‹ Le père la RuineChapitre 6 sur 7 · LA CHAMBRE DE VALENTIN · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DE VALENTIN

Pendant la nuit, Valentin parcourut la presqu'île dans toute son étendue; il heurta à la porte de tous les cabarets des villages d'alentour; nulle part il ne trouva Richard, personne ne put le renseigner sur le chemin qu'avait pris son ancien ami.

Chacune des fatigues qu'il supportait depuis près de vingt-quatre heures, tant à la suite de la supercherie du patron de la défunte Mouette, qu'après l'enlèvement de Huberte, avait laissé son empreinte sur les vêtements de l'ouvrier; ils étaient souillés de boue, trempés d'eau, déchirés parles ronces. La douleur qui brisait son âme se reflétait sur sa physionomie; mais l'énergie morale communiquait une telle puissance à ce corps qui semblait dé-

bile, que, lorsqu'il eut réfléchi que sans doute le sculpteur avait profité de rembarcation d'un de ses camarades pour regagner la ville, il résolut de ne point attendre le départ des voitures e* se mit vaillamment en route pour rentrer dans Paris.

La jour commençait h poindre; de larges bandes d'un rouge soufré s'élevaient à l'horizon au-dessus des collines qui encadrent la grande ville, lorsque le jeune homme se trouva dans l'immense avenue qui commence à Vincennes et finit à la barrière du Trône.

Il accéléra son pas déjà rapide; il tenait à honneur d'être rentré chez lui avant que Richard ou ses témoins s'y présentassent ; la provocation par laquelle le sculpteur avait répondu à sa provocation résonnait à ses oreilles comme un glas consolateur; elle était devenue l'objet de toutes ses pensées, le but de toutes ses espérances ; il avait droit de compter que son ancien ami y donnerait suite ; il le savait brave pour l'avoir vu à l'œuvre à ses côtés dans les combats de juillet.

Il n'alla donc pas à son atelier, et, pendant toute la journée, il attendit rue Saint-Sabin, ne pouvant tenir en place, en proie à une impatience fébrile, marchant à pas précipités dans sa chambre, ouvrant et fermant la fenêtre à chaque instant, tressaillant à chaque coup de sonnette.

Ce n'était cependant pas que le cœur de Valenlin fût livré aux appélils désordonnés de la vengeance : les natures nobles et élevées ne sont jamais plus généreuses que lorsqu'elles souffrent. Comme les métaux précieux, c est

au milieu des flammes qu'elles resplendissent dans toute leur pureté- Quelques tortures qu'il endurât, Valentin ne songeait point à lui-même : il n'avait de pensée que pour ceux qu'il aimait. Son imagination n'admettait pas que les chances do ce combat pussent lui être favorables; il ne le souhaitait même pas. Sa mort à lui n'importait à personne ; elle ne devait pas faire couler une seule larme, tandis que, désormais, tuer Richard, ce serait frapper Huberte. Il était donc tout résigné à un suprême sacrifice, et, dans l'état d'affaissement que produisaient sur lui les déceptions de son amour, il l'envisageait comme le repos, comme le port après l'orage, et il roulait dans son cerveau les moyens de rendre sa mort utile encore à la jeune fille. Il ne doutait pas que la dernière prière d'un ami mourant, et mourant de la main de son ami, ne produisît une profonde, une salutaire impression sur l'esprit, sinon sur le cœur du sculpteur. Celte dernière prière, Valentin la formulait d'avance dans sa pensée; elle devait avoir pour objet le bonheur et l'avenir de l'enfant de François Guichard.

Toute la journée se passa en face de cette expectative. Les ombres descendirent le long des maisons ; la nuit arrivait, et Valentin attendait toujours : personne n'était venu, personne ne venait.

Un doute traversa son esprit.

Peut-être était-il arrivé malheur à Huberte. Il ne put soutenir cette supposition; il sortit précipitamment, il courut chez tous les amis de Richard, dans tous

les lioiixque celui-ci hantait d'habitude, comme, pendant a nuit précédente, il avait couru dans la presqu'île; ses recherches n'eurent pas plus de succès à Paris qu'elles n'en avaient eu à ta Varenne.

Le lundi est un jour que les canoliers utilisent assez ordinairement pour leurs plaisirs; Yalentin se dirigea du côté de Bercy, et se mit à rôder sur les quais.

Il aperçut elTectivement l'escadrille qui sillonnait la Seine dans toutes les directions; il n'osa s'adresser à ceux qui la montaient; il redoutait leurs sarcasmes, non pas pour lui, mais parce que nécessairement ils devaient rejaillir sur Iluberte.

Quelquefois le découragement s'emparait de Valentin; il se disait r

— A quoi bon ces investigations? à quoi servira mon intervention maintenant? n'est-il pas évident qu'il ne m'a pas menti et qu'elle est sa maîtresse? pourquoi |cherchcr une certitude qui ne peut qu'achever de m'accabler?

Alors il essayait de s'éloigner ; il se jetait dans une des rues qui ramènent à l'intérieur de la ville; mais, au bout de quelques pas, une volonté invincible bouleversait son itinéraire, et il se retrouvait au bord de IVau.

Il arriva ainsi jusqu'à un restaurant dont la façade était illuminée.

A ce restaurant attenait une terrasse ombragée par d'énormes marronniers; derrière cette terrasse, il y avait un jardin dans lequel on entendait retentir des bruits d'orchestre.

C'était le bal des canotiers.

Valentin en franchit rapidement le seuil ; mais, lorsqu'il approcha de la salle oii Ton dansait, lorsqu'il aperçut la cohue bigarrée et frémissante, il eut peur.

Éiait-elledéjà au milieu de cette tourbe? Tant de naïveté, tant d*innocence, tant de charmes avaient-ils sitôt abouti à ce pandémonium de toutes les flétrissures et de tous les vices féminins?

n frissonnait à cette idée; il tremblait d'apercevoir Huberte.

il se réfugia sous l'allée de tilleuls, qui lui parut déserte.

A l'extrémité opposée à celle par laquelle il entrait, il aperçut un homme et une femme assis devant une des tables qui se trouvaient le long du mur de la terrasse.

11 regarda longtemps; ses yeux ne le trompaient pas: cet homme, c'était bien Richard, et celte femme, c'étai bien Huberte.

Valentin allait marcher droit h eux ; il cédait sans s'en apercevoir à un de ces mouvements de rage auxquels les meilleurs ne sauraient échapper, lorsque, en s'approchant, il reconnut Taltération profonde que vingt-quatre heures avaient suffi pour produire sur les traits de la jeune fille.

On eût dit qu'elle avait perdu en un jour la fraîcheur et le sourire qui donnaient tant de charme à sa figure; son visap:e était pâle, ses paupières rougies par les larmes'; de temps en temps, comme si la fièvre eût donné à son sang nmpnlsion qui lui manquait, ses joues se marbraient ^ ^i là de teintes violacées ; elle se tenait la tôte appuyée sur

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sa main, le ronde reposant sur la table, en face d'une assitHtc pleine de mets auxquels elle n'avait pas touché, et dans une altitude si morne, si désolée, que Valentin sentit se lontire la colère qui l'avait mordu au cœur, et qui, dans le premier moment, avait à la fois englobé la jeune fille et le sculpteur dans un même désir de vengeance. Une folle lueur d'espoir passa dans son esprit; ce qu'il avait devant les yeux, ce n'était ni Famour, ni les étourdissements du vice ; ce pouvait être le remords, mais ce pouvait être aussi le désespoir que causait à cette âme honnête la situation vers laquelle elle se trouvait entraînée.

Richard parlait avec une véhémence extraordinaire, mais parlait assez bas pour que Valentin ne pût entendre ses paroles. De temps en temps, il portait la main à sa poitrine comme pour appeler son cœur à témoigner de ce qu'il disait; enfin, il éleva le bras en l'air comme un acteur qui répète un serment. A ce geste, la physionomie de Iluberte, qui avait paru, jusqu'alors l'écouter avec assez d'indiflérence, s'éclaira; des larmes parurent danssesyeux, son regard s'adoucit; elle saisit la main dîi boulpteur et la porta à ses lèvres avec une expression de reconnaissance.

— Tenez vos serments, Richard, dit-elle, et non^seulement j'oublierai le chagrin que vous m'avez causé, mais encore, je vous le jure à mon tour, jamais homme n'aura trouvé de femme plus dévouée et plus soumise que ne le sera la vôtre.

Valentin n'en écouta pas davantage; il s'enfuit sans rcga»'der derrière lui.

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Il n'avait pas tourné Tangle de la rue, qu'il entendit un bruit /irècijDité de pas qui avançaient sur ses traces et son nom qu'on prononçait à voix haute.

Il lui sembla reconnaître la voix de Richard.

Il eût donné dix ans de sa vie pour l'éviter en ce moment; il sentait qu'il haïssait cet homme autant qu'il l'avait aimé jadis; mais le sculpteur gagnait du terrain sur son ancien ami.

— Arrête donc! s'écria-t-il, arrête donc, Valentin! on dirait que je te fais peur.

Valentin fit subitement volte-face et marcha à la ren< contre du canotier, qui ne tarda pas à l'aborder.

Richard paraissait si confus, si embarrassé, que Valentin eut trop de grandeur d'âme pour augmenter cet embarras en lui rappelant qu'il l'avait attendu toute la journée.

— Que me voulez-vous? demanda-t-il.

Le sculpteur haussa les épaules.

— Ça tient donc toujours, ce brouillard entre deux vieux amis? répondit-il; tu veux donc décidément que nous nous désossions l'un ou l'autre pour une femme?

— Non, dit Valentin avec effort.

—-Tant mieux, mille sabords! car, moi, je ne le veux pas. .

— Je suis enchanté que vous soyez revenu à de meilleurs sentiments, Richard.

— Ce n'est pas moi qu'il faut en remercier, c'est elle... Elle m'a fait jurer que je renoncerais à notre duel.

— C'est assez naturel, dit Valentin avec amertume.

— Oui, il lui a fallu toute une escadre de serments; mais c'est à celui-là surtout qu*elle tenait, continua Richard en riant du gros rire qui lui était familier.

Valentin étouffait.

— Du reste, tu comprends bien que, ne l'eût-elle pas exigé, ce duel n'aurait pas eu lieu ; ce n'est pas moi qui aurais pu oublier toutes les obligations que j*ai contractées envers toi.

— Je vous tiens quitte; adieu!

— Allons, voyons, dit Richard avec cette condescendance majestueuse des gens heureux, je neveux poste voir plus longtemps cette figure qui sent la Morgue d'une lieue ; je me souviens, moi, que nous nous sommes fait vis-à-vis à la grande contredanse de la rafale, qu'il y a quelque part dans la bonne ville de Paris des pavés sur lesquels mon sang s'est mêlé à ton sang... Mille sabords! si j'avais su que tu y tinsses tant!

— Et il croit l'aimer! pensa Valentin, dont la réfiexion se traduisait par un profond soupir.

— Voyons, je te répéterai ce que tant de fois tu m'as dit : « Sois homme, que diable! » Il n'y a que trente deux livres de fonte en pleine poitrine qui soient un mal sans remède; pour ce qui t'allonge si fort la face, pour ce qui tire de tes poumons de ces soupirs qui feraent filer dix nœuds r la pauvre Mouette si elle existait encore, j'en sais, desi ^emcdes; j'en connais de crânes; viens avec moi faire un tour dans le bal, et je vais l'en montrer d'un fameux gabarit.

— Non, Richard; non, laisse moi.

— Viens donc, je ne te donne pas une demi-heure pour que Taccalmie succède au gros temps. Viens, quand elle nous verra ensemble, Iluberte sera bien certaine que je ne te tuerai pas, ce dont elle avait si grand'peur. Peut-être cela ]a décidera-t-il à entrer dans le bal, où elle ne veut pas mettre le pied. Allons, suis-moi, et tu verras bien si je ne me mets pas en dix-huit pour réparer le mal que j'ai causé à un ami.

— Je ne te demande qu'une chose, Richard, dit Valentin d'une voix grave et ferme.

— Parle, c'est accordé d'avance, foi d'homme! j'allais dire foi de matelot, oubliant que je n'ai pas plus de goélette à présent que le dernier des pousse-cailloux.

— Richard, je t'adresserai les paroles que Huberte t'adressait elle-même à Tinstant : tiens les serments que tu lui as faits, et peut-être, si tu attaches quelque prix à mon amitié, la retrouveras-tu un jour.

Le sculpteur fut quelques instants sans répondre; cette phrase de Valentin semblait avoir soufflé à la fois sur ses regrets et sur les dispositions amicales qu'il témoignait à son ancien camarade, et les avoir dissipés.

— Oui, répondit-il en cherchant h masquer sa mauvaise humeur sous les apparences de la fierté offensée; oui, mais à la condition que personne ne se mêlera de mes alTaires.

— Soit, répliqua Valentin, qu'elle soit heureuse, et peu m'importera de n'avoir été pour rien dans son bonheur; adieu I

Le sculpteur répondit assez froidement à cet adieu; mais, lorsque son ami eut fait quelques pas pour s'éloigner, il le rappela.

— A propos, dit-il, demain j'enverrai rue Saint-Samn chercher mes nippes et mes frusques.

— Ne vous donnez pas cette peine, repartit Valentin; j*ai accepté une place que l'on m'offrait à Londres, et aprèsdemain je pourrai vous laisser Tappartement.

— Vrai?... Ah bien, tant mieux! fit le sculpteur sans prendre la peine de cacher sa satisfaction, parce que la cambuse de Courte-Botte a beau être près du ciel, pour une lune de miel elle n'aurait rien d'olympien. . . .

Deux jours après, Richard se présenta seul rue Saint- Sabin.

Le concierge lui remit la clef du logement, et lui annonça que son ancien camarade était parti la veille au soir.

Le sculpteur s'en alla sur-le-champ cheixher Huberte; l'appartement des deux amis avait été tenu par Valenlia avec une propreté qui le rendait presque coquet, et Richard éprouvait un contentement orgueilleux à le montrer àlajeunefiUe.

Il la promena dans son atelier, lui fit passer la revue de tous ses plâtres, de toutes ses maquettes, de tous ses meubles, que celle-ci considérait avec une curiosité enfantine.

— Où va-t-on par là? demanda Huberte en s'arrêlant devant la porte qui faisait face à la chambre de Richard.

— C'est la chambre de Valentin, répondit le sculpteur,

qui, sMl eût regardé sa maîtresse, se fût aperçu qu'elle changeait de craleur; veux-tu la voir?

— Non, répliqua Huberte,

— Il a laissé la clef, ôtons-la, n'abusons pas de la conflance de l'amitié.

Richard la cacha dans le creux d'une tête de plâtre.

Mais, aussitôt que le sculpteur fut sorti, Huberte alla chercher cette clef à l'endroit où elle avait reaiarqué que Richard l'avait déposée; elle la glissa dans la serrure de la chambre de Valentin, hésita une seconde, puis, obéissant à une pensée impérieuse, elle la fit jouer et ouvrit la porte.

La chambre de l'ouvrier avait été laissée dans le plus grand désordre.

Les tiroirs de la commode étaient béants ; dans la précipitation du départ, il n'avait pas pris le temps de les refermer.

Le lit n'avait pas été défait, mais il était affaissé comme si quelqu'un se fût roulé sur les matelas, et le couvre-pieds portait de nombreuses souillures de boue.

Devant la cheminée, le groupe de la Fraternité gisait, brisé en mille morceaux.

Sans savoir ce qu'ils avaient représenté, Huberte ramassa pieusement ces débris, puis elle revint les étaler sur le lit.

L'oreiller avait conservé l'empreinte de la tête de Valentin, Huberte y porta ta main, elle sentit dans la toile une humidité singulière; il lui sembla qu'on avait pleuré à celte place.

Alors elle tomba à genoux, et pria longtemps.

QUI SE TERMINE COMME SE TERMINE lA LUNE UE MIEL DB BIEN DES AMOURS.

Richard avait tout ce qu*il avait souhaité, et cependant son bonheur fut beaucoup moins fécond en délices qu*il ne l'avait espéré.

La secousse qui avait bouleversé Texistence de Huberte avait laissé chez elle une impression qui ne semblait pas devoir s'effacer facilement. De rieuse, de communicalive qu'elle était auprès de son grand- père, elle se montrait, rue Saint-Sabin, grave, mélancolique et silencieuse ; sa douceur primitive n'avait point élé altérée, mais cette douceur ressemblait beaucoup à de la résignation. Elle qui jamais n'avait perdu son temps à songer, elle demeurait morne, elle restait pensive des heures entières, voyageant en esprit dans les domaines de la rêverie.

Le sculpteur reprit en pure perte tout son répertoire de drôleries; en vain s'évcrtuail-il à imiter le coq, le chien, le bruit d'une scie, le bourdonnement d'une mouche sur un carreau, exercices qui avaient jadis le privilège de désopiler la raie de la pauvre Blonde; il ne parvint pas à effacer de son front le léger sillon que déjà la mélancolie

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y avait creusé; à peine s'il réussissait à faire passer un sourire de complaisance sur les lèvres de la jeune iille, et encore l'expression de ce sourire était telle, qu'il ne semblait qu'une nouvelle manifestation de tristesse.

Si peu qu'il se fut attendu à se voir en celle circonstance métamorphosé en Pygnalion, Richard ne renonça pas loutdesuiteà Tespoir d'animer de nouveau celte chair si subitement devenue marbre ; il essaya de stimuler la coquetterie de la Blonde; il lui apporta une robe, quelques bijoux, il s'adressa au penchant qu'il lui connaissait pour les plaisirs ; elle demeura froide à ses cadeaux, indifférente à ses propositions ; la soie resta en pièce dans le carton qui la contenait. Huberte ne consentit jamais à l'accompagner au bal, au spectacle, ainsi que le sculpteur l'eût désire ; et comme, de guerre lasse, et voulant la tirer à tout pnx de cette torpeur, Richard la priait de prcndri? son bras et d aller faire avec lui une promenade sentimentale sur les bords du canal :

— Plus lard, dit-elle, lorsque je serai votre femme, je ferai tout ce que vous souhaiterez ; mais maintenant il me semble que je mourrais de honte si je renconirais quelqu'un de connaissance.

Le sculpteur fronça le sourcil et n'insista plus.

Il se trouvait dans la situation d'un honime curieux de concerts intimes, qui, voulant les accaparer à son profit, prend au trébuchet la fauvette de son jardin, et, l'ayant mise en cage, se prive à jamais des gracieux gazouillements qui égayaient tout le voisinage.

Force fut h Tartisle de se résigner à celte vie passée entre quatre murailles, qui n'était point clans ses liabitudes; mais la nouveauté avait pour lui de tels attraits, que, cette fois encore, il céda aux charmes dù ^'inconnu. Il prit à peu près son parti de ce qu'il considérait chez sa maîtresse comme une incompréhensible maladie, et il se mit àjou<3r au petit ménage avec ce sérieux que nous l'avons vu déployer lorsqu'il commandait la manœuvre aux équipiers de la Moitetle.

Pour être juste envers Richard, nous devons admettre que peut-être ne cédait-il pas simplement à l'influence que la fantaisie exerçait sur son âme. Il était incapable de réfléchir assez longtemps pour se rendre un compte bien exact de la situation qu'il avait créée pour Huberte ; mais peut-être comprenait-il vaguement que sa conduite vis-àvis delà fille du pêcheur lui imposait des devoirs sérieux, et cédait-il à l'influence de cette pensée en accomplissant ceux de ces devoirs qui répugnaient le moins à ses instincts.

Toujours est-il que, pendant huit jours, il eût rendu des points au plus exemplaire des maris du quartier du Marais, quartier renommé cependant pour la supériorité des types conjugaux qu'il ofl"re au monde.

C'était lui qui, le matin, allait chercher le lait dans la boîte de fer-blanc ; il disputait à sa compagne l'honneur d'allumer le feu dans le grand poêle de fonte qui chauffait l'atelier et auquel, depuis l'entrée de Huberte dans l'appartement, on avait décerné des attributions culinaires.

Il n'avait nulle honle de quitter sa maquette pour aller inspecter le pot-au-feu; il paraissait tout heureux et tout fier lorsque, ayant dressé la soupe dans une grande terrine qui avait primitivement servi à mouiller le linge dont il entourait ses glaises, il s'asseyait aux côtés de la jeune fille devant une table qui brillait beaucoup moins par le luxe de son couvert que par l'esprit ingénieux qui y avait suppléé, avec l'aide des bibelots que contenait l'atelier, à l'absence de tous les ustensiles gastronomiques que l'on rencontre dans les plus pauvres ménages, mais dont un intérieur comme celui de notre artiste croît toujours pouvoir se passer.

Si agréables que soient ces distractions, on s'en fatigue h la longue. Richard s'en lassa d'autant plus vite qu'il fut surpris par Courte-Botte dans des occupations qui n'étaient pas précisément celles d'un capitaine, fùt-il capitaine de la marine séquanaise : il épluchait philosophiquement des pommes de terre, tout en surveillant un haricot de mouton qui crépitait dans un poêlon de fonte. Courte-Botte ne put masquer un sourire goguenard. L'expatron de /a Mouette ieidi avec humeur ses tubercules et l'ébauchoir qui lui servait pour retourner sa viande, et depuis lors il rendit à sa compagne les attributions qui étaient celles de son sexe; Huberte les reprit avec la passivité qu'elle avait déjà montrée lorsque Richard s'en était emparé; mais, si misérables que fussent ces ressources contre l'ennui qui commençait à le ronger, elles ne laisseront pas que de faire faute au sculpteur.

Il dormit, il Dâilla, il essaya de nouveau de dériler le front de sa maîtresse; puis, lorsque rien ne lui eût roussi, il pensa au travail comuie snprùme ressource.

Avec une nature aussi primesautiôre que l'était celle de Richard, il était naturel qu'une première idi'e, en venant au monde, en enfantât immédiatement une seconde.

Il allait donc travailler; il forait une Velldda, et, avec cette Velléda, il rentrerait triomphalement à rcxposition.

Tout en escomptant ses succès futurs dans son imagination, Richard considérait Huberte avec attention.

Le chagrin qui minait la jeune Clle lui avait déjà enlevé cette richesse de contours qui eût protesLe contre toute assimilation entre elle et la druidesse.

Telle qu'elle se trouvait en ce moment, ce pouvait être une Vclléda accomplie.

Richard lui communiqua immédiatement son projet.

Huberte était trop ignorante pour rien comprendre aux termes techniques dont se servit Tartiste pour lui signaler les beautés dont il entendait tirer parti ; mais, dès qu'elle entrevit les nécessités de costume qu'exigeait le rôle de Velléda, sa modestie se révolta; elle repoussa celte proposition avec fernieté d'abord, puis avec indignation.

Pour cet esprit droit et honnête, que n'avaient pas encore gâté les subtilités artistiques, celte reproduction publique de ses formes était une monstruosité.

AlorsToragequi depuis longtemps couvait dans le cœur de Richard éclaia dans toute sa furie.

Il avait fait une mauvaise action, il avait fait une sottise;

bien qu'il ne se la fût pas encore avouée, la conscience qu'il avait de celle vérité le niellait de niauvai-se humeui contre lui même, et ce fut Iluberle qui porta le poid? de celte mauvaise humeur.

Avec cette superbe naïveté des égoïstes, il Taccabla de reproches; il avait profilé d'un moment d'enivrement pour l'entraîner hors de la maison paternelle : il ne craignait pas de lui renvoyer la responsabilité d'une liaison qui, disait-il, allait paralyser sa vie, glacer son génie, tarir dans ses mains la source du travail.

Pendant qu'il parlait, Iluberle le regardait avec des yeux hagards; elle restait muette, immobile, et de temps en temps elle passait la main sur son front comme pour s'assurer qu'elle existait encore, qu'elle n'était pas le jouet de quelque songe.

Richard n'attendit pas, du reste, qu'elle lui répondît: il sortit en fermant avec violence la porte de Falelier derrière lui.

Il n'avait pas fait dix pas dans la rue, que sa physionomie se rassérénait. Respirer le grand air, jouir du bruit, du mouvement, se sentir vivre, fuir une tristessequ'un instant il avait cru devoir devenir contagieuse, c'était au fond tout ce qu'il souhaitait.

A dr.ler de ce jour, il redevint le Richard des beaux jours de la Mouette.

Il retrouva tous ses anciens amis et reprit toutes ses vieilles habitudes : il se levait tard, sortait, et rentrait fort av<intdans la nuit.

Les premiers soirs, il ouvrit la porte de son appartement avec line certaine appréhension; il s'attendait à trouver Huberte tout en larmes, à essuyer ses bouderies et ses reproches. A sa grande surprise, elle ne lui dit pas un mot de ses absences si prolongées. Cette indifférence piquait bien un peu son amour-propre; mais, d'un autre côté, elle s'accommodait si bien avec ses goûts indépendants, que, si, dans le fond de l'âme, il en conserva quelque rancune contre la jeune fille, au moins fit-il semblant de ne pas l'avoir remarquée.

11 est nécessaire que nous expliquions comment Huberte était arrivée à cette résignation si singulière dans sa situation.

Un capitaine qui avait le droit de se connaître en bravoure disait: « Un tel fut brave tel jour. » Cequis'applique au courage des hommes est également vrai pour la vertu des femmes.

La nature n'a rien fait d'absolu ; si sincère que soit cette vertu, elle peut céder un moment aux infirmités humaines qui lui servent de langes, sans néanmoins cesser d'être. Un instant de faiblesse ne saurait prévaloir contre elle ; la raison la plus solide, Tamourdu bien le plus profond l'ont tous connue, cette heure pendant laquelle ils étaient courbés vers la terre comme un arbre gémissant au souffle de la tempête.

Si ces sentiments ont été assez heureux poar que la tentation ne se présentât pas à cette heure précise, ils ont résisté; ils peuvent remercier Dieu, mais ils ne doivent

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pas firor vonité de leur triomphe, car, tandis que la cime de Tiirhie se tordait dans Touragan, une main ennemie ravait, S3|)<3 dans ses racines; au lieu de se redresser, il était roiiché 3ur le sol.

Hiihei te n'avait pas été si heureuse : pauvre arbre tordu par l'orage, elle avait plié jusqu'à rompre, et Richard avait pu la dominer lorsqu'elle ne s'appartenait plus à elle-même, lorsqu'elle était tout entière au désespoir.

Son premier mouvement, lorsqu'elle envisagea plus froidement ce qui s'était passé, fut de détester son malheur, et sa première pensée de chercher dans la mort l'expiation de sa faute. Deux motifs bien différents lui donviôrentlaforce de supporter sa position. Elle voulait à tout prix que son infortune ne coûtât pas la vie à Valentin, auquel, depuis qu'elle appartenait à un autre, elle songeait avec une émotion qui la surprenait elle-même. Les pro* messes que Richard ne lui ménageait pas lui faisaient espérer que le jour de la réparation pouvait luire pour elle, et cette réparation, c'était un dernier bonheur qu'elle devait bien à son malheureux grand-père; elle surmonta ses répugnances, elle consentit a rester auprès de Richard, elle ne refusa plus cette cohabitation qui devait précéder une union qu'il réaliserait, disait-il, aussitôt qu'il aurait accompli les formalités indispensables.

Ce ne fut que lorsqu'elle arriva à la réalisation de ce qui était déjà un sacrifice qu'elle s'aperçut qu'elle avait trop présumé de ses forces, et que la mélancolie que nous avons signalée s'empara d'elle.

Elle ne haïssait pas Richard, elle eût voulu Taimor; elle fut étonnée, puis indignée de sentir son cœur rebelle à sa volonté; el!e lutta; mais, quoi qu'elle fît, elle ne parvint pas à le dompter. Chaque jour, les qualités qu'i lle avait trouvées aimables chez le sculpteur s'cffaçiient une à une con.me s'eiïacent les étoiles lorsque le soleil se montre à rhorizon, et Taslre qui le faisait pâlir, c'élait une figure qui se dressait comme un spectre devant la jeune fille, en la remplissant à la fois de douleur et d'angoisse: de- douleur, parce qu'elle n'espérait plus le revoir en ce monde; d'angoisse, parce que son amant lui avait tant de fois répété qu'elle était sa femme devant Dieu, qu'il ne manquait à leur union que la consécration inventée par les hommes, qu'elle regardait cette pensée comme un crime.

Elle espérait que, lorsqu'elle serait mariée, lorsqu'elle aurait le droit de se donner des distraclions qu'elle croyait devoir se refuser dans une situation fausse, elle trouverait l'énergie qui lui était nécessaire pour vaincre ses répugnances et oublier une sympathie rétrospective qu'elle n'osait pas s'avouera elle-même.

Mais le temps avait marché; le caprice de Richard s'était attiédi; il ne parlait plus de légitimer les nœuds qui l'unissaient à celle qu'il avait séduite, et, lorsque la jeune fille osa timidement lui rappeler ce qui était devjnu pour elle une ancre de salut, il répondit :

— Noris avons bien le temps!

Cette réponse acheva d'accabler Iluberte; son âme, en proie aux regrets du passé, aux déceptions du présent, à

la terreur de l'avenir, passa par toutes les tortures qui pouvaient réprouver.

Elle était à la fois trop douce et trop fière pour se plaindre, elle pleura; elle s'abîma dans sa douleur, que rien ne venait distraire; car, comme nous l'avons vu, Richard la laissait seule pendant la plus grande partie du jour et de la nuit.

Mais cette solitude, si elle a des douceurs pour les cœurs affligés, est aussi pleine de dangers.

Abandonnée à ses rêveries, Huberle revit l'image dont l'apparition Tavait fait frissonner; elle s'abandonna aux seules consolations qu'elle pût recevoir en ce monde, celle de la contemplation de cette image; peu à peu elle osa l'appeler par son nom, l'ombre se fit corps; elle rouvrit la chambre de Valentin, dans laquelle elle n'était point rentrée depuis le jour de son installation dans la rue Saint- Sabin; illui sembla qu'en pénétrant dans cet étroit appartement, elle respirait plus à l'aise que dans l'immense atelier; ses regrets lui semblaient moins amers entre les murs ou Valentin avait vécu ; elle éprouvait une sensation étrangement douce en touchant les objets qu'il avait touchés; lorsqu'elle pleurait sur l'oreiller qui avait bu les pleurs du jeune homme, les larmes coulaient de ses yeux moins âcres et moins brûlantes; elle employa toute une journée à ressouder les morceaux de la statuette qu'il avait brisée, et cette journée s'écoula douce et rapide; elle trouva un immense soulagement dans ce culte des reliques qui tient une si grande place dans la religion des souve-

nirs; mais aussi elle fut amenée insensiblement h établir une comparaison entre celui dont elle n'avait pas soupçonné l'amour et celui dont le caprice lui avait été si fatal, et elle se demanda, en levant les yeux vers le ciel avec une expression de pieux reproche :

— Mon Dieu! pourquoi celui-ci et pas celui-là?

Ce jour-là, Huberte comprit qu'elle serait deux fois perdue si quelque résolution énergique ne venait pas Tarracher à la passion qui se révélait dans son cœur.

Elle sortit de la chambre de Valentin, en ferma la porte, et en jeta la clef dans une petite cour sur laquelle s'ouvraient une porte vitrée qui servait de fenêtre à la chambre du jeune bijoutier et les larges croisées qui donnaient du jour dans l'atelier.

Elle n'avait qu'un moyen de rester honnête, de conserver cette purelé, cette fidélité de l'âme qu'elle croyait devoir à Richard quels que fussent ses torts, c'était de s'étourdir sur son malheur; elle était décidée à y parvenir à tout prix.

Elle attendit Richard, ne se coucha pas avant qu'il fût rentré, et lui annonça que, le lendemain, elle l'accompagnerait au bal, où il avait tant insisté pour la conduire.

Le sculpteur reçut cette nouvelle avec une grande satisfaction; l'enlèvement de la fille du pécheur de la Varenne, les circonstances qui l'avaient accompagné avaient fait grand bruit dans le monde du canotage. On avait demandé à l'ex -maître de la Mouette pourquoi il ne conduisait pas sa nouvelle maîtresse aux réunions des équipiers de la

Mute Seine; on l'avait plaisanté sur sa jalousie, reproche injuste, car le sculpteur était bien plutôt honinie à aimer à faire parade de sa maîtresse qu'à se complaire dans la conlcm[)lation solitaire d'un trésor, ce trésor fût-il une femme jeune et belle.

Le lendemain matin, Huberte était sortie pour aller chercher les provisions de la journée, lorsqu'en tournant la rue du Faubourg-Saint-Antoine pour entrer dans la rue de Charonne, elle se trouva tout à coup en face de Mathieu le passeur.

Huberte tressaillit; la vue de Mathieu lui rappelait plus vivement son grand-père; elle s'élança à sa rencontre.

Mais le bonhomme détourna la tête comme s'il n'eût pas aperçu la jeune fille, et continua son chemin.

Ce mépris,! quelque douloureusement qu'elle le ressentît, n'arrêta point Huberte; elle saisit le bras du passeur.

— Je vous en prie, Mathieu, lui dit-elle, donnez-moi des nouvelles de mon père!

>- Qu'il aille bien ou qu'il aille mal, il ne t'importe guère, répondit le campagnard en cherchant h se débarrasser des mains qui le retenaient; tu l'as assez prouvé, il me semble.

— Oh! je vous en conjure, Mathieu, reprit Huberte, répondez-moi; vous êtes bon, vous êtes charitable; si pauvre que vous ayez été, jamais plus pauvre que vous n'a vainement tendu la main devant votre porte ; ne refusez pas l'aumône d'une parole à celle qui vous la demande avec un cœur humble et repentant !

872 LE PÈRE L\ ftUINE.

La désolation empreinte sur le visage de la jeune fille loucha visiblement le bonhomme.

— Huberte! Iluberte! reprit-il avec un accent plus doux, toi qui étais la perle de notre presqu'île, coinmcnl as-tu pu si promptement en devenir la honte?

Huberte courba la tête sous ce reproche.

— La fille que des parents contrarient dans ses amours, qui cherche à s'unir malgré leur volonté à celui qu*elle aime, cela se conçoit encore; niais comment, Iluberte, as-tu pu aimer un débauché ?

— Il m'épousera, Mathieu.

Mathieu haussa les épaules.

— Tache qu'il se dépêche, dit le bonhomme avec une ironie très-marquée ; car, s'il tarde, il aura un prétexte tout trouvé pour reculer le mariage de six mois.

— Et lequel?

— Ton deuil, parbleu !

— Mon deuil?... Ah! mon Dieu! mon pore, mon pauvre père 1

— Dame! les larmes que Ton répand sur les femmes honnêtes qui sont mortes, après tout, ce n'est que de l'eau ; mais celles que Ton verse sur une enfant qui a fait ce que tu as fait, c'est du sang, vois-tu, Huberte!

— Ah 1 mon Dieu! mon Dieu!

— Il va encore, il va plus que jamais il n'a été; mais on voit de reste qu'il ne bat que d'une aile. Il continue de brasser ses outils pour faire enrager nos bourgeois, qui ne parviennent toujours pas à découvrir les bons endroits où il

sait les pincer; niais il fait cela si pauvrement, il a tant de jRMne à remuer des avirons qui senablaienl autrefois si légers au bout de ses poignets, que Ton reconnaît tout de suite quM a la mort dans les bras. Tiens, quand je l^aperçois sur la rivière, la tête inclinée sur '^a poitrine, si pâle, si défait, qu'il a Tair d'un cadavre qui conduit une barque ; lorsqu'il passe devant nous en baissant les yeux comme s'il avait à rougir de quelque chose, le pauvre cher homme, faut que mes larmes s'en aillent, vois-tu ; sans cela, mon crâne éclaterait comme une barrique trop pleine. Ah ! sans M. Valentin...

— M. Valentin, Mathieu! que dites-vous de M. Valentin?

— Je dis que, sans les consolations qu'il trouve auprès de ce brave garçon, il y a longtemps que tu en serais débarrassée... Ah! un riche cœur, celui-là; ce n'est pas un faux ouvrier comme lautre...

— M. Valentin est à la Varennc?

— Non, sans doute; mais il y vient des trois fois, des quatre fois par semaine, et cela ranime toujours un peu le pauvre vieux. Ils s'enfermentenspmbledansla baraque, et ma femme, un jour, en passant devant la porte, les a entendus quTsanglotaienttouslesdeux...Ah! Hubertc! avec un peu de sagesse, jecrois bien que tu aurais trouvé un mari sans avoir besoin d'égrener ta fleur d'oranger au vont qui a amené cliez nous ces maudits canots que l'enfer confonde!

— Valentin! il m'aimait donc?... Ahl mon Dieu ! mon Dieu ! que me Jites-voiis li, Mathieu ?

— Qu'il L'aimât ou qu il ne t*aiaiât pas, à présent, c'est

tout un, ma fille. Une bonne résolution vaut mirux que de vains regrets; ne songe qu'à une chose niainhMiant : c'est que, si tu veux que la main de (on grand-père s'élende sur ta tête à ses dei niers momenls, il faut te hâter, car bientôt elle sera froide.

— Mathieu, Mathieu, s'écria ILiberle, dont le teint s'é:ait animé d'une subite rougeur et dont l'œil élincelait, on d'ici à demain je pourrai promettre h mon grand -père d'ctre bientôt digne de son pardon, ou bien je serai morte avant lui.

Et, disant adieu au passeur, la jeune fille se dirigea en courant vers la rue Saint-Sabin.

Selon son habitude, Richard dormait la grasse matinée; il fut réveillé par le bruit que fitllnberte en poussant avec violence la porte de la chambre à coucher, et, en ouvrant les yeux, il aperçut sa maîtresse tremblante, la physionomie égarée et debout devant son lit.

— Qu'est-ce qui t'arrive? demanda-t-il presque épouvanté.

— Richard, il arrive que nion grand-père se meurt.

— Diable! diable! pauvre père la Ruine, ce serait dommage ; car, bien que nous nous soyons quittés en écliangeant autre chose qu'une poignée de main, la dernière fois que nous nous sommes rencontrés, je lui lends celle justice que c'était un brave homme et solide surTeau. VoyonS;. continua le sculpteuravec une bonhomie qui cliez lui équivalait à de l'attendrissement, s'il est malade, il ne doit pas pécher; s'il ne pêche pas, les écus ne doivent pas

pleuvoir dans son gousset Gjela sentait bien plus le poisson que Topulence dans sa cabane. Je vais me dépêcher de confectionner ia maquette d'une paire de candélabres qu'on m'a commandée ; tu pourras lui envoyer un peu d'argent sans qu'il se doute qu'il vient de toi.

— Ce n'est pas de l'argent qu'il faudrait, Richard.

— Je le sais bien, mieux vaudrait lui enlever une vingtaine d'années de dessus la tête; mais, dame I tu ne peux pas exiger que je fasse un miracle.

— Fais ton devoir d'honnête homme, Richard, et ce qui est possible arrivera. La mort du vieillard sera peut-être retardée, et, à coup sûr, elle ne nous laissera pas à tous deux le remords de l'avoir causée.

— Allons, bon 1 s'écria le sculpteur avec cet emportement qui ne fait jamais défaut aux mauvaises consciences, tu vas recommencer toutes tes simagrées à propos de bénédiction nuptiale?

~ Richard, tu m'as juré sur ton honneur que je serais ta femme.

— Eh bien, ne l'es- tu pas? que te donneront de plus les quatre mots latins que Ton marmottera sur notre tête?

— Le droit de m'agenouiller au chevet du lit où mourra le seul parent que j'aie au monde.

— C'est un enfantillage auquel je ne suis pas assez simple pour prêter les mains; le mariage, c'est le De profundis de l'amour, et je veux toujours faimer : ce serment-là, je te l'ai fait et je veux l'accomplir ; j'y tiens parce qu'il faudrait que je fusse un lâche pour t'abandonner.

— Richard, reprit Huberte en s'agenouillant devant son amant et en joignant les mains, j'attache si peu d'importance à ma personne, que, s'il ne s'agissait que de moi, je n'achéttrais pas celle consolation au prix d'une importunitô; mais il e-'agit de mon grand-père, de celui qui a pris soin de mon enfance, d'un pauvre vieillard dont la vie a été bien misérablement torturée. Richard! Richard! je t'en conjure, ne repousse pas la prière que je t'adresse; nomme-moi ta femme devant Dieu et devant les hommes, comme tu as juré de le faire, et, à mon tour, je te jure que ce titre ne sera pas pour toi un bien lourd fardeau.

— Non, cent fois non, je ne céderai pas à ton caprice; enchaîner notre liberté à l'un et à l'autre, ce serait le moyen de nous exécrer tous les deux avant un mois. Moi surtout, qui n'ai jamais pu me sentir au cou une chaîne sans avoir envie de la rompre; non, non, faisons comme les tourterelles, Huberte, roucoulons ensemble tant que dureront nos plumes, mais gardons-nous bien de nous aimer de par la loi. Pour ma part, je n'y consentirai jamais.

— Quand bien même il devrait en coûter, non-seulement la vie du vieillard, mais encore celle de sa petite-fille, n'est-ce pas? dit Huberte en se relevant froide, digne, presque calme.

— Allons, n'es-tu pas malade aussi? faut-il courir chercher le médecin, appeler le curé?

—Plût à Dieu que je fusse malade! reprit tristement Huberte, une maladie m'épargnerait peut-être un dernier remords.

Richard répondit par un éclat de rire.

Il élaif- tout aise que Huberte lui eût fourni un prétexte pour ramener la conversation au ton plaisant qui lui convenait mieux que tout autre, et à l'aide duquel il pouvait escamoter la gravité de la situation. Il l'accabla de ses sarcasmes les plus pointus, il la poursuivit de ses railleries les plus bouffonnes.

La jeune fille ne paraissait plus l'entendre.

Cependant l'expression que Huberte avait mise à prononcer son funèbre souhait avait produit sur l'artiste une certaine impression ; il n'avait que cette méchanceté négative particulière aux égoïstes ; il refusait bien de sacrifier sa liberté au bonheur de sa maîtresse, mais il eût été désolé qu'il lui arrivât malheur; il se contraignit donc, il se montra bon et affable pour elle, et, bien que la jeune fille ne répondît pas aux avances qu'il lui faisait, bien qu'elle eût repoussé la proposition qu'il lui avait adressée relativement à son grand-père, il ne quitta pas son atelier delà journée et travailla assidûment à ses candélabres.

Pendant toute cette journée^ Huberte fut sombre et pensive.

Mais Richard, attribuant cette taciturnitô à l'inquiétude que lui causait la maladie du père la Ruine, ne s'en épouvanta pas davantage, parce que le soir arrivait, que son assiduité inaccoutumée l'avait fatigué et qu'il éprouvait le besom de secouer au vent de la rue toutes les tristesses que ce jour avait apportées avec lui.

Lorsqu'il eut enveloppé sa maquette d'un linge Ininiide et rangé sesonlils:

— Eh bien, n'allons-nous pas au bal? dit-il à Iluberte avec quelque bésilalion.

— Non,. non, une autre fois, répondit celle-ci; vas-y seul.

— Je n'insiste pas, parce que je sens que quand le pn livre vieux souffre sur son grabat, ce n'est pas trop le n^oment de sauter, quoique, après tout, il ne s'en porterait ni nneux ni plus mal ; mais enfin si tu ne veux pas...

— Je te le répète, pas ce soir ; vas-y, toi ; adieu, adieu, mon ami, dit Huberte à l'artiste, qui, tout en parlant, faisait ses préparatifs de départ.

— Comme tu le dis drôlement, cet adieu-là! Allons, ne vas-tu pas recommencer tes bêtises de ce matin; voyons, sois sage, et plus tard, quand quelques années de plus auront mis du plomb dans nos cervelles, eh bien , je ne dis pas, nous irons présenter notre boule au goupillon de M. le curé, comme une coque de bateau toute flambante neuve, qui a hâte de se lancer à la mer.

— Oui, mon ami, oui, je serai sage; tu n*auras plus à te plaindre de moi, sois tranquille, je le le promets.

En disant ces mots, Huberte tendit son front aux lèvres de son amant, et celui-ci, qui semblait très-satisfait de l'assurance qu'il venait de recevoir, s'échappa.

Aussitôt qu'il eut dépassé le seuil de la porte de l'atelier, Huberte tomba à genoux devant la chaise sur laquelle elle était assise, et se mit à pleurer à chaudes larmes.

Quand elle se releva, la nuit était tout à fait venue; elle se dirigea 7ers la chambre de Valentin.

Ce ne fut que lorsqu'elle promena sa main sur la porte pour en chercher la clef qu'elle se rappela que cette clef, elle l'avait jetée dehors.

Mais, en ce moment, il lai sembla qu'elle entendait un bruit de pas furtifsdans cette chambre.

Elle demanda qui était là; on ne lui répondit pas.

Dans la disposition d'esprit où était Huberte, elle devait difficilement s'épouvanter; elle alluma une lumière pour aller chercher la clef de la chambre.

Cette chambre était la seule pièce de l'appartement qui eût une issue sur la petite cour dont nous avons parlé; pour y arriver, elle devait sortir de l'atelier et traverser dans toute sa longueur l'allée qui desservait la maison, ouvrir une porte qui donnait de cette allée dans la cour : tout cela demanda quelques minutes.

En entrant dans la cour avec la lumière qu'elle abritait du vent avec sa main, la première chose qui frappa les yeux de Huberte, ce fut la clef dont elle avait besoin et qui brillait au milieu de l'herbe qui avait poussé entre les pavés.

Huberte s'en saisit, rentra précipitamment chez elle sans s'apercevoir que le concierge et sa femme, qui avaient remarqué son agitation, étaient restés devant laîog^, la considérant tous les deux avec des yeux également étonnés.

Enfin elle pouvait pénétrer dans la chambre de Valentin.

Elle poussa la porte; à sa grande surprise, la petite

280 LE PÈRE tk RUINE.

pièce, qu'il était facile d'embrasser d'un regard, était déserte, tous les meubles étaient à leur place, rien ne paraissait dérangé; les rideaux avait conservé les plis qu'elle leur avait donnés dans les premiers jours de sa sollicitude, lorsque le soin des lieux habités par le jeune ouvrier avait été pour elle une distraction bien chère.

Cependant elle n'eut pas fait un pas en avant, qu'elle recula de deux en arrière en jetant un cri d'épouvante.

Elle venait d'apercevoir sur le parquet le groupe de la Fraternité, dont elle avait eu tant de peine à rassembler les morceaux, et qu'elle avait placé avec tant de précautions sur le marbre; ce groupe était de nouveau brisé en mille pièces.

En s'approchant, Huberte reconnut sur-le-champ que lo hasard ne pouvait être la cause de cet accident; le plâtre avait été littéralement réduit en poussière, comme si on l'eût écrassé sous le talon d'une chaussure, comme si on eût voulu empêcher qu'on ne lui rendît le corps et la forme une seconde fois.

— Ah ! dit-elle, il est ici, il est ici ; c'est bien la vérité; il sait ce qui se passe sans aucun doute; ce matin, il nous entendait peut-être. C'est Dieu qui me dit qu'il faut que celle qui fut coupable se saerifie pour empêcher que des innocents ne portent la peine de sa faute.

Alors, avec une activité fébrile, elle procéda à d'étranges préparatifs.

Elle calfeutra soigneusement toutes les issues, toutes les fentes qui pouvaient laisser l'air s'introduire dans la cham*

LE PÈIIE LA nUINE. 281

brc, boucha la cheminée, verrouilla la porte vitrée de la cour, rassembla une grande quantité de charbon dans un fourneau et l'alluma.

Lorsque la base de la pyramide qu'elle avait formée commença à se nuancer de pourpre, en envoyant de tous les côtés de pétillantes étincelles, Huberte s'enferma du côté de Talelier comme elle s'était enfermée du côte de la cour, et, quand elle eut établi celte suprême barrière entre elle et la vie, un triste sourire effleura ses lèvres; elle se croyait à présent le droit de donner sa dernière pensée h celui dentelle avait trop lardivemeni connu l'amour.

Elle rajusta sa pauvre toilette, lissa soigneusement sa splendide chevelure devant la glace de Valcntln, puis s'étendit sur le lit du jeune homme.

Enfin, murmurant toute une prière, un adieu d'amour peut-être, elle ferma les yeux et attendit la mort que devaient lui apporter bien promptement les vapeurs délétères qui remplissaient déjà l'étroite pièce*

SX

QUI PROUVE u:;e fois nn plus que la 3usriCB h'esi' pas db ce MONDè,

Richard fut bien étonné de ne point trouver dehors des distractions sur les(|uolles une longue expérience lui avait donné le droit de compter.

Il n'était pas pliilôt entré dans le bal, qu'il Tavait déjà déclaré d'une maussaderie parfaite. Il trouvait que les quinquets fumaient, qu'ils éclairaient d'une couleur vcrdâtre, que le cornet à piston, l'instrument alors dans toute la vogue de la nouveauté, déchirait affreusement les oreilles; il répondait enfin par des grimaces ou des compliments fort peu parlementaires aux agaceries que les habituées de l'endroit croyaient de leur devoir d'adresser à un personnage aussi considérable que Tancien maître de la Mouette.

Il entassez de bon sens pour s'apercevoir que, si tout lai semblait si désagréable, c'était la méchante humeur qu'il avait apportée dans rétablissement qu'il devait en accuser. Cette mauvaise humeur, il voulut la secouer par un entrechat. Il prit place dans un quadrille; mais il ne réussit pas davantage. Il méditait des figures et des poses qui étaient déjà des prémisses de ce que fut plus tard le cancan; mais sa danse était balbutiante et insipide, ses jambes flageolaient, ses pieds s'embarrassaient l'un dans l'autre, une pensée importune venait le paralyser au milieu d'un pas dont l'exécution était passablement commencée, et il demeurait une jambe en l'air, dans une posture grotesque, tandis que sa physionomie avait pris une expression grave et soucieuse qui jurait singulièrement aveo la télégraphie de ses quatre membres.

Il crut qu'il pourrait parvenir à laisser au fond des pots la vague préoccupation qui l'assaillait et que plus tard il nomma un pressentiment ; il vida coup sur coup, sans

reprendre haleine et à Tadmiration générale, une douzaine de ces énormes verres qui contiennent environ un demilitre, et que les canotiers appellent des guidais ; les applaudissements le flânèrent, sans triompher des inquiétudes qu'il éprouvait, et le vin troubla sa cervelle sans colorer de rose les pensées qui en détruisaient Tharmonie ordinairement si calme et si sereine; ces pensées, au contraire, prirent une teinte de plus en plus foncée.

Le choc des verres les uns contre tes autres lui paraissait avoir emprunté quelque chose à la voix de Huberte, ei répéter les plaintes ainsi que la funèbre invocation par laquelle la jeune fille avait terminé la conversation du matin, et, s'il faut en croire ce qu'il raconta plus tard, les taches violacées que le vin bleu avait laissées sur la nappe prirent à ses yeux la couleur vermeille etéclatante du sang.

Il se leva, et, bien qu'une pareille retraite avant l'heure lut en dehors de toutes ses habitudes, malgré les réclamations que ses camarades formulèrent en chœur, il déclara qu'il allait rentrer chez lui.

Lorsque Richard eut quitté le bal, ces obsessions devinrent plus impérieuses; malgré lui, il hâta le pas.

Arrivé à la maison de la rue Saint-Sabin, il remarqua avec un certain étonnement que ni le concierge, ni sa femme n'étaient dans leur loge; il heurta à la porte de son appartement, on ne lui répondit pas; son cœur se serra, et, d'un mouvement violent, il essaya d'entoncer îa porte. La résistance qu'il éprouva lui inspira une autre idée : il se dirigea vers la petite cour.

A sa grande surprise, il trouva ouverte la porte de cette cour. En y entrant, on apercevait, venant de la chambre de Valentin, une lumière éclatante qui dessinait un cadre rougeâtre sur le mur qui faisait face à Tappartement; dans ce cadre, on voyait passer et repasser la silhouette d'un homme.

Un furieux mouvement de colère et de jalousie refoub les sinistres pressentiments qui avaient jusqu'alors agité le sculpteur; le silence de lluberte, la présence d'un étranger dans la chambre inhabitée, lui parurent des indices d'une trahison; Tidée de la vengeance succéda dans son cœur à la terreur vague qu'il ressentait; il se précipita vers ceux qu'il regardait comme les coupables.

Au bruit de ses pas sur le pavé, Thomme se présenta sur le seuil. Richard reconnut Valentin.

— Vous ne m'attendiez pas ! s'écria Tamant de Huberte avec une sorte de frénésie furieuse.

— Si fait^ je t'attendais, répondit Valentin, dont la voix vibrante avaii pris, malgré le calme qu'il affectait visiblement et que démentait sa physionomie bouleversée, un accent plein de menaces; je l'attendais; viens voir ton œuvre !

En disant ces mots, le jeune ouvrier saisit son ancien ami par le bras, l'entraîna dans la chambre et i'arrOta devant le lit.

Sur le lit gisait Huberte, inanimée, livide, les lèvres blêmies, les yeux fermés et cerclés d'une teinte bleuâtre.

— Grand Dieu! fit Richard, il faut la secourir.

LE PÈriE LA RUINE. 285

Il chercha à s'élancer vers sa maîlresse; mais la main de Valentin, celle main fine, déliée, faible, comme si elle eûlapparlenu à une femme, el qui semblait avoir pris des muscles d*acier, empêcha lesculpleur de fuire un mouvement.

— Ah! diWl, avec une profonde amertume, crois-tu donc que j'eusse besoin de tes avis pour faire tout ce qui était humainement possible pour la rappeler à la vie,

— Mais un médecin, au moins! il faut appeler un médecin.

— Il va venir, mais il sera trop tard! Ta Tas bien tuée, Richard, tu Tas bien tuée, va; elle est bien morte, malheureux!

— Ce n'est pas possible! s'écria le sculpteur devenu aussi pâle que la jeune fille; non, ce n'est pas possible! Tiens, sa main est tiède encore.

Il avait étendu le bras, il était parvenu à loucher la main de la jeune fille, qui pendait morte le long du lit.

— Richard, s'écria Valentin, je te défends de toucher à cette femme.

— Tu me défends?

— Te rappelles-tu les bords de la Marne, la nuit où tu l'as enlevée à son père? Tu m'as repoussé lorsque j'ai voulu venir à son aide; lu m'as dit : « C'est ma maîtresse.» Elle était vivante alors; maintenant qu'elle est morte, je te défends de la profaner en la louchant.

— Valentin, Valentin, répliqua le sculpteur en faisant

un violent effort pour dominer sa colère, la raison t'abandonne, reviens à toi, ta tête s'égare.

— En l'affranchissant de toutes les douleurs de la vie, la mort Ta affranchie de la phas grande do toutes, celle de t'apparlonir.

— - Valentin!

— Ose donc la demander à Dieu, devant lequel tu as rougi de la nommer ta femme.

— Valentin, tu abuses de mon chagrin pour m'outrager; mais prends garde!

— Ah lia vérité te semble un outrage? Tant mieux, cela facilite ma tâche, Richard. Parce que j'avais courbé la tête sous le malheur qui nous avait frappés, elle et moi, lu as cru que j'avais cessé de l'aimer, de penser à elle; tu as cru qu'elle était sans protecteur et sans appui, que tu pouvais avec elle désormais être lâche et infâme à Ion gré.

— Valentin, s'écria le sculpteur en rougissant de fureur, ma patience est à bout, prends garde, prends garde !

— La mienne a duré deux mois, la tienne se prolongera bien pendant quelques secondes encore. Oui, depuis deux mois j'étais là,— et son doigt indiquait la maison voisine, dont, à travers la porte, on distinguait les masses sombres; — je ne lui parlais jamais, mais de temps en temps je l'apercevais et je lisais sur son visage le chagrin que tu lui causais. Je partageais les angoisses, les tortures que tu lui infligeais. Chaque jour, je la voyais pâlir et maigrir davantage... chaque jour, je la voyais s'incliner de plus en plus vers la tombe que tu creusais sous ses pieds... Et

cependant j'attendais,, je me; disais : « Non, un homme se révolte contre les hommes qui roppriment, contre les ennemis qui l'accablent, mais on n'assassine (las une pauvre créature qui n'a eu d'autre tort que celui de vous aimer; on ne l'assassine pas, surtout quand on, a fait le serment de la rendre heureuse; Richard aura pitié d'elle... » Et voilà comment tu en as eu pitié!

— Etpouvais-je me figurer qu'elle serait assez follrî?... — Pour préférer la mort à une vie de déshonneur?

Non, effectivement, Richard, tu ne pouvais penser cela; tu as raison, c'est moi, moi qui avais deviné tout ce qu'il y avait d'honnête dans le cœur de cette pauvre enfant, c'est moi qui eusse dû venir plus tôt lui dire : « Quittez au plus vite le misérable qui vous a trompée; consolezvous et redressez la tête , voici la main d'un honnête homme pour appuyer votre main. »

En achevant celte phrase, Valentin sembla avoir corn* plétement oublié Richard; il continua en se parlaatà luimême :

— Ah! c'est bien vrai, c'est bien vrai!... si j'avais agi ainsi, elle ne serait pas morte, nous pourrions encore entendre sa voix... Mon Dieu ! mon Dieu ! que je soutire!...

El, dans le transport de sa douleur, il se précipita vers le corps de la jeune fille, le prit dans ses bras, couvrit son visage de larmes en faisant entendre des imprécations dési'spéi'ées.

Si endurci que fût le cœur de Richard, quelque humi-

liant qnc fût le rôle qu'il jouait dans cette scène, elle produisit sur lui une profonde impression; deux grosses larmes roulèrent le long de ses joues.

Tout à coup, Valenlin se leva.

— As-tu compris maintenant, Richard, s'ccria-t-il, que [enraie plus qu'une pensée, celle de la venger?

— Soit, répliqua le sculpteur; demain, je serai à t<i disposition.

— Demain?... que parles-tu de demain ?... demain, insensé!... Sais-je si je vivrai demain... si demain Dieu prendra la peine d'envoyer, pour éclairer la terre, le soleil qui ne devra plus la voir?... Ce ne sera pas demain... ce sera sur-le champ.

— Et où veux-tu nous battre, fou que tu es?

— Ici, devant son cadavre.

— Allons donc! jamais je ne consentirai à un pareil combat.

— Tu te battras, parce que je t*y forcerai.

— Comment?

— Je t'y forcerai en te répétant que tu es un lâche

— Un lâche!

— Et si cela ne suffit pas, je te cracherai au visage.

— Mille millions de tonnerres ! finiras-tu? s'écria le sculpteur en repoussant si violemment Valcntin, qui s'était approché de lui, que celui-ci tomba sur le lit.

— Oui, un lâche 1 répétait l'ouvrier; tu abuses de ce que nos forces sont inégales et de ce que je suis sans armes; cela ne m'étonne pas; net'élais-tu pas déjà fait un rempart

c?e mon amour et de mon respect pour Huberte? Lâche 1 liche ! lâche!

Et Valenlin fit le geste insultant dont il avait menacé le sculpteur.

Les yeux de celui-ci étincelèrent, ses lèvres se contractèrent.

— Soit, dit-il, battons-nous, et, à mon tour, je te le jure, il sortira deux cadavres de cette chambre; dans cinq minutes, je serai ici avec des armes.

Il se détourna pour sortir.

Des armes? répliqua Valentin en Tarretant. Ah ! oui ; un monsieur, un artiste comme toi ne peut tuer que selon les règles ; et puis tu ne serais pas fâché de profiter de l'avantage qu'a ton expérience sur la mienne. Non, je suis un ouvrier, et je me bats avec ce qui me tombe sous la main ; va seulement fermer la porte de la cour.

— Comme tu voudras! s'écria le sculpteur; je me servirai d'un marteau de forge s'il le faut, pourvu que je t'écrase et te fasse payer tes injures.

Pendant que Richard entrait dans la cour, Valentin disparaissait dans l'atelier. Il en revint avec un compas de fer long, aigu, acéré, semblable à ceux dont se servent les charpentiers.

Il essayait vainement de le briser.

— Donne, donne, fit Richard en le lui prenant des mains avec impatience, réserve tes forces pour tout à l'heure.

Et, renversant le compas, il le tordit entre ses doigts, le

sépara à la charnière. II en résulta deux poignards de six pouces chacun environ.

— Choisis, dit Richard, et dépêchons; maintenant, je suis aussi pressé que toi, Valenlin !

Valentin saisit l'arme qu'an lui offrait et jeta un dernier regard sur Huberte.

Pendant ce temps, le sculpteur avait entouré son poignet d'un mouchoir, fixé son arme dans un des plis, et s'était mis dans une posture défensive.

— Et maintenant, viens, dit-il, et que ton sang retombe sur ta tête! c'est toi qui l'auras voulu !

Valentin ne répondit pas ; il semblait abîmé dans la con templation de la morte.

— Tout à l'heure tu seras vengée, Huberte, ou je serai près de loi, murmurait-il.

Puis, se retournant, il se mit en garde sans prendre aucune des précautions dont avait usé Tartiste.

Richard était debout, au pied du lit, auquel il tournait le dos; il avait choisi cette place comme il avait soigneusement assujetti son arme dans sa main, par suite d'un calcul ; la lumière était placée au chevet de Huberte, Valentin l'aurait dans les yeux, tandis que lui resterait dans l'ombre.

Peut-être aussi n'était-il pas fâché d'éviter la vue du corps de la jeune fille, seul témoin de ce terrible duel.

Quoi qu'il en fût, on sentait que, comme Valentin, il était décidé à rendre mortelle cette rencontre.

Leurs pieds à tous les deux se louchaient, les deux

morceaux de fer dont ils étaient armés se trouvaient à deux pouces Tun de l'autre, et la lutte commençait comme commencent toutes les luttes dMiomme à homme, par ce duel des yeux, où le regard cherche à précéder le fer dans la poitrine de l'adversaire.

Comptant sur sa force nusculaire, du moment où il en arriverait à un combat corps à corps, Richard voulut s'élancer sur Valentin ; mais ce dernier lui porta vivement la pointe de son compas à la face. Richard fit un bond en arrière, mais pas assez prompt pour qu'il n'eût point senti le fer labourer son visage et son sang glisser le long de ses joues.

Il reprit son attitude première, et il essaya de dérouter son ennemi par des attaques brusques et imprévues.

Mais Valentin était leste et agile. Se servant de ses deux bras pour parer, il ne fut pas atteint, et le sculpteur sentit une seconde fois la pointe acérée qui pénétrait dans son épaule.

L'humiliation d'être tenu en échec par celui qu'il avait jusqu'alors cru faible comme un enfant, rendit Richard plus furieux encore; mais cette fureur ne l'aveugla point. Il revint à sa tactique première et chercha un instant favorable pour se jeter à corps perdu sur l'ouvrier.

Valentin pénétra son dessein, et, comme «^i son ardent désir de venger Iluberte l'eût doué d'une seconde vue, avec l'adresse d'un lutteur exercé, non-seulement il échappa aux étreintes mortelles de Richard, mais encore, lui saisissant la jambe, il le renversa en arrière.

292 LE PÈriE L\ RUINE.

Le dossier du lit empêcha seul Richard de tomber sur le carreau.

Valenlin profita de cet accident pour saisir Ricliard à son tour. Il opéra cette manœuvre si vivement, qu'il Tenlaça de ses bras; de telle sorte que la main armée se trouva prise entre les deux poitrines, et, par suite de cette position, ne put faire aucun mouvement offensif.

L'arme de Valentin était levée au-dessus de la lete de Richard, elle allait s'enfoncer entre ses deux épaules : malgré les efforts désespérés que faisait celui-ci, il était perdu, quand tout à coup le bras de Valenlin resta levé, mais immobile.

Son regard avait rencontré le visage de Huberte, et les yeux de la jeune fille s'étaient rouverts et fixés, regardant cette lutte à laquelle elle semblait ne rien comprendre.

Une sueur froide passa sur le visage de Valentin ; ses cheveux se dressèrent sur sa tête, le compas glissa entre ses doigts ; il lui sembla que Huberte faisaitun mouvement, et, la bouche ouverte, pâle, les yeux hagards, essayant en vain de parler, il recula comme devant un fantôme.

Il ne retrouva la voix que pour pousser un cri terrible.

Le compas de son adversaire venait de pénétrer tout entier dans sa poitrine.

Un cri faible, inarticulé, douloureux, répondit à ce cri.

Richard se retourna. Il lui sembla que ce second cri, c'était Huberte qui l'avait poussé.

Mais, soit terreur, soit que la vision de Valentin n'eût

LE PÈRE LA nuiNE. 293

été qu'une hnlhicinalion, les yeux de Iluberte s'étaient refcrniés, sa bouche était redevenue mnelle.

Le bruit du corps de Valenlin roulant sur le parquet força Richard de se retourner.

Il jota son compas loin de lui, s'enfonça convulsivement les mains dans les cheveux, arrêta d'abord ses yeux sur la jeune fille, dont le corps avait repris toute la rigidité d'un cadavre, puis les reporta sur Valentin, qui se roulait agonisant à ses pieds.

Alors, avec un rugissement bien autrement terrible que les convulsions de Valentin et l'immobilité de Huberte, il s'élança hors de la chambre en hurlant :

— Je les ai tués! je les ai tués!

Quelque chose d'effrayant se passa dans celte chambre où Richard, en fuyant, laissait ses deux victimes, l'une s'avançant vers la mort, l'autre revenant à la vie.

En effet, Valenlin ne s'était pas trompé : Huberte avait bien rouvert les yeux, Huberte avait bien fait un mouvement.

L'asphyxie de Huberte n'avait pas été assez prolongée pour être complète ; Tinfluence de l'air, qui arrivait à la fois de iacour et de l'atelier, avait produit ce que les soins inexpérimentés du jeune homme n'avaient pu faire; les poumons paralysés avaient repris peu à peu leur jeu, le sang avait recommencé de circuler dans les veines, les artères battaient; seulement, celle résurrection était lente, si lenie, qu'elle avait échappé à Richard.

ÈJais peu à peu les symptômes d'existence se manifes-

tèrent plus visibles, le bourdonnement des oreilles diminua d'intensité, les paupières se rouvrirent, les yeux fixes et atones se ranimèrent; le brouillard qui obscurcissait la vue se dissipait insensiblement, et en même temps les facultés de rinlelligence reprenaient possession du cerveau.

Huberte commençnit de distinguer ce qui se passait autour d'elle; elle entendit un soupir, elle se souleva, elle regarda et vit Valenlin couché à terre, les bras étendus vers elle, la bouche frangée d'une écume rougeâtre.

— Valentin ! murmura-t-elle.

En entendant son nom prononcé par la bouche qu'il avait crue morte, le jeune homme réunit toutes ses forces et se traîna vers Huberte. Enfin sa main crispée toucha celle de la jeune fille, et il parvint, aidé par elle, à s'adosser au lit.

— Ah ! murmura celle-ci, Valentin, mon ami, que vous est-il arrivé ?

Valentin voulut répondre; mais le sang qui s'épanchait intérieurement étoufi'ait sa voix , il ne put que déchirer sa redingote, son gilet, sa chemise et mettre sa blessure à découvert.

Elle était à peine visible et semblait une piqûre de sangsue.

Elle était à deux pouces au-dessous du cœur, et rendait à peine quelques gouttes de sang.

A cette vue, Iluberte comprit tout, car, en même temps qu'elle voyait, le souvenir de ce qu'elle avait vu lui revenait

àPesprit Elle se laissa glisser à bas da lit, tomba à genoux, appuya ses lèvres sur la blessure de Valentin.

En ce moment, elle entendit son nom murmuré dans un soupir, et elle sentit la tête de Valentin qui pesait de tout son poids sur la sienne.

Elle fit un mouvement en arrière.

A son tour, Valentin avait les yeux fermés, et de ses lèvres blêmes et sanglantes sortait le râle de l'agonie.

Elle le regarda quelque temps les yeux hagards ; puis tout à coup éclatant d'un rire nerveux, saccadé, effrayant : Tuas bien fait de nous réunir, Richard, s'écria-t-elle; fu as compris que c'était Valentin seul que j'aimais, et nous voilà fiancés pour l'éternité.

OPKÉLIA.

Lorsque Richard rentra dans la chambre de Valentin avec le médecin qu'il avait été chercher, il poussa un cri d*étonnement et recula d'épouvante.

Huberte était vivante, et Valentin semblait mort.

La jeune fille, assise sur le plancher, le dos appuyé an lit, le regard fixe, Toeil fiévreux, avait placé la tête du

296 LE PÈRE LA nUlNE.

blessé sur ses genoux, et le herç iit doucement d*une ût ces cliansons avec lesquelles les môres endonnenl leurs enfants.

Au cri que poussa Richard, elle releva la lôte, et sa main s'clcndit vers ceux qui venaient la troubler.

— Cliut! dit-elle avec celle voix sèchement arlicnlée des fous ou des gens en délire, ne le réveillez pas; il dort, il est fatigué, et ce n'est pas étonnant, il a fait une longue roule pour me rejoindre.

Puis, faisant un mouvement de la main comme si elle cherchait à écarter un nuage qui l'empêchait de reconnaître les nouveaux venus:

— C'est demain noire mariage, dit-elle; merci d'être venus; nous n'attendons plus que mon père pour aller à l'église; mais, soyez tranquilles, s'il tarde, je sais le chemin et j'irai le chercher.

Et elle reprit sa chanson.

Richard avait reculé jusqu'à ce que la muraille l'arrêtât; il était debout contre les lambris, les deux mains enfoncées dans ses cheveux, et voulant retenir les sanglots qui, pour s'échapper, lui brisaient la poitrine.

Le médecin rompit le premier le silence.

— Celte pauvre enfant a perdu la raison, dit-il ; il faudrait la transporter ailleurs, ou tout au moins la mettre dans une chambre voisine, afin que je pusse donner mes soins au blessé.

"licliard fil un mouvement pour accomplir le désir du docteur, mais il ne se sentit le courage de mettre la main

LE PÈRK LA nUlNE. 297

ni sur Valenlin ni sur Hubei le, et il se laissa tomber sur uiiftcliaise en éclatant en sanglots.

Le niéJecin alors, aidé du concierge, essaya d'arracher à la jeune fille le corps sanglant qu'elle tenait entre ses bras; mais elle se cramponna avec tant de force aux vêlements deValentin, qu'il était à craindre que la violence des secousses imprimées au moribond n'augmentât Thémorragie.

Alors riiomme de l'art se décida, pour arriver à son but, à entrer dans la folie de la pauvre enfant.

— Laissez votre fiancé s'habiller pour la noce, lui dit-il, et vous-même habillez-vous, car vous ne pouvez aller à l'église comme vous êtes velue en ce moment.

Ilnberte fit de haut en bas un mouvement de tête qui signifiait qu'elle comprenait ce que voulait lui dire le tnédecin, et elle le suivit sans résistance dans l'atelier; il revint seul et, pour ne point être dérangé dans son pansement, il ferma la porte par laquelle on communiquait d'une pièce avec l'autre.

Quant à Richard, il restait inerte et muet sur la chaise où il était tombé.

Le docteur examina la blessure; il n'osait la sonder, tant elle lui paraissait grave. Puis il arrive quelquefois que, dans les blessures qui pénètrent profondément, la nature vient en aide à l'art, et qu'il se forme un caillot de sang qui arrête l'hémorragie.

C<\ caillot, la sonde peut le détruire, et alors ce n'est plus la bk':?sure qui fait mourir, c'est le médecin qui tue.

Il n'y a dans ces sortes d'accidents qu'un traitement à suivre, saigner largement le malade pour ouvrir au sang une seconde issue.

Au fur et à mesure que le sang s'épanchait de la veine dans la cuvette, la vie semblait reprendre possession de ce corps qu'un instant on avait pu croire n'elre plus qu'un cadavre. Enfin la respiration se rétablit, les yeux se rouvrirent, les regards passèrent de l'atonie à l'expression, et errèrent autour de la chambre cherchant visiblement quelqu'un.

Ils s'arrêtèrent sur Richard, qui se souleva sur sa chaise et qui fit un pas en avant en murmurantle nom de Vaîenlin.

Valentin ne pouvait pas encore parler; mais ses lèvres remuèrent et sa physionomie prit une expression d'angoisse à laquelle il n'y avait point à se tromper.

— Elle est là, répondit Richard en indiquant l'atelier; elle est là, elle est sauvée.

Valentin poussa un soupir, et un éclair de joie passa dans ses yeux.

— Elle vi., balbutia-t-il, Dieu soit loué ! le reste importe peu.

Le sculpteur fit quelques pas en avant et vint tomber à genoux devant le blessé.

—Valentin, mon pauvre Valentin, murmura-Ml, oh! si tu savais ce que je souffre, si coupable que je sois, tu me pardonnerais, je te le jure.

Le blessé le regarda avec un douloureux sourire, mit

son doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence, et, s'adressant au médecin :

— Monsieur, lui dit-il en regardant son bras, d'où s'échappait encore un filet de sang, je crains bien que vous ne vous donniez un mal inutile. Hélas ! je suis frappé à mort, je le sens, et, je le répète, peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi.

— Pourquoi désespérer, monsieur? dit le médecin. Les blessures dans le genre de la vôtre sont graves, mais ne sont pas toujours mortelles ; seulement, je désirerais savoir de quelle façon l'accident est arrivé.

Richard, qui tenait son visage caché dans ses deux mains, les écarta et regarda son ami avec une expression d'effroi qui n'eût point échappé au médecin si toute son attention n'eût été concentrée sur le blessé.

Oh ! monsieur, dit Valentin, c'est bien simple. J'aime cette jeune fille qui est dans la chambre voisine. En rentrant, je l'ai trouvée étendue sur son lit avec un fourneau de charbon encore allumé à deux pas d'elle. Elle était immobile, évanouie; je l'ai crue morte, je n'ai pas voulu lui survivre, et je me suis enfoncé la moitié de ce compas dans la poitrine. Que l'on n'inquiète donc personne à cause de ma mort. Ma mort est un suicide; si l'on en doutait, vous répéteriez ma déclaration, n'est-ce pas?

Richard avait enfoncé sa tète dans les draps; il pleurait et gémissait comme pleurent et gémissent les enfants.

La saignée avait cessé de couler ; le médecin posa un appareil sur la blessure.

300 LE PÈRE i,A RUINE.

Lorsqu'il eut fini :

— Monsieur, lui dit Valenlln, vous avez cru tout à Vheure devoir me tnnquilliser par un mensonge dont je vous remercie : mais, si vous voulez que ma reconnaissance soit plus grande encore, traitez-moi en liom me. Combien do temps me reste-t-il à vivre?

— Je vous répète, monsieur, reprit le médecin, que si nulle émotion ne se présente, que si nul accident n'arrive, il est possible que vous guérissiez.

Valentin Tinlerrompit avec un triste sourire.

— Mais, dit-il, en supposant ces émotions, en admettant ces accidents, parlez, combien ai-je de temps devant moi?

Le médecin regarda le blessé.

11 y avait tant d'assurance dans son regard, qu'il crut ne lui devoir rien cacher.

— C'est un . triste service que vous me demandez de vons rendre, répondit-il; mais, lorsque nous sommes interpellés de cette façon, nous devons la vérité à celui qui nous interpelle. Ainsi, de même que sans émolion, sans accident, vous pouvez vous tirer d'affaire, de même au moindre accident, à la moindre émolion, vous pouvez mourir suffoqué.

— Ah! monsieur, monsieur! s'écria Richard, répétezmoi qu'il peut vivre, dites-moi qu*il vivra.

— Assez, assez, Richard, interrompit Valentin. Encore une fois, merci, docteur; et maintenant je voudrais bien que l'on me laissât seul avec mon ami.

Richard semblait craindre ce tête-à-tête autant que son

ami paraissait le désirer; mais le docteur se pencha à son oreille.

— Je vais, pendant ce temps, m'occuper de la jeune fille, lui dit-il, elle peut avoir besoin de mon secours.

Richard tressaillit.

— .\ liez, dit-il.

Le médecin passa dans la chambre voisine, le concierge retourna à sa porte, Valentin et Richard restèrent seuls.

Ce dernier, les mains jointes, continuait de lui demander son pardon.

Mais Valentin, avec son doux et triste sourire :

— Dieu fait bien tout ce qu'il fait, mon pauvre Richard, répondit-il: il paraît que ce malheur était nécessaire, puisqu'en dessillant tes yeux, il devait te faire reconnaître les lois sacrées de la justice et de la probité. C'est ma vie, je le sais bien, que Dieu demande en échange du miracle qu'il opère; mais, du moment que ma vie assure ton bon* heur et celui de Huberle, je l'affirme par serment, Richard, que je ne la regrette pas.

— Mais, moi, je ne puis croire que tu vas mourir, et mourir tué par moi! s'écria le sculpteur en s'arrachant les cheveux. Non, non, non! ce n'est pas possible.

— Ne perdons pas un temps précieux, Richard : tout est possible à la mort, elle peut venir, à l'instant même où je te parle, couper en deux la phrase que je prononce, laisser inachevé le mot commencé; mais, moi non plus, je ne veux pas mourir sans l'avoir entendu répéter que ta douicur ne consistera pas seulement en imprécations

vaines, mais qu'elle te ramènera à de meilleurs sentiments, c'est-à-dire à reconnaître tes torts et à donner à Huberte la réparation que tu lui dois.

Richard parut se livrer à lui-même un violent combat, mais il resta muet.

Ce silence effraya Valentin.

— Mon Dieu! dit-il en faisant un effort pour lever ses mains au ciel, et moi qui croyais que mon, martyre n'aurait pas été inutile!

— Eh bien, non, mille tonnerres! s'écria le sculpteur, il ne le sera pas ! quelques tristesses qui en doivent résulter pour moi, Huberte sera ma femme. Ah! celle fois, tu peux m'en croire; je te le jure, Valentin, par tout ce qu'il y a de sacré pour l'homme ici-bas !

— Je te crois, je te crois, dit le blessé en serrant de sa main mourante la main de Richard; quelle que soit la légèreté de ton esprit, le cœur est bon; tu ne voudrais pas rimposer le remords d'avoir menti à un vieux camarade qui va te quitter pour toujours. Mais pourquoi parler de tristesses? C'est ton bonheur, crois-moi, que lu vas assurer en assurant celui de Huberte. Vous autres libertins, vous parlez du mariage comme les athées parlent du bon Dieu* Mais toutes les plaisanteries des incrédules n'empêchent pas l'union sainte de la femme et de l'homme de rester l'unique repos et l'unique félicité d'ici-bas. Abjure ces idées, Richard; romps avec tes habitudes de dissipation et de désordre; le travail est le but le plus noble que puisse avoir l'homme sur la terre; et dans ia position

VjE père la ruine. 303 nouvelle que tu vas adopter, il devient un devoir; tu auras un peu tardé à connaître la valeur de ce mot ; mais, aussitôt que tu auras commencé de lui obéir, tu apprécieras toute la douceur que Ton trouve dans son accomplissement. Mes sermons t'ennuient, mon pauvre Richard, bien souvent tu me Tas dit; mais sois patient pour celui-ci, c'est le dernier. Écoute-moi donc, ce ne sont plus des conseils que je te donne, c'est une prière que je t'adresse. Elle est jeune, elle entre dans la vie, elle m'oubliera; d'ailleurs, tu ne pourras pas être jaloux d'un mort.

Les sanglots seuls de Richard répondirent à cette interrogation.

— Eh bien, rappelle-moi quelquefois à sa mémoire lorsque vous serez seuls tous deux au coin de l'aire; que mon nom passe de tes lèvres sur les siennes!

Richard à son tour serra la main de son ami.

— Et maintenant, je le sens bien, dit le blessé, non, non, tout ne meurt pas avec nous; mon âme, lorsqu'elle aura quitté le corps, ne s'éloignera jamais des lieux où vous serez; mon affection pour vous survivra à la morl même, et il me semble que, quand mon esprit sera là vous voyant, vous écoutant sans pouvoir vous parler, le bonheur d'entendre sa bouche prononcer mon nom, ses yeux donner peut-être une larme à mon souvenir, surpassera tous les bonheurs que l'on nous promet dans l'autre vie.

Richard suffoquait; il parvint enfin à articuler quelques mots.

— Oh! je ne t'oublierai jamais, Valenlin, dit-il; et quant à Huberte...

— Richard, dit le blessé interrompant son ami d'une voix suppliante, Richard, est-ce que, avant de mourir, je ne pourrai pas la voir encore une fois?

Richard ne répondit pas.

Oh ! fit Valenlin avec l'expression du reproche. Le sculpteur comprit tout ce qu'il y avait de douleur dans cette simple exclamation.

— Impossible! Valentin, je te jure que c'est impossiblec

— Impossible? répéta celui-ci, dont les yeux se dilatèrent affreusement, impossible? Sais-tu bien, Richard, que tu fais naître un étrange soupçon dans mon esprit? M'aurais-tu trompé en me disant qu'elle était vivante? Richard, morle ou vivante, je veux la voir, entends-tu? je le veux !

Et, maigre les efforts que Richard faisait pour le contenir, Valentin se souleva sur un genou.

— Que fais-tu, malheureux? s'écria Richard. On t'a défendu toute émotion, tout mouvement.

— Je vais à elle puisque tu ne veux pas la laisser venir à moi.

En ce moment, on entendit quelques cris inarticulés dans la chambre où était Huberte.

Valentin reconnut sa voix.

— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il en faisant un effort pour se dresser sur ses pieds, et pourquoi ces cris?

— Au nom du ciel, Valentin, supplia Richard, m nom

de tout ce qu'il y a de plus saint, pas dans ce moment, plus lard !

— Mais tu n'entends donc pas? fit Valcnlin. Elle crie, elle appelle au secours.

Et, cout chancelant, il fit deux pas vers la porte.

— Eh bien , s'écria Richard, mieux vaut encore que tu saclics la vérité : Iluberte...

Il hésita.

— Eh bien, Huberte...? demanda Valentin.

— Elle est folle.

Valentin jeta un cri qui finit par une espèce de raie, chancela, fit un tour sur lui-même, et, comme un arbre déraciné s'abat sur la terre, il s'abattit sur le plancher.

Au cri poussé par Valentin, auquel répondit un cri non moins terrible de Richard; au bruit de la chute du blessé, la porte de la chambre de Huberte se rouvrit, et le docteur reparut sur le seuil.

Le médecin et Richard se précipitèrent sur le corps de Valentin et le soulevèrent; ses yeux étaient tout grands ouverts, mais fixes et atones; ses lèvres remuaient encore, mais sans pouvoir articuler un son; son corps se tordit dans une convulsion suprême, un soupir douloureux s'échappa de sa bouche.

Son âme s'était exhalée avec ce soupir. ^ Il n'y a plus rien à faire, dit le médecin, il est mort.

Le sculpteur, immobile, pâle, agité de mouvements nerveux, demeura quelque temps agenouillé devant le cadavre de son ami, pleurant et priant, car il est des

heures où la prière, les lèvres n'eussent-elles point appris à la dire, s'élève spontanément du fond de Tàme.

Puis il pensa que, si quelque chose de nous survit à nous-mêmes comme l'avait dit Valentin, le plus grand témoignage que sa pauvre âme pût recevoir de ses regrets serait dans sa tendresse pour Huberte.

11 donna un dernier baiser à son ami, lui ferma la bouche elles yeux, et, tout chancelant comme un homme ivre, il se dirigea vers la chambre où il avait laissé la ^aune fille.

A sa grande surprise, le médecin était seul dans cette chambre, dont la porte donnant sur la petite cour était ouverte...

— Où est Huberte? lui demanda-t-il d'un ton où la menace se joignait à la supphcation.

— Elle voulait aller chercher son père, qui tardait à venir, disait-elle, répondit le médecin; de là les cris que vous avez entendus; je la retenais à grand'peine quand vos cris m'ont fait la lâcher pour courir à vous.

— Oh! s'écria Richard, malheureux, malheureux que je suis!

El il s'élança hors de la chambre pour interroger le concierge.

Le concierge avait vu sortir Huberte tout échevelée ; il avait couru après elle. Malheureusement, à la suite du terrible événement, la porte de la rue était restée ouverte; il avait vu comme une ombre se dirigeant vers le faubourg Saint-Antoine. Il avait appelé lajeune fille par son

nom, mais inutilement; elle avait disparu à l'angle de la rue de Charenton.

Richard s'élança dans la même direction pour tenter de la rejoindre.

La nuit était froide et pluvieuse.

Il restait un espoir à Richard. Cet espoir, il le puisait dans les paroles même de Huberte :

« Mon père tarde à venir, je vais le chercher.»

Sans doute avait-elle pris cette route si connue et qu'elle avait faite tant de fois quand elle apportait à Paris la pêche du père Guichard et qu'elle lui en rapportait le prix.

Il gagna donc la barrière du Trône, s arrêtant à chaque femme qui suivait la route de Vincennes, mais dans au- ^^une de ces femmes il ne reconnut Huberte.

Au reste, les passants étaient rares; au moment où il traversait la barrière, minuit sonnait.

Sur cette longue et droite ligne que forme la route de la barrière du Trône à Vincennes, il avait quelque espoir de retrouver celle qu'il cherchait; mais il atteignit Vincennes, Joinville, Saint-Maur, sans avoir rien vu.

De temps en temps, il s'arrêtait, regardait autour de lui; il avait bien l'idée d'appeler Huberte, mais, sans savoir d'où lui venait cette hésitation, il n'osait.

Il avait peur de sa propre voix.

A Sainl-Maur, il quitta la grande route et coupa à travers les champs, se dirigeant droit sur le groupe de maisons qui formaient alors tout le village de la Varenne, et qui étaient situées au bord de l'eau.

Au milieu de ces maisons, celle de François Guichard se distinguait par sa vétusté.

11 s'en approcha le cœur haletant, les jambes tremblantes.

Elle était la seule à travers les volets de laquelle filtrat un rayon de lumière.

Ce rayon lui donna un moment d'espérance.

Richard s'approcha du contrevent; comme il l'avait prévu, il n'était point fermé en dedans, mais seulement poussé contre la muraille.

Il Técarta doucement.

Malgré l'heure avancée de la nuit, le père la Ruine n'était point couché, il était assis devant la cheminée; la lueur delà lampe posée sur une avance en bois éclairait son visage.

Ce visage était pâle et flétri comme celui d'un cadavre.

Il était immobile comme une statue, et Ton eût pu le croire mort si de temps en temps une grosse larme, s'amassant au bord de sa paupière, n'eût roulé sur sa joue.

Il était évident que Huberte n'avait point paru.

Richard, le cœur serré par cette douleur muette qu'il comprenait devoir être éternelle, repoussa doucement le volet.

Puis il se dit qu'à Joinville Huberte avait probablement pris le petit sentier qui longe la Marne, et qu'en suivant ce sentier en sens inverse, il la rencontrerait.

Il suivit donc le sentier.

A force de marcher dans les ténèbres, ses yeux s'étaient habitués h l'obscurité.

En face des dernières maisons de Chennevières, il vit un petit batelet qui suivait le fil de Teau, et qui, par consé* quent, descendait du côté de la Varenne.

II descendit jusqu'au bas de la berge, il héla; mais, comme aucun mouvement ne se fit à bord, comme la lune en ce moment glissa entre deux nuages, laissant filtrer un rayon de lumière sur la Marne, il lui fut démontré que le bateau était vide.

En arrivant à Tîle des Gardes, il s'arrêta.

Il lui semblait, parmi les saules et les oseraies de l'île, avoir vu passer comme une forme blanche.

Plusieurs fois celte forme disparut et reparut. Le cœur de Richard battait à lui briser la poitrine; une sueur glacée ruisselait de son front.

Enfin, il fit un effort sur lui-même.

— Huberte! cria-t-il, Huberte!

La forme blanche s'arrêta, parut écouter, mais presque aussitôt elle se baissa de nouveau.

On eût dit qu'elle cueillait des fleurs.

— Huberte! répéta encore une fois Richard.

— Est-ce toi, Valentin? répondit une voix que llichord reconnut pour celle de Huberte.

Le cœur de Richard bondit dans sa poitrine.

— Oui, dit-il.

— Alors, attends-moi, dit l'ombre.

Et comme si, pareille à l'apôtre, elle eût été douée de

3fO LE PÈRE LA RUINE.

la faculté de marcher sur les eaux, elle descendit parmi les branches de saules et les oseraies jusqu'à la rivière.

Tout à coup un cri retentit; Richard chercha vainement lombii? des yeux.

Elle avait disparu.

Le sculpteur resta un instant immobile d'étonnement et d'effroi, puis il s'élança dans la rivière.

Mais il plongea vainement à plusieurs reprises, et, après un quart d'heure d'efforts et de recherches inutiles, il remonta sur la berge en se demandant s'il n'avait pas été le jouet d'un rôve.

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