‹ Le père Lefebvre et l'Acadie [microforme] (volume 2)Chapitre 39 sur 55 · RS Î · texte numérisé non relu

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sans frayeur,” me disait une autre personne, qu’il avait admistrée dans une grave maladie,

C'est que le P. Lefebvre était prêtre avant tout, si visiblement, si totalement prêtre, qu'il était impossible de ne pas apercevoir l'onction sainte répandue dans toute sa personne,

Il avait ses préférés dans le ciel. C'était d'abord Marie, que sa mère lui avait appris à aimer plus que tout autre, après Dieu et le Sacré-Cœur de Jésus. Il s'était ensuite épris de sainte Anne, quand, à la suite d’un pèlerinage, il avait trouvé sa vocation religieuse et le moyen de la suivre. A Memramcook, saint Joseph fut plus particulièrement l'objet de son culte. Il avait fait du doux charpentier l’économe de sa maison, son trésorier mystérieux, aux heures de suprême angoisse, Saint Joseph avait arraché son collège aux flamimnes, en 1867, ct l'avait sauvé de la faillite, quelques années plus tard. Il lui faisait, tous les 19 mars, des fêtes splendides, auxquelles sa communauté, ses élèves et sa paroisse prenaient part.

Une autre affection particulière était venue s'ajouter aux précédentes, vers la fin de sa vie: la Sainte-Famille. I] est, avec Sœur Marie Léonie, le fondateur d’une communauté de ce nom, au Uanada, dont le siège principal se trouve maintenant à Sherbrooke. L'invocation de la Sainte-Famille était une de ses prières favorites: il demandait tous ics jours de mourir comme saint Joseph.

Ses préférences terrestres étaient pour les Acadiens, et, parmi ceux-ci, pour ses élèves. Ce n'était pas un amour fait de vanité et d'égoïsme, comme sont à l'analyse la plupart des préférences que nous avons pour les œuvres opérées ou inspirées par nous; C'était un amour allant da dedans au dehors, désintéressé, capable de grands sacrifices, l'amour de Mgr Lavigerie pour l'Algérie, l'amour de saint Vincent de Paul pour ses petits orphelins, l'amour des mères pour leurs enfants.

Des philosophes ont prétendu que l'amour de Dieu est incompatible avec les amours de la terre. Rien de plus faux. Seulement il les épure, il les transforme, élève jusqu’au mar-

tyre l'amour des âmes chez les apôtres ct les missionnaires, Jusqu'à la sainteté d’un sacrement les affections naturelles entre l'homme et la femme,

Les amours “forts comme la mort” sont le plus souvent douloureux comme des agonies. “Je lui apprendrai comme il devra souffrir pour mon nom,” fut-il dit à l’Apôtre des nations païennes.

Dans les premières années du collège il emmena un de ses élèves avec lui au Canada. Arrivé à Montréal, il s'arrêta tout à COUP, pris d’une grande émotion, et, montrant à son compagnon le fleuve, puis la montagne : “Tu vois, lui dit-il, ce fleuve majestueux, cette montagne justement nommée le mont Royal, C'est mon pays; j'ai appris à l'aimer sur les genoux de mon père: je l'aime toujours avec intensité. Je n'en rêvais pas de plus beau. Eh bien ! si l'on me donne à choisir entre les deux, c'est chez vous, en Acadie, que j'irai vivre et que je mourrai.”

Après une pause, il ajouta : “ Vois-tu, il y a une destinée voulue de la Providence et préparée par elle, Je suis né tout près de l’Acadie, ! Dans ma plus tendre enfance j'ai souvent entendu raconter les malheurs des proscrits de la grande Acadie. Le récit de leurs sontffrances m'a fait quelquefois pleurer. J'ai commencé dès ce moment à les aimer et à leur vouloir du bien, Mon parrain est un Acadien. Maintenant que je les connais, je les aime davantage, et je leur donnerai volontiers tous les jours de ma vie, si cela peut aider à les relever et à les consoler.”

Ces dernières paroles furent dites avec un grand calme, comme si elles exprimaient une pensée longuement méditée et bien arrêtée,

Un des signes ordinaires de l'amour, c'est de ne voir dans l'être aimé que perfections et rayonnements. Les amoureux se trouvent l’un l'autre adorables, et aux yeux des saints les haïllons de la pauvreté Jettent des feux. Lamartine mettait des lunettes vertes pour n'être pas ébloui en lisant Saint- Victor, qu'il aimait, “tant sa forme, disait-il, était lumineuse.”

I- Village fondé par des exilés acadiens dans le comté de Saint-Jean.

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Le P, Lefebvre prêtait À ses enfants toutes les quulités qu'enfantait son imagination ; ils étaient la crème des enfants, des génies, des prodiges. IT leur découvrait des quantités de perfections que n'avaient pas les autres enfants. On souriait, à Saint-Laurent, de tant d’enthousiasine.

A Memraumcook on exploitait cette faiblesse, tant chez les écoliers que chez les professeurs,

‘“ Certains moines, m'écrit un bon religieux, attendaient la fin de la récréation du midi pour demander des permissions, C'est-à-dire qu'en profonds machiavélistes, ils amenuient sur le tapis, au cours de la causerie, tel où tel ancien élève, auquel ils faisaient accomplir quelque grande prouesse, Notre bon Père ne manquait pas de tomber dans le piège ; il s'enthousiasmait: puis quand, sur ln fin de la récréation, demande de congé ou d'autre faveur lui était faite : “Oui, certainement,” répondait-il.

“ Les religieux sont des grands enfants.”

Les beaux traits du caractère de ses écoliers, leur piété, leur talent, leur esprit, le charmaient.,

Voici une anecdote qu'il me racontait lui-même, quelques semaines avant sa mort. :

La grande inquiétude de certains écoliers, à leur rentrée, l'automne, c'est de savoir qui sera préfet de discipline et maître de récréation. La personnalité du supérieur les intéresse moins. Or, la communauté de Sainte Croix a la desserte du pénitencier de Dorchester, situé à sept milles environ du collège, L'un des Pères est préposé officiellement à cette

charge.

Quelques jours avant la rentrée des classes, il rencontre, en chemin de fer, le jeune X.... et s’'enquiert, selon son habi-

tude, de sa famille et de lui. L'enfant, dix ans environ, prend de son côté des informations sur le collège. Le P. Cormier avait été, l'année précédente, préfet de discipline, avec un succès retentissunt pour l'épiderme de certains écoliers, parmi lesquels notre jeunc espiègle.

—Qui aurons-nous pour préfet de discipline cette année ? se hasarde-t-il à demander au supérieur ?

—Le P, Roy.

—Ah! Et le P, Cormier ?

— Nous l'envoyons au pénitencier.

—C'est très bien, ça, Père supérieur, il l'a mérité.

Et ce quiproquo spirituel de son petit Fontenelle de dix ans le faisait rire aux larmes, chaque fois qu'il le racontait,

Les plus légers succès de ceux qui étaient entrés dans le monde, surtout de ceux des premières années, le jetaient dans le ravissement, Alors, comme pour modérer chez eux les ardeurs qu'il ressentait lui-même, il leur donnait des conseils de prudence, ou leur ouvrait son cœur,

À l'un d'eux, qui avait obtenu quelques avantages à sa sortie du collège, il écrivait, en 1872 :

“Je le dis avec fierté, je suis heureux d'avoir été l’indigne instrument dont Dieu s'est servi pour opérer le relèvement des Acadiens. Suns doute il reste encore beaucoup à faire, mais la graine de sénevé est germée.”

Il lui écrivait encore :

“Quant à moi, mon bonheur est ct sern toujours de voir réussir tous les élèves qui auront acquis la science sous l'humble toit de ce collège qui m'est cher à plus d’un titre Dieu seul sait l'immense intérêt que je

porte à ces jeunes gens qu'il m'a été donné de diriger dans le sentier difficile de la vertu et de la science. Oh! si l'élève avait pu pénétrer la rude écorce du cœur du supérieur obligé de commander et quelquefois de sévir, il eût trouvé que l'amour du devoir et une affection toute paternelle étaient sans

cesse cn guerre, Aussi avec quelle anxiété j'envisage |

avenir des jeunes finissants! Que de crainte de les voir échouer dans la carrière qu'ils ont choisie! Quelle n’est pas mon inquiétude à la pensée que quelques-uns, en sortant du collège, seront peutêtre privés des ressources pécuniaires nécessaires pour atteindre leur but !”

À un autre qui hésitait :

“Le temps est arrivé où les fils des victimes de Port-Royal et de Grand-Pré doivent prendre place au rang des autres nationalités. Allez hardiment !” Ê

Il aimait ses paroïissiens de Memramcook presque à l'égal de ses élèves, tous sans distinction, les plus déshérités autant que les notables, et son dévouement pour eux ne s’est jamais ralenti. Que de misères soulagées en secret, que de voisins réconciliés, que de familles brouillées remises d'accord à la suite d’une visite discrète, ou d’une douce parole de paix prononcée avec amour! [Il procédait avec les humbles et les petits comme avec les grands et les puissants : même courtoisie et même délicatesse exquise.

Que de fois les Pères et les élèves l'ont vu revenir triste et tout affligé de ses visites aux malades! “ Un tel est mort, un tel va mourir,” disait-il, en réponse aux questions qui lui étaient faites.

Un jour qu'il venait d'administrer un de ses paroissiens les plus aimés, ses confrères furent frappés de l’altération de ses traits: “Il est mort duns mes bras, leur dit-il Tenez, son dernier regard me poursuit encore ; son œil mourant, que je n'oublierai jamais, me disait:—Je me meurs, je me meurs. Mais sauvez-moi donc, mon Père! Faites donc au moins queique chose pour moi!—Oh! que je comprends bien Jésus pleurant sur son ami, et le ressuscitant, ajouta-t-il. Mais nous, que pouvons-nous devant la mort? Puis, pour ramener la conversation à des idées plus sereines :-—Ah ! que notre bonne mère Eve nous en a préparé des misères avec sa curiosité et sa pomme fameuse ! !

Il était de bonne composition, et la loi de la dîme ne fut Jamais onéreuse pour les nécessiteux de sa paroisse. Souvent, ce qu'il recevait d'une main, il le donnuit de l’autre. Une année qu'il faisait sa visite ordinaire du jour de l'an, une dame lui init dans sa “carriole” ? une magnifique piroune. Ÿ

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