‹ Le père Lefebvre et l'Acadie [microforme] (volume 2)Chapitre 14 sur 55 · LEZ · texte numérisé non relu

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de leurs missionnaires pour obtenir les faveurs du gouverne-

ment anglais. Ils avaient été en Amérique les ‘“ défenseurs de la foi” ;” quinze mille d’entre eux avaient payé de leur patrie bien-aimée ou de leur vie, leur fidélité à l'Eglise, et l'Eglise, quand il s'agissait d'établir des provinces ecclésiastiques dans leur malheureux pays, ne se souvenait, ni ne se souciait plus d'eux. Ils avaient tout perdu ce qu’ils aimaient sur la terre, et s’y étaient résignés. Voici maintenant qu'on leur enlevait le ciel, représenté par l'amour de leur mère bien-aimée, l'Eglise catholique !

Sans doute les pasteurs qu'on leur donnait étaient dignes et dévoués; Mgr Burke était un homme savant : Mgr Mc- Eachern, un zélé et saint évêque. Mais il faut se mettre à la place des Acadiens, considérer ce qu’étaient pour eux, alors, la langue anglaise et tous ceux qui la parlaient, et examiner les droits légitimes qu’ils croyaient avoir à un évêque de leur nationalité.

Si l’on condamne chez eux ce sentiment, manifesté toutefois par aucune plainte malsonnante, par aucun mouvement de révolte, que dira-t-on des paisibles et très religieuses villes d’Antigonish et d'Halifax, à la Nouvelle - Ecosse, dont la $ première s'insurgen en entendant son évêque prêcher la parole de Dieu dans une langue qui n’était pas celle de George d'Angleterre, quoiqu’elle fût celle d’une grande partie de la population *, et la seconde brûla publiquement en effigie dans un accoutrement grotesque, un vicaire apostolique, un évêque, que Rome lui envoyait, cout simplement parce qu'il était écossais et non pas irlandais, comme le voulait la ma-

jorité de la ville épiscopale. Puis elle lui fit un procès en règle, et ne lui donna de paix qu'il n’eût été relégué à Arichat, village français, où lui, à son tour, ne voulut pas résider,

1—Smith, 4 lost Chanter.

2—Antigonish ayant entendu Mgr Fraser prêcher aux Écossais la parole de Dieu en langue gaélique, ‘‘ s’alarma autant que Jérusalem quand les rois mages annoncèrent à Hérode la naissance d’un nouveau roi.” — Lettre de Mgr McEachern à Mgr Plessis, 25 mars 1823.

quoique ce fût son siège épiscopal, préférant aller terminer sa vie chez les siens, à Antigonish.

Je sais, pour l'avoir entendu dire bien des fois, que prêtres et évêques n’ont pas de nationalité ; que toutes leurs ouailles leur sont également et indifféremment chères. Mais, d’autre part, je vois aussi qu’en Amérique, au moins, les colonies irlandaises, italiennes, canadiennes, écossaises, allemandes, polonaises, sollicitent énergiquement et obtiennent presque tou- Jours de Rome des évêques selon leur nationalité. Il faut les en admirer, car cela est logique et propre à l'affermissement et à la diffusion de la foi catholique parmi les intéressés.

Maïs peut-être ce qui est légitime, louable même, chez les autres, est-il, en effet, répréhensible chez les Acadiens. Peutêtre aussi, espérons-le, du moins, Celui qui laissa son ami Lazare quatre jours dans le tombeau avant de le ressusciter, afin de montrer à la fois et sa grande amitié et sa toute-puissance, permit-il aux fils de ses “ confesseurs ” de descendre les derniers échelons de la mort nationale pour faire ensuite en leur faveur quelqu'éclatant miracle. I] a annoncé lui-même, dans le livre de la Sagesse, qu'il rappellera à la vie, quand il le voudra, les nations que l'on aura crues mortes !.

D'autre part, il ne veut pas qu'aucune injustice soit faite

aux races qui le servent. “La nation qui aura tenu mon

peuple en servitude, c’est moi, dit-il, qui la jugerai ” ?

Ce profond délaissement, aggravé de mépris, dans lequel les Acadiens furent tenus si longtemps, faisait dire, dans son Pèlerinage aw pays d'Evangéline, au Sympathique ami des Acadiens, M. l'abbé Casgrain : “ Le plus grand malheur des Acadiens n’a pas été leur dispersion, mais l’abandon presque complet dans lequel ils ont été laissés durant près d’un siècle.”

Dans cette méconnaissance des droits de la race acadienne, il convient de faire plus grande la part de la nécessité que celle de la mauvaise volonté, Peut-être même n’y eut-il aucune

1—"* Sanabiles fecit nationes.” — Sap. 1-4,

2—Discours de saint Etienne. — Acte des Apôtres, Chap. VII—7. !

mauvaise volonté. Québec avait alors un domaine immense à desservir, et peu de prêtres. Les successeurs de Mgr de Laval, tout absorbés par les besoins religieux et parfois politiques des Canadiens, avaient peu de temps et peu d'hommes à consacrer aux Acadiens, Au reste, l’Acadie avait, Ce tout temps, constitué une province politique absolument distincte du Canada.

D'un autre côté, les Ecossais et surtout les Irlandais,arrivaient de ce côté-ci de l’Altantique dans des conditions à peu près semblables à celles des puritains dans le Massachusetts. Persécutés, foulés aux pieds chez eux, ils n’étuient pas fâchés de se sentir enfin dans un pays libre et de tenir à leur tour le haut du pavé. Commander avec générosité, voire avec modération, demande des natures généreuses d’abord, puis un long apprentissage. Cet apprentissage, les nouveaux iminigrés catholiques ne l'avaient certainement jamais fait,

D'ailleurs, il serait peut-être injuste à des F rançais d'exiger d'autrui ce qui caractérise précisément leur race. La France, on le sait, a été de tous temps le chevalier errant des nations. Elle à toujours fait sienne la cause des faibles et des opprimés, et souvent aux dépens de ses propres enfants, qu’elle dépouillait pour vêtir ceux des autres. Elle n'avait pas de soldats pour défendre Port-Royal, mais elle en trouvait pour aider aux Ecossais à ressaisir leur dynastie. La déportation des Acadiens la touchait médiocrement, mais les malheurs de l'Irlande lui fendaient le cœur. Montcalm, en 1759, ne put obtenir de l2 cour de Versailles ni troupe ni flotte pour sauver Québec des Anglais; mais Franklin, dix-neuf ans plus tard, en obtenait des millions en or, Lafayette et Rochambeau avec une armée chacun, et le baron d'Estaing avec une escadre, pour chasser les mêmes Anglais de Boston.

A peine y eut-il quelques milliers d'immigrés catholiques de langue anglaise installés dans les provinces maritimes que les évêques de Québec, Nosseigneurs Hubert, Denaut et Plessis, ne se donnèrent de repos qu'ils ne les eussent pourvus de missionnaires et, finalement, d'évêques de leur nationalité.

Ces sortes de vertus font, de ceux qui les pratiquent sans réciprocité, unilatéralement, des dupes presque toujours et des victimes quelquefois,

Une discussion retentissante s’est élevée tout dernièrement à notre sujet, entre les sommités religieuses d'Halifax et un “comité de prêtres du diocèse de Québec.” Il s'agissait, en somme, de décider qui a fait le plus pour les Acadiens, Halifax ou Québec. L'auteur de Bishop Burke avait écrit ceci : “The men who broke the fetters, throttled the persecuting bigots, asserted and enforced the rights of all catholics, and made the Acadians what they are to-duy, were the sons of Erin ”1,

Le “ comité” répondit en renversant de fond en comble cette assertion positive, et en reportant sur les Canadiens et les Ecossais tout le mérite d’avoir “fait les Acadiens ce qu'ils sont aujourd'hui”

Tant de services rendus a de quoi nous toucher ; les Acadiens se sentent confus devant cet excès de sollicitude, Dans la perplexité où les plonge la crainte de ne pas décerner la pomme au plus méritant des trois, ils osent faire remarquer que peut-être entrent-ils eux-mêmes pour quelque chose dans la propagation de leur race et la conservation de leur foi ? N’auraient-ils fourni, en effet, au point de vue religieux, que

dix-sept mille confesseurs et martyrs, sans un seul cas de Géfection, sur une population de dix-sept mille âmes, qu’ils étaient en 1755, avant l’arrivée des Irlandais et des Ecossais dans leur pays, que déjà cela ne serait pas tout à fait indigne de mention, Il y a aussi le bon Dieu qui, d’après leur petit catéchisme, les a créés et mis au monde, à qui ces messieurs pourraient, sans injustice, faire une légère part.

1—*" Les hommes qui ont briséles entraves, saisi à la gorge les persécuteurs intolérants, revendiqué et mis en vigueur les droits de tous les catholiques, et fait Les

Acadiens ce qu'ils sont aujourd'hui, ce sont les Irlandais.” —Bishop Burke, p. 58, par Mgr O’'Brien.

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