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Comme ils étaient l’un et l’autre des esprits forts, ils méprisèrent ces sages avertissements.
Willis était pompeux et solennel. Chaque fois qu'il entraït à la Chambre, ses collegues se retournaient pour le voir s'avancer tout d’une pièce, le corps droit, les coudes arrondis, bien persuadé de sa haute importance.
Quand ïl arriva, cette après-midi-là, le cabinet était saisi d’une interpellation, où la véracité d’un ancien article du News contre les prêtres était discutée.
Après avoir gravement déposé son chapeau haut de forme à son côté, et s'être pincé du pouce et de l'index les deux pointes de la moustache, il se leva, solennel.
—J'ai les preuves de ce que j'ai écrit contre les prêtres de Rome, dit-il.
— Vous n’en avez aucune, crièrent plusieurs voix.
—Je les ai toutes, ici, affirma-t-il, en frappant du poing le couvercle de son pupitre, qui retentit.
—Montrez-les à la Chambre, vociférèrent plusieurs députés, pendant que d'autres voix criaient : — Il n’en a pas!
Lui, prenant alors de ses deux mains tendues, selon sa manière ordinaire, le rebord de son pupitre, il l’ouvrit. Horreur! Il en sortit, avec un bruit assourdissant, quelque chose de noir et de vivant, ayant des ailes de bête de l’Apoculypse, qui brûla son visage en l’effieurant, alla s'abattre un instant sur la tête pelée d’Elder, et, de là, s’élançant du côté de la galerie des dames, s’y jucha en chantant un cocorico éclatant.
C'était un coq noir, luisant, lustré, que deux de ses collègues à la Législature ‘ s'étaient procuré dans les environs de la ville, et avaient enfermé dans son pupitre.
Willis était devenu pâle comme un suaire et tout prêt à perdre connaissance, tandis qu'Elder était sorti précipitamment de l’enceinte.
1—M. Blanchard, aujourd’hui député au parlement fédéral, et M. Adams, aujourd’hui sénateur.
Cgs deux champions des “ écoles sans Dieu ” ne purent plus adresser la parole à la Chambre pour le reste de la session. Quand ils se levaient, les huées couvraient leurs voix. Willis avoua qu'il avait cru voir le diable sortir de son pupitre. On remarqua que les attaques des deux journalistes contre les catholiques cessèrent de ce jour-là. C’est peu de mois après, que Mgr Sweeney et l'honorable M. Boyd posèrent les bases du compromis dont il a été fait mention plus hant.
Le P. Lefebvre fit à la “loi des écoles ” toute l'opposition qu'il put, mais sans éclat, sans ostentation, et surtout sans haine des personnes. Les $800 de subvention que son collège recevait du gouvernement furent supprimés, sur son refus formel de recevoir plus longtemps l'inspecteur désigré par le conseil de l'Education pour faire l'examen des classes. Car cest un fait, peu croyable en certains lieux, scandaleux même, qu'un visiteur laïque, protestant par surcroît, venait tous Îles ans faire l’inspection des classes, au collège Saint- Joseph, interroger les élèves sur le latin et le grec, qu'il n'entendait guère, examiner le cours commercial, dans lequel il était mieux entendu que personne. Pas de contrôle, pas de subsides ! Telle est la séculaire et très logique devise du peuple anglais, qui se croit tenu en stricte justice de surveiller l’emploi des deniers publics. D'où un inspecteur pour le collège subventionné de Memramcook.
Au reste, la présence d’un inspecteur nommé par l'Etat pour visiter les collèges et les couvents subventionnés, n'a rien, en principe, que l’Eglise condamne; c’est la société civile, c’est César exerçant ses droits. Ce fait n’a rien, non plus, qui soit de nature à humilier l'institution assujétie à un examen officiel, excepté s'il arrivait que les professeurs manquassent de compétence et que l'instruction donnée ne fût pas à la hauteur requise.
L'opposition du P. Lefebvre à la loi scolaire dura toute sa vie. Ce nivellement religieux d2.:7 le champ des écoles publiques avait profondément froissé son âme de prêtre et ses sentiments de citoyen chrétiennement libéral. Il ne comprenait pas qu'on pût être, comme le professent les protestants,
partisans de la liberté absolue das cultes, et capables, en même temps, d’une pareille mesquinerie législative. Il ne pouvait souffrir la discussion sur ce sujet. Non seulement il ferma net la porte de son collège à l'inspecteur du gouvernement, mais il ne permit pas à la partie de sa paroisse, située dans le rayon d'un mille du collège, de s'ériger en district scolaire sous la loi.
Cependant, six mois avant sa mort, soit qu’il eût changé de sentiment, —ce qui n’est guère probable, —soit qu’il crût devoir se “ rallier ” à un ordre de choses définitivement établi et, en somine, acceptable dans son application, il convoqua et présida une assemblée ayant pour objet l'établissement d'une école publique à la porte même de l’église paroissiale, dans une des salles du couvent des Sœurs de la Charité.
Depuis qu'il avait été désigné pour fonder, au Nouveau- Brunswick, une maison d'éducation, qu'il avait effectivement fondée, sans secours pécuniuire de la maison mère, et entouré d'obstacles quasi insurmontables, l’ancien catéchiste de Suint- Aimé avait grandi dans l'estimation de ses pairs et de ses supérieurs. On ne se souvenait plus qu'il n'avait pas fait de cours d’études classiques, et qu'il était, par conséquent, impropre aux fonctions de l’enseignement. L’écho des grandes choses qu’il opérait en Acadie arrivait au Canada, mêlé aux poétiques mélodies du chantre d’Evangéline, et il se faisait comme une auréole autour de son nom. Ses devoirs d'administration l'avaient mis en rapport avec les Pères de communauté, et son commerce avait contirmé les bruits de la renommée. On le trouvait tout à fait distingué. Le fait est que le P. Lefebvre imposait par son grand air, par son cœur plus grand encore, et par la supériorité de son esprit, aux personnes, laïques et ecclésiastiques, au contact desquelles il venait,
Sur ces entrefaites le T. R. P. Villandre tomba sérieusenent malade, et donna sa démission de supérieur provincial du Canada. Au conseil qui s’ensuivit, la voix presque unanime des Pères désigna le supérieur de Memramcook pour lui succéder (17 janvier 1871).
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Le poste de supérieur provincial de la congrégation de Sainte-Croix est une charge honorifique très importante. Celui qui l'occupe commande un corps d'armée. Ses ordres sont absolus, et ses désirs exprimés sont des ordres. Quand les Pères, même les plus élevés, l’abordent ou prennent congé de lui, ils mettent genou en terre et lui baisent la main, en témoignage de soumission.
La nouvelle de sa désignation au grade de supérieur provincial jetu le P. Lefebvre dans la stupeur.
Le lecteur irrévérencieux va se dire qu’il tombe ici sur un cliché. Tout le monde, c’est entendu, — je m'adresse exclusivement aux laïques, — à refusé longtemps le poste élevé qu'il n'a enfin consenti d'accepter que pour ne pas déplaire à ses amis.
L’élévation des hommes à de hauts emplois, si l'on en croit leur très véridique témoignage, a toujours mis leur humilité aux abois. Tel saint se cachant au fon: des déserts pour ne pas être contraint de revêtir la pourpre romaine, tel autre préférant la mort à la dignité épiscopale, saint Philippe Béniti se dérobant à la tiare souveraine, c’est, soi-disant, l’histoire des efforts tentés par tous ceux qui sont, malgré eux, parvenus aux honneurs.
La stupeur du P. Lefebvre fut réelle, et les efforts qu'il tenta pour se soustraire à la responsabilité de provincial furent véritables et sincères.
Il ne se croyait pas suffisamment instruit pour prendre la haute direction des différents collèges et académies de Sainte- Croix au Canada. Que savait-il des systèmes comparés d'éducation en usage chez les peuples les plus avancés en civilisation ? Peu de chose, à son sens. Ses connaissances classiques lui semblaient insuffisantes, et ses études scientifiques à peu près nulles. Il tenait l'administration des affaires financières, quoique importante en soi, pour secondaire dans une maison d'éducation bien ordonnée, l’éducation elle-même étant ce qui importe le plus. Un parfait administrateur des biens de la communauté lui semblait incomplet, s’il n'était en même temps un éducateur.
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En sus de ces raisons, il appuya son refus sur la nécessité où il se trouvait de demeurer en Acadie. Il pria, il supplia qu'on le laissât à Memramcook.
Il faut que ses résistances soient allées au-delà des bornes permises chez les religieux, et aient même frisé l’insubordination, car voici la lettre foudroyante, datée du 31 mars 1871, qu'il reçut du supérieur général de l’ordre.