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Pour ma part je découvre autant de génie dans Lacordaire rétablissant en France, après 1830, malgré l'opinion, ses frères de Saint-Dominique et de l'inquisition, que dans Napoléon ranenant, après Leipsick, dans sa prodigieuse campagne de France, ses troupes sous les murs de Paris, en dépit des alliés,
Nul autre qu'un homme suscité de Dieu, tant molis erut, n'eût entrepris la fondation d'un collège français en Acadie. en 1854: nul autre qu'un homme soutenu tout particulière. ment de Dieu n'eût été capable de reprendre une telle œuvre, dix ans plus tard, et de la conduire à bonne fin.
François-Xavier-Stanislas-de-Kostka Hyanveux, dit La.
france, était, dans la plus rigoureuse acception du mot, un de ces précurseurs dont saint Jean-Baptiste est resté le prototype.
Il s'estimait indigne de dénouer les corde 18 de la chaussure de ceux qui vinrent après lui régénérer l’Acadie par l’éduca. tion ; mais il n'eût pas hésité à dénoncer à Hérode lui-même ses injustices, dût sa tête rouler dans le plateau d'argent d'Hérodiade.
Ïl avait fait à Québec, son lieu natal, quatre ans d'étude de la médecine, quand, frappé dans un ami, puis dans sa famille et atteint lui-même, “ parce que la main de Dieu lavait touché,” il ouvrit les yeux à une grande lumière intérieure qui lui faisait voir une nouvelle voie à suivre. Sans hésitation aucune, les quatre années d’études médicales furent sacrifiées et on le vit entrer au séminaire de Québec, où il prit la soutane, en 1838, et recut bientôt la tonsure
La même lumière reparut, et, sans plus d'hésitation que hi première fois, il quitta le séminaire et s’embarqua sur un voilier pour l'île du Prince-Edouard, où Mgr McEachem venait de fonder un collège, à Saint-André. C est à ce dernier endroit qu'il fit sa théologie, trois ans durant, tout en ensei gnant le français et un peu de latin.
Il rencontra là parmi les élèves et se lia d'amitié avec un jeune émigré irlandais du nom de John Sweeney. Rencontre toute fortuite ; amitié bien naturelle entre deux jeunes hommes enthousiastes, demandant à la vie la réalisation de l'idéal qu'ils
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portaient dans leurs cœurs. Le jeune Sweeney, sur l'esprit duquel M. Lafrance avait pris de l’ascendant, devint dans ln suite évêque de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. Il se souviendra alors de son professeur de français, se rappelleru les projets ébauchés ensemble pour l'avancement de leurs conationaux par l'éducation, et, comme il est généreux autant que juste, il entrera sans peine dans ses vues et favorisera ses efforts.
Avant de devenir curé de Memramcook, M. Lufrance avait été quelque temps vicaire à Rustico et à Saint-Jean, puis neuf ans, curé du bas du comté de Gloucester, avec résidence à Tracudie, Dès le premier jour de son ministère, il s'était oceupé activement d'éducation. Il avait ouvert une école fran- “aise à Rustico; il en construisit une autre à Tracadie, et quand il fut transféré à la cure de Memramcook, le 18 janvier IS52, son premier soin (Memramcook étant une populeuse et prospère paroisse) fut d'y fonder un “petit séminaire.” C’est le nom emphatique qu’il donna à une grande école paroissiale, la plus considérable qui eût été établie en Acadie, depuis que de Monts, deux cent quarante-huit ans auparavant,avait jeté les premières fondations de Port-Royal. Il mit son séminaire sous la vocable de saint Thomas, patron de la paroïsse, et en confia la direction à son frère, Charles-Edouard, homme suffisamment instruit et très excellent professeur.
Le directeur eut deux assistants, Mile Oregan d'abord, et, plus tard, M. Juste Haché. Pour un “séminaire,” l’organisation manquait d'orthodoxie, cela saute aux yeux ; mais cela montre aussi la profondeur des vues et l’habileté de M. Lafrance.
C’est bien un collège, ou séminaire, comme ces écoles secondaires sont généralement appelées dans le Bæs-Canada, qu'il veut: une institution qui puisse fournir des prêtres acadiens,
Lies religieux, des hommes appartenant aux professions
libérales. Il donne hardiment le nom de séminaire à cet embryon, se réservant, avec l’aide de Dieu, d'en assurer dans la suite le développement et la maturité. Aïnsi baptisé, l’éta-
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blissement ne manquera pas de porter un jour tièrement le nom prédestiné.
Muis il n'était pas commode à cette date, 1854, — Mur Connolly étant évêque de la province,— de fonder un “ séminaire ” dans une paroisse acadienne où le français fût enseigné. Le nom de Mlle Oregan, Irlandaise et ne parlant que l'anglais, aplanissait comme par enchantement les premières diff. cultés ; on ne fonde pas un séminaire avec ure femme, ni une institution trop française dans ces conditions-là. Bref, tout ce qu'il en paraissait pour le public et pour l'évêque, c'était, malgré la sonorité du nom, une école de paroisse, une espèce de grammar school. Pour l'œil prophétique du fondateur, c'était véritablement un séminaire, au jour marqué de Dieu.
Tous ses revenus personnels, les dons de quelques ami généreux, ainsi qu'un subside annuel de la Législature, furent affectés à défrayer le séminaire et à le doter. Après quelques années, le domaine attenant à l'établissement consistait en une propriété de trois cent soixante arpents de terre, payé près de neuf mille dollars. Tout était prêt à Memramncook, mais l'heure n'était pas arrivée. Dans son impatience, i
résolut, à défaut d'une congrégation enseignante qu'il pouvait obtenir, de demander les frères de la Doctrine chrétienne. Les Frères, non plus, ne vinrent pas. Il dut auss abandonner le projet de construire une académie pour le filles, un futur couvent ; car on se doute bien que larrangement du séminaire, avec Mlle Oregan dans le personnel enseignant, n'était que provisoire. L'entreprise rencontrait en tous lieux une hostilité fatale, et lui-même était menacé. L'œuvre de su vie alluit-elle échouer ? Le rêve de sauvi l’Acadie française par l'éducation allait-il s’effacer comm s'efface un rêve ordinaire ? Moins heureux que Moïse, allait-
il mourir sans même avoir entrevu la terre de promission
s'estompant dans l'horizon bleu ? De certaines proposition
lui étaient faites ; il ne tenait qu'à lui d’asseoir son établis sement sur des bases solides ; mais on y mettait des cor ditions qu’il ne pouvait accepter. C'était pour sauver de abandonnés que Dieu l'avait appelé en Acadie ; il le sentait:
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il le disait; il le savait. Son séminaire serait un séminaire français, ou ne serait pas. Sint ut sunt, aut non sint. Par séminaire français il n'entendait pas, et personne parmi ses successeurs n'a jamais entendu, depuis, l'exclusion des nationalités étrangères, même protestantes. Ces procédés n'entrent pas dans les traditions françaises. Il voulait un établissement pour les Acadiens, d'abord, et où la langue françuise n’occuperait pas une position inférieure ni subordonnée; rien davantage. Mais cela, il le voulait positivement.
Il s'ensuivit des résistances et des luttes où le curé eut encore nécessairement le dessous. Rien n'allait plus: le découragement commençait à se mettre de la partie, et, pour comble d'épreuve, une grave maladie qui le mit à deux doigts du tombeau, l'obligea à fermer les portes du séminaire. L'œuvre était avortée, le but de sa vie manqué: il ne lui restait plus qu'à mourir.
C'est lorsque tout semble perdu que, l'intervention de la Providence se manifestant, tout est sauvé. Des événements considérables survinrent, en ce temps-là, en Acadie. Mgr Connolly fut désigné pour remplacer Mgr Walsh au siège archi: épiscopal d'Halifax, et Mgr Sweeney lui succéda, à l'automne de 1860. M. Lafrance, se souvenant alors de son élève, de son ani du collège Saint-André, devenu son évêque, tenta auprès de lui un suprême effort. Il possédait les titres de toutes les propriétes du séminaire de Memramcook, titres dont il n'avait
| jamais voulu consentir à faire la cession à Mgr Connolly qui
les réclamait, se réservant de les transférer lui-même à l'ordre religieux qui viendrait se charger de son établissement. Mer Sweeney suivit sur ce point la politique de son prédécesseur, avec les mêmes exigences. M. Lafrance refusa encore : mais bientôt, à la suite d’un engagement formel, sur parole donnée, il consentit à se départir des propriétés du séminaire en faveur de l’évêque, celui-ci se chargeant d'y placer une communauté religieuse enseignante, et de lui transférer intégralement les trois cent soixante arpents de terrain, aussitôt qu'elle serait prête à en prendre possession.
I lui remit de plus la cure de sa grande et belle paroisse de
Meimramcook et de ses trois missions, Petitcodiac, Irishtown et Scoudouc, pour être offerte au supérieur à venir.
Vieux et malade, il se dépouillait volontairement de ce qu'il possédait, heureux d’être jeté au rebut, si, par l'abandon de tous ses biens, il pouvait obtenir ce qui constituait le but de sa mission terrestre : un collège pour ses chers Acadiens.
Mer Sweeney fut touché de tant de magnanimité ; il consi- «léra avec émotion ce prêtre qui faisait ce qu'ont fuit les saints et de la même manière simple et héroïque. L'acte de cession du séminaire Saint-Thomas et des trois cent soixante urpents «le terre y attenant fut passé, à Saint-Jean, le 2 juillet 1863, ot M. Lafrance, heureux comme un avare qui aurait trouvé un trésor, comme un conquérant qui aurait pris une province, s'en revint, dépouillé de tout, à Memramcook, et attendit.
Dieu était avec lui, il n'en doutait plus.
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