‹ Le père la RuineChapitre 3 sur 7 · MATHIEU, MARCHAND DE VINS PECHEUR · texte numérisé non relu

MATHIEU, MARCHAND DE VINS PECHEUR

Fait noces et festinsy matelotes et fritures. Salons et cabinets de société.

Tout était mensonge dans cette annonce, mais Mathieu en avait pressenti la puissance.

L'épithôte de pêcheur accolée à son nom était tracée en triples capitales; c'était sur elle que, en observant le goût favori des hôtes qu'il demandait à la Providence, il aval compté pour faire fortune. Il devinait ce bonheur qu'éprouvent les hommes qui exercent une profession par occasion, par passe-temps, à se frotter, à serrer la main â ceux qui la pratiquent sérieusement. De plus, cette épilhète indiquait qu'un amateur malheureux trouverait toujours à garnir son panier de consolations à juste prix.

La réputation de la Varenne comme but de promenade, comme théâtre de pèches miraculeuses, commençait à s'établir. Quelques bourgeois pôres de famille se firent accompagner de leurs femmes et de leurs enfants dans leurs excursions; bientôt les promeneurs arrivèrent par

douzaines le long du chemin de Sainl-Maur; chaque dima-jche, Malhieu était forcé d*ajouter de nouvelles rallonges aux tables qu*il avait taillées en bois grume et plantées au bord de la berge. Toute la nuit des jours de féle, ce petit coin, jadis si paisible, retentissait décris, de chants ^ et aussi dMnvectives et d'injures, et enfin, un jour que François Guichard, accompagné de la Blonde, partait pourb poche, celle-ci, qui portait sur sa tète une brassée de filets, se retourna vers lui et lui dit :

—Regarde donc, père. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?

Le père la Ruine aperçut trois hommes dont Tiin lui parut un bourgeois, et dont les deux autres étaient de?, maçons. A l'aide d'une chaînette en fer, ils mesuraient le terrain qui attenait au clos de la maisonnette du pêcheur.

L*étranger qui dirigeait les opérations graphiques des deux maçons était un homme de trente-cinq à quarante ans. Sa mise tenait à la fois du bourgeois et du travailleur. Sa redingote aux manches boufl'antes, au collet cartonné et dépassant l'occiput, avait sa date comme une médaille; celle date remontait à quinze bonnes années en arrière. Cependant elle était aussi fraîche, — nous parlons de la redingote, — aussi luisante que si elle fût sortie de la veille des mains du confectionneur. Deux plis fortement

accusés entre les deux épaules expliquaient cette conservation extraordinaire en attestant que ce vêtement ne faisait que de rares apparitions sur Téchine de son propriétaire, et que la majeure partie de son existence, il l'avait passée dans une armoire, soigneusement enveloppé et à Tabri des outrages de la poussière.

Le pantalon, tout au contraire, attestait d'éclatants services. Il avait été gris ou blanc cendré; la teinture Tavait fait passer au noir, et l'usage le ramenait à sa couleur primitive en le râpant jusqu'à la trame. Il est vrai qu'il lui rendait d'une façon ce qu'il lui ôtait d'une autre. Sur les cuisses, aux genoux, h tous les endroits enfin où leis mains reposaient, il avait été largement maculé de graisse, et sur cette graisse la poussière des ateliers et la limaille des métaux avaient déposé un enduit qui, faisant corps avec elle, rendait certaines parties lustrées et luisantes comme le pantalon de cheval d'un hussard, et lui donnait en outre la consistance du cuir.

Cet homme était de moyenne taille, replet sans être gras. La lymphe dominait chez lui et boursouflait les chairs. On sentait du vide sous sa peau. Sa figure ressemblait à une vessie à moitié gonflée d'air et ridée çà et là; elle en afl'ectait aussi les teintes jaunâtres et terreuses. Il était difficile de surprendre une pensée dans ses yeux, dont l'un était fixe et atone comme s'il eût été de verre, tandis que son voisin clignotait sans cesse avec une rapidité vertigineuse. Le pli vertical de sa lèvre, l'habitude qu'il avait de la mordiller sans cesse, indiquaient une préoccupation à peu près

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constante de lutte astucieuse appliquée aux plus menus détails de la vie. Sa tournure était commune et ses épaules s'arrondissaient, comme cela arrive aux hommes dont Vs vertèbres se sont courbées pendant de longues années sur un étau.

Ce personnage s'appelait Attila-Unité-Qnartidi Batifol, ce qui indique clairement qu'il était né en plein 93, et que son père avait été un des plus fervents adeptes du calendrier révolutionnaire.

Ainsi que nous en avons tout d'abord préjugé d'après son coslume, sa profession le rattachait à la fois aux classes bourgeoise et ouvrière. Dans la corporation des ciseleurs en bronze, il occupait la position de façonnier.

Le façonnier est l'entrepreneur auquel le fabricant confie une partie des travaux que celui-là fait exécuter à forfait et à ses risques et périls.

Attila Batifol (le façonnier avait depuis longtemps renoncé à ses autres prénoms) était né hargneux, envieux, sournois et menteur, comme on naît borgne, boiteux, bancal ou bossu.

L'éducation qu'il avait reçue ne pouvait faire rentrer en dedans ou disparaître aucune des protubérances malsaines de son cerveau. Dès l'âge de dix ans, il était apprenti dans un atelier de bronze ; il fut assez maltraité par son patron, par les ouvriers plus âgés que lui, pour puiser dans ces accidents de son jeune âge une haine profonde contre ses semblables.

A douze ans, le petit Batifol ;)cnsait déjà à l'avenir, et,

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chose bîon pins étrange, l'avenir chez ce jeuno rêveur n'avait ni mitre à rubis, ni cpauleiles à graines d'épinard, ni fringant attelage, ni cordon au cou ; c'était un avenir prosaïque et bourgeois, tel que rarement se le représentent les précoces imaginations. L'avenir pour lui, c'était celui d être patron à son tour, de rendre avec usure à autrui le mal qu'il avait pu recevoir, et en même temps de goûter aussi des jouissances dont sa Icvre lippue indiquait qu'il devait devenir friand.

Batifol n'eut pas plutôt songé, que l'instant d'après il était à l'œuvre, et s'occupait d'assurer cet avenir sur les plus solides de toutes les bases, l'ordre et l'économie.

Il empilait religieusement les gros sous qui lui venaient de ses pourboires, les confiait à un vieux bas, dissimulait le vieux bas dans sa paillasse, et s'abîmait dans leur contemplation, la seule satisfaction qu'il se permît de demander à son trésor.

Batifol avait encore plus d'ordre qu'il n'avait d'économie.

Lorsque d'apprenti il passa compagnon, s'il s'abreuvait largement à la fontaine, en revanche il se mesurait tout ^uste ce qu'il lui fallait de nourriture pour ne pas mourir de faim ; bien cnîcndu qu'il ne s'accordajamais aucune de ces petites orgies hebdomadaires que les ouvriers appellent des noces et dont les meilleurs d'entre eux ont quelquefois besoin pour retremper leurs forces. 11 ne fut pas davantage des sociétés chantantes, alors fort en vogue : les flots do vio et l'enthousiasme qu'y faisaient couler Désaugiers et

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Béranger Tépouvantaient lorsqu'il songeait a ce qu'ils devaient coûter. Il fut beaucoup moins encore des affiliations politiques : le rôle de martyr n'allait pas à ses goûts positifs.

Il vécut humble, triste, morose, solitaire, enflant sou bas à le crever, faisant soulever son matelas en monli-» cules alpestres, et dormant sur ses noyaux, non pas de pêche, mais de cuivre et d'argent, aussi délicieusement que si sa paillasse eût été rembourrée d'édredon; ce qui, n'en déplaise à Guatimozin, est de beaucoup préférable aux roses.

Il jouissait, il est vrai, eu expectative; il savourait d'avance l'avenir qu'il se ménageait. Bien lui en avait pris du reste d'être économe; la nature est bien plus équitable qu'il ne semble; elle établit ordinairement une très-sage répartition entre nos qualités et nos défauts ; les accumulations de vertus sont rares ; les gens de goût et de talent ont ordinairement une exubérance de séve qui les empêche de tirer un profit matériel par trop considérable de ces avantages; elle les avait prudemment refusés a Batifol, qui leur eût fait rendre cent pour cent.

Quoi qu'il en fût, à vingt-cinq ans, il possédait dix mille francs; li songea qu'il était temps de poser le premier jalon de sa tonune a venir. Mais ses capitaux ne lui semblaient pas suffisants pour son entreprise, eU'attente commençait à lui paraître longue.

Le patron chez lequel il travaillait alors avait reçu d'un sien camarade le dépôt de papiers politiques fort impor-

tants qui pouvaient, non-seulement compromettre cet ami, mais encore celui qui avait consenti à les recéler. Ces papiers étaient cachés dans un vieux coffre, au-dessus de son secrétaire ; il avait rempli le coffre de limaille et de déchets de cuivre.

Un jour, pendant que les ouvriers étaient au travail, la police envahit Tatelier ; elle ne perdit pas son temps en perquisitions inutiles, elle alla droit au coffre, renversa sur le plancher ce qu'il contenait, laissa la limaille et prit les papiers , puis emmena Timprudent ciseleur, qui se trouva ainsi rattaché au complot du général Berton, dont jamais il n'avait entendu parler, et fut condamné â trois ans de prison.

Pour en finir avec cet imprudent ami, disons que sa santé ne résista pas à la séquestration et au chagrin, et qu'il mourut au bout de dix-huit mois à la Force.

Les agents de police étaient à peine sortis que, tandis que ses camarades devisaient sur ce qui venait de se pas- \r3r, Batifol remettait froidement la limaille et les débris de cuivre dans le coffre qui avait si mal gardé le secret dont on l'avait fait dépositaire. Batifol était un homme incapable de manquer à ses habitudes.

Les ouvriers du ciseleur incarcéré, quelle que soit la ' méfiance qui les caractérise ordinairement, ne suspecté- , rent personne d'avoir vendu le pauvre diable. Cependant un d'entre eux, plus clairvoyant que les autres, surprit quelques regards tendres échangés entre la patronne et Batifol;, et remarqua que, depuis le départ du mari, Attila

prenait des altitudes de maître du logis qui lui semblèrent singulières.

Mais il était si laid, il paraissait si peu fait pour inspirer à une femme le moindre sentiment qui ressemblât à de l'amour, que pas un de ceux auxquels Touvricr clairvoyant communiqua ses soupçons ne voulut y ajouter foi.

L'avenir se chargea de lui donner raison. Trois mois après la mort du pauvre prisonnier, les bans de la veuve et de son ouvrier étaient afDchés à la mairie du neuvième arrondissement.

On jasa fort dans le quartier; d'aucuns prétendirent voir là une trame aussi habile que perfide, ourdie par Taffreux Batifol autour de son ancien maître : amant de la femme, il s'était débarrassé du mari. Batifol se moqua des propos. Sans bourse délier, il devenait propriétaire d'un établissement considérable, et la joie de ce succès inespéré étouffa en lui toute autre préoccupation.

Le remords est un de ces sentiments larges et puissants qui ne se développent que dans les grandes âmes; les époux Batifol n'éprouvèrent rien qui y ressemblât»

Cela dit assez que madame Batifol était parfaitement assortie à son nouvel époux.

Lorsqu'il eut atteint le but où tendaient tous ses vœux secrets, Batifol leva son masque d'humilité et de ^^ésignation miséricordieuse; il augmenta considérablement le cbifircde ses affaires, et en toute circonstance se vengea de ceux qui l'avaient maltraité jadis dans la personne des gens que le hasard ou la nécessité plaçait sous sa coupe. Nous

disons la nécessité, car, après quelque temps, la maison Batifoi fut signalée comme une galère, ne trouva plus à embaucner que ceux que la faim contraignait à ramer sur ces bancs maudits; mais la faim est un terrible auxiliaire, et celui qui la prend pour alliée peut et doit arriver à son but.

Pendant que de son mieux il opprimait son prochain, Attila Batifoi ne se gaudissaitpas encore personnellement; Theure ne lui semblait point encore venue de tenir cette seconde partie de son programme. Il voulait attendre, pour réaliser les projets d'ébaltement qu'il avait caressés dan»s son enfance, que sa fortune fût assise, établie, consolidée et mise à l'abri de ces revers dont ceux qui font du commerce, si grande que soit leur prudence, ne peuvent jamais se voir à Tabri. L'avarice, qui s'était à la longue incrustée dans l'âme de Batifoi, lui eût rendu facile ce parti pris, quand bien même il eût eu des passions à vaincre; mais Batifoi n'avait point de passions, il n'avait que des fantaisies.

Cependant, comme la présence de madame Batifoi au logis, le dimanche, n'était pas une distraction suffisante, après de mûres réflexions il finit par se permettre la pêche à la ligne, distraction qui avait ce double avantage de le I séparer pendant quelques heures de sa moitié, et d'élrc un I plaisir peu dispendieux qui promet toujours de rapporter plus qu'il ne coûte.

C'était la pêche à laligne qui l'avait conduit à la Varenne, où, tout en amorçant ses lignes, en happant ses goujons,

il avait remarqué la tendance que prenait le plus populeux des faubourgs de Paris à se diriger de ce côté.

Depuis longtemps, les intérêts spéculatifs de cet homme lui laissaient pressentir, et cela à une époque où le vingtième du Paris actuel était en chantiers, ce qui se jouerait un jour de millions sur les terrains; malheureusement, sa prudence d* Auvergnat ne lui permettait pas de devenir acquéreur de propriétés qui longtemps encore pouvaient rester improductives.

Ce regratlier commercial, n'étant pas homme à se lancer dans une aussi grande opération, se trouva avoir assez d'aniour-propre pour ne pas renoncer complètement à son idée; seulement, il biaisa.

Au lieu d'acquérir près de la Madeleine, derrière les rues de la Chaussée-d'Antln, des faubourgs Poissonnière et Saint-Denis, il se fit adjuger quelque milliers de mètres de terrain à la Varenne.

Sans doute ses bénéfices seraient médiocres, mais aussi il aventurait peu de chose. Ceux auxquels, à la suite de ce besoin d'approbation qui possède les hommes, il confia son petit plan, se moquèrent de lui et le plaisantèrent si bien, que M. Batifol, se rendant à leurs raisons, renonça à l'espoir des bénéfices et en arriva à se considérer comme bienheureux si la vente de ses terres avait ^our résultat de lui assurer la propriété gratuite d'une maisoj de campagne.

Il ne se fut pas plutôt présenté comme but cette prima champêtre, qu'il embrassa son œuvre avec l'opiniâtreté que

nous lui avons déjà vue ; il passait son temps à Paris à dessiner sur son établi, avec de la craie, le plan de son nabitalion future ; il créait dans son imagination des jardins peuplés de fruits et de légumes d'un échantillon inconnu chez Chevet, et en même temps il poussait d'une manière plus efficace à Taccomplissement de son désir. 11 hantait les cafés, et, pendant quatre heures de la soirée, à Taide d'une unique et modeste consommation, il conlinuait une éternelle dissertation sur les charmes de la Varen ne-Sain t- Maur, auxquels il croyait faire bien peu d*honneur en les comparant au paradis terrestre, en assurant que la presqu'île qu'entoure la Marne avait été le théâtre de la faute de notre première mère.

Ce système, combiné avec celui des annonces dans quelques journaux, obtint un succès prodigieux. En moins de six mois, Batifol fut débarrassé des terrains dont la possession l'avait quelque peu effrayé; il lui restait une dizaine de mille francs de bénéfice, et, en outre, quelques mille mètres de terre au bord de l'eau.

Dès le lendemain du jour où le dernier des contrats partiels avait été signé, le ciseleur conduisit des ouvriers sur les lieux, et se mit en mesure d'asseoir les fondations de sa future demeure. Ses plans et ses dessins allaient enfin se produire en moellons et en briques. Batifol avait toutes sortes d'autres raisons encore pour se presser.

Il voyait approcher le moment où il lui serait enfin permis de donner l'essor à ses projets, et,'Comme madame Batifol, à mesure que les goûts de villégiature se dévelop-

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paient chez son époux, manifestait pour eux plus d*aversion, cette maison n'en promettait que plus d'attrait au ciseleur émancipé.

Batifol avait plusieurs fois vu passer sur Teau le pcre la Ruine ; plusieurs fois aussi il lui avait adressé la parole sans que le vieux pêcheur lui laissât prendre prétexte pour prolonger la causerie. Ce mutisme, qualifié de mépris, avait piqué au vif Batifol, que quinze années de bonheur et de succès avaient métamorphosé en tyranneau dès qu'il s'agissait de ses volontés.

Lorsque Iluherte sortit de la chaumière, portant sur sa téle le faisceau de verveux que soutenaient ses bras blancs et arrondis, Batifol reconnut la jeune fille, qu'accompagnait le vieux pécheur. Mais pour la première fois, et en raison de sa position nouvelle, il se permit de remarquer qu'elle était belle. Il mordit sa lèvre à en faire jaillir le sang; son œil vivant accéléra son mouvement oscillatoire, son œil atone lança une étincelle, et, du bout du mètre qu'il tenait à la main, il toucha légèrement la nuque de la jeune fi!le.

Iluberle se retourna, et, à la vue de cette physionomie étrange, de cette paupière papillotante, tandis que l'autre œil de son voisin roulait sur lui-même comme un de ces venlilateurs en fer-blanc que Ton adapte aux carreaux des «slaminels, elle lança au vent un refrain moqueur qu'elle accentua d'un éclat de rire.

Mais le père la Ruine., qui marchait à quelques pas de sa petite-fille, ne put supporter ce qu'il considérait comme

une insulte; il arracha le mèlre des mains du fabricant, îe brisa en mille pièces et en jela les débris à ses pieds.

Le premier mouvement de M. Balifol avait été de chercher à s'opposer à ce qu'il considérait comme un acte de vandalisme; lorsque les morceaux de son ouiil tombèrent à ses pieds, il les ramassa, vit en un clin d'œil que le mal était irréparable, et, avec un juron effroyable :

Vous avez cassé mon mètre, vous le payerez, enlendez-vous! s'écria-t-il.

— J'ai cassé votre mètre parce qu'il était insolent, et» tout vieux que je suis, je vous traiterai comme je l'ai traité, si vous continuez.

— Ah! laissez donc, grand-père, dit Huberte en intervenant, faut pas faire attention à ces bêtises. Insolent! il voudrait bien l'êlre, mais il est bien trop laid : cela lui est défendu de par son physique; il nous donne la comcdie des singes, et voilà tout. Venez-vous-en, grand-père> el laissez-le faire ses grimaces à ses maçons.

— Oui, tu as raison, la Blonde; lu as bien fait de me retenir, va, car j'aurais fait un malheur. Ah! ces gueux de Parisiens!

Cette dernière exclamation arriva à l'oreille de M. Balifol.

— Vous êtes tous les mômes! s'écria-t-il, vous dites du mal de ceux qui vous font vivre, tas de canailles! Mais nous allons voir, et, pour commencer, toi qui fais le mahn, réponds-moi; tu niches là dedans?

— Oui, et après? dit François Guichard d'un air de défi.

'ÎOO LE PftRE LA RUINE.

— Après, c*est que tu auras la complaisance de murer, dans les vingt-quatre heures, cette fenêtre qui donne sur ma propriété sans être dans les conditions de la loi, entends-tu ça?

— Eh bien, essayez un peu de la boucher! fit le pôre la Ruine en brandissant sa rame d'un air menaçant; touchez-y donc seulement à ma fenêtre !

— Ce ne sera pas moi qui y toucherai, ce sera Thuissier que je t'enverrai demain, qui saura bien te décider à le faire.

Depuis sa dernière aventure, le vieux pêcheur était <levenu fort timoré à l'endroit de tout ce qui touchait à la justice; il résista à la Blonde, qui cherchait à rentraîner.

— Boucher ma fenêtre! reprit-il; ah! je dirai aux juges pourquoi vous désirez que je la ferme. C'est parce que, de là, je vois la rivière en aval, et qu'il n'y a pas moyen, tant que je vous guette, de voler les outils et le poisson du pauvre monde, comme vous avez coutume de le faire, tas de propres à rien de Parisiens ! Non, non, la justice est trop juste pour m'y forcer, ayez pas peur!

— Il est dans son droit pourtant, père la Ruine, dit im des maçons qui s'était approché ; ne plaidez pas cela, vous perdriez.

— Son droit! son droit de manger l'air et le jour d'un pauvre chrétien? son droit de me priver de ce que le bon Dieu nous donne?

— - Ce n'est pas tout, dit Attila Batifol d'une voix que la colère rendait vibrante; c'est à toi ce poirier? Bien ! voilà

Lli PÈRE LA RUINE, '101

des branches qui pendent sur mon terrain. A bsts les bran ches! Je vais faire bâlir un mur de ce côté. Je pense bien que tu es irop gueux pour prendre ta part de la mitojennetô : th bien, ne t'avise pas d'y planter un clou, dans mon mur, îVy faire courir un liseron, d'y appuyer une cheville; sans rela, procès, entends-tu bien! je te guetterai de près, mon voisin, et, à la première atteinte à mes droits, je te ferai manger ta cassine, ton bachot et tes frusques!... N'oublie pas ma menace. — Et vous, continua-t-il en s'adressant aux ouvriers, dépêchons ; j*ai hâte de voir la maison debout pour tenir à cet homme ce que je lui promets. Allons, allons, à Touvrage; vous aussi, vous êtes des fainéants à la campagne; je vous montrerai, moi, comment on doit trimer. Allons, chaud, enlevons ça!

Le fabricant s'éloigna. Le père la Ruine resta pendant quelques instants muet, immobile, comme s'il eût été frappé de la foudre.

Il ne se résignait pas à voir ce qu'il appelait sa rivière envahie; mais à présent, c'était pis encore. Parmi tous les malheurs que l'apparition des Parisiens à la Varenne lui avait fait envisager, il n'avait jamais pensé à celui qui devait résulter pour lui d'un tel voisinage. Il n'avait jamais songé qu'une maison pût venir se planter auprès de la sienne, qu'on lui demandai le sacrifice de la haie d'aubépine qui donnait de si doux parfums au printemps et qui formait en été un cadre verdoyant au petit jardin ; cadre tout peuplé d'oiseaux, joyeux musiciens dont le concert ég xyait les alentours, tandis qu'assis à l'ombre du feuil-

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lage Je bonhomme et sa petite-fille raccommodaient leurs filets.

Toutes les plaies de son âme se rouvrirent et saignèrent; il pleura et se sentit si découragé, qu'il voulut rentrer à la maison et renonça à aller au travail.

Hubcrte, qui comprenait que la dislraclion était plus nécessaire que jamais au bonhomme, parvint à le décider à aller sur la rivière; mais, quoi qu'elle fit, ni par les chansons les plus gaies, ni par les grimaces à Taide desquelles elle essayait de contrefaire la physionomie hétéroclite de leur futur voisin, elle re put cette fois parvenir à dérider le visage de son grand-père.

Vin

l'invasion des BABCAr.ES

Monsieur Batifol fit construire sa maison, et, de par la loi, François Guichard fut sommé de boucher la croisée qui prenait jour sur la propriété voisine.

Il tempêta, ragea, maugréa; mais il avait eu affaire une fois à la loi : il savait donc ce qu'il en coûtait de se mettre en travers.

Il obéit.

On avait commencé par se moquer du ciseleur, qui avait jalonné, empierré, macadamise, étiqueié des rues dans les jachères, rues auxquelles il manquait pour le moment ce qui les constitue d'ordinaire, c'est-à-du'c des

maisons; mais les rieurs de lardèrent pas à passer ùe son côté.

L'élan était imprimé, les moulons de Panurge se mirent en branle peu à peu, et, en moins de temps que Ton n'eut pu îe croire, la solitude se peupla, les champs se traîisformèrent en jardins, les buissons se changèrent en murailles.

L'exemple de Batifol avait électrisé les acquéreurs de ces terrains. Aussi, à son exemple, chacun d'eux se mil-iî à l'œuvre. A mesure que les pierres s'étageaient et s'alignaient le long delà Marne, le mouvement grandissait. Le commerce parisien, depuis la place du ChfUcIet jusqu'à la barrière du Trône, entrait en fermentation ; le désir immense qui pousse tous les hommes à posséder un petit coin de cette terre à laquelle petit ou grand doit rendre l'argile qu'il lui a empruntée, fut alors si habilement exploité, on promit de le satisfaire à si bon compte, on le présenta comme un caprice tellement innocent et si peu dispendieux, que les plus sages s'abandonnèrent h cette fièvre de villégiature, et nombre de privilégiés qui pouvaient disposer d'un petit capital, ne se doutant guère des déceptions qui attendent tous les créateurs, commencèrent d'exécuter des chefs-d'œuvre architectoniques dans l'île.

I L'un, sentimental et modeste, résolut d'abriter ses \ amours sous le toit de paille d'une chaumière, et choisit l'échantillon de ce que l'art dans ce genre a produit de plus rustique depuis Évandre jusqu'à nous; un autre.

voyageur en vins fraîchement débarqué du lac de Genève, à la suite d'une excursion dans TOberland entreprise pour la plus grande gloire du trois-six, en avait rapporté une invincible i)rédilection pour les chalets. Cette prédilection se tradui£art par une maison en bois, avec persieunes vertes, balcons découpés, et pavés sur les toits pour résister à Favalanche. Les murs blancs qui étouffaient son jardinet étaient chargés de représenter les prés neigeux du mont Blanc et de la Jung-Frau ; tel autre se dotait d'une villa italienne à toit plat, avec une balustrade formant terrasse. Enfin un quatrième allait jusqu'au temple grec.

La distribution des jardins variait plus encore que l'aspect architectural du nouveau village ; généralement elle était pittoresque : il est difficile de vulgariser les fleurs et de rendre les arbres ridicules. L'un se contentait d'un parterre enrichi d'un carré d'épinards et d'un carré de laitue, mêlant modestement l'utile à l'agréable; un autre se livrait bravement, dans ses vingt mètres carrés, à la culture des céréales, et, ayant semé soixante-six grains de seigle, méditait un mémoire à l'Académie des sciences sur l'ergot et la nielle, qui affligent cette plante comme la petite vérole affligeait l'humanité avant la philanthropique découverte de Jeuner.

Au reste, le mouvement commercial constatait celte nouvelle existence de laVarenne.

En moins de six mois, une demi-douzaine de marchands de vin étaient venus faire concurrence à Mathieu le pas*

seur, et lui enlever le monopole du rafraîchissement public qu'il avait si longtemps exercé.

Les différents autres besoins de Testomac pouvaient, aussi bien que celui de la soif, se satisfaire dans le pays. Le dimanche, on commença de sentir sur la berge l'odeur de la côtelette rôtie et du boudin grillé, tandis que, pareil à un parfum d'Orient, le café que Ton brûlait aux portes jetait son arôme à tous les courants d'air qui descendent et remontent la Marne.

Puis, à côté des six ou sept débitants de boissons qui vendaient le vin de Chennevières pour du Joigny, et l'absinthe de la rue des Lombards pour de Tabsinthe suisse, on vit successivement s'établir un boucher, un boulanger, un épicier, voire même une marchande de modes.

Ce n'est pas tout encore : en même temps que la plaine devenait village, le rivage se créait port. Une vingtaine de barques, de canots, de bachots, étaient les uns après les autres venus prendre leur rang d'amarrage le long de la berge où la vieille embarcation du père la Ruine avait vécu solitaire pendant tant d'années. Cette berge elle-même n'était pointa l'abri du bouleversement général; on la redressait, on l'aplanissait, on la façonnait, ici en abrupte falaise, là en talus insensible; on en extirpait soigneusement les joncs aux longues liges lancéolées, les roseaux dont les aigrettes légères se balançaient au vent avec de doux murmures, les oseilles sauvages parées de pourpre et d'émeraude, les consoudes aux larges feuilles et aux clochettes blanches ou violettes, tout ce qui avait enfin un

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jaracfèrc pittoresque ou sauvage. La régularité devenait la seule parure des bords du fleuve, et la teinte jaunâtre delà glaise taillée en glacis remplaça, au bout d'un certain temps, le tapis d'herbe verte, fine et serrée qui s'étendait au bord delà rivière.

En même temps aussi, les mœurs s'humanisaient. La bergerie et les prédilections champêtres des braves pionniers du faubourg duraient ordinairement depuis le san>edi jusqu'au dimanche soir ou au lundi matin. Qui eût passé par là et rencontré ces braves citadins chaussés de sabots, vêtus de blouses, coiffes de chapeaux de paille, le tout d'une simplicité exagérée; qui les eût contemplés piochant, bêchant, binant, sarclant, émondant, voiturant des pierres sur leur dos ou des seaux au bout de leurs bras ; qui les eût entendus causant horticulture, pêche et chasse, agitant de graves questions à propos de greffes, de marcoltes, de boutures, de tubercules et de plants de vigne, se fût cru à coup sûr au milieu d'une colonie agricole; mais, après vingt-quatre heures données à l'innocente comédie à laquelle chacun s'amusait, la satiété apparaissait, fantôme au visage blême, aux bras pendants, à la bouche tordue par l'ennui; on bâillait un peu, puis les plaisirs dont l'usage avait fait un besoin reprenaient tout leur charme et tout leur attrait.

Alors ce n'étaient plus les champs qui avaient absorbé la ville, c'était la ville qui avait absorbé les champs; la légion des cabaretiers voyait se multiplier ses chalands ; on buvait, non-seulement dan,^ l'enceinte des établisse-

nients destinés au culte de Bacchus, comme disaient les chansonniers du Caveau , lesquels florissaient à cette époque, mais encore sur toute la ligne du rivage. Il n'était pas de morceau de bois ressemblant à une chaise, à une table, à un banc, sur la berge, qui ne servît de socle à un ivrogne, si i'ivrogne était assis, ou à un litre de vin bleu, si Tivrogne était couché à terre. Les tonnes se vidaient avec accompagnement de refrains bachiques ou de coups de poing ; l'idylle du matin était devenue saturnale lo soir, et, pour qu'elle lût complète, on retrouvait, chez les villageoises des environs descendues pour le bal, les mœurs, le langage, les attitudes chorégraphiques des nymphes de la barrière, que, avec une faculté d'assimilation qui faisait le plus grand honneur à leur intelligence et à la souplesse de leur taille, elles n'avaient pas mis deux mois à s'approprier.

Ce bouleversement radical de la vieille Varenne avait produit sur François Guichard Feflet que naturellement on devait en attendre ; il est un âge où les idées arrivées à leur maturité sont rebelles à toute modification, et où l'on ne rompt point avec des habitudes consacrées par le temps. Quarante années de jouissance paisible et non contestée de la rivière et du pays avaient constitué pour le I père la Ruine une sorte de possession que jamais il ne s'était attendu à voir troubler de la sorte. Aussi regardaitil les nouveaux venus, quelle que que fût la légitimité de leurs titres, comme des barbares, comme des envahisseurs, comme des ennemis cent fois pires que ne Tétaient jadis

les Prussiens qui combattaient contre lui sous les murs de Mayeoce.

Sa haine nativs contre les Parisiens s'était accrue et des mauvais procédés de M. Batifol envers lui et de la désolation de sa chère solitude, lorsqu'il vit le mur blanc de son voisin emprisonner le jardinet de la chaumière, lorsque les maçons, pour complaire à celui qui les employait, se donnèrent la distraction d'émailler de plâtre et de chaux la jolie haie d'aubépine qui au printemps se couvrait de si jolies fleurs blanches et roses. Il fallait que Huberte se jetât aux genoux du vieillard pour l'empêcher de répondre par des voies de fait aux moqueries dont les ouvriers accompagnaient leurs provocations.

Cette colère eut la puissance que n'avait eue ni la tendresse filiale ni la douce gaieté de Huberte : elle contraignit le grand-père à abandonner définitivement le pays des ombres pour rentrer dans la réalité, elle écarta de sa pensée les chers morts avec lesquels il se plaisait à vivre; elle l'exhuma enfin, et, par un phénomène assez naturel, elle retrempa ses forces, elle le rajeunit. Fouetté par la passion, son sang commença de se dessiner en bleu dans le réseau de ses veines, de donner un ton plus chaud au bistre de son teint, et de se révéler dans ses yeux par des éclairs.

Au reste, les habitudes et les travaux du père la Ruine et de la Blonde étaient restés les mêmes que par le passée Tant que le soleil dem.eurait sur l'horizon, eux demeuraient sur la rivière, où, pendant cinq ou six jours de la

semaine, la révolution opérée dans le pays n'était pas encore sensible. Pendant cette période de temps^ si par hasard quelque curieux, si quelque amateur, si quelque

importun enfin, — et pour François Guichard curieux et amateurs n'étaient pas autre chose que des importuns, — s'approchait du bachot du vieux pêcheur, celui-ci suspendait son travail et, pour le reprendre, attendait en grommelant que rimportun se fût éloigné. Sa méfiance de braconnier aquatique s'était exaltée et touchait à l'absurde: on avait pris son repos, on avait foulé aux pieds les sou venirs qui étaient toute sa vie; et, dans sa préoccupation misanthropique, il en était arrivé à se convaincre que tout homme qu'il rencontrait était son ennemi et ne songeait qu'à surprendre ses secrets, c'est-à-dire les places où il tendait ses outils, afin de lui voler son poisson.

Aussi, le dimanche, demeurait-il invariablement enfermé chez lui; en vain la Blonde, dont le caractère était loin d'avoir adopté la sombre misanthropie de son grand-père, stimulée par les bruits joyeux du bal champêtre qui arrivaient jusqu'à elle, suppliait-elle le vieillard de s'asseoir sur un banc de gazon placé sous les hauts peupliers qui étendaient leurs branches sur la chaumière : François Guichard ne le permit jamais, et, un jour qu'elle avait regardé par la fenêtre, avec une attention qui n'était point exempte d'émotion, une contredanse que quelques jeunes gens avaient formée sur la berge, il lui adressa le? seules paroles un peu dures qu'il lui eût fait entendre de sa vie.

Le père la Ruine redoutait ces pandours pour sa

ilO LE PÈRE LêL RUINE.

fille, plus encore qu'il ne les craignait pour son poisson

H va sans dire que, quelles que fussent les merveilles architecturales qui s'échafaudalent à deux pas de lui, jamais François Guichard ne daigna les honorer d'une minute d'attention.

JL Balifol était, nous devons le dire, on ne peut plus sensible au mépris de son voisin, et ce mépris ne contribuait pas peu à augmenter le nombre des griefs qu'il nourrissait contre lui. Comme tous les enrichis dont la forlune a été subite et inespérée, cette fortune Tétonnaitplus que qui que ce fut; lorsqu'il considérait sa villa à toit plat, ses balcons à tuiles courbes, il se demandait s'il était bien possible qu'elle lui appartint en toute propriété. Il caressait ses papiers gris à filets d'or et ses meubles recouverts de perse, avec la tendresse admirative d'une mère pour le fruit de ses entrailles. Il se mirait dans son œuvre comme un bellâtre dans sa glace. Il comprenait dilïicilement que Ton passât devant ce qu'il appelait son monument, sans que l'on ôtâtson chapeau.

M. Balifol avait contre le père la Ruine un autre grief plus fort encore peut-être que l'indiflérence que manifestait celui-ci à l'endroit de sa maison. C'était la jalousie de métier. Insensiblement, le ciseleur s'était prisa Thameçon qu'il destinait aux habitants de la Marne. Ce qui pour lui d'abord n'avait été qu'une distraction était devenu une manie ; enfin la manie avait atteint la hauteur de la passion, sans doute parce qu'elle était malheureuse.

Et en eflet, M. Balifol avait essayé sans succès de

LE PÈRE LA RUINE. îll

tous les engins. Son peu de chance à l'exercice de la péclie était devenu proverbial à deux lieues à lu ronde; il n'était pas jusqu'aux goujons les plus minimes, iusqu'aux ablettes les plus exiguës qui ne fouettassent insolemment et impunément de leur queue Tappât auquel il croyait les prO/adre. Cette infériorité flagrante exaspérait Batifol et n'avait pas peu contribué à lui faire prendre en grippe Texpérimenté pécheur, dont la renommée exagérait encore les exploits.

Cependant, et après avoir donné pendant un certain temps cours à sa mauvaise humeur, M. Batifol semblait tout à coup s'être radouci.

Plusieurs fois, et sans être rebuté par les furieux coups de boutoir qui étaient ordinairement la réplique à ses avances, il essaya d'entamer une conversation banale avec le vieux pécheur, sur la pluie, sur le beau temps, sur ses infortunes aquatiques, sur les espérances et enfin sur les réalités de la pêche ; mais, en même temps, il s'était surtout humanisé pour Huberte.

! D'abord il s'était contenté, lorsqu'il l'avait vueapparaître sur le seuil de la chaumière du père la Ruine, de faire agir télégraphiquement ses yeux dépareillés, pour expri-

l mer la profonde admiration qu'il ressentait à l'endroit de sa jolie voisine, et la sympathie amoureuse qu'il éprouvait pour elle. Aux sourires que ses agaceries faisaient passer sur les lèvres vermeilles de la Blonde, M. Batifol s'enhardit. La sottise ne marche jamais sans avoir au bras sa îOfcîur la vanité.

tl2 LE PÈRE LA RUINE.

M. Balifol, se croyant agréé, redressa son échine tordue, renfonça son menton pointu dans sa cravate, et, tout en dodelinant la tête, il promena sa main sur ses meubles avec plus d'amour que jamais. Enfin, un Jour que îa Blonde sortait de chez elle pour faire les commissions du pauvre petit ménage, il la suivit et lui adressa la parole. Ce qu*il put lui dire, on le devine sans que nous ayons besoin de le répéter; mais ce que nous ne pouvons passer sous silence, c'est que les sentiments qu'exprimait M: Batifol juraient si bien avec son profil de chouette et sa tournure de babouin, qu'ils déterminèrent chez b Blonde un accès de gaieîé dont elle faillit étouffer.

Avec Fimprudence de la jeunesse, elle n'eut point la raison de se priver de la distraction que lui procurait le galant ciseleur. Or, il faut pardonner à la Blonde ce moment d'erreur; car, depuis que M. Batifol s'était avisé de fonder une ville aux bords de la Marne, c'étaient les seuls joyeux instants qu'eût connus la pctile-fiUe de François Guichard.

Mais de la gaieté de la jeune fille, que M. Batifol prit pour un encouragement, il résulta qu'il se tint presque droit, inclina sa casquette sur l'oreille, et marcha les bras ballants en fredonnant un petit air de vaudeville. Il était clair qu'il allait devenir entreprenant. Un soir, Huberte était sortie. Quoique l'on fût arrivé aux plus beaux jours du printemps, la journée avait été iVoido et humide, et le père la Ruine, demeuré sur la Marne de l'aube du jour à la nuit tombante, séchait son habit à un

feu de broussailles ramassées par lui; une lampe suspendue dans l'âlre éclairait si faiblement les murs noirs et enfuriiéîi de lachambre, que ce n'était que quand la flamme gagnait quelque feuille sèche restée aux branches et montait dans 1 atre que Ton pouvait distinguer les meubles, les ustensiles de ménage et les deux lits avec le baldaquin de serge verte.

Le bonhomme, les deux mains étendues au-dessus du foyer, paraissait rêveur, et Tétait en effet, lorsque tout à coup un bruit de pas précipités, venant du dehors, lui fit redresser la tête. Au même instant il lui sembla entendre un cri étouffé, et dans ce cri reconnaître la voix de sa petiie-fille.

Évidemment, un accident quelconque arrivait àHuberte.

Le vieillard se sentit froid au cœur. Il bondit avec tant de précipitation, qu'il renversa l'escabeau sur lequel il était assis, et courut à la porte. Mais à peine avait-il fait deux pas, que cette porte s'ouvrit et donna passage à Huberte.

L'enfant paraissait émue; elle était essoufflée comme quelqu'un qu'une course effarée a mis hors d'haleine. Une fois dans la chambre, elle poussa le verrou de la porte avec une vivacité singulière, et se jeta dans les bras de son grand-père

— Qu'as-tu, la Blonde?... qu'est-il arrivé?... que , Ta i-on fait?... demanda le vieillard avec l'anxiété qu'excitait en lui cette pantomime inusitée.

Puis, éclairé par une lueur subite, sans attendre la

Hi LE PÈRE LA RUINE.

réponse de la jeune fille, comme s'il eût pressenti que celleci avait été exposée à quelque insulte, il s'élança sur la berge avec une vivacité toute juvénile.

La berge était déserte ; le vent sifflait et soulevait Icf vagues de la rivière, qui scintillaient dans rombre, tandis que la mouvante silhouette des arbres se courbait et se redressait.

— Mais rentrez donc, grand-père, disait H uberle, qui avait suivi le vieillard et qui le tirait par sa vareuse ; qu'allez-vous chercher dehors à une pareille heure et par un pareil temps?

— Ah ! si je trouve celui que je cherche, murmurait le bonhomme en regardantd'un air menaçant la masse sombre de la maison Batifol, jusqu'à laquelle il s'était avancé, si je le trouve, j'en ferai deux morceaux, aussi vrai que saintFrançois est mon patron ! Tiens, vois-tu, cette mainlà, — et il montrait sa main gauche, — suffira pour l'écraser comme une vermine qu'il est.

Puis, haussant la voix et avec un redoublement de colère :

— Mais où se cache4-il donc, le lâche? s'écria-t-il. — Parle, reprit-il brusquement en se retournant du côté de sapetite-Qlle; pourquoi as-tu crié tout à Theure? pourquoi rentrais-tu à la maison tout effarée ?

Iluberte hésitait; François Guichard, que l'embarras de la jeune fille confirmait dans ses soupçons, s'approcha de la porte de la maison Batifol, et l'ébranla d'un si terrible coup de poing, que la jeune fille trouva subitement

le courage de mentir, qui lui avait manqué jusque-là.

— Père, dit-elle, c'est moi qui, comme une sotte, me suis fait peur à moi-même.

— Peur î... avoir peur, toi !... toi qui as passé des nuits tout entières couchée à mes pieds dans le bateau?

— Mais de quoi voulez-vous que j'aie eu peur, enfin, puisqu'il n'y a personne dans la rue?

— Ah ! oui, oui, je le vois bien, qu'il n'y a personne ; le drôle est rentré et s'est mis à Tabri derrière ses murs. Ah ! mais je saurai bien le faire sortir de son terrier, quand je devrais démolir la maison pierre à pierre !

— Mais il n'y a pas plus d'habitants dans la maison que de passants dans la rue ; regardez, grand-père, on ne voit plus de lumière à aucune fenêtre.

— Bon! quand nous [sommes rentrés, il n'y a pas une heure, toutes ces ouvertures-là reluisaient comme autant de feux de la Saint-Jean.

— C'est possible ; mais, depuis une heure, M. Balifol sera reparti pour Paris.

Puis, comme si elle était honteuse d'entrer dans les suppositions du vieux pêcheur :

— Mais que pouvez-vous donc penser, grand-père? ajouta-elle.

Le père la Ruine ne répondit qu'en allant chercher une pierre destinée à enfoncer la porte de M. Batifol.

Cette démonstration épouvanta Iluberte.

~ Grand-père ! s'écria-t-elle, que faites-vous, grandpère? Je vous jure...

Le vieillard regarda l'enfant.

Iluberle s'arrêta.

— Eh bien, la Blonde, dit-il, j'attends que tu dises ce que tu veux me jurer.

Et la douceur avec laquelle il prononça ces paroles contrastait étrangement avec la violence à laquelle elle succédait.

La jeune fille baissa les yeux et demeura muette. Le père la Ruine secoua la tôte et laissa tomber sa pierre.

Puis, prenant la main d'Duberte, il l'entraîna dans la chaumière, après avoir crié à la maison de Batifol, comme si les pierres et les briques eussent pu l'entendre, et, pareilles aux roseaux du roi Midas, répéter ses paroles :

— Tu ne perdras rien pour avoir attendu, va, bandit l

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