BIEN CHER PÈRE
J'aime à espérer que vous avez eu le temps de réfléchir et de vous convaincre qu’en refusant, il y a plusieurs mois, ce que l’obéissance religieuse demandait de vous, peut-être avez-vous assumé plus de responsabilité que vous n’en vouliez éviter.
Je viens donc de nouveau vous déclarer que mes volontés sont les mêmes à votre égard, et que vous aurez à répondre devant Dieu de toutes les conséquences de votre délai. Dieu me garde d'agir à la légère dans des nominations aussi graves. Veuillez donc m'’informer, à Notre-Dame, que vous allez partir immédiatement pour Saint-Laurent...
Donc, je maintiens chaque ligne de ma dernière et unique obédience.
Votre tout dévoué en J.-C.,
E. Sorin, sup. gén.
Rév. P. Lefebvre,
Provincial, etc.
La première lettre d’obédience portait la date du 17 janvier.
Ceci brisait toutes les résistances ; il fallut partir sur-lechamp pour Saint-Laurent.
Il se passe ici dans la vie du P. Lefebvre quelque chose de mystérieux sur lequel il m'est impossible de jeter le moindre jour. Aucune tradition, aucun document n'existe auquel le biographe puisse référer. Malgré l’ordre impératif que nous avons vu, le P. Lefebvre ne demeura pas au Canada. Il s’en revint en Acadie. C’est de Memramcouk qu'il dirigea les établissements canadiens de la communauté de Sainte-Croix, de 1871 à 1880. Seulement il fit nommer le P. Beaudet supérieur du collège de Saint-Laurent, résidence ordinaire du pro-
vincial. Deux ans plus tard, il le remplaça par le P. Geoffrion !, son ancien professeur de rhétorique, “ l’homme juste” des collégiens de Memramcook.
Quelles larines versa-t-il, quelles supplications fit-il entendre, quelles raisons fit-il valoir auprès du supérieur général ? Personne ne le saura probablement jainais. Un jour, cependant, il fit à l’un de ses élèves, qui venait d’être ordonné prêtre, une confidence qui pourrait bien donner lu clef du mystère qui nous occupe. [Il se rendait auprès d’un malade et invita le nouveau lévite à l'accompagner. Il étuit, ce jour-là, heureux et expansif. La conversation roula sur la fondation du collège Saint-Joseph et sa mission, à lui, en Acadie.
— À la suite d’une scène d’exaltation de M. Lafrance, dit-il, il me fut donné de voir clairement que le bon Dieu ine voulait à Memramcook. Peu de temps après, le dénoument inespéré et tout à fuit fevorable au collège, de la lutte que soutenait ce saint prêtre contre le projet d'une école de réforme, me confirma dans cette certitude.
Quelque manifestation pareille aurait-elle été faite au P. Sorin, ou bien le P. Lefebvre lui fit-il modifier son ordre en lui révélant tout à fait ce qu'il ne fait ici qu'indiquer ? Le prêtre de qui je tiens ce fait est porté à le croire.
Ces deux lettres d’obédience sont les seules correspondances qui nous restent de cette période de la vie du bon P. Lefebvre. Pourquoi ont-elles été conservées, lorsque toutes les autres, les documents, les pièces, tout, jusqu’à sa nomination de grand vicaire de Mgr Connolly, ont été par lui détruits ? J'ai lu quelque part qu'un saint moine, élevé bien malgré lui à la dignité de prieur de son couvent, fit mettre dans son cercueil son brevet de nomination, afin de montrer au Père éternel qu'il était parvenu à cet honneur à son corps défendant. Peut-être aussi le P. Lefebvre conserva-t-il ces deux pièces accusatrices pour s’humilier devant Dieu de ce qu'il avait hésité d’obéir à l’ordre de son supérieur hiérarchique.
1—Le départ du P. Geoffrion fut vivement regretté en Acadie, particulièrement an collège,
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Il fut appelé en France, en 1873, où siégeuit le chapitre général de la congrégation.
C'était son premier voyage d'Europe, véritable événement dans sa vie, Comme il était le premier Canadien qui eût été élevé à la dignité de père provincial, tous les regards, à Neuilly, étaient pour lui. :
A titre de conteur véridique, je me suis procuré, sur son séjour en France, tous les renseignements qu’il m'a été possible de recucillir. Donnerai-je les propres termes de mon correspondant principal ? —“ Nous le trouvâmes un homme idéal.” Mettons d’une haute distinction. Il eût été trouvé tel dans un consistoire de cardinaux.
À Paris comme à Notre-Dame d’Indiana, “ l’homme idéal ” restait avant tout le supérieur du collège Saint-Joseph de Memramcook. Si les intérêts généraux de l’ordre passaient les premiers, Memramncook arrivait toujours bon second. Il voulut profiter de son séjour en France pour amener des recrues à la congrégation — c'est ainsi que le comprit le général—disons, nous, des professeurs à son collège. Avec une lettre du P. Sorin le recommandant aux reverendissimis Episcopis et seminariorum Superioribus, il fit le tour de lu France. À Paris, à Nantes, à Rennes, à Vannes, à Lyon, à Bordeaux, on l’écouta avec curiosité, d’abord, puis avec uvidité, parler du Canada et de ses chers Acadiens demeurés français. Les évêchés et les séminaires voulurent surtout l'entendre. Mais il ne ramena avec lui que le P. Lefloch, breton de la Haute-Bretagne et prêtre d’une grande sainteté de vie, qui mourut à Grandigue, en 1888, des suites d’un accident de voiture, un jour qu'il allait porter le saint Viatique à un mourant.
Un hasard heureux a mis entre mes mains sa feuille de route, ou, pour ne pas emprunter de terme militaire, le budget de ses déboursés de voyage.
“ De Paris au Mans, 20 francs. Pension à Rennes, 6 francs... Dépenses à Londres, 1.50 franc, etc.” En ma qualité de politicien, j'en ai tout de suite conclu qu'un religieux, fût-il provincial de toute l'Amérique britannique du Nord, voyage à
moins de frais qu'un plénipotentiaire du Céleste Empire, ou qu'un premier ministre d’une province canadienne.
Il est intéressant de revenir en Acadie, et d'examiher ce qui s'y passe pendant le voyage du P. Lefebvre en Europe. Un nid de jeunes oiseaux laissés seuls durant l'absence de leur mère, tel est le collège Saint-Joseph. Tous les regards sont tournés du côté de la France, les oreilles sont tendues, et sil arrive quelque message d'outre-mer, si quelque bruit d'Europe parvient jusqu'aux écoliers, quel délire ! Il leur vient une lettre de Paris, datée du 29 mai. Le provincial jouit d'une excellente santé et se prépare à visiter la province et Rome. Vite ils font publier la nouvelle dans les journaux, afin que tout le peuple se réjouisse avec eux. Lu clôture de l’unnée scolaire est l'occasion ordinaire d'une grande séance dramatique et de réjouissances publiques, au collège. Il n’y aura pas de joie durant l'absence du Père, et le Moniteur acadien publie ceci :
‘ La sortie des élèves aura lieu le 3 juillet. Vu l’absence du révérend P. Lefebvre, supérieur, et les dangers auxquels il est ex posé dans son voyage, nous avons cru, nous ses enfants de Saint-Joseph, par respect pour notre bon père, et comme marque de deuil, devoir retrancher tout le brillant ordinaire de: la fin de l’année. Par conséquent, il n’y aura pas, cette année, de réjouissances, ni de séance publique à la sortie.
“P. GEorFRION, Ptre.”’
Le P. Geoffrion, supérieur intérimuite, parlait ainsi en son nom propre, au nom de la communauté et au nom des élèves.
Quand on apprit son embarquement sur un paquebot, à Liverpool, on se prépara à fêter royalement son retour. Ce n'étaient plus les élèves et la communauté seulement, c'était toute la paroisse, en armes, sous les drapeaux. Adresses, are triomphal, bourse à présenter, chemins balisés ! sur tout le par-
1—Comme beaucoup d’autres termes maritimes, le mot baliser a reçu, en Acadie, une application terrestre. Il signifie ici un chemin planté de jeunes arbres, des deux côtés, et au milieu desquels, le Saint Sacrement, si c’est la Fête-Dieu, ou le héros, s’il s’agit d’une réception, s’avance triomphalement,
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cours de la procession, mobilisation des adultes, bref, toute ln jus féerie que peut monter une paroisse de campagne fut organi- et sée d'avance, afin qu'on ne fût pas pris au dépourvu. Jour et rat heure furent arrêtés : il allait arriver le samedi, C'est le ven- ciai dredi qu'il arriva. Mais il lui fut impossible de dérouter son dra monde. Le télégraphe avait joué, et tout Memnramcook se phé trouvait à la gure, à l'arrivée du train. on C'est au presbytère que se fit la présentation des adresses nat et d’une bourse, Il répondit sous l'empire d'une grande émo- plu tion. Il dut même s'arrêter quelque temps pour laisser couler \ ses larmes, de — Mes amis, dit-il en reprenant son discours, mes bons rive amis, allez abattre cet are que vous avez eu la malencontreuse des idée de dresser, et enlevez toutes ces balises. bie: Ceux à qui il s'adressait crurent avoir mal compris, et ouv n'obéirent pas. A — Allez cout de suite, reprit-il d’un ton ferme et en fronçant cha ses grands sourcils noirs; ces choses-là font entrer l'orgueil ach dans l'âme de ceux qui les reçoivent. Dans tous les cas, conti- Cor nua-t-il en se ravisant, de tels honneurs ne se font pas à un rep pauvre prêtre comme moi ! bea Il voulut se retirer: — Parlez-nous de la France ! Oui, la I France ! crièrent toutes les voix. et — Pas maintenant, mes bons amis. Nous sommes un peu mie trop épuisés, tout le monde. Mais dimanche prochain, je ferai gre mon sermon sur la France et sur vos devoirs de catholiques fon français. No Cette nouvelle, répandue en même temps que l'annonce de am son arrivée, eut pour effet de rassembler à Memramcook, le et dimanche suivant, non seulement la puroisse, mais aussi les M paroisses environnantes. à L'amour de la France est resté un objet de culte pour les oi Acadiens. Son nom est une musique à leur cœur; et son sou- Fe venir, grandissant dans la fantasmagorie du passé, s'élève lang jour 1—Les journaux ont rañporté, il yo quelques années, un acte de semblable et K
humilité de la part du e&: ina &asch sreau, en tournée épiscopale, quel
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jusqu'au ciel, semblable à un sommet étoilé, Après Dicu et son Eglise, c'est ln France la première. A lu confédération des provinces, dont la plupart des Acadiens ne se souciaient guère, plusieurs pensuient toujours “ qu'elle reviendrait.”" Plusieurs le pensent encore, s'appuyant sur des prophéties que l’aïeul raconte à ses petits-enfants, On est résigné, on est fidèle à l'Angleterre ; mais on aime la Frunce. Il est si naturel, il est si doux d'aimer sa mère, même quand elle n'est plus là, même quand elle ne doit plus revenir !
Vers 1864, il s'échappa d'un navire passant près de la dune de Bouctouche, un matelot fatigué de la mer, qui gagna lu rive à la nage, ayant appris que cette plage était habitée pur des Français ', On le recueillit, on l'habilla, et l'on s'aperçut bientôt qu'il savait lire et écrire, Une école fut incontinent ouverte, à laquelle se rendirent tous les enfants du village. A la confédération (1867), il fut choisi candidat pour la chambre fédérale, et élu, en dépit d'une opposition anglaise ? acharnée, M. Auguste Renaud, c’est son nom, siégea aux Communes canadiennes, de 1867 à 1872, en qualité de seul représentant acadien, et s'acquitta de ses fonctions avec beaucoup d'habileté et une grande fidélité *
Il n'existe pas de préjugé, en Acadie, contre la mère patrie, et un “Français de France” y est aussi bien, sinon mieux mieux, accueilli, que tout autre étranger. C’est que le dénigrement systématique de la France n'est pas chez nous une fonction sainte et rémunératrice pour aucune classe dirigeante. Nos journaux ne se font pas une religion de ramasser avec amour tout ce que les intidèles font et écrivent contre l’Église, et d'en faire un tableau qu'ils présentent à leurs lecteurs
1—Les Acadiens se désignent entre eux sous le nom de Français. Français veut aussi dire catholique.
2—Anglais, en Acadie, signifie généralement tous ceux dont l'anglais est la langue maternelle, et aussi protestant.
8—I1 n’y a que l’anglais qu'il ne put jamais apprendre et qu’il prononça toujours d’une façon réjouissante, McL:od, son concurrent, devenait Maclott ; et Kingston, un des centres principaux du comté, faisait Quinze tonnes, ou quelque chose de pis encore. Il vient de mourir (juillet 1897.)
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comme l’état normal de ln France républicaine et des républicains français, tout en prenant un soin extrême de cacher le * revers lumineux de la médaille ; personr?, parmi les nôtres, n'est encore devenu fameux en prêchant la haine de la France, parce qu'elle persiste, en suivant ses propres conseils (et ceux de Léon XIIT), à ne pas se donner aux descendants de ses rois ou de ses empereurs. Nous nous gouvernons comme nous le pouvons, et laissons les Français, devenus à peu près libres, 7 se gouverner comme ils l’'eitendent. Ft nous aimons toujours la France.
Le sermon du P. Lefebvre fut écouté comme le serait celui d’un bienheureux qui, arrivant du paradis, raconterait ce qu'il ya vu. La France venait de succomber, elle la forte, elle la glorieuse, sous les noirs canons des Prussiens: et ceux-ci l'avaient foulée aux pieds de leurs chevaux, l'avaient traînée dans la boue, avaient déchiré sa merveilleuse tunique, dont ils s'étaient partagé entre eux les lambeaux. Il montra là la muin de Dieu s’appesantissant sur les superbes et les irréligieux. Ses rois et ses empereurs tout-puissants n'étaient plus- U Mais il ne trouva dans son cœur aucune parole de haine contre Thiers, ie président qu’elle s'était librement donné, eë aucune injure ni malédiction à l'adresse: de ses ministres. Le mot “ canaïlle ” ne tomba même pas de ses lèvres. L-
Il la dépeignit se relevant, huimiliée, mais formidable encore; secouant, grave et digne, ses vêtements souillés, et payant aux vainqueurs sa rançon de cinq milliards. Mais elle n'allait pas pour cela mourir. Elle était toujours la fille aînée de l'Eglise, châtiée de Dieu, mais non rejetée ; insultée par les hommes, mais adwmirée, mais convoitée toujours; tou'ours digne d'être aimée de ses enfants et de ceux qui le furent. Il la voyait reprenant bientôt son rang parmi les nations de la terre; redevenant le bouclier des opprimés, le flambeau de ceux qui s'égarent ; frayant, la première, les sentiers infranchis, et s'élevant. de la terre le front couronné d'étoiles, comme cette reine dont parlent les Ecritures.
Il ne nia, ni ne cacha le mal, mais il se plut à montrer le bien.
Ceux qui entendirent ce sermon se le rappellent encore et s'en souviendront toujours.
À quelque temps de là, étant allé à Saint-Louis bénir la pierre angulaire d’une nouvelle église, il dut, pour répondre aux sollicitations de la foule, répéter son sermon de Memramcuok, où, tout au moins, parler de la France.
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