CHAPITRE XIII
SOMMAIRE. — La femme anthropophage.— Beaux sentiments du jeune orphelin converti. — Mort édifiante d’une jeune indienne.
« Qu'elle était belle et harmonieuse la nature sortant des mains du Créateur! L'homme, fait à l’image de Dieu, était roi de la création, et tout lui était soumis, parce qu’il était lui-même soumis au Très-Haut. Dans cet état de grâce, la vue des créatures l’élevait
| constamment vers son auteur. Mais dès qu'il eut | rompu, par sa désobéissance, la chaîne qui l’attachait | au-ciel, toutes les créatures brisèrent aussi les liens | de leur dépendance. Parce qu’il s'était élevé contre | Dieu, tout se souleva contre lui, et ce roi déchu, obligé de lutter sans cesse contre ses sujets révoltés, L roula d’abîme en abîme. Bientôt il ne se contenta | plus de faire la guerre aux bêtes féroces : il mécon- | nut les liens du sang, et l’on vit le frère massacrer
L son frère, quelquefois même le dévorer. Mais le Sei-
:gneur a eu pitié de son œuvre. Le Verbe, par qui out a élé fait, s’est fait chair, et il a dit : « Lorsque
j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. » Oh ! oui, du haut de la croix il attire tout à lui, tout, même les âmes les plus terrestres; du haut de la croix il rétablit l'harmonie entre les créatures ct l’homme, entre l’homme et Dieu. Le trait suivant, tragique dans son origine, mais touchant dans son dénouement, en est une preuve frappante,
» Vers la fin de l'hiver dernier, une femme avait massacré, durant leur sommeil, trois garçons, quatre filles, deux femmes et deux hommes. Une seule personne avait échappé à cette horrible boucherie. J'étais dans une cabane occupé à faire le catéchisme, quand cette personne parut devant moi. C'était un beau jeune homme de dix-huit à vingt ans, dont la physionomie portait l’empreinte d’une profonde tristesse. La vue d’une Robe noire parut l’interdire un instant: mais quand je lui eus fait signe de s'asseoir, il se rassura, et je le priai de me raconter ses malheurs. Il poussa un long soupir, et commença ainsi :
« — Je ne veux pas trahir ma pensée, le mensonge ne viendra pas souiller mes lèvres. On m’a dit que tu étais l’envoyé du Grand-Esprit, et je sais que tu me comprends; je vais tout te dire.
» Nous campions, l’hiver dernier, deux familles ensemble. Mon père, mon frère aîné, un autre homme et moi nous allions tous les jours à la chasse. Il faisait très froid; nous ne pouvions rien tuer, et nous
ut à moi. »
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dait ma mère, avec plusieurs enfants et une autre femme.
» Celle-ci disait toujours : — « Je veux manger de la viande fraîche ; oui, j'en mangerai. »
Nous n’avions que l'ours boucané à lui offrir. Nous en mangeâmes et nous nous endormimes.
» On n'aurait pas fumé trois fois le calumet (l’espace de trois heures) depuis que nous étions couchés, lorsque je fus réveillé tout-à-coup par un bruit qui se faisait à côté de moi. Je vis une main qui donnait un coup de massue sur la tête de mon père, et je me dis: C’est le windigo, (le windigo chez les sauvages, est un être fabuleux, un génie malfaisant, dont ils ont grand’peur). Je me sauve à la hâte ; je cours pendant deux jours sans savoir où j'allais; à la fin, j'arrive sans m'en douter sur le lieu où ma famille avait péri. J'aperçois des jambes et des pieds épars ça et là, et des morceaux de chair coupée. J’eus peur et je m’enfuis de nouveau. Je vis sur un monticule la femme terrible ; elle disait toujours : « Je veux manger de la viande fraîche ; oui, j'en mangerai! » J'ai encore marché longtemps sans trouver personne. A la fin, j'ai rencontré une famille, je lui ai raconté mes malheurs ; nous sommes retournés au lieu du massacre, mais nous n'avons plus retrouvé la femme ; elle s'était cachée. Des loups mangeaient les cadavres de ma famille !!., Je suis bien malheureux ! On m'a dit
Fa