‹ Le Père Lievens [microform]Chapitre 10 sur 19 · C. LiEVENS · texte numérisé non relu

C. LiEVENS

Cette première année au milieu de « son peuple » fut une année d'observation et d'études. Je dirais volontiers qu'en général habile il la passait en reconnaissance. 11 étudiait la langue, les mœurs, les usages de ces populations toujours mystérieuses. A cheval, il partait, poussait en avant des pointes, étudiait le pays, cherchait les points stratégiques, et tout en préparant le grand combat, livrait à chaque instant de vigoureuses escarmouches. La religion indigène le préoccupe d'abord. Peut-être tout n'est-il pas à détruire?

Peut-être en creusant découvrira-t-il un fond sur lequel il pourra bâtir? La facilité surprenante avec laquelle il s'assimilait les langues, la connaissance très profonde qu'il avait déjà de Tindi, — il le parlait comme eût fait un natif, — lui facilitèrent singulièrement la besogne.

Il est assez curieux de faire le compte des langues qu'en ce moment, il arrivait à parler. La première, l'aimée par-dessus toutes, était restée sa langue maternelle, le flamand de Westflandre; puis le français, le latin et le grec, ses langues classiques; l'allemand, l'anglais, l'italien et même l'espagnol, que nous lui voyons cultiver en rhétorique; aux Indes, l'anglais devient sa langue de quotidien usage; il }- apprend le bengali, dès la première année; après l'indi, qu'il reprend en mission de Jamgain, chez le P. De Cock; elle lui devient si aisée, que les naturels eux-mêmes s'en émerveillent. Dans le même temps, il apprend le mundari et comme un jour, en visitant Kudarko, près de Digghia, des Uraons viennent le voir, il apprend l'uraon. « Langue difficile, dit-il lui-même, et qui me forcera peut-être à apprendre le tamoul; mais je ne reculerai pas devant le tamoul! »

Pendant ces trois mois passés à Jamgain, le temps qu'il ne dépense pas en expéditions ou à l'étude, il l'occupe à la chapelle devant le saint Sacrement. « Il priait toujours, dit le P. Desmet', son ami û'enfance, et bientôt son aide dans l'apostolat du Chota-Nagpore; il n'aurait eu devant lui que cinq minutes, il détachait de son cou son grand chapelet et se mettait à l'égrener en silence. »

LE PERE LIBYENS

Pâques de 1885.

Les Kôles, appelés aussi Mundaris, reconnaissent le seul vrai Dieu, qu'ils nomment Singbtmga. Nul ne l'a vu, ni ne le peut voir; il est seul grand, tout puissant, créateur et conservateur de toutes choses; on ne sait où il habite, quelques-uns croient qu'il a son trône dans le soleil.

Mais il existe un mauvais esprit, appelé Bonga ou Satan, qui sans cesse cherche- à nous faire du mal. Singbunga pourrait le tenir captif, mais il ne le veut point. Bonga est comme un mauvais fils dans une famille.

Le grand Dieu Singbunga est toujours bon, mais Bonga ne nous est favorable qu'au prix de continuels sacrifices. Toutefois des sacrifices de reconnaissance sont offerts aussi à Singbunga, à la saison des semailles, à la saison des fleurs et à la fin de la moisson. En général, c'est un petit coq qui est la victime; on lui coupe le cou, on le rôtit et on le mange en famille.

Quelqu'un devient-il malade, on court au sorcier, lui demander qui a jeté un sort sur le souflirant. L'accusé est puni, mis à l'amende, et a beaucoup de peine à s'en tirer. Nous venons de baptiser un chef de village, qui avait été accusé ainsi de jeter des sorts. Le, pauvre homme ne savait comment sortir d'embarras. Il vint nous trouver, nous raconta son malheur et promit de se faire chrétien, si nous parvenions à le tirer de peine. Rien au fond n'était plus facile; mon compagnon fut

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à Ranchi en un galop de cheval, exposa la cause au gouverneur anglais et lui demanda justice.

Un agent du gouvernement partit aussitôt pour le village, rassembla les habitants et leur intima l'ordre de laisser en grande paix leur chef, s'ils ne voulaient passer derrière les verrous. Le chef tint sa promesse, se fit instruire et baptiser.

Je ne saurais encore me faire idée de leurs superstitions, mais leur culte est honnête, et sur beaucoup de choses ils ont des idées exactes. On croirait volontiers qu'autrefois ils ont été chrétiens. Quand les blés commencent à grandir, ils vont planter dans les champs de petits rameaux comme nous faisons du buis bénit.

Leurs kermesses sont fréquentes; tout le village se cotise pour acheter un cochon (une affaire de trois francs), ils le tuent et se le partagent. Chaque village est presque toujours formé d'une seule famille; la terre leur appartient, les fils ne quittent jamais la maison avant la mort du père. Après, trois ou quatre branches ..constituent le village.

Dans chaque village, il y a un prêtre, « Pan »; un chef, « Munda »; un receveur des contributions, « Mato ». Pour deux, trois, quatre villages, un agent de la police, « Manki ». Pour toute la région un prince, appelé « Raja ». Le Mato remet l'argent au Manki, et le Manki au Raja. Les Anglais étant les maîtres de la contrée, le Raja leur doit payer un impôt pour sa province. Mais certaines provinces appartiennent directement et sans intermédiaires aux Anglais.

En somme, les Anglais ont amélioré beaucoup les choses sans les renverser, mais il reste beaucoup à faire encore. Ce sont eux qui partout tiennent l'ordre et la paix. Ils ont seuls le droit de juger les causes importantes; pour les différends sans grand intérêt, le clief Mato ou le Manki les tranchent.

Les femmes gagnent à la journée la valeur de cinq à six centimes. Les hommes de huit à quatorze centimes. Ils travaillent assez bien le jour, et le soir, ils dansent. Le chef de notre village, qui est catholique, a défendu ces danses nocturnes et nous a enlevé ainsi un très grand embarras.

J'ai baptisé, mercredi dernier, un homme de 45 ans qui, depuis un an, faisait tous les dimanches un chemin de trois lieues pour venir entendre la messe. Le pauvre homme n'a pas de mémoire, et malgré son bon vouloir ne savait, de son catéchisme, que les prières; nous avons pensé que pour lui c'était bien assez. Dieu ne lui ayant pas donné plus ne peut pas lui demander davantage! Il va maintenant nous amener sa femme et ses enfants; car c'est ici la coutume que hi femme et les enfants suivent la religion du mari. C'est donc sur les chefs de famille que nous devons travailler tout d'abord. Plusieurs villages avoisinants ont promis de « quitter le diable », suivant leur expression, et de servir Dieu. Dans l'un même nous avions déjà baptisé le fils du chef; et voilà que le chef maintenant n'en veut plus entendre parler! Cependant, tout le village était bien d'accord et en était convenu dans une grande assemblée, sous l'arbre des

danses! Qu'est-il arrivé? Qui a mis les bâtons dans les roues? Nous irons faire un tour dans ce village et, en chemin, nous perdrons des médailles de NotreDame; les indigènes les ramasseront, les porteront, et nous verrons si la Sainte -Vierge n'aura pas raison du diable. Ne laissez voir mon flamand à personne, j'en rougis, mais que voulez-vous! Priez tous pour moi!

Il n'avait pas à rougir de son flamand, mais dans la préoccupation constante où le jetaient ses incessants travaux, dans la précipitation qu'il devait mettre à écrire vite, pour écrire beaucoup, en peu de temps, il brouillait les langues. L'usage quotidien et exclusif de l'anglais s'y fait surtout sentir. Il écrit Father, et pour les petits enfants littJe hoontjes, les of et les and passent au lieu des van et des e?i. Même au milieu de son flamand surgit, intruse, l'abréviation latine : i. c, id est. La lettre que je viens de transcrire ouvre une échappée sur ce qui sera la caractéristique de son apostolat : la protection des intérêts matériels, presqu'autant que des spirituels de ses ouailles. Ce système de prélèvement de l'impôt, qu'il étudie, dans la complexité de son mécanisme, ouvre la porte au large à toutes les exactions. Ce pauvre peuple, simple et sans connaissance, doit devenir la proie des agents subalternes; il peut, sans doute, recourir à la justice supérieure des blancs, mais les blancs sont si loin! et c'est avec le Mato qu'il faut vivre!

C'était un proverbe, autrefois, qu'il faisait bon vivre sous la crosse; le P. Lievens le fera voir aux Hindous.

En attendant, observant et étudiant toujours les hommes et les choses, il allait sur son cheval, comme lui infatigable, découvrir la contrée et semer le bon grain. Il cherche sa voie, et les plans surgissent dans sa tête; lui, l'imprudent, les discute, et l'un après l'autre les rejette; il attend que Dieu fasse la lumière.

Et Dieu la fit! En la même année 1885, quelques mois après son arrivée à Jamgaim, son plan cette fois est arrêté. Il le fait approuver par les supérieurs, et seul, sans autres ressources que quelques misérables roupies de viatique, avec son trousseau de missionnaire sur le dos d'un porteur, sans son cheval, qu'il aimait déjà, mais qu'il avait dû laisser à la station du P. De Cock, ■ ne sachant s'il saura vivre, il part pour Torpa, décidé à y créer une station nouvelle.

Son établissement fut fait le jour même et son porteur l'y aida.

Pour plancher, la terre nue; pour toit, deux paillassons inclinés l'un sur l'autre; c'est tout! Pas de murs, pas de porte, rien!

C'est là qu'il dort, c'est là qu'il s'abrite, quand tombe la pluie et que soufflent les orages. C'est là!

Le comte Henri le Grelle, dans un voyage qu'il fit à travers l'Inde, vit cette misérable cabane où les plus pauvres d'entre les pauvres ne gîteraient pas, et il la photographia. Sans ce témoignage, qui donc ' voudrait croire ? Quand le Provincial de Belgique alla visiter, en 1886, ses enfants des Indes, on la lui montra... silencieux, il se mit à pleurer! C'est là qu'avait vécu l'apôtre du Chota-Nagpore.

A Torpa

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Mes chers amis, Louis et Romaine,

ETTE fois-ci me voilcà seul au milieu de mon peuple! Mgr Goethals, voyant que je connaissais assez bien la lanerue du pays, m'a donné une paroisse.

Je sais où elle commence, mais point où elle finit.

Peut-être ne le saurais-je jamais, car elle a pour le moins cent lieues dans toutes les directions. Une grand'route la traverse, et c'est beaucoup, en ces pays, qu'une grand'route! J'ai déjà cinquante chrétiens, mais pour le reste, rien; ni maison, ni foyer, ni croix, ni église, ni bœuf, ni âne, ni surtout argent.

Je compte bâtir le long de ma grand'route, à distance voulue, trois églises, et de droite et de gauche, de petites chapelles dans les bois. Ma première église sera consacrée au Sacré-Cœur de Jésus; la deuxième, à la sainte Vierge, et la troisième, à saint Joseph. Une des chapelles sera dédiée aux saints Anges; je n'ai encore rien décidé des autres. Une église coûte ici, sans compter l'ameublement, environ mille francs. Je les établirai à sept ou huit lieues l'une de l'autre, de manière à pouvoir aller de l'une à l'autre en un jour. Vous me demanderez d'où me viendra l'argent? Je n'en sais rien. Mais Dieu m'a envoyé ici, et, depuis plus de dix ans, je porte ces trois églises dans mon cœur et dans mes prières!

La sainte Vierge sera la Reine de mon petit royaume, saint Joseph en sera le trésorier, et les Anges mes meilleurs soldats. Je ne doute aucunement que tout ne réussisse. Vous êtes les tout premiers à qui je parle de mes projets et de mes espérances.

Dieu soit loué, je suis en bonne santé et en paix et plein de confiance. Mon plus grand désir est de bien travailler et de mourrir ici pour mon Seigneur. Parfois, j'ai la sensation que la besogne est trop forte et que je n'y résisterai pas longtemps; mais pour sauver

des âmes et les conduire au Ciel, ne se jetterait-on pas dans le feu?

Il y a un mois, j'ai été surpris dans les bois par un orage qui dura plus de quatre heures; j'étais à plus d'une lieue de ma maison; je me réfugiai sous un arbre, la nuit tombait très noire, je ne voyais pas à un pas devant moi. Je finis par marcher à tout hasard, et saint Joseph me ramena chez moi vers minuit. Sans lui, j'y passaisl

Faites à tout le monde mes compliments, mais peutêtre trouverez-vous que mes prières valent mieux, je les fais pour vous de tout mon cœur.

Saint Alphonse disait qu'il était un pécheur, je devrais encore ajouter, moi, un vaurien.

Votre fidèle ami,

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