, je les garderai, ou bien je me ferai tuer en les défendant, et alors... eh bien, quelque part qu'ils soient, je serai avec eux.

Mathieu regardait le pêcheur avec une profonde stupeur ; il supposait que le chagrin avait dérangé la raison de son ami. Cependant, comme il y avait quelque chose de profondément triste dans ce qu'il regardait comme de la folie, il en fut louché.

— Eh bien, écoute, François, dit-il, il y a moyen cl*arranger les choses : tu vas aller te rendre...

— Me rendre?

— Laisse-moi donc dire ! Tu vas aller te rendre, et pendant ce temps-là, je me charge, moi, de porter, morceau à morceau, murs et meubles de ta maison sur le coin de terre que tu as vers le haut du coteau, de sorte que, quand tu sortiras de prison, tu la retrouveras, sauf la place où elle était, telle que tu Tauras laissée.

— Que parles-tu donc de prison? dit François Guichard, qui de pâle qu'il était devint livide; pourquoi irais-je en prison ?

— Dame! fit le passeur un peu embarrassé, parce que lu as été un peu brusque avec l'huissier ; tu l'as poussé, il a roulé dans la rivière, et il paraît que c'est comme les chats, les huissiers, ça n'aime pas l'eau, si bien que, quand on les baigne, on va au clou. Quand tu as été parti, le brigadier, qui est un bon enfant, incapable de monter une couleur à un homme, m'a dit que tu en avais pour tes trois mois.

— Trois mois I

— Eh bien, je disais donc... écoute bien ce que je disais : Le prince vient aujourd'hui, et ton affaire sera réglée ce soir.

— Trois mois ! répéta François Guichard hors de lui. Et, saisissant le bras du passeur, il l'entraîna vers ie

berceau de la petite Huberte.

— Mathieu, dit-il, es-tu mon ami?

68 LE PÈKE LA RUÎNE.

— Voyons, sois donc raisonnable, François; trois mois, ça passe, quoique ça soit long ; j'aurai soin de ton bateau et de tes outils pendant ce temps-là.

Mais François Guicliard ne Técoutait pas.

— Jure-moi sur ta foi d'honnête homme que tu a^abandonneras pas Tentant que voilà, que tu lui serviras de père, que tu en feras, sinon une femme heureuse, du moins une honnête femme.

— Je ne demande pas mieux que de te jurer cela, mais dis-moi au moins ce que tu veux faire.

— Rien, rien, reprit le pêcheur avec force ; fais-moi le serment que je te demande, ou à l'instaat je cherche un autre cœur qui me rendra le service que tu m'auras refusé.

— Je te le jure, François. D'abord, ma femme aime beaucoup la petite; mais je veux savoir auparavant...

— C'est tout ce qu'il me faut, s'écria le pêcheur, qui, se débarrassant des mains de Mathieu tout étourdi de la solennité du serment qu'il venait de prêter, saisit un fusil placé au-dessus du manteau de la cheminée et sortit ea courant.

Le prince de Condé, dont il venait d'être question entre les deux amis, alliait deux goûts qui ne marchent pas aussi fréquemment ensemble que de prime abord on serait tenté de le croire : il aimait à la fois la chasse à courre et la chasse à tir.

Le souvenir de ses meutes, aussi parfaites, aussi savamment disciplinées qu'elles étaient nombreuses, fait le désespoir des veneurs qui ont la prétention de donner

croire au monde que la science dont le roi Modus a le premier tracé les préceptes n*est pas morte avec le dernier des maîtres de Chantilly. Le récit de ces chasses merveilleuses, dans lesquelles le septuagénaire suivait jusque dans les Ardennes un cerf voyageur qui était venu s'abattre sur les pelouses des forêts princières, alimente encore aujourd'hui la verve des chroniques cynégétiques.

Tous les deux jours, quelque temps qu'il fit, et cela jusqu'à sa mort, le prince de Condé montait à cheval et chassait à courre.

La plupart du temps, ses meutes prenaient plusieurs animaux dans la même journée.

Le lendemain, pour se reposer, il chassait h tir dans les taillis de Chantilly ou de Morfontaine. C'étaient alors d'effroyables hécatombes de gibier.

Mais ces tueries entre treillages et panneaux, gardes et rabatteurs, n'amusaient que médiocrement monseigneur. Lorsque cela lui était possible, lorsque l'étiquette le lui permettait, qu'il n'avait pas de visiteurs auxquels il fût obligé de faire les honneurs de ses tirés, il se débarrassait de son co«'tége, il s'en allait battre le bois comme un simple mortel, avec un chien qui marchait devant lui et un garde qui le suivait par derrière.

Le chien faisait lever le gibier, que tuait le prince et que le garde ramassait et fourrait dans son carnier.

Le prince de Condé était depuis huit jours à Paris ; il s'en était échappé pour se livrer à sa distraction favorite ; niais, en montant dans la voiture à quatre chevaux qui i'a-

68 LE PÈRE Lk RUINE.

vait amené à la Varenne, il avait été bien entendu dans son esprit qu'il goûterait le plaisir de la chasse dans toutes les conditions qui la lui rendaient le plus agréable ; aussi malmena-t-il Finspecteur lorsque, sous prétexte que depuis la veille un braconnier dangereux s'était caché dans les bois, le digne fonctionnaire voulut raccompagner.

Repoussé avec perte, le pauvre employé exigea que Simonneau, qu'il regardait comme le plus vigoureux cl le plus brave de ses subordonnés, accompagnât monseigneur.

L'inspecteur devait se tromper, de moitié du moins, dans ses suppositions; car l'ennemi intime de François Guichard devint fort pâle lorsque cette décision lui fui notifiée.

Il n'en obéit pas moins sans faire une observation ; et le prince et Simonneau se mirent en route.

En deux ans, malgré les massacres attribués au pêcheur, la plaine et les bois s'étaient convenablement repeuplés; on ne pouvait frôler un buisson sans en faire jaillir un lapin; les lièvres se levaient par douzaines et s'en allaient à un trot modéré qui témoignait de l'excellence de leurs relations avec les habitants de la presqu'île. Les faisans, les perdrix, en parlant dans les bottes, style que le prince employait volontiers, et en allant se reposer à cent pas à peine de l'endroit où on les avait troublés, indiquaient aussi qu'ils regardaient la Varenne comme un véri*table paradis terrestre.

Le prince ne se sentait pas d'aise; son chien ne quittait

un arrêt que pour retomber dans un autre. Les mains noires ie poudre, la figure barbouillée, le prince chargeait son fusil avec une agitation fébrile.

Simonneau pliait sous le poids du gibier.

— 'Simonneau, disait monseigneur de Condéà son garde, je m*amuse plus, croiras-tu cela? dans ta société que dans celle des M. de Talleyrand, qui est, dit-on, l'homme le plus spirituel de France et de Navarre.

—C'est bien de Thonneur que monseigneur me fait, répondit Simonneau en se rengorgeant, car il commençait à se rassurer en voyant que la meilleure partie de la journée s'était passée sans encombre.

— Quel dommage qu'il faille tout à l'heure que cela finisse ! dit le prince de Condé.

— Pourquoi cela, monseigneur? répliqua Simonneau, qui ne se lassait pas d'être trouvé plus agréable qu'un homme dont le prince faisait tant de cas. Nous pouvons reprendre encore une fois les bois ; nous n'aurons pas le vent, il est vrai; mais le gibier est si peu tracassé, qu'il D'est pas farouche.

I — Et les munitions, Simonneau? Quand j'aurai tiré les deux coups de fusil que j'ai là, je n'en trouverai pas plus de deux autres dans nos sacs.

— Je puis retourner à la ferme.

— Non, non, il ne faut pas abuser des meilleures choses, Simonneau, dit le prince en soupirant. Mais, voyons, pour le bouquet, fais-moi donc tirer autre chose que

1 ces éternels faisans qui, lorsqu'ils s'envolent, me font

toujours l'effet d'une poule de basse-cour qu'oa lache devant moi. Vous n'avez donc pas de bécasses? ~ Dame I monseigneur...

— Ah ! si nous avions rencontré le braconnier I

— Dieu nous en garde, monseigneur !

— Bah ! bah ! je lui donnerais un louis, et je connaîtrais de suite les taillis qu'elles fréquentent au passage. C'est un gibier de panier, cela; on vous le paye, à vous autres, et vous ne vous souciez pas de les indiquer à qui vous les prendrait sans vous les payer; je comprends cela. J'ai pourtant diantrement envie de tuer une bécasse.

— Ah! monseigneur! reprit Simonneau, comme si la supposition du prince l'eût mis au désespoir.

11 était dit que le hasard se chargerait, ce jour-là, de démontrer l'innocence de Simonneau aussi bien que de témoigner du zèle avec lequel, lui et ses confrères, conservaient les plaisirs de leur maître. Il n'avait pas fini de parler qu'un oiseau roussâtre sortit à grand bruit d'une cépée de chênes, s'éleva perpendiculairement au-dessus du taillis et s'éloigna en effleurant la cime des arbres de son vol capricieux.

C'était le gibier que le prince avait souhaité.

Il lui lança son premier coup, le manqua et l'abattit du second. La bécasse tomba en voletant, ce qui indiquait qu'elle n'était que démontée.

Simonneau se lança à travers le bois pour la ramasser; )e chien ne le suivit pas, il s'était mis en arrêt à quelques pas du buisson d'où était sorti l'oiseau voyageur.

LE PÈRE LA nuiNE. 7I

I/î prince (le Condé amorçait son fusil lorsqu'il entenflit un grand cri, et qu'il vit son garde revenir à lui effroyablementpâle et agité.

~ Sauvez-vous, sauvez-vous, monseigneur ! cria Simonneau d'une voix étranglée par la peur.

Presque en môme temps, et comme s'il venait seulement de se souvenir qu'il avait une arme, Simonneau mit en joue, lâcha successivement ses deux coups de feu dans la pro-fondeur du bois; puis, laissant échapper son fusil, qui tomba dans la bruyère, il se sauva à toutes jambes en abandonnant son maître.

Le prince de Condé le regarda disparaître dans le taillis sans rien comprendre à ce qui venait de se passer; mais, lorsqu'il se retourna, un troisième personnage, écartant les branches, venait de pénétrer dans la clairière.

C'était un homme vêtu d'une de ces blouses courtes et de ces larges pantalons que portent les gens de rivière; il tenait à la main un fusil de munition bronzé par la fumée. Sa physionomie était si menaçante, que le prince comprit sur-le-champ que c'était la mort qui venait avec cet homme. Il n'en parut pas épouvanté, et, passant son bras dans la bretelle de son fusil, il le plaça sur son épaule.

L'homme, de son côlé, s'arrêta, et, regardant le prince:

— Non content d'avoir tué ma femme, dit-il d'une voix ilridente, tu as voulu ma mort, tu as iait tirer sur moi par ton valet ; j'hésitais, depuis deux heures que je te suis, i commettre un meurtre ; mais maintenant, aussi vrai que e jour nous éclaire, tu vas mourir. Fais ta prière.

— Monsieur, répondit le prince, c'est sans mon ordre que mon serviteur a tiré sur vous ; je le regrette et je n'aurais pas attendu vos menaces pour l'en blâmer.

— Tu as peur, mais tes lâchetés ne te sauveront pas. Le prince de Condé, à ce mot de peur, haussa les

épaules et se mit à siffler un bien aller en croisant les bras et en regardant celui qui le menaçait.

Puis, voyant que Thomme demeurait interdit en face de ce sang-froid :

— Eh bien, voyons, dit-il, qu'attendez- vous? Assassinez-moi , puisque c'est votre intention

— Non, je ne t'assassinerai pas ; tu as un fusil, dé* fends-toi ; je suis un vieux soldat et pas un assassin.

— Vous n'y pensez pas, mon cher monsieur, reprit le prince de Condé d'un ton de suprême dédain; un duel entre moi et vous? Allons donc !

— Ah! dit François Guichard, que nos lecteurs n'ont pas manqué de reconnaître, tout monseigneur que vous êtes, ce ne serait pas la première fois que nous aurions fait feu l'un contre l'autre; nous avons combattu en Allemagne lorsque vous faisiez la guerre à la République. Vous étiez l'ennemi, j'étais la France, moi !

A ce souvenir, le prince tressaillit, ses lèvres blanchirent, son œil se chargea d'éclairs ; il porta involontairement sa main droite à la crosse du fusil suspendu à son épaule ; puis, le rejetant en arrière, il tourna le dos au pêcheur et fit un mouvement pour s'éloigner.

^ Et je te laisserai aller, et je laisserai ton crime sans

punition? Non, non, il faut mourir! tu mourras aussi, toi ; ma femme et mes enfants seront vengés. Prince de Condé, c'est François Guichard qui te tue.

En disant ces mots, le pêcheur mit son arme à Tépaule, visa à la poitrine le prince qui se retournait, et lâcha la détente.

Le chien s'abattit avec un bruit sec, la poudre du bassinet s'alluma avec une légère fumée, mais le coup ne partit pas.

Pas un muscle du visage du prince de Condé n'avait tressailli.

François Guichard brisa son fusil contre le tronc d'an chêne.

A ce bruit, deux faisans s'envolèrent avec une rapidité prodigieuse ; le prince de Condé avait pris son arme et les ^ avait mis en joue; il tira à droite, il tira à gauche. Un I nuage de plumes de pourpre et d'or flotta un instant au ; gré delà brise, et les deux superbes oiseaux tombèrent en décrivant une courbe.

I — Crois-tu que je t'aurais manqué? dit le prince au pêcheur d'une voix calme. Tiens, ajouia-t-il en prenant iUne bourse dans sa poche, voilà de l'or; va-t'en avant ' que mes gens reviennent, et demande pardon à Dieu du ' crime que tu as voulu commettre.

François Guichard était devenu tremblant, ses genoux vacillants semblaient se dérober sous lui.

— Mon Dieu ! s'écria-t-il, mon Dieu! comment se fait-il que vous soyez à la fois si généreux et si méchant?

— Méchant? dit le prince. Ah çà ! mais que diable me chuntes tu là?

— Que vous pardonniez à celui qui a voulu vous assassiner, et que vous chassiez un pauvre homme de la maison où ses enfants sont nés , où sa femme demandait comme une grâce qu'il lui fût permis de mourir!

— Mais sais-je seulement si tu as une femme, si tu as des enfants et une maison! Il y a cinq minutes, mon pauvre ami, j'ignorais encore que tu existasses.

— Oh! reprit le pêcheur d'un air d'incrédulité interrogative, oh! monseigneur, rappelez- vous un peu François Guichard.

— François Guichard!... attends donc...

Puis, après quelques secondes données à recueillir ses souvenirs:

— Ah! c'est toi qui tues mes faisans, gredin! reprit-il.

— Moi, monseigneur? Mais personne ne croira donc à mon innocence! Moi, monseigneur? Tenez, ma pauvre femme est morte cette nuit; elle est, à cette heure, devant le tribunal de Dieu : qu'il ne lui accorde pas le paradis si je ne vous dis pas la vérité; j'aimerais mieux mettre une corde à mon cou qu'un fil d'archal à celui d'un méchant lapin.

— AUons donc! reprit M. de Condé; comment est raor< ton père?

— Eh! monseigneur, il a été penau à la suite d'un braconnage.

— Bien vrai?

— 01^ ! monseigneur, on ne se vante pas d'avoir eu son père pendu quand ça n'est pas vrai.

— C'est un brevet d'infaillibilité pour toi; je connais ton histoire, et je te rôbabililerai auprès de messieurs mes gardes; raconte-moi maintenant ce qui t'est arrivé avec eux.

François Guichard obéit au prince. Lorsqu'il le supplia de lui laisser la chaumière où, ainsi que le matin môme il l'avait raconté à Mathieu le passeur, tout lui parlait des enfants qu'il avait perdus, les yeux du dernier des Coudés devinrent humides et brillants.

— Tu es bien heureux dans ton malheur, dit-il; la pauvreté t'a laissé la force de l'abreuver de ces suprêmes et accablantes consolations; je suis prince, j'ai des millions et je t'envie! Tiens, vois-tu ça? continua- t-il en indiquant du doigt une masse sombre de maçonnerie qui se dressait entre les arbres de l'horizon. C'est Vinccnnes. Eh bien, depuis trois ans, je cherche en vain dans mon âme le courage d'aller m'agenouiller sur une pierre de ses fossés. Je le veux, cependant; il me semble que mon âme serait soulagée si je touchais ces murailles sur lesquelles se sont arrêtés ses derniers regards; mais, chaque fois que j'essaye de m'en approcher, je m'enfuis avec épouvante.

j Le vieux Condé demeura muet et rêveur pendant quelques instants; enfin il toussa bruyam.ment pour étouffer son émotion.

— Ramasse cet argent, reprit-il ; il te servira à donner

76 LE PÈRE LA RUIhE.

une tombe à ta pauvre morte, ce qui, depuis un quart de siècle, a manqué à bien des grands de la terre; quant à ta maison, sois tranquille, on la respectera désormais.

François Guichard prit la main que le prince lui tendait, et la couvrit de ses baisers et de ses larmes.

— Monseigneur, dit-il, que pourrai-je faire pour vous prouver ma reconnaissance?

— Quand tu prieras pour les tiens, répondit le vieux prince, môle le nom du duc d'Enghien à celui de tes enfants; voilà tout ce que je te demande.

Le pêcheur allait s'éloigner, le prince de Condé le rappela.

— Un instant, dit-il; je t'ai donné le terrain sur lequel, en vertu de ton droit révolutionnaire, tu t'étais permis de construire ton logis. Ce terrain m'appartenait, je n'ai fait qu'user de mon pouvoir de propriétaire; mais tu as rossé mes gardes, tu as à demi noyé un huissier, et cela veut réparation.

— Que Votre Altesse exige-t-elle que je fasse?

— Que tu rne retrouves la bécasse que cet imbécile de Simonneau a laissé perdre. Tu vois que je ne suis pas un juge bien rigoureux.

François Guichard se mit en quête de l'oiseau et le re^ trouva.

C est ainsi que le pêcheur devint légitime propriétaire de la maisonnette et du clos du bac de la Varenne.

LA BLOKDE

L'événement que nous venons de raconter occupa désormais dans les souvenirs de François Guichard une place parallèle el analogue à celle qu'y tenait déjà le siège de Mayence; il clôtura la série des accidents qui avaient signalé la première partie de son existence.

Si torturée que fût Tâme du pêcheur par des regrets que le temps ne savait amoindrir, les quinze années qui suivirent la mort de sa femme s'écoulèrent pour lui paisibles et monotones.

Le lendemain du jour où le crime qu'il avait médité avait eu un dénoûment si inattendu, François Guichard conduisit Louison à sa dernière demeure; il fit une courte prière au bord de la fosse encore béante, rentra chez lui, et passa le reste delà journée enfermé dans sa maison en tête à tête avec la petite Huberte.

En se retrouvant dans cette chambre, tout imprégnée de cette acre odeur que laisse la mort derrière elle, François Guichard avait commencé de pleurer ; mais Huberte, qui avait bien tristement passé les derniers jours écoulés, et qu'un rayon de soleil qui glissait à travers les arbres el traversait les carreaux mettait en gaieté, Huberte se traîna jusqu'à la chaise du pêcheur, grimpa à ses jambes, et, s'installant sur ses genoux, elle commença d'enfoncer ses

deux peliles mains dans les joues flasques et ridées du bonliorrime, de les élargir et de les rétrécir tour à tour en riant aux éclats des grimaces qui résultaient de ce inouve^ ment de va-et-vient.

François Guichard se fâcha ; mais il n'eut pas plutôt vu les larmes descendre le long des joues roses et marbrées de lapctitc fille, qu'il oublia son propre chagrin pour ne songer qu'àcelui qu'il venait de causera Tinnocenle petite créature.

Guichard prit immédiatement au sérieux la maternité qui lui incombait, et jamais (emiue ne se montra plus attentive et plus tendre pour sa progéniture que Franeois Guicliard ne le fut dès lors pour sa petite-lille.

Au lieu de continuer de se livrer à la douleur, il prit ses filets et s'en alla à son travail; mais, pendant qu'il amorçait ses coups, il était inquiet, tourmenté; il avait laissé Huberte seule; un accident pouvait lui être arrivé; la maison était si prés de l'eau et l'eau si profonde! Tout pour elle lui semblait un danger; la pensée de ces dangers le remplissait de terreur, et en même temps ravivait ses douleurs passées. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que cette préoccupation était devenue insupportable. Il laissa là sa besogne, rentra et passa le reste de la journée à arranger, à l'arrière de son bateau, une petite place oii il pût déposer l'enfant, où elle serait en sùrecé pendant les rares insanls où ses yeux se détacheraient d'elle.

A dater de ce moment, François Guichard ne se sépara jamais de la petite Huberte; il renonça à ses pèches de nuit; mais, à cela près, elle n'eut pas d'autre berceau que

celui que le pêcheur lui avait taillé à coups de haoiielle dans îa levée de chêne du bachot.

On comprendra raffeclion Immense qui se concentra sur la lête de ce petit être dans le cœur de Fran(;ois Guichard. Iluberte résumait pour celui-ci, non pas seulement le monde et la vie, mais encore tous les bonheurs évanouis dont elle était le vivant témoignage. Sa présence ne faisait rien oublier : elle rappelait, elle n'amortissait pas les regrets; elle leur donnait un corps, une forme, Texislence; et ces souvenirs, ces regrets, le pécheur ne les eût pas échangés contre une couronne.

Les apparences extérieures de sa tristesse s'étaient modifiées après la perte de ses fils et de sa fille; ce qui les avait principalement caractérisées, c'était la mauvaise humeur, cette mélancolie des paysans; il était devenu sombre, farouche, et il souffrait telleaient lorsqu'on troublait les rêveries funèbres dans lesquelles il se complaisait sans trêve ni relâche, que bien peu de gens pouvaient soutenir la dureté presque féroce de son regard.

Pendant longtemps, du reste, ces occasions ne se multiplièrent pas. Jusqu'en 1834, la Varenne, le bac et François Guichard demeurèrent dans une solitude profonde, presque absolue.

Cependant les habitants de Champigny et de Créteil, auxquels François Guichard était forcé de recourir pour la vente de son poisson, frappés de la douleur toujours muette, mais toujours poignante, dont la physionomie du bonhomme portait Tempreinte, l'avaient surnommé le père la Ruine.

80 LIL PÈRE LA nUINE.

En 1834, époque où s'ouvre le récit auquel ce que nous venons d'écrire sert de préambule, François Guichard, dit la Ruine, avait soixante-cinq ans. Malgré les fatigues inouïes de son dur métier, son corps avait conservé de la verdeur; il tenait son buste légèrement courbé, mais seulement par suite de l'habitude qu'il avait prise de plier Téchine pour tirer sur ses avirons; car, lorsque, drapé dans son épervier, il redressait sa haute taille pour lancer au loin le filet, il rappelait encore le plus jeune de cette mascarade d'empereurs romains que Léopold Robert a intitulés les Pêcheurs de L'Adriatique.

Par un contraste très-logique, tous les symptômes de la caducité s'étaient retranchés dans la tête et sur le masque, là où la vie avait été plus active, où les souffrances avaient été plus vives que les travaux n'avaient été rudes. Le soleil avait donné à la peau du bonhomme un vernis fauve, mais sans chaleur, privé de ces marbrures rougeâtres qui l'accompagnent d'ordinaire; c'était le ton mort de la terre cuite. Quelques fils veineux, violacés, serpentant à travers les milliers de plis qui formaient des franges au-dessus de ses pommettes et de ses sourcils, n'empêchaient pas que l'on ne devinât sous le hâle une pâleur étrange chez un travailleur. Les yeux, fortement encaissés dans des orbites que tapissaient des sourcils épais et pendants, étaient rouges, presque sanglants. Ces stigmates du désespoir au milieu duquel vivait le pêcheur ne contribuaient pas peu à donner à sa physionomie cet aspect sauvage que nous avons signalé; ils disparaissaient lorsque, par un examen

]LE PÈRE LA nUINE. 81

plus attentif, on remarquait qu'au milieu de cet entourage la prunelle, dont le bleu s'était teinté de gris, restait empreinted'unedouceurquiallaitsouventjusqu'à la tendresse.

Huberte, ou plutôt la Blonde, — cbx c'était ainsi que le père Guichard, qui ne partageait point l'engouemenl qui avait caractérisé son gendre pour le patron des chasseurs, la désignait d'ordinaire, — la Blonde entrait dans sa dixseptième année.

L'éducation rustique qu'elle avait reçue avait merveilleusement servi la prédilection de la nature à son égard; elle était grande, fortement charpentée, sans que de cette épaisseur il résultât rien de commun, rien de grossier; sa taille était certainement loin d*être svelte; mais le développement de ses hanches, la finesse des attaches de son cou, donnaient à sa tournure, sous l'indienne qui accusait nettement ses formes, un caractère de distinction rare chez les femmes de sa classe.

Elle n'était pas jolie, mais on la trouvait charmante. Son front était un peu bas, son nez un peu court, sa bouche grande, indécise dans ses contours; son menton, comme ceux des rêveurs et des gens faibles, fuyait légèrement en arrière; le soleil lui avait donné une couche de ce bistre dont il s'était montré si prodigue envers François Guichard. Il y avait, comme on voit, fort à redire à tout cela; mais à une femme seule fût venue l'idée de perdre son teaips à cette rigoureuse analyse. Un homme se fût contenté d'admirer cette physionomie rieuse et mutine, cette couronne de cheveux dorés et ondés, dont les

spirales soyeuses s'échappaient de dessous le madras qui avait la prétention de les emprisonner; ces narines mobiles, lavées de rose, qui semblaient aspirer la vie et le plaisir à la fois; ces lèvres si fraîches, si jeunes, si gales, qui découvraient trente-deux perles en s^épanouissant datis un sourire; il ne lui eût pas reproché les to-ns dorés de ses joues en découvrant sous les plis du llchu une chair dont la blancheur tranchait, en protestant contre elles, avec les teintes de ce que Ton avait abandonné à rintempérie des saisons.

Iluberteador'^;itson grand-père. Le bonhomme la Ruine s'était fait une règle de ne point associer Tenfant à ses regrets tant qu'elle n'aurait pas dix ans. Lorsque, dans les effusions de sa tendresse rétrospective, François Guichard versait des larmes sur elle en l'embrassant, la Blonde les attribuait à l'affection que portait le vieillard à celle qui penpUût pour lui la solitude de la chaumière ; mais, lorsqu'elle eut grandi, elle devint perspicace, elle chercha des causes à la mélancolie constante de son grand-père, elle découvrit ce quise passait dans son âme ; l'hymne funèbre que psalmodiait le cœur de cet époux et de ce père arriva jusqu'à elle, et, avec cette spontanéité de reconnaissance des sentiments vrais, elle entreprit de lutter contre le découragement, contre le désespoir sous le poids desquels elle tremblait qu'il ne succombât. Cette préoccupation de sa jeunessse l'empêchait de ressentir les effets de la détestable éducation que lui donnait François Guichard, ou plutôt de l'absence d'éducation dans laquelle il la laissait,

CD ne voulant lui inculquer d'autre science que celle d'aicher ^es hameçons, de débrouiller les lignes, de raccormiioder des filels et de manoeuvrer convenablement un bachot. Elle entreprit de dérider le front de ce pauvre homme, eî se consacra tout entière à cette tâche. Pour réussir, elle refoula dans son âme la mélancolie native que Ton trouve si souvent chez les femmes qui de bonne heure ont été orphelines. Elle devint rieuse; elle essayait d'entraîner son grand-pôre dans la ronde que modulaient sans cesse son imagination et son babil; le rire se sléréotypa sur sa, bouche, et il n'était pas de jour où les échos des coteaux de la Marne ne retentissent des éclats de sa gaieté.

Après les dix-sept années au bout desquelles nous retrouvons nos personnages, Louison, les deux jeunes soldats, la femme du garde vivaient toujours dans le cœur de François Guichard; mais il commençait à se laisser distraire des recueillements solennels dans lesquels il aimait à contempler ces fantômes chéris; il conversait moins souvent avec ses morts, et ses entretiens avec la Blonde acquéraient un charme qui triomphait de sa volonté et du garti pris ; le rôle de douleur qu'il s'était imposé s'eiïaçait peu à peu, et peu à peu il s'abandonnait au bonheur d'être le but de ces câlineries enfantines, de ces folles tendresses, de ces soins de tous les instants de la part d'un être jeune et charmant.

Le bonheur est le véritable fleuve d'oubli.

Lesévénemenls décidèrent que Iliiberte n'atteindrait pas le but qu'elle s'était proposé.

84 Lij: pEhe la ruine.

Le prince de Condé était mort. La Varenne, de domaine princier qu'elle était, devenait domaine de spéculation ; la bande noire s'était abattue sur les taillis, sur les plaines, sur les bruyères de la presqu'île ; elle en louait la chasse à de braves bourgeois, en attendant que le moment fût venu de dépecer du bec et des serres la propriété seigneuriale et de la lancer à tous les hasards de l'enchère.

Dès l'aurore, la terre s'émaillait de messieurs habillés de velours, guêtrés de cuir, portant carnassière et fusil; de chiens blancs, noirs, gris, roux, appartenant à toutes les espèces décrites, et cette bande imprimait la terreur à toute la population à poil et à plumes de la contrée.

Cela importait peu au père la Ruine.

Mais, en même temps, des aventuriers du faubourg qui jusque-là avaient borné à Saint-Maur leurs explorations hebdomadaires, alléchés non point par ce qui commençait à transpirer de la beauté du site, de la transparence des eaux à la Varenne, mais par ce qu'on racontait des développements fabuleux de la population aquatique des êtres à écailles et à nageoires sur lesquels jusque-là François Guichard avait régné en tyran, commencèrent à se rencontrer sur les deux rives de la Marne.

De temps en temps, lorsque doucement il faisait cheminer son bateau sans que ses rames fissent aucun bruit, sans que le sillage de la nacelle ridât la surface de l'eau, le bonhomme la Ruine voyait poindre un long roseau qui s'avançait en dehors de la saulée ; à l'un des bouts de ce roseau pendait un fil de soie ou de crin auquel était atta-

clîé un bouchon ; à l'autre bout, il découvrait un monsieur ^ui concentrait tout ce que Dieu a départi d'intelligence nu roi de la création à suivre les signaux télégraphiques que ce moniteur de la voracité des poissons pouvait faire sur le miroir liquide.

Au rebours de leurs confrères de la plaine, les amateurs des bords de Teau offraient à Toeil une grande variété de costumes; les uns étaient en blouse, les autres en veste, quelques-uns en manches de chemise, d'autres en habit, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'une noce. Seulement, Tuniforme était dans les physionomies.

La pèche à la ligne est la plus négative de toutes les passions ; la première vertu de ceux qui l'exercent est la patience. Sa pratique exagérée finit par éteindre l'action du regard humain, par lui donner quelque chose de Talonie qui caractérise l'œil de la proie que le pêcheur convoite ; elle paralyse en même temps tous les muscles expressifs du visage. Quelque dissemblables qu'ils soient entre eux, il y a toujours dans la figure de deux pêcheurs à la ligne un côté qui offre des rapports similaires : ils sont arrivés à constituer une variété dans l'espèce humaine.

Malheureusement, les premiers qui s'étaient aventurés [ sur cette terre vierge obtinrent des succès.

Plus le but que l'homme poursuit est humble, micros- 1 copique même, plus il s'attache à le relever pour le mettre au niveau de l'orgueil, dont il ne parvient jamais à se débarrasser complètement. Le pêcheur, ainsi que le chasseur, attache au bulletin de sa gloire autant d'importance

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qu'un général aux hauts faits de son armée; ils mettent autant d'empliase Tun que l'autre à raconter leurs exploits.

Dans lc§ petits cafés, chez les marchands de vin du faubourg Saint-Antoine, ces exploits prirent des proportions homériques; les goujons que Ton tirait de la Marne àla Varenne ne pesaient jamais moins d'une demi-livre; quant aux carpes que Ton avait manquées, les héros de ces narrations racontaient que, si très-heureusement la ligne ne s'était pas rompue dans une des péripéties de la lulte, elles allaient infailliblement les entraîner dans la rivière : le poisson avait failli prendre le pécheur !

Les auditeurs de ces récits se sentaient alléchés par la couleur fantastique qu'on y donnait; ils rentraient chez eux, rêvant des matelotes pantagruéliques, des fritures homériques, et, le dimanche suivant, ils prenaient le chemin que les hardis batteurs d'estrade avaient tracé.

Tandis que la physionomie du père la Ruine, un instant éclaircie, allait se réassombrissant, celle de Mathieu le passeur s'épanouissait chaque jour davantage.

Mathieu n'avait nulle poésie dans l'àme; il ne désirait rien de plus au monde que de voir grossir le nombre des chalands de son bac, la solitude de la Varenne se peupler; il n'aimait rien tant ici-bas que le bruit des verres s'entrechoquant, que les chants des buveurs, et même que les béga.yements de l'ivresse, surtout lorsqu'il pouvait escompter tout cela.

Afin de ne pas manquer l'occasion qui s'était oiïerte le jour où le premier de ces pionniers de la civilisation avait

regardé d'un œil désireux le bac et ses alentours, Mathieu avait planté horizontalement dans la façade de sa maison un sapin garni de ses branches, acheté trois cents bouteilles de vin bleu à un vigneron du coteau, une demi-douzaine de vieilles casseroles à un chaudronnier de la rue de Lappe^ métamorphosé audacieusement madame Mathieu en cordon bleu et écrit sur son mur cette enseigne fallacieuse:

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