Le Père Lievens [microform]
L y a quelques années, peu de temps après la mort de celui dont j'entreprends d'écrire la vie, j'assistais à un départ de missionnaires.
Le navire qui devait les emporter, amarré aux grands quais de notre Métropole, se mettait sous vapeur et l'on entendait sortir de ses flancs comme le grondement sourd des JForces qui se tendaient, pour bientôt lui faire fendre les Océans. Et tandis que les matelots couraient, aiguillonnés par le commandement bref et sec
vni LE PÈRE LIÉVENS
d'un second, chargé de préparer la manœuvre, les passagers, officiers, Gommerçants, explorateurs et prêtres, l'un après l'autre, descendaient la petite passerelle, seul et fragile lien qui les retenait encore à la patrie. Sur les quais, la foule était accourue; elle se serrait en grappes sur les bords du fleuve, envahissait les plates formes des wagons stationnaires, s'accrochait aux bras de fer des grues, aux mâts des téléphones; elle voulait voir ceux qui partaient, et elle était silencieuse, respectueuse, émue, cette foule, d'ordinaire gouailleuse et persifleuse, parcequ'elle sentait, ce jour-là, combien étaient nobles, généreuses, fîères, les âmes qui allaient partir! Elles allaient ces grandes âmes, porter sur les rives sœurs de l'Afrique, cette civilisation dont nous sommes glorieux et au miheu des noirs, faire admirer, respecter et aimer le nom de la patrie belge. Or, tout à coup, il se lit un grand silence. Sur la passerelle apparaissait, droite dans sa robe noire, souriante et un peu effarouchée, une religieuse! Elle descendit; sept autres descendirent après elle. Et, comme une salve de toutes les poitrines, plus retentissants qu'un tonnerre, jaillirent les « hourrahs » et les « bravos ».
(' Ah! Monsieur, me dit un vieux général, qui avait les larmes bien près, ces ferames-là, nous aurions dû les recevoir chapeau bas. »
La sirène du navire siffla ses trois coups sinistres, et la grande machine s'ébranla. Elles sont parties.
LE PÈRE LIÉVENS ix
Quand après la traversée, elles abordèrent au port, la petite garnison de l'Etat détacha, pour les recevoir, un poste d'honneur, et, quand elles passèrent entre leurs rangs, les noirs soldats ont présenté les armes.
Pourquoi ces applaudissements ont-ils jailli de tous les coeurs? Pourquoi ces armes se sont-elles levées? Qu'y avait-il donc dans ce spectacle, pour faire vibrer ainsi à l'unisson les âmes?
Il y avait la vision soudaine, très nette, très saisissante, en pleine lumière, de ceci :
Des vies qui se donnent sans retour sur elles-mêmes, des vies qui se sacrifient sans aucun espoir d'ici-bas.
Et cette vision est grande; elle est inattendue, hélas! par nos temps égoïstes; et elle est bonne à voir, parce qu'elle soulève l'âme par-dessus les régions basses où d'ordinaire on la laisse ramper.
Or, ce que cette foule, dans un soudain frémissement d'enthousiasme, applaudissait ce jour-là, c'était le départ qu'elle voyait, et qui lui laissait pressentir le dénuement et la misère de la vie là-bas, au loin, par-delà les mers, au milieu de peuples abandonnés et
sauvages.
Le livre que je vais écrire est le tableau de ces vies pressenties, le détail de ces existences sacrifiées, l'héroïsme de ces jours passés au service des pauvres sauvages, par amour pour le Maître, qui les aima le premier et, pour eux comme pour nous, versa son sang au Calvaire. C'est la vie humble, ignorée, la
X LE PÈRE LIÉVENS
vie-martyre, d'un Prêtre, né dans un petit village des Flandres, de cette forte race de laboureurs que les fadeurs des villes n'ont pas encore amollie et souillée, dont le rêve fut de vivre et de mourir pour ses frères, et qui s'en alla, sachant bien qu'il allait à la mort, se donner à eux sous l'impitoyable ciel de l'Inde. Il a suffi de six ans pour l'y tuer.
Il est revenu mourir ici, souriant, sans un regret, heureux de s'être donné et heureux de mourir. « Puisque le Christ est mort pour nous, il faut aussi que nous sachions mourir pour nos frères! »
Et j'ai confiance que cet exemple, lui aussi, sera bon à voir et qu'il sera compris, et qu'il aidera les âmes à se hisser plus haut que nos misérables petites vies d'aujourd'hui, si bas enterrées dans de personnelles et égoïstes jouissances.
Louvain, en la fête de l'Attente du Sauveur, 1895.
Enfance & Études
(JR la voie ferrée qui joint Ypres et RoLilers, à distance à peu près égale des deux villes, s'élève la belle tour gothique de l'église de Moorslede. Là, fut baptisé le P. Constantin Lievens, l'apôtre du Chota-Nagpore. Avant d'écrire sa vie, j'ai voulu faire à son village natal un pieux pèlerinage :
j'ai prié devant les fonts où il reçut le baptême, lui,
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Enfance & Études
u'R la voie ferrée qui joint Ypres et Rouler.s, à distance à peu près égale des deux villes, . s'élève la belle tour gothique de l'église de Moorslede. Là, fut baptisé le P. Constantin Lievens, l'apôtre du Chota-Nagpore. Avant d'écrire sa vie, j'ai voulu faire à son village natal un pieux pèlerinage ;
j'ai prié devant les fonts où il reçut le baptême, lui,
LE PERE LIBYENS
qui était appelé à répandre à flots, dans les Indes, l'eau régénératrice des âmes.
Un cercle de maisons et de fermes, très peu profond, entoure l'église; le reste de la commune, peuplée de 6,506 âmes, s'éparpille dans cette belle et féconde terre de la Westflandre, au sein de petites métairies, ombrées de grands arbres, bordées d'aubépines, qui font, dans les champs blonds, comme des îlots de verdure.
Il faut marcher un assez long temps avant de rencontrer celle où naquit le P. Lievens.
Petite ferme, riante et proprette, aux murs crépis de chaux blanche; cinq fenêtres y découpent leurs baies noires et ouvrent, de droite et de gauche, comme des ailes, leurs volets verts. La porte est une de ces portes antiques à deux battants superposés. Le battant d'en bas ferme à la bobinette; le battant d'en haut, ouvert d'habitude, ferme au verrou. Pas d'étage, mais un haut toit de chaume moussu couvre la maison et l'étable ou l'écurie qui fait corps avec elle. Adossée à la ferme, une remise en planches pour les chariots; plus loin, à angle droit, la grange.
Devant, dans la cour, une pompe creusée dans un vieux tronc d'arbre, un bûcher, des meules de froment, des silos de betteraves et, ombrant le tout, un vieux noyer.
On le voit, c'est la petite ferme des Flandres, humble, traditionnelle, où vivent et labourent les fils, comme ont vécu et labouré les pères.
Constant y naquit le 11 avril 185(3.
Dans un agenda où, l'année de sa mort, il écrivit
Félix,
Louisa,
Julia,
Francis,
nu crayon quelques notes éparses, il a donné lui-même un croquis de sa généalogie :
« My Father was John. His Father was Francis.
Francis had : Petrus, Francis, Johan (my father), Léo, Alo3^s, Julia, Teresa, Barbara.
My Father Johan.
My Mother Barbara. Depuydt.
Brothers and Sisters ii.
Amelia, married to Constant Blomme.
Petrus , » to Melanie Supply.
to Leontina Ostyn.
to Ferdinand Soenen.
to Louis Demonie.
to Teresa Scheldeman.
Constant, Jesuit.
Natalie, married to Henry Duyck.
Lucie, 3) to Edward Wallays.
Silvie, » to Henry Callens.
Hemy, » to Maria Van Nevele.
Il descend plus bas et nomme, vivants ou morts, ses quarante et un neveux et nièces. Je note ces détails pour montrer, dès ce premier pas, un des caractères du P. Lievens : son intense amour de sa famille. A peine ses doigts pouvaient-ils tenir le crayon ou la plume, quand il en évoquait ainsi devant lui, par noms et prénoms, tous les membres aimés.
J'ai pensé aussi qu'en un temps, où les théories d'hérédité et les ambiances ont tant de vogue, il ne serait pas indifférent de montrer quel démenti leur donne ce prêtre et ce missionnaire, choisi parmi les branches d'un
vieil arbre, qui toutes poussaient à fleur et à fruit. Sî haut que l'on remontât dans les vieux souvenirs, le soir, devant l'âtre, dans la petite chaumine, la mémoire même ne s'éveillait pas ni d'un prêtre, ni d'un missionnaire.
Constant Lievens apparaissait donc le septième d'une lignée qui devait monter à onze.
Il est aisé de se figurer ce que fut son enfance. On sait quelle est la vie des enfants dans ces petites fermes où, tandis que le mari travaille aux champs, la femme entretient la maison, fait les repas, soigne l'étable et le poulailler, trait les vaches, bat le beurre, fait les lessives, les coutures et les remaillages, et, dans les intervalles, soigne aux enfants. A peine sevré. Constant fut confié à la grande sœur Amélie, et l'on voit d'ici le tableau. Les plus grands envo)^és à l'école, et les plus petits, sous la garde d'Améhe, courant dans la cour ou sur l'accotement des chemins qui longeaient la ferme, jouant leurs petits jeux, se roulant dans la poussière, humant, sous le soleil, le grand air pur des champs qu'embaumaient les blés en fieur!
Quand l'âge fut venu d'aller à l'école. Constant y suivit ses aînés. De la ferme au village, la route était trop longue, pour que les enfants pussent rentrer au gîte entre la classe du matin et la classe du soir.
On les chargeait, au départ, des provisions pour le midi : de grosses beurrées de pain, parfois un fruit. Ils allaient, en arrivant, les déposer chez une bonne vieille femme du village. Celle-ci leur préparait, poUr le midi, du café ou du lait coupé d'eau. Quand sonnait V Angélus,
ils accouraient, le frère aîné faisait le partage, et le petit bataillon y mordait à belles dents. Or, la vieille femme qui présidait à ce petit repas vit encore, et elle raconte que l'autorité de l'aîné n'était pas fort bien établie; fréquemment s'élevaient des murmures. Seul, le petit Constant ne se plaignit jamais de sa part. Et quand surgissait une dispute, affairé, il courait d'un parti à l'autre, s'accrochant ici à un veston, là à une jupe, et ne se donnant de repos que la paix ne fût faite.
A l'école, son attention, sa docilité, ses progrès surtout, étaient merveilleux; une bonne Sœur de Saint- Vincent, qui lui donnait la classe, disait volontiers de lui : « Laissez aller ce petit Constant, il fera un bien immense dans le monde, j'ai idée qu'il deviendra évêque. » Un évêque de ce petit paysan!., et l'on riait de la Sœur visionnaire.
A 4 heures en hiver, à 5 heures en été, la petite caravane s'en retournait à la ferme. Là avait lieu le repas de la journée : un potage épais et des pommes de terre au lard; les dimanches et les grands jours de fête, un morceau de viande, très mesuré aux petits.
Cette vie dure, austère, — la vie, en ce temps-là, de tous les petits paysans des Flandres, — faisait aux enfants des corps fermes et forts, des natures robustes et généreuses.
Une grande souffrance allait, — sitôt déjà! • — lui tremper le cœur.
Il avait onze ans; il venait de faire sa première communion... et Dieu lui enleva sa mère! Elle mourut
le i'^'' août 1867, âgée à peine de 47 ans. Il se fit dans le cœur de l'enfant une déchirure qui ne se ferma jamais plus... le souvenir de sa mère le suivra toujours. Aux Indes, plus tard, elle reviendra à chaque pas devant sa pensée, et il n'y aura plus, dans sa vie, qu'une espérance : la revoir au Ciel!..
Au collège, un jour, un de ses camarades, rappelé à la maison par dépêche, lui jette en partant ce seul mot : « Je m'en retourne, ma mère est malade! » Constant pâlit, demeure immobile, puis éclate en sanglots... On lui demande ce qu'il a, pourquoi il pleure!.. « Ah! répond-il, je songe qu'il va peut-être perdre sa mère ! »
Mais ce cœur, si doux et si tendre, est un cœur fort déjà, et sa douleur n'énerve pas son courage.
La mort de cette mère, au sein d'une si nombreuse famille, faisait un vide immense... Qui la pouvait remplacer?.. On partagea entre beaucoup de jeunes épaules le faix qu'elle portait vaillamment toute seule. Constant eut son lot. Il n'alla plus à l'école et fut occupé aux menus travaux de la ferme.
Il savait alors ce que l'on enseignait dans les écoles de village : très bien son catéchisme, convenablement sa langue maternelle : le flamand, pour lequel il garda, jusqu'à la fin de sa vie, une prédilection marquée; assez bien d'histoire sainte, vaguement la géographie du pays et les quatre règles fondamentales de l'arithmétique. C'était bien assez pour cette vie des champs à laquelle le destinait son père.
Il fut chargé de mener paitre les vaches. Il aimait à
rappeler ce souvenir, et comment il allait les suivant au bord des longs chemins et dans les prés verts; il les aimait, les appelait par leurs noms, les regardait dans les yeux comme pour y lii'c des réponses, il leur faisait des mines et, quand elles tournaient vers lui leur tête et leurs naseaux fumants, il leur faisait des caresses.
La nature, pleine de mystères pour lui, l'attirait d'un charme aigu et pénétrant. Il souriait au soleil, aux fleurs, aux petits oiseaux qui chantaient dans les buissons. Si quelque alouette, soudain, devant lui, s'élevait de son beau vol droit, en sifHant à pleine gorge son chant si beau, si gai, sous le bleu du ciel, il s'arrêtait immobile, comme en extase, il la suivait encore, encore; la cherchant s'il la perdait, et battant des mains quand il la retrouvait, comme un point noir dans l'espace immense.
Or, après trente ans, son cœur n'aura pas changé. Le comte le Grelle, qui parcourut avec lui tout le Chota-Nagpore, lui retrouvera ce même enthousiasme et cette même puissance de la nature : « Il aimait, écritil, les fleurs, les oiseaux, les arbres; il avait à les voir un plaisir très doux et qui charmait ses voyages. »
C'étaient à lui, comme à saint François, des frères et des sœurs donnés par Dieu. Il eût, comme lui, parlé à « mes sœurs les hirondelles » et, comme lui, doucement, il eût écarté du chemin un pauvre ver de terre, de peur qu'on ne l'écrasât en passant.
Il fut appelé assez vite à une dignité plus haute, il fut attaché aux soins des chevaux : il v en avait deux à la ferme; il put leur donner l'avoine et le fourrage.
aider à leur mettre les harnais, môme les monter parfois. Et de même qu'il avait aimé les vaches, il aima les chevaux. Il arriva à les connaître, à les conduire, et, comme il était bon et doux, à se faire aimer de ces vaillantes et nobles bêtes.
Et Dieu avait, dans ces petites choses, de grands desseins.
Un vicaire de Moorslede s'intéressa à ce petit paysan. Il le voyait au travail, toujours souriant, toujours heureux; maintes fois, dans leurs rencontres, il avait causé avec lui, s'attardant à l'écouter, s'émerveillant devant la profondeur de ses réflexions naïves. La pensée lui viiit que cette petite âme si ouverte, si chaude, n'était point faite pour s'user à creuser des guérets.
« Constant, lui dit-il un jour, si vous deveniez prêtre.''.. »
Le petit pâlit et, croisant ses deux mains sur sa poitrine, comme pour serrer son cœur qui bondissait : « Oh! si je pouvais! s'écria-t-il, si je pouvais! »
Et tout fut bientôt décidé; Johan Lievens consentit; et, dès le lendemain, le vicaire commençait à donner au petit Constant les leçons de français nécessaires pour qu'il entrât au Séminaire de Roulers. Après un an. Constant, doué d'une singulière facilité pour l'étude des langues, était prêt.
Dans l'intervalle, le vicaire avait obtenu pour son protégé une bourse qui couvrit les frais de la pension, et, en octobre 1871, Constant Lievens entrait en sixième au petit séminaire.
Il avait 15' ans. Solide, bien découplé, il avait la
santé robuste des campagnards, mais il. en avait aussi la timidité et la gaucherie. Sa vie, passée tout entière jusqu'alors au sein de sa famille, et, en dépit de ses dix frères et sœurs, dans l'isolement du monde, le disposait peu au tourbillon bruyant d'un pensionnat.
Il en fut comme étourdi la première année; ses places de concours s'en ressentent;, mais il se reprit bientôt et, dès l'année d'après, en vaillant lutteur, il tient la corde.
En sixième, il n'a que le prix de conduite et d'application. En cinquième, il a le. second prix d'excellence; il a le premier prix en quatrième; il le garde en troisième et en seconde, mais il le perd en rhétorique, où il n'arrive qu'au second rang. Son rival plus heureux était un jeune poète flamand, Rodenbach, enlevé trop tôt à la Flandre et aux lettres.
Sa vie au collège, correcte et douce, se passe sans incidents : elle ne laisse à ses condisciples aucun souvenir qui émine. .. Jls le revoient dans une mémoire déjà lointaine, comme ils l'ont vu, bon, affectueux, timide, d'une piété fervente et calme, travailleur surtout, adiarné, opiniâtre, à qui la besogne réglementaire ne suffit pas, qui la surcharge d'études particulières, et tout spécialement de l'étude des langues.
En rhétorique, il avait poussé assez loin l'étude de l'allemand, de l'anglais et de l'italien, pour lire, dans leur propre langue, Klopstock et Goethe, Shakespeare et Longfellov,'-, le Dante et le Tasse, les lettres de sainte Thérèse et les Fioretti de saint François. En philosophie, il se mettra au sanscrit.
C'est en philosophie d'ailleurs qu'il eut ses plus beaux succès : i""" prix d'excellence, i"^ prix de logique et de métaphysique, i'"' prix de philosophie de la religion, i'^'' prix de sciences, i" prix de philologie grecque et latine.
Ah! Monsieur le vicaire de Moorslede, vous aviez raison : le petit pâtre n'était pas fait pour user sa vie à creuser des guérets.
Et pourtant comme son coeur bondissait quand, venues les vacances, s'ouvraient les portes du petit séminaire. Comme il volait à la petite ferme aimée, embrasser son père, et ses frères, et ses sœurs! Et quand la première effusion d'amour était là versée, comme il allait vite à l'étable et à l'écurie revoir ses vaches et ses chevaux et, sous l'abri débordant du chaume, les vieux nids d'hirondelles!
Et il se remettait à son travail de pâtre et de fils de fermier, il allait aux champs aider à ses frères, mettre en moyettes les gerbes fauchées, ou les charger, dorées et parfumées, sur les grands lourds chariots.
Au Séminaire
N rhétorique, se souleva pour Constant la grande question de l'avenir.
Pour répondre aux desseins de Dieu sur lui, dans quelle direction devait-il orienter sa vie?
Question de capitale importance, car elle décide de toute une \'"V'if|¥'4?'- "''5^' <=*&•■• existence humaine; et toujours ^\'( V'^ ^ •.--■%•■'— troublante, car deux esprits, hélas! se disputent nos cœurs et, plus que jamais, en ces heures de considération suprême, s'arrachent nos âmes.
Nous avons, sur ce moment critique de sa vie, un témoignage bien précieux : celui du saint prêtre qui fut alors son confident et son directeur de conscience, M. Hannen, curé de Leffinghe.
« Quand, à la fin de sa rhétorique, nous écrit-il. Constant vint me parler de sa vocation, il me déclara, dès l'abord, qu'il était entré au Petit Séminaire, dans la pensée de se faire prêtre. Depuis, le désir le tourmentait d'une vie plus, sacrifiée, de la vie des missions, toute dévouée au service et à la gloire de Dieu. Une pensée l'arrêtait. Ses bienfaiteurs et ses parents comptaient sur lui et s'attendaient à le voir rester dans le diocèse. Pouvait-il leur déplaire et rainer leurs espérances? »
C'est donc là ce qu'il veut dans la vie : « se sacrifier davantage!., ne vivre que pour servir Dieu dans les âmes. »
Et lui-même.-^ Et le bonheur?.. Et la douceur des choses du monde, si souriantes aux yeux et au coeur inexpérimentés du jeune homme? Il n'en est pas question. Et s'il s'arrête... oh! ce n'est pas qu'il ait peur, ce n'est pas qu'il songe à lui... il songe aux autres, il a peur pour les autres! De lui-même, il n'a pas souci !
Constant Lievens n'était plus un enfant : il avait vingt et un ans quand il débattait ainsi le sort de sa vie. Il avait, devant lui, ouvertes toutes les carrières ; ses études lui donnaient accès à toutes, et ses triomphes de collège lui assuraient d'heureux présages. Non! « se sacrifier davantage! »
Sans doute, dans ces heures, où, à travers le temps, volent les pensées, il s'était vu, dans sa petite cure, entouré d'une ou de deux sœurs chez lui réfugiées : il avait vu cette vie sainte, retirée, bienfaisante et généreuse. Non! « se sacrifier davantage! »
Oh! combien petits, à côté de ces désirs héroïques, paraissent les bas calculs du monde. Mettez donc en regard de ce fils de fermier rêvant l'immolation, un fils de bourgeois méditant à faire fortune; et tel autre, fils de gentilhon;ime, comptant comment s'y prendre pour élargir la chasse et les écuries paternelles!
L'on entend parfois, dans le monde, de bonnes gens se plaindre de voir le clergé recruté si bas !
Il convient de se ressouvenir d'abord que le Christ a choisi de sortir de là, du petit peuple et du petit ouvrier.
Il est bon de penser ensuite qu'il faut faire les coeurs larges, si l'on y veut voir germer de grands désirs; et l'ambition, le luxe, la vie molle et enflanellée, la soif de l'or, la course aux honneurs, font des cœurs rétrécis, pour qui la vie se résume en deux choses très vaines et très basses : le plaisir et l'argent!
Le pauvre n'est accoutumé ni à l'un ni à l'autre, sa dure vie de travail l'a fait tout prêt à accepter la souffrance... Tombe alors dans son cœur une étincelle d'en haut, rien ne l'arrête : « Me voici. Seigneur! »
Quand le Christ se choisit ses apôtres, c'est parmi ces cœurs-là qu'il les prit. « A moi les pêcheurs des lacs ! » Et ils laissèrent là leurs filets et leurs barques et ils vinrent. Il appela un jour un riche aussi :
« Vendez vos biens et donnez-les aux pauvres, et puis venez et suivez-moi! » Le riche s'en retourna, mais il ne sut pas vendre ses biens, et il ne revint plus! O le libre cœur des pauvres !
Un lien pourtant le retenait, je l'ai dit, lien de l'âme. Ses parents, qui comptaient sur lui; son bienfaiteur, dont peut-être il aurait déçu les espérances.
Il ne le rompit pas et commença son cours • de philosophie. Au bout de cette année il revit son directeur d'âme :
« Il terminait sa philosophie quand il me déclara que, dans la Compagnie de Jésus seule, il pourrait satisfaire à l'inextinguible soif d'études « onbluschbaren :;;iicht » et au brûlant zèle des âmes que Dieu lui inspirait... mais la crainte d'attrister ses parents le dominait encore. Je lui recommandai de ne pas laisser passer la grâce divine, je lui dis que l'appel de Dieu devait l'emporter sur les desseins des hommes, et le reste; mais, son entrée au grand séminaire ne faisant pas obstacle à ce qu'il entrât plus tard dans la Compagnie de Jésus, je n'osai pas insister. Certes, je voyais dans ce généreux cœur, dans cet esprit si bien doué et si puissant, plus d'étoffe qu'il n'en fallait pour faire tout genre de bien, mais son mouvement était trop impétueux « te onstuimig », à mon avis, pour le lancer dans une voie déterminée. Je l'abandonnai à la conduite de Dieu. »
Il entra donc au grand séminaire de Bruges, le ■^0 septembre 1877.
Il y fut, comme à Roulers, l'infatigable et l'opiniâtre
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travailleur que j'ai dit. Après un an, il reçut la cléricature' et les ordres mineurs.
L'attention de ses supérieurs avait été frappée par ce jeune clerc, d'un esprit manifestement supérieur et qui s'attachait au travail avec une si indomptable énergie. Ils avaient décidé de l'envoyer à Rome terminer, dans l'Université grégorienne, ses études de théologie, quand, tout à coup, le dernier lien du cœur qui l'enchaînait, il le rompt et le brise. Il écrit, le même jour, à l'évêque de Bruges, pour lui demander sa démission, et au provincial de la Compagnie de Jésus, pour le prier de l'admettre au noviciat de Tronchiennes.
O la vaillance des coeurs libres!
Il écrit, et... sa lettre est un chant!
« Loué soit Jésus-Christ. Amen.
» Que le nom de Dieu soit béni et bénis soient éternellement Marie et Joseph, qui m'ont si étonnamment protégé en cqs jours!
» Je vais pouvoir quitter le séminaire et, dans peu de temps, venir vous faire mes adieux.
» Pour Dieu seul vivre, pour Lui seul souffrir et pour Lui peut-être mourir, ah ! c'est trop de bonheur pour un coeur d'homme!..
» A bientôt! Que Dieu vous bénisse : depuis longtemps je prie pour vous; un jour ensemble nous serons au Paradis.
» Constant. »
iS LE PÈRE LIEVENS
La lettre ne porte pas de date, mais elle doit avoir été écrite en octobre 1878. Elle est adressée à' deux amis intimes qu'il s'était faits à Roulers : Louis et Romaine, et qui entretenaient des rapports d'amitié avec toute sa famille.
Il les avait mis, durant les vacances, au courant de ses projets, comme il avait fait d'ailleurs de son Père et de sa Sœur aînée... et nul ne l'y avait contredit. Chez ces braves chrétiens, quand Dieu appelle, il faut partir et, le premier, le vieux père lui avait'' dit, comme autrefois à son fils le vieux Tobie : « Va, mon enfant, marche droit; que Dieu soit avec to^ dans le chemin et que son ange t'accompagne! »
Il entra à Tronchiennes le 22 octobre 1878.
Au Noviciat
pensée maîtresse qui l'avait conduit à sonner à la porte du noviciat des Jésuites était manifeste. C'était l'ambition de se vouer aux missions des infidèles. Il ne s'en cache pas.
Dans une lettre adressée à des amis qui l'avaient aidé à son pieux et héroïque dessein, il écrivait : « Grâce aux