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iS LE PÈRE LIEVENS
Cœurs de Jésus et de Marie et à saint Josepli, ce que je désirais si ardemment « hetgeen ik z.oo viirig geiuenscht h ad » va, très vraisemblablement, se réaliser : j'aurai l'autorisation d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Quelle œuvre de miséricorde vous aurez fiiite en m'encourageant ! . . Vous aurez converti et sauvé toutes les âmes que je pourrai convertir et sauver... Vous savez que c'est là le but vers lequel Dieu semble m'appeler. »
Mais en abordant le noviciat, ces désirs personnels on les dépose, on s'abandonne. Tel qui rêvait les Indes régentera une classe de grammaire dans un collège d'Europe; et tel autre peut-être, qui rêvait d'une chaire de sciences ou de philosophie, est envoyé dans les Sunderbunds, au milieu de pauvres Bengalis camper entre l'Huglv et le Mutlah.
Le noviciat n'est point fait pour former des missionnaires, mais pour former des Jésuites; c'est-à-dire des hommes prêts aux missions comme au reste, et au reste comme aux missions. Sans doute, dans les déterminations que prennent les supérieurs, ils tiennent compte des désirs; mais le désir personnel est trop sujet à illusion pour leur servir d'unique règle.
Tout bon soldat convoite les premiers rangs dans les batailles; beaucoup sont tenus dans les camps de réserve et dans les garnisons. Aimer se battre est bien;' mais il faut aussi, sur ordre, savoir monter la garde, fût-elle simple garde d'honneur.
Le Frère Lievens eut à faire ce premier sacrifice et, de ce jour peut-être, date chez lui l'habitude de ce mot
LE PÈRE LIEVENS ic^
très simple et très grand, qu'il disait avec une grâce et une onction touchantes : « Comme Dieu voudra! — Zoo aïs God wilt »... C'est le dernier mot qu'ait écrit sa main avant de mourir.
Il nous reste un portrait de lui à cette époque, pris durant ses derniers jours de séminaire et laissé en souvenir à sa famille et à ses amis. Figure sérieuse et sympathique, avec des yeux noirs très profonds et très doux, couverts de forts sourcils se rencontrant en un pli d'énergie. La pose est dégagée, mais simple, sans prétention d'effet. Et pourtant ce beau fort Jeune homme avait gardé, non plus la gaucherie, mais la timidité de son enfance. Il n'osait qu'avec peine se mêler aux conversations de ses conovices : quand il lui arrivait d'y glisser une phrase, il rougissait; plus souvent il écoutait, recueilli, sans mot dire. Le Père Maître, — les novices appellent ainsi leur directeur, ■ — s'en aperçut bientôt et, pour le corriger de ce défaut d'audace, qui eût annulé ses facultés les plus belles, il le fit venir tous les jours, à heure déterminée, causer avec lui; et, à deux, tantôt dans la chambre du Maître, tantôt dans les jardins, ils conversaient longuement. Cet exercice, asservissant à coup sûr pour le Maître, fut éminemment profitable au novice et le guérit à jamais... « J'étais un timide, me dit-il un jour, mais j'ai fini par découvrir qu'au fond de la timidité il y a énormément d'amour propre. On a peur de ne pas réussir, de paraître maladroit, ou pas malin, ou ridicule... Et l'on ne dit rien ou l'on ne fait rien... Au fond, tout cela est petit et méprisable. »
A Tronchiennes , le F. Lievens retrouvait sa chère campagne et sa belle terre des Flandres; pas bien différente, pour se rapprocher du cœur du pays... il la voyait durant ses promenades, et même dans l'enclos il la retrouvait avec les vaches de la métairie, les grands chiens de garde et les poules picorant au jardin. Cette ferme, devant laquelle il passait en égrenant son rosaire, lui rappelait la petite ferme de Moorslede, et le souvenir lui revenait de tous les aimés laissés là; souvenir sans tristesse, car il ne regrettait rien, mais souvenir plein de tendresse et d'amour; il les voit, il les entend, il les suit... quand il leur écrit, il les appelle tous par leur nom.
« Ah! je le sais, écrit-il après sa grande retraite de décembre, nous nous aimions beaucoup et mieux que jamais; quand nous nous sommes séparés, j'ai senti combien nous étions attachés les uns aux autres; mais qu'est-ce qu'une séparation de quelques années faite par amour pour Dieu, à côté de la réunion éternelle qui en sera la récompense! Cette pensée me remet à la mémoire notre chère Mère, depuis si longtemps déjà pi'ès de Dieu... Ne l'oublions pas, car elle ne nous oublie pas, elle!.. Priez pour moi, je prie pour vous; faisons bien notre devoir et nous serons tous ensemble au paradis... »
Puis, de tous il s'informe; de son père : « Continue-t-il à se bien porter? Quand le temps est beau, fait-il sa promenade? »
D'Amélie, de Julie, de Louise, du petit Pierre.
« J'ai tant de choses à vous demander et j'en ai tant
à VOUS dire... Quand pourrai-je attendre la visite de quelqu'un d'entre vous?.. »
» Si quelqu'un de vous venait me voir, que je serais heureux et quelles bonnes heures nous passerions ensemble! »
Et toujours la lettre se termine par ces mots touchants, qu'il met à part en une ligne isolée, comme s'il voulait marquer la solennité qu'il y attache :
« Vadcr, geef tnij uwen :(egen.
Père, donnez-moi votre bénédiction. »
Mais, dans la petite ferme de Moorslede, le temps ne se trouvait guère ni d'écrire des lettres, ni d'entreprendre des voyages. On ne lui répondait pas et on ne venait pas le voir. Il s'en plaint doucement à ses amis Louis et Romaine.
« Je me demande souvent comment vont mon père et Amélie, et mes frères, et mes sœurs. Ils ne m'ont pas encore écrit; j'imagine qu'il leur va bien et je les mets tous entre les mains de Dieu...
» Je leur ai demandé de venir me voir, mais... je n'ose guère l'espérer, le trajet est trop long... Enfin... ce bonheur m'arrivera un jour...
» Louis, quand les beaux jours reviendront, tâchez de m'amener mon père; je voudrais beaucoup le revoir encore; il me semble tant vieillir! »
La pensée du revoir, de l'éternel revoir au Ciel, le poursuit toujours et le console.
« Je voudrais pouvoir vous dire combien je trouve de consolation dans la pensée, qu'après quelques années, nous serons ensemble au Ciel, pour toujours! »
Ce sont ses souhaits de nouvelle année. Un an après, dans la même circonstance : « Ah! nous serons bientôt ensemble au Ciel et pour toujours! pour toujours! Oui, pour toujours avec Jésus, Marie et Joseph. Oh! que cette pensée donne de courage! Comme elle rend prêt à tout sacrifier et à tout souffrir! »
« Romaine, demandez à Jésus qu'il me fasse souffrir quelque chose pour lui; lui qui a tant souffert pour nous. »
Peut-être trouvera-t-on que je m'attarde à ^ces lettres, mais elles ont dans leur douceur intime et la simplicité de la langue où elles sont écrites, un charme dont je ne me défends pas :
« On dit qu'on rêve souvent de ce qu'on aime; que de fois, durant la nuit et dans mes rêves, je fais des promenades à la maison!
» Tantôt, c'est père que je vois, la bêche sous le bras, faire le tour de sa terre. Tantôt, c'est Amélie revenue du marché et ne tarissant pas à dire les nouvelles; tantôt Natalie, Lucie et Sylvie, grandes maintenant; puis Louis, qui va bientôt tirer au sort, et Louise, et Henri et Julie qui rentrent... Et la petite Sylvie de Louise plus triste qu'elle n'est grande <( droever dan ^c groot is. » Oh! que je bénis Dieu et que je suis heureux de vous savoir tous si bien et en si bonne santé. Rien ne saurait me donner de plus grande joie!.. Quel bonheur j'aurai quand nous nous retrouverons encore ensemble, et que je pourrai fouler encore le sol si connu et si cher « gclicfden grand! )> C'est alors que le monde sera sens dessus dessous! »
(( Vader, geef mij niven c^cgen.
Père, donnez-moi votre bénédiction. »
On croit souvent dans le monde que, pour nous avoir séparés de nos parents, la vie religieuse a détruit en nous leur amour. On s'imagine qu'ils nous deviennent indifférents, étrangers même!
Il me semble que ces lettres si tendres,, si affectueuses si pleines de vie familiale, rendent bon témoignage de nos cœurs. L'amour de Dieu n'éteint pas les autres amours : il les purifie et les avive.
En est-il de même dans la vie du monde?., et quand surviennent, absorbants et dominateurs, les autres amours de la terre, que laissent-ils debout dans les cœurs des vieilles affections de la famille?.. Même quand ils ne les ruinent pas, comme ils les font passer au second rang et reculer dans l'ombre!
Au noviciat, il édifiait non seulement les jeunes novices mais les vieux Pères de la Maison, accoutumés pourtant à voir passer devant leurs yeux cqs fraîches et brûlantes vertus de noviciat, dans toute l'expansion d'une ferveur première.
Il était d'une angélique piété, d'une humilité . simple et sincère, obéissant jusqu'au scrupule et, par devoir, mettant tout son esprit et toute sa volonté à ce travail premier et principal du novice : la formation, le dressage de l'âme.
Son âge plus avancé, les études de théologie qu'il avait commencées, surtout les Ordres qu'il avait déjà reçus, l'entouraient, de la part des autres, d'un respect et comme d'une vénération qui le gênaient parfois et
qu'il ne s'expliquait pas : « Pourquoi?.. Je n'y entends rien!.. Je ne suis qu'un petit paysan, moi! »
Aux heures de récréation, il était gai, rieur, plein d'entrain et de joie communicative. Il jouissait d'ailleurs de sa nouvelle vie.
« Ma santé est excellente. Je suis très heureux, très gai... et pourquoi ne le serais-je?.. Est-ce que Dieu ne nous envoie pas tout ce qui nous arrive? Si le ciel tombe, nous serons tous dessous.
» God leeft die allés geeft.
» Valt den hemel, zuîj ^itten er alleu onder.
» Les plus attrapés seront ceux qui portent de grands chapeaux, comme François et Henri.
» Nous sommes ici quatre dans la même chambre : un de mes compagnons est pris parfois de fou rire à se rouler par terre; c'est un Gantois. Un deuxième vient du midi de la France. Le troisième est un Anglais.
» Il y a quelques jours, un curé du diocèse de Tournai est entré au noviciat. C'est plaisir de voir comme il se fait jeune au milieu de nous, jeunes!
» Je prie pour vous tous... Venez donc, que je vous voie ! »
Un de ses conovices, qui l'observa de près, a recueilli sur lui CQS souvenirs :
« Sa ferveur était extraordinaire, une ferveur de saint. Devant le Saint Sacrement, il ressemblait à un ange. Durant la méditation, à genoux sur son escabeau, les mains jointes et légèrement appuyées sur la table, il demeurait immobile comme un marbre. Le soir, avant de se coucher, il disposait sous son oreiller son crucifix.
LE PÈRE LIBYENS
son livre de règles et son rosaire... Il lui était doux de reposer sur ces chers objets, dont saint Jean Berchmans disait qu'il aurait voulu mourir en les tenant sur son cœur. « Cutn his tribus libcnter morîar. »
» Il avait composé un petit commentaire des Litanies de la sainte Vierge, dont il aimait à parler.
» Sa dévotion était toute naïve. Il aimait beaucoup saint Stanislas et, quand il se croyait seul à la chapelle, il allait s'agenouiller sur les marches de son autel, comme pour lui parler de plus près. Je l'y ai surpris. Quand, pour ses travaux, il avait besoin d'un texte de l'Ecriture sainte ou d'une citation d'auteur, il "allait \&s demander à saint Stanislas, puis prenait le livre et n'avait jamais à chercher longtemps. A table, il était tout absorbé en Dieu; préférant même les jours où la lecture est suspendue, pour pouvoir s'abandonner davantage à ses saintes pensées.
» Prompt au lever, il était toujours des premiers à la chapelle : quand sonnait la cloche des exercices, comme un ressort qui se détend, il laissait tout et marchait. » Voici le témoignage d'un autre :
« C'était un saint, entouré d'un tel prestige devant les autres, que certes ni son âge plus avancé, ni les Ordres qu'il avait reçus ne suffisent pas à expliquer. Il lui venait manifestement de l'extraordinaire ferveur avec laquelle il pratiquait toutes hs vertus du noviciat. Sa conversation, toujours pieuse, avait quelque chose de chaud, d'entraînant, qui stimulait le zèle de chacun. Il y avait dans l'enthousiasme de sa parole une nuance de sainte exaltation, comme il y avait
dans certains de ses actes un manque de prudence ]îumaine, que nous étions tentés de lui reprocher comme une faute et qui était, chez lui, la fidélité à un appel spécial de Dieu. Je vise ici son ardeur pour le jeune, dont d'autres vous aurons parlé.
» Bref, s'il est devenu plus tard le héros que nous admirons, il s'est préparé à le devenir au noviciat même, par la sainteté de ses désirs et la perfection de sa prière. »
« Sainte exaltation.., manque de prudence liumaine! » Voici qu'apparaissent pour la première • fois ces deux reproches : ils reviendront souvent dans sa vie... Ce fut, en effet, Un enthousiaste et un téméraire!
Pas mal de »ens l'ont dit autrefois de saint François Xavier, N'a-t-on pas dit des apôtres qu'ils étaient fous?
Mais n'anticipons pas!
J'ai dit que le novice, en entrant, doit se préparer à tout. Sans doute il eût tout accepté, mais, au fond de son âme, il nourrissait l'espoir de voir ses chefs l'envoyer un jour à ces missions lointaines, dont la pensée le poursuivait toujours.
Il se faisait de loin à cette vie.
S'entraîner à la fatigue.^ il ne le pouvait : le travail du corps est mesuré aux novices. ■ — Aux veilles? les heures du lever et du coucher sont fixées. — A la pluie, aux orages, aux tempêtes dans les forêts, aux torrents débordés? Comment l'eùt-il pu faire? Restait la faim : le missionnaire doit savoir soufiî-ir la faim. Il s'entraina à la vaincre. Et de là sa passion pour le jeûne. Aux premiers temps du noviciat,
il mangeait à peine un peu de pain et des pommes de terre, laissant passer, sans y toucher, les viandes, les légumes et les. fruits. Le Père Maître s'en aperçut bientôt et y mit bon ordre. Le F. Lievens eut beau prétexter que, dans la petite ferme de son père, il ne mangeait guère autre chose... il dut se résigner à prendre .de tous les plats qui seraient servis.
Il lui resta une ressource : celle de choisir les mauvais morceaux; il la saisit et s'y retrancha. Mais que de fois, la veille des fêtes, il allait demander la permission de jeûner... Et quand le Père Maître la lui accordait, c'était une joie! Son carême de 1880 fut particulièrement austère... le Père Maître lui avait donné cette fois carte blanche; mais il le suivait de près et l'observait, très décidé à arrêter net ce grand zèle, s'il arrivait à franchir les limites.
Mais la forte santé du F. Lievens lui- permettait ce qui eût été impossible, ou dangereux du moins, à beaucoup d'autres.
Par-dessus tout, il entraînait son âme à l'amour!..
Je ne crois pas qu'il soit bien nécessaire de démontrer longuement qu'une vie dure, dénuée, vouée à toutes les fatigues et à tous les sacrifices, ignorée et solitaire, sous le ciel presque inconnu de l'Inde, sans aucune des douceurs de la terre, avec la perspective assurée de mourir vite, rongé par les privations, brûlé par un soleil torride, usé par le travail, qu'une telle vie, à vingt-quatre ans, ne s'embrasse pas le sourire aux lèvres, sans qu'un grand amour n'y élève le jeune
homme. Or, cet amour n'a qu'un nom, l'amour du Christ, mort lui-même par amour pour nous.
« Est-ce que le Christ n'est pas mort pour nous ? Il faut donc que nous sachions mourir pour nos frères. »
Il vivait dans cet amour : il y tenait sans cesse son cœur. Ses pensées ne descendaient guère sur la terre. Elles étaient au Ciel; en vérité, c'était là qu'il vivait avec Dieu, avec Jésus, Marie et Joseph, avec les saints et les anges. Il leur parle, ils lui répondent; il converse avec eux; et de ce surnaturel commerce lui vient ce rayonnement de sainteté, cette flamme d'enthousiasme, cette soif de dévouement que tous admirent et vénèrent. De là aussi son exaltation sainte et son manque de prudence humaine !
Et les deux ans de son noviciat s'écoulaient ainsi.
Le terme approchait... Après, que ferait-on de lui? Un professeur?., un surveillant?., le tiendrait-on à Tronchiennes, pour y revoir et achever ses études littéraires? Ces pensées lui sont venues, elles viennent à tout le monde... Si elles le rendaient anxieux, il se hâtait de se remettre dans la paix et dans le calme : « Comme Dieu le voudra! Comme Dieu le voudra! »
Les vacances d'août 1880 venaient de passer, les novices avaient fait leur retraite annuelle. Le 27 septembre, suivant l'habitude, ils avaient prononcé leurs premiers vœux. Le F. Lievens, entré dans la Compagnie un mois après cette date traditionnelle, devait, avant de pouvoir prononcer les siens, achever les deux années canoniques; attendre donc un mois encore. Après il saurait ce qu'il avait été décidé sur son sort.
LE PÈRE LIBYENS
Au commencement du mois d'octobre, il est appelé chez le Père Maître.
« Cher Frère Lievens, je crois que je vais vous faire une bien grande joie!,. » Et lui montrant une lettre du P. Provincial ouverte sur son pupitre :
« Vous êtes envoyé aux Indes! »
Le saint novice ne sut pas répondre, son cœur suffoqua, et ses yeux débordèrent : « Oh! je suis si heureux, je suis si heureux! »
Après quelques moments d'entretien et de derniers conseils, le P. Maître le congédia et, à pas pressés, il courut à la chapelle, dans une effusion d'amour, remercier Dieu.
Ce jour-là, on le vit se promener, seul, dans les grandes allées du jardin, débordant de joie et ne sachant pas se retenir, il dansait de bonheur!
« Ahl pour Dieu seul vivre, pour Lui seul souffrir, pour Lui peut-être mourir, c'est trop de bonheur pour un cœur d'homme! »
Départ pour les Indes
ON départ avait été fixé au 22 octobre :
les préparatifs n'étaient point longs, mais en vérité le temps qui restait était court. Le F. Lievens fut passer quelques jours en famille, pour faire ses adieux à ses parents et à ses amis. Adieux déchirants!
J'ai vu partir beaucoup de missionnaires, vaillants, généreux, braves.
Pour tous, c'est la suprême douleur et le suprême
sacrifice!
Ce vieux père, si brisé déjà et si vieilli... il ne le reverra plus... Reverra-t-il ses. frères et ses sœurs.?
Reverra-t-il ses amis?.. On ne revient guère des Indes; il ne pouvait pas prévoir, et l'adieti qu'il fit était bien pour le Ciel.
Il y eut beaucoup de larmes répandues dans la petite ferme... et très tristes furent les soirs autour de l'âtre, où flambaient pâlissantes les premières bûches de l'hiver.
L'heure vint, ils s'embrassèrent en pleurant, puis, tombant à genoux devant son père :
(( Vader, geef mij iiwen o^egen! »
Et le vieillard, de ses doigts qui tremblaient, fit une croix sur son front.
Il restait un adieu. Il alla au cimetière, il s'agenouilla devant la petite croix de bois qui marquait la place où reposait sa mère et longtemps il pria. A elle aussi il demanda :
(( Moeder, geef mij itwen :(egenî »
Il baisa longuement cette terre, deux fois aimée « gelîefden grond » parce qu'elle était la terre natale, la terre de Flandre, et parce qu'elle couvrait les cendres de celle qui fut et resta à jamais la première affection terrestre de son cœur.
Et fort de ces bénédictions paternelles, qui sont la grande bénédiction de Dieu sur les fils, il partit.
Il rentra à Tronchiennes, y fit ses adieux à ses frères en religion et, le 20 octobre, il fut à Bruxelles. Le 22, au matin, il prononçait, devant le P. Provincial, les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance perpétuelles; le jour même, à quatre heures, il partait
LE PERE LIBYENS
pour Londres. Il ne devait s'embarquer à Southampton que le 27, mais les supérieurs lui ménageaient, à lui et à ses compagnons, quelques jours pour visiter la grande capitale.
Il ne partait point seul. « Nous sommes cinq à faire le voyage », dit-il dans une lettre. Le fait est que, cette année, huit missionnaires belges partirent pour les Indes : le P. Motet, le P. Dumont, le P. Grosjean, le P. Marchai, le P. Seitz, le P. Lievens, le P. Niclas et le F. Kaeters. Sur les huit, quels sont ceux qui l'ont accompagné? Il ne les nomme pas. Le P. Motet, qui était parmi eux, écrit :
« Il vécut très modeste et très retiré durant tout le voyage. Son humilité et son esprit d'effacement le faisaient se tenir en arrière. Il se réfugiait volontiers dans sa cabine pour y travailler et y étudier; et, certes, bien que nous fussions en rapports très affectueux, je ne me doutais pas, je ne soupçonnais pas même quelle âme ardente et quel héros se cachait sous tant de modestie. Après, je l'ai vu à l'œuvre! »
Lui-même, dans des lettres à ses parents et à ses amis, nous a laissé le récit de ce long voyage. Il écrit à des chrétiens et il se sent à l'aise en leur parlant la langue chrétienne; mais il écrit aussi à de petits fermiers, qui ne connaissent du monde que leurs champs et le clocher de leur église, et il est touchant de voir la grâce simple avec laquelle il se met à leur portée. Sa phrase flamande a une saveur et un goût de terroir charmants.
LE PERE LIBYENS
La première de ces lettres, commencée à Tronchiennes, est un dernier adieu qu'il leur envoie au moment même de son départ.
Tronchiennes, 19 octobre 1880.
Très aimés Père, Frères, Sœurs,
... J'ai été ce matin en pèlerinage à Notre-Dame d'Oostacker et je l'ai ardemment suppliée pour vous tous et pour chacun de vous. Notre Dame me dit : « Prenez courage et soyez en repos; je veillerai sur votre père, sur vos frères et vos sœurs, sur Louis et Romaine beaucoup mieux que vous ne feriez vousmême. Que pourriez-vous faire si Dieu ne vous le donnait, et n'est-ce pas moi qui l'obtiendrais pour vous? » Ainsi me parlait la chère sainte Vierge. Il fallait bien que je lui donne raison. Ce que je fis, en lui recommandant bien de ne pas nous oublier. Je vous salue et je vous bénis en son nom. Dites pour moi, en l'honneur de Notre-Dame de Lourdes, une dizaine de chapelet : la troisième, si vous voulez bien, celle qui rappelle la naissance de Jésus. Il me semble que de toutes c'est la plus belle. J'ai dit à Notre Dame où j'allais. Et j'ai eu beaucoup de bonheur à la saluer une dernière fois à Oostacker.
20 octobre.
J'ai dit adieu à mes bons frères de Tronchiennes. Ils m'aiment de tout leur cœur et m'ont promis de prier
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pour moi. Ils voudraient m'accompagner et venir travailler, avec moi, au salut de tant d'âmes qui, comme des grêlons, tombent en enfer, parce que personne n'est là, près d'eux, pour les aider et pour leur apprendre à vivre et à mourir pour notre Seigneur et Dieu. Je crois que vous devez bien vous dépêcher, si vous voulez arriver au Paradis avant moi!
Je n'ai pas peur de la mort; je n'iii pas peur de la souffrance. Tout m'est possible, si Dieu m'aide. Ce que d'autres ont fait, pourquoi, avec la grâce de Dieu, ne pourrais-je pas le faire?
Demain, jeudi, je pars pour Bruxelles; j'y ferai mes vœux dimanche. Je partirai ensuite pour Ostende; d'Ostende à Londres, de Londres à Southampton, et de là, mercredi, le 27, en mer pour l'Inde!
Nous sommes cinq, trois partiront samedi. Je dois attendre avec un compagnon le dimanche soir ou le lundi; mais nous nous retrouverons tous à Londres.
Ce soir encore je dirai pour vous sept Fatcr et sept Ave devant saint Joseph et une dizaine de Rosaire, celle de la mort de Jésus. Je suis sûr que ce soir aussi Notre Seigneur, la sainte Vierge et saint Joseph vont se concerter avec nos anges pour voir ce qu'ils pourraient encore faire pour nous. Moi, je ne le vois point : ils nous ont comblés. Mais saint Joseph est le \ trésorier; il est le plus vieux, il a l'expérience : laissons le faire. Il fera ce qu'il pourra imaginer de mieux et... notre chère sainte Vierge y ajoutera quelque chose.
Bruxelles, vendredi, 22 octobre.
Voici que tout est changé. J'ai fait mes vœux, et à 4 heures, nous partons tous ensemble pour Ostende. Nous passerons la nuit sur mer : demain matin, nous serons à Douvres, et de là, en route sur Londres.
Je n'en sais pas davantage pour le moment, si ce n'est que nous resterons sur mer du 27 octobre au 3 décembre, en mettant tout au mieux et sans grand malheur.
Ce midi, nous avons fait nos adieux à nos frères de Bruxelles. Quelle charité! Quel fraternel amour! Je suis habillé comme un petit monsieur : chapeau, col, redingote, et lui pardessus, s'il vous plaît.
Je crois que nous aurons la mer mauvaise, cette nuit; on nous l'annonce et l'on s'en préoccupe. J'admire comme tout se passe ici dans le calme et le silence... Nous sommes cinq qui devons partir tantôt, la maison est petite, et l'on n'entend rien.
Partir!.. Reviendrons-nous jamais? Nous nous confions à Dieu; sous sa protection, où pourrions-nous donc être mal?
A plus tard!
Recommandez-moi vivement à saint Joseph. Dites sept Pater et sept Ave pour moi.
Encore un mot avant de partir. Je vous remercie de tout mon cœur „de tout ce que vous avez fait pour moi. C'est trop! c'est trop! Comment pourrai-je jamais vous payer de retour? ■.
Priez pour moi! A la garde de Dieul
Const. LiEVENS.
Londres, 2} octobre 1880.
Très aimés Père, Frères et Soeurs,
Nous avons quitté Bruxelles vendredi soir à 5 heures. Nous arrivions à Ostende par Malines, Gand et Bruges, vers 8 heures. Là nous montâmes sur le navire, mais nous attendîmes pendant trois heures la marée. Enfin nous partîmes. La mer était fort impétueuse : nous voulûmes rester sur le pont, mais bientôt le temps trop gros nous en chassa. Je descendis au salon m'étendre dans un fauteuil et essayer de dormir; bien que je n'aie guère fermé l'œil des trois nuits précédentes, je n'y réussis pas. J'ai souffert un peu, — très peu, — du mal de mer. Il n'est pas, me semble-t-il, aussi redoutable qu'on le prétend. A 4 heures du matin, — après 5 heures de traversée, — nous abordons à Douvres. Nous sautons à terre, nous montons dans le wagon et nous filons sur Londres avec une incroyable vitesse. Ils vont bon train, les convois en Angleterre.
A 7 1/2 h., nous étions chez nos Pères de Londres, nous entendions la sainte messe et nous déjeunions. Nous sommes donc à Londres depuis samedi et nous y resterons jusque demain mardi. Nous avons visité la ville. Elle contient 4,000,000 d'habitants, presque autant que toute la Belgique. La 40" partie, — d'autres disent la lo'', de la population est cathoHque. Le reste est protestant, juif, etc. Les rues y sont bondées d'hommes, de chevaux, de voitures. La plupart des chemins de fer sont souterrains. Ne demandez pas où est la
station, il y en a partout; ni à quelle heure part le train, il en part et il en arrive toutes les cinq minutes de toutes les directions et pour tous les coins de la ville. On mettrait un jour à la traverser d'un bout à l'autre... elle ne finit pas « daar is geeii einde aan ». On rencontre très peu d'églises catholiques et, quand on en rencontre, elles sont très petites. Les protestants, il y a trois cents ans, nous ont pris toutes nos belles églises et toutes sont devenues des temples.
Les protestants d'ici sont d'ailleurs de très honnêtes gens : ils croient être dans la vraie foi. Beaucoup de conversions se font parmi les riches; mais parmi les pauvres, il arrive que des catholiques se fassent protestants.
Que vous dire du peuple anglais ? II est singulièrement curieux. Tout ce monde marche à grands pas dans CQ& larges rues : personne ne parle, personne ne rit, tous se hâtent; on croirait que Dieu les appelle au jugement. Demandez-leur le chemin : ils sont capables de vous répondre qu'ils ne sont pas payés pour cela. Par bonheur les agents de police sont payés pour cela, et ils vous renseignent avec une bienveillance et une politesse exquise. Ces hommes de la police sont superbes, grands et forts : on dirait des messieurs. On les tient en grand respect. . . ils n'ont pas d'armes, elles leur seraient inutiles.
On ne travaille pas ici le dimanche, magasins et boutiques sont fermés; fermée la poste; les rues sont à peu près désertes, et le nombre des trains est fort
récîuit. Le peuple dans les églises est d'une piété extraordinaire : beaucoup de fidèles communient tous les jours. Ce sont des hommes faits qui servent la messe : quand le prêtre sort de la sacristie, quelqu'un des assistants, parfois un vieillard, souvent un fils de noble famille, s'avance et lui sert d'enfant de chœur.
J'ai vu les plus remarquables curiosités de Londres, les temples, les églises, les musées, les quais, etc.. Pour passer d'une rive du fleuve à l'autre, il en coûte un penny, — lo centimes; — les trajets en chemin de fer sont pour rien. Mais combien cher on vend tout dans les magasins et dans les hôtels. Mais que nous importent les magasins et les hôtels? nous sommes descendus chez nos Pères.
Nous nous embarquerons après-demain à Southampton, nous comptons arriver à Calcutta le 3 décembre.
Que Dieu vous ait en sa garde.