‹ Le père la RuineChapitre 7 sur 7 · I.G PERE LA RDINB · texte numérisé non relu

I.G PERE LA RDINB

Les pluies avaient élevé le niveau de la Marne ; elle coulait à pleins bords, roulant une eau jaunâtre et limoneuse. C'était un temps merveilleux pour la pêche. Le poisson avait quitté sa retraite et se tenait contre les rives ou sur les terrains envahis par l'inondation.

Tout ce qui sur le littoral avait le droit de tremper un coin de ficelle mouillée dans les eaux de la Marne s'en donnait à cœur-joie à ce moment béni, et restait sur la

LE PÈRE LA nUINE. 3ÎI

rivière du matin au soir et quelquefois du soir jusqu'au ma,tin.

François Guichard se montrait acharné parmi les plus acharnés à cette guerre; il voulait tromper sa douleur par la distraction et le travail.

Quoiqu'il se fût couch 3 à près de trois heures du malin, il quitta sa maisonnette dès que parut Taube, et remonta lentement la rivière, car, ainsi que Tavait raconté Mathieu le passeur à Huberte, ses bras étaient devenus bien faibles pour lutter contre le courant.

En outre, il prenait toujours certaines précautions lorsqu'il relevait ses outils.

En effet le père la Ruine ne se trompait pas à la mansuétude de M. Balifol ; si celui-ci le tolérait sur la rivière, c'était surtout dans l'espoir de surprendre certaines places privilégiées dont la connaissance constituait, disait-on, tout le mystère des grands succès que la renommée attribuait au vieux pêcheur.

Lorsque le bonhomme fut à la hauteur de Champigny, il détacha son bachot amarré au bord de la rivière, poussa au large, et commença de tirer de Teau son premier verveux.

Comme il était seul, il ne pouvait se maintenir contre le courant à l'aide de ses avirons et en même temps se livrer à la pêche; aussi, lorsqu'il arrivait à quelque endroit où se trouvait un de ses engins, après avoir soigneusement inspecté tous les environs, il enfonçait deux longues perches ferrées dans le lit de la rivière, et assujettissait son

bachot ; puis, à Taicle de son croc, il cherchait son oulil nu fond de Teau.

Il venait de dépasser l'île des Gardes et en était à son troisième verveux, lorsque tout à coup il s'arrêta tout tremblant : son croc avait rencontré une résistance étrange, mais dont sa longue pratique du métier ne lui permettait pas de méconnaître la cause.

Il comprenait qu'il allait ramener un cadavre à la surface de Teau.

Il leva son croc, et les plis d'une robe blanche commencèrent à apparaître et à tourbillonner dans le courant.

En voyant un vêtement de femme, une vague terreur s'empara du vieillard, et il resta quelques secondes sans amener à lui le cadavre.

Il détourna la tête et fut près de laisser retomber le cadavre, quel qu'il fût, au fond de la rivière.

Mais tout à coup, sous l'empire d'une résolution soudaine, il se pencha, et, saisissant le corps par la taille, il l'enleva entre ses bras et le laissa retomber dans le fond du bachot.

Seulement, près de ce corps, il tomba à genoux, l'œil hagard, les joues livides, le front ruisselant de sueur. C'était bien Huberte!

Malgré les longs cheveux blonds qui s'étaient enroulés autour de son visage et lui faisaient un masque, le grandpère l'avait reconnue sur-le-champ; d'ailleurs, du moment où le croc avait touché le cadavre, le coup qu'il avait ressentiau cœur luiavait ditque cecadavre étaitceluide sa fille.

Un doux sourire seaiblail encore animer le visage de Huberte, et elle tenait à la main le bouquet flélri qu'elle était occupée de cueillir, comme Ophélia, lorsque la voix de Richard était parvenue jusqu'à elle.

François Guichard, laissant allePoon bateau au fil de la rivière, resta longtemps abîmé dans la contemplation du cadavre, sans s'apercevoir qu'un certain nombre de personnes le suivaient sur la rive en faisant des signes aux travailleurs des champs, qui accouraient à leur tour. Il écartait les cheveux mouillés de son enfant, il essuyait le limon qui souillait son visage, il passait sa main sur ses yeux qu'il essayait de rouvrir, sur sa bouche qu'il tentait de fermer; on eût dit qu'il voulait reconnaître un à un chacun des traits que sa tendresse avait si profondément gravés dans son âme.

Enfin il arriva aux premières maisons du village avec Huberte couchée sur les planches où s'était passée son enfance, et où pendant dix-huit ans elle s'était assise chaque jopr, chantante et rieuse.

Tous les désœuvrés de la Varenne étaient accourus sur la berge.

Il aborda en face de sa maison.

On voulut aider le père Guichard à emporter sa petitefille, mais il refusa le secours qui lui était offert, et ne voulut permettre à personne de toucher à ces restes sacrés.

Au moment où il poussait du pied la porte de sa maison, il s'arrêta, et, appuyant ses lèvres sur le front du cadavre qu'il tenait entre ses bras :

-^^ A présent, dit-il, tu peux bien reposer sur le lit où elles sont mortes ; tu Tas bien gagné par ton martyre, pauvre enfant!

Puis, en effet, déposant Huberle sur son propre lit^ il s'enferma dans sa chaumière.

Le soir, Mathieu le passeur se hasarda à y entrer pour voir si son vieil ami n'avait pas besoin de quelque chose.

Huberte était couchée sur le grand lit drapé de serge, éclairée parla petite lampe fichée dans la muraille audessus de sa tête ; en face d'elle était assis le grand-père, qui serrait une de ses mains glacées dans les deux siennes et contemplait ce visage bleui avec une sorte de rage avide.

Il remercia Mathieu.

£t, comme celui-ci insistait pour savoir s'il pouvait lui être bon à quelque chose :

— Oui, lui dit-il, rends-moi le service d'aller à Paris et de raconter à M. Valentin ce qui s'est passé, puis tu le prieras de venir demain à l'enterrement de Huberte, et M. Valentin te remerciera, j'en suis sûr, comme je te remercie.

Mathieu, sans faire une objection sur les neuf lieues qu'il avait à faire pour aller et revenir, partit sur-le-ehamp. Vers trois heures du matin, il était de retour, et, avec quelque hésitation, il annonça au père la Ruine qu'au moment où il était arrivé à Paris, les ensevelisseurs clouaient Valentin dans sa bière.

Il ajouta que Tenterrement du jeune homme devait avoir lieu le lendemain à onze heures du matin.

Le père la Ruine avait eu Tair de ne pas écouter ce que venait de lui raconter Mathieu. Il avait entendu cependant, car il répondit :

— Juste à la rneme heure ! pauvres enfants !

En effet, le lendemain, à dix heures et demie da matin, le convoi de la jeune fille partait de la chaumière de François Guichard. Le vieillard avait placé lui-même Huberte dans son cercueil, et il accompagna ce cercueil jusqu'au cimetière de Sai.it-Maur, où dormaient déjà la mère et la grand'mère de son enfant.

Il n'avait point versé une seule larme depuis sa maison jusqu'à la fosse, et il assista à tous les détails de l'inhumation avec un calme sinistre qui épouvanta les voisins peu nombreux qui l'avaient accompagné.

Ses yeux semblaient avoir épuisé jusqu'à la source de leurs pleurs; seulement, ses paupières étaient de ce rouge ardent qu'a le fer lorsqu'il sort du feu de la forge.

Lorsque la terre retentit sur la bière avec ce bruit que l'on n'oublie jamais lorsqu une lois on l a entendu, Mathieu voulut emmener son vieil ami.

— Pas encore, dit celui-ci.

Et il attendit que la fosse fût eomblée.

Alors il s'agenouilla et baisa pieusement le monticule qui indiquait la place où Huberte, couchée, reposait pour l'éternité, et, se retournant vers les assistants :

— C'est bien véritablement à cette heure, dit-il, que l'on peut m'appelcr le père la Ruine.

Peîidant la nuit suivante, les habitants des maisons situées sur la berge furent réveillés par une lueur sinistre qu'on apercevait au milieu de Teau el qui éclairait tout le cours de la rivière. On y courut, et Ton reconnut que François Guichard avait amoncelé ses fdels, ses verveux, SCS nasses, tous ses outils enQn dans son bachot, et qu'il y avait mis le feu.

L*incendie avait fait de tels progrès dans cet amas de fils et de bois sec, qu'il n'y avait point à songer à Tèteindre.

On courut à la chaumière du vieillard; la porte en était fermée au loquet seulement, mais la chaumière était déserte.

Nul ne l'avait vu quitter la Varenne, nul ne l'y vit revenir jamais. Que devint-il? où alla-t-il? où mourul-il? On l'ignore.

La disparition du vieux pécheur laissait le champ libre à l'ambition de M. Batifol. Aussitôt que les eaux furent baissées, il explora le lit de la rivière, recueillit ceux des verveux du vieillard que la terrible trouvaille faite par celui-ci Tavaitempêché de relever, et le fabricant connut enfin delà sorte les endroits où il n'y avait qu'à se baisser pour ramasser du poisson.

Depuis cette époque, M. Attila Batifol passe pour le plus malin pécheur des rives de la Marne, de Charenton à la Queue, et ses concurrents lui reprochent de ne se montrer nullement modeste dans son triomphe.

Quant à M. Padeloup, rincertitude où Ton demeura sur le sort du père la Ruine fit qu'il ne put avoir ce coin de terre tant ambitionné, dont la convoitise Tavait fait entrer d'xne façon si active dans le triumvirat qui persécuta si cruellement le pauvre vieillard.

Richard fut quelque temps sombre et solitaire; mais peu à peu il se consola. L'absinthe venait d'être mise à la mode par notre armée d'Afrique, où elle avait tué tant de braves gens épargnés par les balles et les yatagans des Arabes; et c'est dans l'ingurgitation de cette liqueur que l'avenir lai réservait les plus beaux succès.

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