C. LiEVENS, s. J
Dans une lettre qu'il écrit, vers le même temps, au Provincial de Belgique, il précise les dates. C'est le 31 juillet qu'il a quitté le P. De Cock et qu'il est venu s'établir à Torpa. « Depuis longtemps, ce pays était devenu comme une citadelle du Luthéranisme et de l'Anglicanisme... Je prévois des difficultés bien grandes, mais j'espère!.. Pour le moment, je n'ai rien qu'une pauvre hutte que les pluies viennent de renverser. Je ne possède ni maison, ni meubles, ni argent et je n'ai en perspective que. 25 roupies, à recevoir de Calcutta tous les mois.. . Samedi, le 22 août, j'ai entrepris une excursion, où j'ai dû traverser à pied sept rivières; il
IjS LE PÈRE LIEVENS
tombait une pluie continue; trempé jusqu'aux os et fatigué par une marciie de plus de vingt lieues, j'étais heureux de pouvoir offrir ces souffrances à Notre- Seigneur.
J'ai rencontré une vieille femme qui s'appelait : « Eclair ». A son âge, me disait-elle, il était trop tard pour se faire chrétienne, d'autant plus qu'elle n'y savait plus voir et qu'elle avait perdu la mémoire. Elle se laissa facilement convaincre et je l'ai baptisée; elle est maintenant heureuse comme une reine.
Je voyage généralement pieds nus, c'est plus économique et plus facile, un peu dur seulement quand le sol est rocailleux. On dort où l'on peut. J'ai passé plusieurs nuits sous un arbre ou dans une étable; tout cela est très naturel ici, où l'on n'a rien de mieux. J'aurai probablement beaucoup à bâtir dans un temps assez rapproché. Je n'ai rien, Dieu en soit béni! Si telle, est sa volonté, tout viendra en temps opportun, et j'ose l'espérer, les amis de notre mission en Belgique ne m'abandonneront pas. »
En janvier 1886, les 50 chrétiens du P. Lievens étaient devenus 300; en avril, 500; en juin, le Supérieur général de la mission des Indes visitait la pauvre station de Torpa, et y trouvait le P. Lievens au milieu de 900 chrétiens rassemblés autour de lui! « Il en est adoré », écrivait-il en jetant un grand cri d'espérance !
Dans l'intervalle, un de ces menus faits, qui nous échappent sur l'heure, mais où la Providence marque
ses plus profonds desseins, était venu modifier la vie du Père. L'agent de la police anglaise à Torpa, le « Manki », touché de pitié à la vue du dénuement dans lequel vivait le Père, lui offrit à titre gracieux l'usage d'un grand hangar vide dépendant de son Bungalow, et dont il ne se servait pas. Le P. Lievens accepta, et s'y établit; le Manki lui donna même un lit, un pauvre grand lit, sans autre ajoute qu'un vieux matelas de paille. Il lui fournit une petite provision de riz et d'œufs, promettant de la renouveler chaque fois qu'il le pourrait. Et Dieu récompensa la charité de ce Brahmine : ses deux petites filles eurent la grâce du baptême; sa femme, anglicane, mourut convertie entre les bras du P. Sapart, et lui-même, encore vivant aujourd'hui, espère bien ne pas mourir sans embrasser la foi du Christ.
Mais il fit au P. Lievens une aumône plus haute et vraiment inappréciable. Il l'initia aux lois et aux coutumes locales qui, restées en vigueur, constituent le fond et la base de toute la jurisprudence anglaise en ces contrées. Or, ces lois forment un fouillis absolument inextricable pour un européen, qui n'y serait pas conduit par un guide expérimenté et rompu à la besogne. Même, sans l'exceptionnelle ouverture d'esprit du Père, et sans mi don d'assimilation qui manifestement lui vint d'en haut, c'eût été peine perdue. Et cependant, en moins d'un an, le P. Lievens était si bien au courant des choses et si rompu à tous les secrets des procédures, qu'il en remontrait aux plus habiles. Les juges eux-mêmes, dans les cas difficiles, en
référaient à lui. Ces connaissances, si rares chez un missionnaire, allaient lui donner dans toute la région une réputation et un prestige vraiment inouïs; elles allaient devenir entre ses mains un levier pour soulever les âmes.
J'ai dit comment la complication du service des impositions livrait les pauvres Kôles aux exactions les plus cruelles. Pour les mettre en coupe réglée, les receveurs sulbaternes usaient généralement d'un procédé fort simple : ils touchaient la contribution, mais n'en délivraient pas de reçu. Après quelques mois, nçuvelle levée du fisc. « Mais, j'ai payé! » — « La preuve? » Si le malheureux insistait, on le rouait de coups de bâton; sous un faux prétexte, on le jetait en prison, on lui confisquait sa vache, ses chèvres, on le réduisait à la noire misère. Un autre procédé conduisait au même but : la quotité de l'impôt est variable, non pas avec le produit des terres, mais avec leur valeur présumée; l'appréciation de cette valeur a des latitudes que l'on pressent et c'est l'agent du fisc qui la détermine. Enfin, certains propriétaires sont exempts de l'impôt à divers titres; d'autres ont renoncé à leur exemption en échange de faveurs gouvernementales, mais ne paient toutefois qu'un impôt réduit. Sur tout cela, se greffent de vieux droits féodaux antérieurs à la conquête. Au milieu de toute cette broussaille épineuse, maraudent sans contrôle les gabelous de bas étage. Le Raja paie au gouvernement anglais sa redevance correcte, mais il la reprend avec usure au- Manki; le Manki ne se fait faute de la reprendre avec la même
usure au Mato; le Mato, lui, n'a pour s'engraisser qu'à ronger le petit peuple, et il ronge sans pitié. Si bien que ces pauvres Kôles, taillables et corvéables à merci, sont fatalement condamnés à végéter dans une pauvreté sordide et sans espoir. Sans doute, ils peuvent recourir à la justice anglaise toujours admirablement impartiale; mais, dans cette lutte entre le pot de terre et le pot de fer, comment le pauvre pot de terre arriverait-il à vaincre? Or, cette coutume d'exaction est si invétérée, qu'elle est en vérité admise, et que ses victimes se résignent passivement en levant les bras au ciel. L'exacteur lui-même est d'une inconscience qui fait rêver. Ainsi, cet honnête Brahmine qui fit au P. Lievens une charité si inattendue, qui l'appelait : « Mon Père! » mots qui dans la langue de ce pays ont un accent d'amour et de respect intraduisibles, cet homme, qui voyait avec bonheur sa femme et ses enfants passer au catholicisme, qui lui-même aspirait au baptême , donnait de ses retards la naïve raison que voici : « Mon traitement n'est pas assez grand pour que je n'aie pas besoin de ces petits bénéfices ; et si je me faisais chrétien, je ne pourrais plus prendre le bien des autres; comment vivrais-je alors .^ »
Le P. Lievens, qui avait la passion de la justice, et dont l'âme aimante, ardente et combattive comprenait mal les résignations molles, se sentant après tout le père des chrétiens qu'il avait faits, jura de prendre en main leur cause et de les sauver! A la première plainte que ses enfants lui firent, il instruisit le procès, et, sa conviction faite : « Eh bien, mes enfants, nous
en appellerons au tribunal de la Reine! » Ce fut d'abord un grand effroi : « O Saheb, n'en faites rien, les Thikédars sont si méchants! » (i)
« Comment! n'en rien faire!.. Est-ce votre droit?
— Oui, Saheb, c'est juste!
— Et bien, en avant, vous verrez que le Saheb ne recule pas devant les Thikédars. » (i)
La cause fut portée à Ranchi, devant le juge provincial, et le P. Lievens l'emporta sur toute la ligne.
Ce fait inattendu et très nouveau, d'un missionnaire, prenant en main la défense des intérêts matériels de ses ouailles, eut un profond retentissement dans toute la contrée et, tandis que le juge anglais, pénétré d'admiration pour le jeune missionnaire si vaillant, si au courant de la législation et des coutumes, si plein de verve et d'humour dans ses plaidoiries, si dédaigneux des colères et des rancunes qui fatalement allaient germer sous ses pas, se liait avec lui d'une sincère et profonde amitié, le bruit se répandait de village en village, qu'à Torpa, un prêtre s'était levé, qui prenait en main la cause des natifs contre leurs oppresseurs.
Les recours en justice se multiplièrent, et toujours convaincu, par l'enquête préliminaire qu'il entreprenait lui-même, du bon droit de ses clients, il arrivait à le faire triompher devant les tribunaux.
(i) Voici de nouvelles appellations : le Thikédar ou le Zéraindar est le gabelou, le collecteur d'impôts, le fermier de l'Etat, car l'Etat met ces fonctions à ferme; c'est ce que le P. Lievens appelait, dans la lettre que nous avons citée plus haut, le Mato. Le Manki ou l'agent de la police est appelé aussi le Thanidar.
LE PERE LIBYENS
Il en fut bientôt à recevoir, à Torpa, plus de plaignants qu'il n'en pouvait entendre. On le devine, si urgent que fût son travail de redresseur des torts, il n'était cependant que son travail secondaire, l'apôtre primait toujours !
Il divise le hangar qui lui avait été donné en trois parties : la première, la plus grande, devient une classe pour les petits enfants; la seconde, une chapelle; la troisième, la plus petite et la plus dénuée, lui sert à la fois de cuisine, de chambre de travail et de chambre à coucher. Un jour, un de ses frères, chargé d'une station voisine, vint le voir. Il y avait pour les deux, une chaise, un couteau et une fourchette; le P. Lievens mangea à l'indienne, avec les doigts.
Dans le coin, le visiteur avise le lit : « Quoi! Père, pas même une paillasse! » — « Voilà ce qui vous trompe, j'en ai une, que m'a donnée le brave policier du Bungalow. »
« Et où est-elle alors? »
« Je l'ai prêtée à une pauvre mourante, que j'ai baptisée hier, et qui en avait beaucoup plus besoin que moi. »
Lui dormait sur les ais !
Que lui importait! Il était heureux! Sa petite chrétienté s'agrandissait tous les jours, et il allait pouvoir pousser plus loin, car il préparait pour le remplacer durant ses voyages d'admirables catéchistes !
On ne trouvera pas mal que je conserve ici les noms de ceux qui furent ses premiers coopérateurs :
Ce fut d'abord, Christodas, serviteur du Christ, de
LE PÈRE LIBYENS
Marcha, homme de grande autorité dans sa commune, et qui depuis longtemps chercliait la vérité.
Martin, de Digri, encore en vie aujourd'hui.
• Martin, de Bamini, ancien catéchiste luthérien, mort en disant à son fils : « Soj-ez fidèle à la ■ Foi catholique, elle seule est vraie, mon enfant! »
Enfin, Paul, de Jataloya. Le Père avait longtemps hésité avant de l'instruire; lui, revenait toujours à la charge. « Père, lui avait-il dit un jour, vous savez que je ne vous demande rien, je veux vous servir sans salaire, apprenez-moi la vérité; si vous me rejetez, vous répondrez devant Dieu du salut de mon âme. » Et le Père, cette fois, avait cédé; il n'eut pas de catéchiste plus ardent que Paul.
Les missionnaires luthériens, on le devine, ne voyaient pas . avec indifférence se former à Torpa, une église papiste si féconde et si retentissante. Le plus voisin, un jour, voulut connaître le missionnaire rival qui lui enlevait ainsi les âmes. Il vint à Torpa en assez nombreuse compagnie de corréligionnaires. Il trouve le P. Lievens sous la verandah du Bungalow, occupé à réciter son bréviaire. Il l'interpelle et lui demande de bien vouloir discuter avec lui. « Volontiers », lui répond le Père. Sur quoi le brave pasteur entame un discours en Indi. Le P. Lievens l'interrompt : « Monsieur, la discussion est bien entre vous et moi, n'est-ce pas? car ces bons natifs n'y comprendraient rien.
— C'est ainsi que je l'entends.
— Alors, parlons anglais; il serait ridicule que deux Européens, discutant entre eux, parlassent l'Indi! »
Vî
Ceci ne fit point le compte du pasteur, qui avait amené avec lui un auditoire dressé à lui faire un triomphe; il tourna les talons et le P^ Lievens, l'ayant salué, reprit son bréviaire. Mais les trois phrases échangées l'avaient été en Indi, l'auditoire les avait comprises et l'Hindou, très fin, avait partaitement saisi combien était ridicule le pasteur qui s'en allait penaud. Il y eut beaucoup de rires étouffés parmi les gens de sa suite.
Alors commença contre le P. Lievens, une guerre souterraine et acharnée; on tira des remises toutes les vieilles calomnies, un peu bien moisies pourtant, en usage autrefois parmi nous, contre la prostituée de Babylone et contre les papistes, contre les Jésuites surtout. Il était manifestement le « missionnaire du Diable » et si l'on y regardait d'un peu près, on lui découvrirait des pieds crochus.
Le résultat le plus net de cette campagne fut, qu'en Août 1886, la petite église de Torpa compta, d'après une lettre du P. Grosjean, 1157 fidèles.
Le temps, pour le P. Lievens, n'était pas alors à écrire et nous n'ayons aucune lettre de lui à sa famille, mais des extraits de ses lettres au supérieur général de la mission suppléeront à cette lacune :
Torpa, 23 janvier 1886.
... Les 500 roupies que le P. Provincial m'a données,
pour me bâtir une chapelle et une maison, sont
presque dépensées; les briques m'en coûtent 100 et le
bois 400. Tout sera prêt dans quinze jours et aussitôt
les maçons se mettront à l'œuvre. J'espère achever tout en trois mois... M. N.., le ministre luthérien, voudrait bien me chasser du pa3^s; il attaque vivement le chef de la police qui m'a logé au Tannah.
M. O.... son confrère, essaie de m'arracher mes cathéchistes; un troisième, M. L..., y travaille avec lui, mais grâce à Dieu leurs efforts sont sans le moindre succès.
21 février.
... Je viens de gagner trente familles Mundaris dans un seul hameau de Torpa!
1 5 mars.
. . . J'ai pour l'heure 300 catéchumènes qui suivent mon catéchisme. Je viens de recevoir quelques familles Kharria. Un chrétien Kharria est une véritable rareté. Si j'avais un aide, je pourrais bien vite atteindre les tribus, qui sont restées en dehors de l'action luthérienne allemande, surtout vers le sud et l'ouest, (i)
Dernièrement, j'ai reçu deux familles païennes et une famille protestante. Dans une autre, une petite fille était, croyait-on, possédée du démon; elle avait des accès deux fois le jour. On me l'amena, je la bénis et depuis lors elle n'a plus eu de crise; sur quoi le père me demanda à devenir chrétien, ce qui
(i) Suivant une note écrite de la main du P. Grosjean, c'était Ja première fois que Je P. Lievens lui parlait de ces plans pour l'évangélisation de l'ouest, plans qui aboutirent plus tard aux conquêtes qu'il fit au Birou, Nowagurh, Panari, Barway et Checharee.
LE PERE LIBYENS
lui fut naturellement accordé. Sa femme et cinq enfants vont le suivre...
J'ai composé des chants indis pour nos enfants ; ils les chantent avec entrain. II est d'ailleurs connu que les Mundas, et mieux encore les Uraons, chantent fort bien, même les chants d'Europe.
Une lettre du P. Hagenbeek nous a conservé de ces chants et j'aime à les transcrire ici.
LA FLEUR DE MOWA (ij)
Refrain : Alar gahi djia meudda gahi poumpléka rei Innani puyndo nélam xhattéro Annem alargahi djia gha rei.
Meudghi xhattéro alla pésor, Alar gahi...
Alar xhattéror Daramè.s pesos, Alar gahi...
Refrain : La vie des hommes est semblable à la fleur de Mowa,. Aujourd'hui elle fleurit et demain elle tombe. Ainsi est la vie des hommes.
(1) On fait avec la fleur de Mowa une liqueur très capiteuse. — Le karandj est un fruit dont le goût rappelle celui de nos châtaigners sauvages. — L'agra est la place où les païens se réunissent pour leur danses nocturnes. — La lettre que nous remplaçons par l'aspiration liégeoise xh répond correctement au chi des grecs.
La fleur de Mowa tombe et les hommes la ramassent,
La vie des hommes est...
Les hommes tombent et Dieu les ramasse,
La vie des hommes est...
Goutcha chaia dirédiré Prabhoussgahi kathan mena kalot Prabhoussgahi kata tini rassi léka emba, Nadgahi katha karondjo léka xharxha Prabhoussgahi kathan girdjanou menôt, Nadgahi kathan akéranou menôt.
Venez, frères, lentement, lentement,
Nous allons entendre la parole du Seigneur,
La parole du Seigneur est douce comme le miel,
La parole du démon est amère comme le fruit du Karandj
On entend la parole du Seigneur à l'église,
On entend la parole du démon à l'agra.
Le P. Desmet, son ami et bientôt son collaborateur, rapporte qu'il composa sur diverses mélodies populaires flamandes des vers indis et que l'on entendit résonner dans les bois et dans les plaines de Torpa, le vieux- Lion de Flandre!
A Torpa
1886 (suite)
Torpa, mars 188^.
ES chrétiens me demandent continuellement des livres... nous n'avons rien! Il leur faudrait un catépjgt"^/ chisme indi, des prières en indi w|f /^^, et même un petit livre de con- '' troverse, répondant aux objections les plus communes des protestants.
LE PHRE LIEVENS
Les Luthériens, à ce qu'on raconte, ont décidé dans leur réunion de la semaine passée, que leurs chrétiens doivent refuser aux catholiques l'eau et le feu; qu'ils ne leur donneront pas leurs filles en mariage, et les traiteront comme de vrais païens. Je doute que tout cela soit exact; mais c'est un fait qu'il y a grande agitation au camp de Satan dans notre district de Ranchi. »
Torpa, 15 mars 1886.
« Mon bâtiment avance rapidement, et j'espère qu'il vous plaira, lorsque vous reviendrez au Chota-Nagpore. J'ai bâti trois maisons pour les domestiques et pour servir de dépendances. Ma maison est au milieu. La plus grande chambre pourra servir de chapelle provisoire.
Pendant tout ce temps, les chrétiens augmentent en nombre, surtout à l'ouest, vers Basia et la rivière Koël. S'il y avait près de moi un second Père, il trouverait amplement de quoi s'occuper au delà de la Koël, vers Barsloia. J'ai reçu des députations de ce pays; mais leurs villages sont trop éloignés pour que je fasse beaucoup pour eux à présent. J'ai un catéchiste à Bamini, à trois lieues vers l'ouest; un second à Marcha; et un troisième près de moi, qui visite Kanti et Jabra les dimanches. Tous mes chrétiens se rassemblent le dimanche pour prier, mais je ne saurais les visiter tous.
Je voudrais recevoir de Calcutta des livres pour mon école, par exemple des histoires et des géographies en hindustani, avec des cartes. Les protestants sont
bien fournis de livres scolaires; mais ces livres sont trop remplis d'idées incorrectes, pour pouvoir être mis entre les mains de nos catholiques. Il nous faudrait bien vite un catéchisme hindustani. Que n'avons-nous des livres comme il y en a maintenant dans les missions bengalies.
Je suis accablé de travail, et il est très regrettable que la surveillance des bâtisses prenne une si grande partie de mon temps. »
Torpa, 26 mars 1886.
« Le P. Mûllender était ici hier. Nous avons examiné ensemble comment nous nous tirerons d'affaire, maintenant que plus personne ne réside à Dorunda. Il croit que nous ne parviendrons pas à sortir de l'impasse. »
Torpa, mars 1886.
« Le nombre de mes chrétiens va en augmentant. Tout le village de Rai Sembla, entre Kautl et Torpa, vient à nous du paganisme. Voilà quatre semaines qu'ils vont aux prières. Espérons qu'ils perséveront. Si tous mes gens restent fermes, j'aurai bientôt sous instruction 4 à 500 catéchumènes; et il en vient tous les jours. Il y a plus de travail que je n'en puis faire. J'ai parfois la fièvre, et alors tout en souffre.
Ma petite école va son train. J'ai trouvé un bon maitre. Il chante bien et enseigne l'histoire, la géographie et l'arithmétique. A ses heures de loisir il copie mon catéchisme indi.
Mes trois catéchistes sont des hommes d'âge mûr, et jouissant d'une grande considération dans la contrée.
Le manuscrit du catéchisme sera prêt, sous peu, pour être envoyé à la presse. »
Torpa, 28 avril 1886.
« Je reviens à l'instant même de Dorunda; j'ai bien examiné le teiTain que vous voulez acheter au centre de Ranchi. Il est bon et convenablement situé. S'il était déjà à nous, nous pourrions nous mettre à bâtir de suite, car on trouve à Ranchi des briques et de la chaux à bon compte. Si vous le désirez, je puis vous faire acheter et voiturer tout le bois dont on aura besoin, aussitôt que le plan et les dimensions de la maison seront arrêtés.
Je crois que mon bungalow sera fini pour la saison àes pluies. Il est beaucoup plus grand et plus coûteux que je n'avais cru. »
Torpa, 30 avril 1886.
« Je suis en grandes difficultés : d'abord à cause de ma maison. Il me faudra plus d'argent que je ne croyais. Elle est grande; les murs sont de briques cuites; elle aura une terrasse. Je crains beaucpup que je ne puisse pas l'achever avant les pluies. Quand les murs sont encore bas, l'ouvrage avance si vite, qu'un bâtisseur novice comme je le suis, se figure qu'il aura vite terminé. Je devrai acheter plus de bois, plus de chaux, plus de briques. Si vous le pouvez, envoyez-
moi 300 fr. pour tout cela. Si vous ne le pouvez pas, je me résignerai.
Ma seconde difficulté est avec mes gens. J'ai trois catéchistes : un pour Kanti, Jabra et Rai Sembla; un second à Marcha, qui a le soin de plusieurs villages au Sud de Marcha et de la Koël; un troisième à Bamini, vers l'ouest. Ces trois hommes ont fort à faire, tant à cause des vexations des païens, que parce qu'ils sont encore peu au fait des choses de la religion. Il me faudrait deux catéchistes de plus : l'un pour Belsian, où j'ai des chrétiens dans une demidouzaine de villages;- l'autre pour Patpur et le district de Sonpur. Mais pour cela, j'aurais besoin de plus d'argent. Si j'avais plus d'argent, je doublerais mon travail. Le nombre de mes chrétiens atteindrait bientôt mille. »
Torpa, mai 1886.
« Je vous envoie le manuscrit du catéchisme hindi. Il est très nettement écrit, et il n'y aura aucune difficulté à l'imprimer. »
Torpa, 27 avril 1886.
« Grâces à Dieu, je suis bien portant maintenant; et comme votre Révérence me l'avait promis en m'envoyant au Chota-Nagpore, j'ai sur les bras plus de travail que je ne saurais en faire.
Par rapport au terrain que vous voulez acheter à Ranchi, je pense que le Sud de la ville de Ranchi conviendrait aussi bien que le Nord pour l'objet que vous avez en vue. »
LE PERE LIBYENS
Torp'a, II mai 1886.
« Hier, j'ai été à Bamini, où je trouvai dix familles qui persévèrent dans leur profession catholique, depuis cinq mois. J'ai baptisé cinq enfants. Ces dix familles sont réparties comme suit : six familles à Bamini, trois à Kudda et une à Sommer.
Il y a un second centre un peu plus au sud : il comprend Parhargaon, Pakra et Surna. Puis il 3^ a Marcha, avec treize familles, puis Urikel, Kurakel, et Karagara, entre les rivières Koël et Karo. Il y a beaucoup de bien à faire ici. Quelques uns pourraient croire que j'exagère et me laisse tromper. Dieu seul connaît le fond des coeurs.
Depuis deux semaines, il y a trois ou quatre familles qui viennent à nous du Luthéranisme. Elles vivent à Dumangdiri, près de Tapkara. Ceci exaspère le Baboii Luthérien, à tel point qu'il m'a injurié hier pendant une demi-heure.
Il arrive que je suis trompé par des païens ou des protestants. Cependant la plupart de ceux qui viennent' à moi sont sincères. »
Torpa, mai 1886.
« La saison des pluies commence et nous amène de violents orages. Je suis bien portant et heureux.
Le terrain que vous avez choisi à llanchi, c'est-àdire le jardin à thé et ci café, est excellent. »
Torpa, 29 mai 1886.
« J'ai été malade pendant trois jours . et je suis
surchargé de travail. Presque chaque jour, des protestants et des païens viennent me demander de les recevoir dans l'Eglise catholique. Tout cela est certainement l'œuvre de la grâce divine; mais ces gens se figurent que je puis les assister dans toutes leurs misères spirituelles et corporelles, et pour garder cette réputation, je dois travailler beaucoup. Ces pauvres voudraient m'expliquer leurs peines des heures entières. Scd cum amore, etsi ciim dolorc niidiuntiir.
Dans ma maison, il reste à faire le plâtrage, les portes et une partie de la terrasse. Cela me coûtera bien 500 roupies.
Torpa, juin 1886.
Vingt-cinq familles de Sarangloia, à mi-chemin entre Dighia et Torpa, sont venues ici et ont demeuré deux jours. Ces gens disent qu'ils sont et veulent rester les nôtres. Le motif qui les amène, c'est qu'un de mes catéchistes leur a donné tout le secours qu'il pouvait dans un procès, lorsque les Luthériens les abandonnaient. Ils ont perdu le procès, et ils ramassent de l'argent pour payer les frais. Si vous m'y autorisez, j'achèterai une partie de leurs terres et une maison. Sarangloia me parait bien situé pour devenir un poste secondaire, entre Torpa et Dighia.
Je ne saurais vous dire encore qu'elle serait la dépense pour s'établir et prendre pied à Sarangloia. Elle' pourrait monter à 100 r., et cela précipiterait la chute de Govindpur, (station Luthérienne au N.-O. de Torpa). Cette mesure aurait un double avantage : elle
me procurerait im pied-à-terre dans ces parages, pour assurer la persévérance de ces nouvelles recrues, et en même temps elle sauverait les gens de la ruineuse nécessité de vendre leurs terres à l'encan.
Si je puis continuer à pousser en avant, comme je fais maintenant, ma mission sera solidement établie au bout d'un an.
Torpa, i8 juin 1886.
Mauvaises nouvelles! Pendant trois jours et trois nuits, nous avons eu ici un temps épouvantable : tempête et pluies torrentielles. Ma maison a été fortement endommagée à la vérandah sud-est, une partie de cette vérandah s'est écroulée.
Cet accident m'a quelque peu abattu, car il va me retenir à la maison plus longtemps que je ne voudrais, et entraînera des dépenses. Si j'avais poussé les travaux plus rapidement, cela ne serait pas arrivé; mais j'étais sans expérience, et ne soupçonnais pas la violence des pluies qu'on a ici. Je réparerai au plus vite les dégâts. Je crois que le diable s'amuse de mon malheur, parce que je m'en affecte plus que de raison.
La mission marche bien. Plusieurs familles sont venues à nous depuis mon retour de Dorunda.
Torpa, !'='■ juillet 1886.
J'ai reçu ce matin votre lettre du 27 juin. J'espère que votre grande ambition, qui est la mienne, c'est-à-dire la conversion de tout le Chota Nagpore, sera en voie de se réaliser sous peu d'années, et que la mission de
Torpa réussira. Il est merveilleux de voir comme les gens viemient à nous. Pourquoi viennent-ils? Je ne le sais pas moi-même, et je suis parfois peiné, à la pensée que mes fautes empêchent que les conversions ne soient encore plus nombreuses.
Dimanche passé, j'ai reçu six familles ; deux de Dorma, une de Gonra, et trois de Dimbukel. J'espère qu'elles persévéreront. Trois familles sont aussi venues de Jehha; d'autres font des promesses.
Ma maison est presque couverte. Les fortes pluies ont tellement endommagé une des chambres, qu'il faut la rebâtir depuis la plinthe.
Torpa, 5» juillet 1886.
Nous faisons aujourd'hui l'octave du Sacré-Cœur. Le jour de la fête, ma maison était à moitié en ruine; mais la maison spirituelle que je bâtis ici avance avec rapidité : pendant ces huit jours, toute la population mundarie du village de Hutu, entre Torpa et Govindpur, est venue du paganisme; six maisons de Barjo sont venues du protestantisme; une maison, avec douze personnes, est venue à Latauli, une maison à Barkuli, une nouvelle à Dorma, une nouvelle à Jehehha, une nouvelle à Dumangdiri et une à Torpa. Je crois que c'est la compensation que Dieu me donne pour le second accident arrivé à ma maison. Après le premier éboulement, la nuit de l'Ascension, si je ne nie trompe, dix familles de Torpa promirent de venir à nous, et ont tenu bon depuis lors.
Les Luthériens de Govindpur sont en grand émoi, car
ic8 LE PÈRE LIBYENS
il y a un mouvement très prononcé dans toute la population, tant payenne que protestante. Ils parlent de mettre un ministre à Belsian; ils parcourent le pays, mettent les gens en garde contre moi, menaçant et excitant leurs adhérents. De mon côté, je reste bien tranquillement à la maison, instruisant les gens, donnant des conseils et des médecines, priant un peu et tâchant de relever mes murailles en ruines. Les jours passent, amenant leurs joies et leurs épines : et tout ceci est pour le Sacré-Cœur de Jésus et pour sa Sainte Mère, la Reine de Torpa.
Torpa, 17 juillet 1886.
J'ai reçu cette semaine la visite de vingt-cinq nouvelles familles. J'espère . que quelques unes du moins persévéreront.
Une fois de plus, je dois dire que je ne puis suffire au travail que j'ai sur les bras. J'ai été si fatigué, qu'à deux reprises j'étais incapable de rien faire pendant toute une demi journée.
Je crois que j'ai déjà à peu près mille catéchumènes, sur lesquels on peut généralement assez bien compter. Il me faudrait les cartes du pays au Sud de Belsian, ainsi que les deux volumes du Stalistical accoiint of Bcngal, par Hunter, qui traitent du Chota-Nagpore.
Il la terminait donc par un cri de détresse cette année 1886 : « Je ne puis suffire au travail que j'ai sur les bras! »
A un de ses camarades il avait écrit :
« J'ai eu beaucoup d'ennuis ces derniers mois. Il m'a fallu passer par la faim, par . la soif, par la chaleur, par d'insurmontables fatigues. Il m'est arrivé de me laisser tomber par terre le long des chemins, n'en pouvant plus! Et à toutes ces lassitudes s'ajoutaient de mortels dégoûts! Grâce à Dieu, j'ai tout traversé. »
Mais maintenant que sa maison est bâtie, on ne le laissera plus seul; on lui enverra un aide et cet espoir le soutenait. L'aide vint, bon, aimant, dévoué, un saint... mais... la Providence a de ces coups. A peine arrivé, la fièvre le prit : il ignorait absolument la langue du pays et si sa présence fut pour le missionnaire une douceur, elle ne lui fut pas un secours.
« Le P. Gengler est avec moi pour le moment, écrit-il au P. Provincial; je suis peiné de vous le dire : il est compagnon charmant, mais il n'est pas missionnaire. Il ne sait pas un mot de la langue. »
Il continuait donc à porter tout seul le poids de la chaleur et du jour.
Et les néophytes arrivent toujours.
Le 2 décembre 1886, son compagnon écrit :
« Il nous est arrivé hier cent-seize nouveaux chrétiens. Ils demandent le baptême et la protection du Père... A Dorma, les indigènes Anglicans se sont réunis en assemblée, à l'insu de leur Bahou , de leur pasteur, pour décider si, oui ou non, ils vont se faire romains (catholiques). Le P. Lievens, qui était allé les voir auparavant, leur a promis une chapelle où l'on viendrait
l6o LE PÈRE LIEVENS
leur dire la messe, et nous avons bon espoir... Vous ne sauriez croire avec quelle patience le P. Lievens écoute ceux qui viennent à lui. . . Nul jusqu'ici ne leur a témoigné cet intérêt. Mais la besogne est au dessus de ses forces... le soir, il est brisé par la fatigue. »
Mais le cri de détresse était aussi un cri de triomphe. Quand finit cette dure année, il comptait deux mille sept cent catholiques autour de lui, et quatre-vingt-six villages l'appelaient à grands cris. Sa mission de Torpa embrassait déjà du Nord au Sud une étendue de seize lieues.
Ulndo European Correspondance du 15 décembre 1886 pouvait publier, sur le mouvement catholique dans le Chota-Nagpore, la statistique que voici :
Le nombre des conversions a monté dans la mission de Jamgain et de
de. Digghia de 255 à 278
dans la mission de Torpa de 1157 à 2700
» » de Bandgaon, com-
prenant Mariadi, Josephdi et Burudi de 1751 à 2120 C'est là que travaillait le prédécesseur et l'émule du P. Lievens, le P. Mullender; c'est là que lui aussi usa sa vie... il est tombé à la tâche et, quand les Supérieurs lui ordonnèrent de revenir en Europe, il n'eut plus même la force de traverser la mer; on dût le descendre à Ceylan, où il s'éteignit.
A Torpa
ES prévisions du P. Lievens ne tardèrent pas à se réaliser; son compagnon, le P. Gengler, rongé par de continuelles fièvres, aftaibli au point que tout travail, même l'étude, lui devenait impossible, dut chercher à réparer, sous un
ciel plus doux, une santé déjà bien compromise. Et le
P. Lievens recommença sa vie solitaire.
l52 I-E PÈRE LIEVENS
C'est à cette époque qu'il faut rapporter un événement qu'il aimait à raconter, pour y faire voir l'action de la Providence. Il avait entrepris une expédition très lointaine et s'en revenait d'avoir été prêcher dans un village, qu'il espérait gagner à la Foi. Il était à cinq lieues de Torpa, quand survint un épouvantable orage; bien que fort las et les pieds nus, déjà en sang, il voulut poursuivre; la forêt était proche, et là, se disait-il, je serai à l'abri. Mais la pluie tombait par ondées pesantes, et la nuit se faisait sombre et noire. Il marcha tant que ses forces défaillirent; alors, n'en pouvant plus, il se coucha contre le tronc d'un arbre, lit le signe de la croix et se laissa aller à la torpeur qui l'envahissait. S'endormit-il? Perdit-il connaissance? Il ne le sut jamais. Mais, quand il revint à lui, il se trouva dans la hutte d'une famille païenne. Le chef de cette maison l'avait découvert dans le bois, quand il y était allé vers l'aurore, et ne voulant pas laisser ainsi abandonné, ce blanc qui lui semblait près de mourir, il l'avait chargé sur ses épaules et l'avait rapporté chez lui.
« Padri saheh, où vouliez- vous aller par ce chemin ?
— A Torpa, mon ami.
— Vous vous étiez bien égaré ' en route, car Torpa est à douze milles d'ici. »
Le brave homme essaya en vain de garder chez lui, pendant quelques jours, le missionnaire, il n'y réussit pas. Les chrétiens l'attendaient à Torpa. Alors, voyant que tout effort était inutile, il voulut le réconforter de
L1-: PERE LIEVENS
son mieux, et, suivant la coutume du pays, pour faire fête à son hôte, il tua un coq, qu'il . fit bouillir avec du riz, et ce que le Père n'en put manger, il le lui fit prendre en provision de route.
Mais, si abrupte que fût cette âme de sauvage, elle avait compris la valeur morale du dévouement jusqu'à la mort dont elle avait été témoin, et trois semaines après, ce Samaritain des forêts de l'Inde venait demander le baptême.
Un autre fait que le Père racontait, pour remercier Dieu de ses providentielles protections, pourrait bien aussi se rattacher à la même époque.
En pleine forêt également et rompu de fatigue comme toujours, il s'était couché sous un arbre, non sans recommander à son bon ange de veiller sur lui, précaution indispensable en ces grands bois où pullulent les tauves.
Soudain, il s'éveille brusquement, regarde... Dressé devant lui, un terrible serpent balançait sa tête et mesurait son élan. Le Père n'eut que le temps de saisir son bâton et de lui briser les reins. « Je crois fermement, disait-il, que je dois à mon ange de m'être éveillé juste à point, car je ne rêvais, ni n'avais de cauchemar; mon sommeil était bien calme et nul bruit n'avait pu le troubler. » Ce terrible danger du serpent est aux Indes le danger de tous les jours.
Les statistiques du gouvernement anglais portent, pour 1880, 19,060 personnes mortes de leur piqûre. Les morts sous la dent des tigres sont beaucoup plus rares. Et cela se comprend. Tandis que le tigre
s'aventure peu dans les villes et les villages, le serpent se glisse partout, sous les herbes, même dans les jardins les mieux tenus, et jusque dans les maisons.
Un grand bonheur allait venir au P. Lievens. Pour remplacer auprès de lui le P. Gengler, les supérieurs désignèrent le P. De Smedt, son ami et son compagnon d'enfance. Comme lui ardent au travail, méprisant les fatigues et la peine, ne se préoccupant pas de savoir s'il aurait à boire ou à manger, allant aux âmes comme un soldat à la bataille, et toujours gai, toujours d'humeur joyeuse, dormant sous un arbre, au pied d'un tertre, aussi vaillamment que dans un lit, marchant, marchant toujours, toujours, jusqu'au bout; il était vraiment fait pour comprendre le P. Lievens et vivre de sa vie. Ce qu'ont fait ces deux héros, le veut-on savoir? Au mois de mai 1887, ^'^ mission de Torpa comptait 10,000 chrétiens!
Hélas ! quand le bonheur vient nous voir il ne s'attarde guère! Pour résister à une pareille vie, le P. De Smedt n'avait pas le corps de fer et d'acier du P. Lievens; après quatre mois, épuisé, il tomba. Il partit pour Ranchi, comptant de là, après un peu de repos, partir pour Calcutta. Mais à peine arrivé à Ranchi, son état s'aggrava si fort qu'il se sentit mourir.
Ranchi est la capitale du Chota-Nagpore.
La ville compte environ vingt mille habitants dans ses maisons basses, couvertes de méchantes tuiles et jetées par groupes bizarres le long de routes tortueuses. Au
centre de Tagglomération, près du compoiind ou habitation du Rajah (i), se trouvent les bureaux de poste et de poHce, un collège, deux écoles et une manière de mosquée. Un peu plus loin, la cour de justice. Deux fois la semaine, vingt mille Mundaris et Uraons affluent de tout le district au marché de Ranchi. Avec leurs vêtements d'étoffes bariolées et voyantes, avec leurs plaques de cuivre en demi-lune sur la tête, leurs colliers, leurs pesants bracelets aux poignets et aux chevilles, leurs anneaux vissés au sommet des oreilles et au bout du nez, ces indigènes forment le tohu-bohu le plus étrange qui se puisse imaginer. Les femmes surtout aiment ces parures aux tons criards. Un détail : partout elles emportent avec elles leurs nouveau-nés. L'enfant, les jambes prises dans un sac, est assis sur la hanche de sa mère qui ne l'abandonne pas, même au banc de communion. Aussi est-il impossible de célébrer l'office ou de prêcher devant un auditoire de dames kôles, sans être accompagné par les cris d'une multitude de bébés.
La cour de justice (hitchéri) est bâtie en briques rouges, avec étage et galerie. Autour d'elle campent, pendant des semaines entières, d'innombrables plaideurs qui attendent patiemment leur jour d'audience. Parmi les groupes, on voit circuler les niuktars, sortes de scribes ou d'entrepreneurs de procès, qui, moyennant
(i) Ces princes indigènes conservent, sous la domination anglaise, nn titre honorifique et certains droits restreints.
l66 LE PERE LIEVENS
paiement soldé d'avance, se chargent des démarches nécessaires auprès des juges et des avocats. Parfois même, couchés sur une couverture au milieu de la foule, ils rédigent, séance tenante, pétitions, déclarations, pièces de toute nature, d'après les renseignements de leur « partie » qui y laisse souvent toute sa maigre bourse.
Ranchi a deux cents enfants dans son école primaire officielle, et deux cent cinquante jeunes gens dans une sorte de collège ou école supérieure. C'est un bungalow à plusieurs pièces vastes et bien aérées, recevant la lumière par de grandes portes toujours ouvertes. Les plus jeunes élèves ont leurs classes en plein air, sous la véranda. Les autres sont à l'intérieur, une ardoise ou un livre à la main, la toque sur la tête. Outre les matières d'école primaire, on y enseigne les quelques connaissances nécessaires pour devenir mtihar au huichéri, sans préparer directement aux universités.
Malheureusement, au sortir de ces écoles du gouvernement anglais, les indigènes lettrés de Ranchi témoignent la plus complète indifférence pour tout culte et toute religion. La plupart ont puisé dans cette éducation neutre une sorte d'électisme, qui les éloigne autant de la vérité chrétienne que des dogmes brahmaniques.
Aussi l'école est-elle la première œuvre du missionnaire. Celle de Ranchi fut commencée misérablement, dans un misérable réduit : bientôt elle eut cent élèves. Vers la fin de 1888, on construisit un local
LE PERE LIEVENS igy
plus vaste, qui pût contenir deux cent cinquante enfants.
« Notre école, écrit en mai 1888 le P. Motet, supérieur de la maison de Ranchi, compte cinquante petits pensionnaires. Tout récemment, le gouvernement nous a envoyé des bancs pour nos écoliers, qui n'avaient eu jusqu'alors d'autre escabeau que la terre.
Tous nos petits élèves étudient très bien, à la manière du pays, en chantant leur leçon à tue-tête; ils prient parfaitement, et leur appétit correspond à leur âge. Tous les frais sont à la charge de la mission. »
L'indi, l'anglais, l'arithmétique et surtout le catéchisme, voilà leur programme; on a cherché à faire d'eux de bons cultivateurs catholiques. Mentionnons cependant les leçons de musique. Comme tous les sauvages, les indigènes du Chota-Nagpore ont pour le chant presque de la passion. Rien ne les ravit comme d'entendre moduler un cantique nouveau, au mélodieux accompagnement de l'harmonium. Les missionnaires adaptent les syllabes de la langue indie à nos plus beaux motifs d'Europe, et les couplets sont enlevés avec un enthousiasme très original.
Outre l'école, les Pères ont élevé à Ranchi une chapelle et un noviciat.
La maison du noviciat ressemble aux bungalows de la contrée. Un grand toit rectangulaire, s'abaissant légèrement, des quatre côtés, sur les piliers d'une vaste véranda. Cette véranda s'ouvre sur les appartements principaux, et forme, autour du rez-de-chaussée, une large galerie, au toit surbaissé, d'une largeur de
l68 LE PERE LIEVENS
1S4 pieds. Sous la véranda, sont alignées quatorze chambres, éclairées chacune par une double porte vitrée.
La galerie de l'ouest est destinée aux missionnaires qui viennent raviver à Ranchi leurs forces épuisées par les fièvres. L'établissement de cette maison est, sous ce rapport, d'un avantage .précieux pour la mission du Bengale : elle prolonge du double la vie des ouvriers évangéliques.
Celle de l'est est destinée aux novices, aux jeunes religieux qui commencent à se livrer aux études, tout en s'initiant aux langues du pays, et aux prêtres qui viendront y passer la troisième année de probation prescrite par saint Ignace aux siens, après l'achèvement des études théologiques.
Enfin les missionnaires exerçant le saint ministère à Ranchi occuperont l'ancien corps de logis. » (i)
C'est là que le pauvre P. De Smet, se sentant mourir, demanda et reçut le suprême Viatique.
Quand le P. Lievens apprit à Torpa la triste nouvelle, de nuit, il partit; il revit, il embrassa ce pauvre ami, il le soigna comme eût fait une sœur de charité; mais il savait, lui, que si le missionnaire succombait, c'était à l'excès du travail et du dénuement, et maintenant qu'il pouvait se reposer et se soigner un peu, il espérait qu'il reviendrait à la vie. « Vous ne mourrez pas, lui avait-il dit en pleurant.
(i) Voir : Mission delge du Bengale, par le P, Scheys.
VOUS ne pouvez pas mourir. » Et comme par miracle, la vie revenait. Après quelques jours, le P. De Smedt put doucement prendre le chemin . des hauteurs et s'en aller à Darjeeling, au pied de l'Himalaya, refaire sa santé si gravement compromise. Le P. Lievens, lui, reprenait le chemin de Torpa, où, pour la troisième fois, il allait se trouver seul et sans secours.
Le P. Lievens n'était pas venu seul; de tous côtés, même de dix et de quatorze lieues de distance, des néophites étaient accourus pour voir le bon « Padri » malade et lui offrir leurs remèdes; on les conduisait autour du fauteuil où il se reposait; ne pouvant lui parler, ils lui caressaient doucement les mains, puis, quand on leur faisait signe qu'il était temps de partir, ils se mettaient à genoux devant lui, et tout haut, récitaient les prières.
Le P. Lievens avait écrit, sur l'ami qui lui avait été enlevé, cette lettre touchante : « Le P. De Smedt est un modèle de missionnaire, admirable de zèle et d'activité. Mais soutiendra-t-il longtemps le poids du travail? Je voudrais, moi, pénétrer plus avant au Sud et à l'Ouest, pour reconnaître les dispositions du peuple et préparer un nouveau centre de mission. . . Hélas ! nous sommes pauvres entre les pauvres; mais dans notre isolement, nous ne savons trop ce qui nous manque et ce qu'il nous faudrait. Notre-Seigneur, qui nous a mis dans cet état de pauvreté, nous a de même appris à nous contenter de peu, et c'est un des grands avantages qui résultent de nos privations. Du reste, nous vivons très heureux le P. De Smedt
lyo
et moi, et en tout, dans les travaux de notre mission, nous agissons de concert. En ces derniers quatorze jours, le Seigneur nous a déjà envoyé deux villages, qui comptent ensemble environ 200 âmes... Veuillez prier pour nous et nous venir en aide, afin que nous puissions bâtir nos quinze chapelles et fonder nos vingtcinq écoles. »
Il s'attela donc seul au travail qui grandissait toujours, essayant de suppléer, par un plus grand courage, aux secours humains que Dieu lui enlevait.
Un mois après le départ de son ami, il écrit au Provincial de Belgique '■
« Ce mois de juin m'a donné un millier de nouveaux convertis. Que Dieu me donne la force de corps, la puissance d'esprit, l'énergie de volonté et la sainteté d'âme qu'il me faudrait pour coopérer à la grâce. Il veut manifestement que toute cette contrée soit chrétienne.
Onze villages mundaris sont devenus chrétiens jusqu'au dernier homme; chose absolument inouïe jusqu'ici.
Je suis toujours vraiment heureux! Que n'ai-je assez de temps et d'esprit pour écrire les Gesta Dei per Belgas en ce grand pays! »
Il donne d'ailleurs à sa mission une organisation définitive :
« Nous distribuons notre mission en cercles; dix sont déjà préparés; nous construisons dans chacun une grande chapelle et une maison pour le missionnaire. Les fonds nous manquent pour les achever; chacune doit nous coûter 200 roupies pour le moins. Et
pourtant, c'est un travail qu'on ne peut différer. Des chrétiens sans chapelle, c'est un troupeau sans bergerie. Il faut les réunir tous les jours et les faire prier ensemble. J'écris partout en Belgique pour mendier un peu d'argent : on ne me répond même pas ! Croit- on que je trompe les gens en disant ce que Dieu fait par nous? »
Le catalogue des maisons et des Pères de Belgique, en mission aux Indes., nous fait connaître, pour quelques-uns au moins de ces cercles, les noms des villages où se construisaient les églises. Il marque comme rattachées à la station centrale de Torpa : Bamini, Dégela, Dorma, Dumangdiri, Lapa, Maranghada et Sodé. Je ne suis pas arrivé à découvrir les autres.
Et le pauvre Père va, marchant toujours, de village en village, encourageant les convertis, appelant les païens, les écoutant tous et s'en faisant aimer.
Torpa, le 30 septembre 1887.
« Bénissons Dieu dans ses œuvres de grâce et de miséricorde à Torpa. Le nombre des conversions a décuplé depuis l'année dernière; mon travail s'est accru considérablement ainsi que les dépenses; mais le bon Dieu pourvoira à tout. Ce qui me gêne beaucoup, c'est que j'ai fait des dettes, et je ne vois pas le moyen de m'en tirer.
J'ai un plan assez bien arrêté pour rendre ma mission seif-supporîand, mais ce plan ne se réalisera pas sans difficulté. Il faut que, dans quelques années, nous ayons à Ranchi une bonne école supérieure
172 I-E PÈRE LIEVENS
avec une imprimerie et 100,000 chrétiens. C'est là que je voudrais arriver avant de mourir. »
30 août 1887.
« Depuis une quinzaine de jours, j'ai près de moi, à Torpa, le P. Cazet et le F. Seitz, scolastique. Tous deux me rendent de grands services, en visitant les chrétiens et en baptisant les enfants. Depuis leur arrivée, quatre villages, formant une population de plus de cinq cents âmes, sont venus à nous, les uns du protestantisme, les autres du paganisme.
Il me devient impossible, à moi, de sortir, car du matin au soir, je suis pour ainsi dire assiégé par les visiteurs et j'ai, à les entendre, plus de besogne que je n'en puis faire. Je crains fort, si je reste seul, de succomber d'ici à peu de temps... Pour m'aider, il faudrait un Père qui, non seulement connût la langue, les lois et les coutumes du pays, mais eût aussi la connaissance des hommes, et le talent de les conduire. Mes chrétiens en grande partie ne sont ni organisés ni instruits. Plaise à Dieu qu'il nous arrive en grand nombre des hommes vraiment apostoliques.
Il serait tout à fait inutile de convertir les gens au christianisme, s'il n'y a personne pour en prendre soin. Seul, je ne puis presque rien faire de tout ce qu'il faudrait. Pour l'amour de- Dieu, envoyez ici deux ou trois Pères, avec un Frère, pour prendre soin du matériel, et nous aurons dans cette mission un splendide succès...
Je me suis surmené depuis plus d'un an; je suis tellement épuisé que dernièrement^ à Ranchi, je ne pouvais plus même me tenir dans le fauteuil où je m'étais assis; pourtant je n'avais ni fièvre, ni aucune autre maladie... Des quatre cents villages qui sont catholiques, la moitié au moins n'ont jamais été visités; •comment, dans ces conditions, persévéreront-ils.'^ Et de bonnes nouvelles nous viennent de toutes parts. Aujourd'hui même j'apprends que la population de Jakarma, localité où réside un ministre luthérien, se propose de venir à nous. De même la population de Burgu.
Je devrais élever le nombre de nos écoles à cinquante au moins, et prendre en plus une vingtaine de catéchistes. Mes chrétiens ne me demandent pas de secours pécuniaires, je pom'rais employer mes ressom'ces à la •construction de chapelles et à l'entretien des écoles; mais d'où me viendront-elles, ces ressources-là, sinon d'Europe? Près de Kunti, à trois milles environ vers le Sud, trois villages promettent d'embrasser la Foi, si on leur donne un prêtre, ou du moins si on leur bâtit une chapelle. »
C'est le 17 août, qu'étaient arrivés à Torpa le P. Cazet et le F. Seitz. Certes les Supérieurs n'étaient pas sourds aux touchants appels et à la détresse du pauvre P. Lievens. Mais eux aussi se demandaient où trouver les ressources et où trouver les hommes?
Que l'on y réfléchisse, et l'on se demandera, sans trouver la solution du problème autre part qu'en Dieu,
LE PERE LIEVEN.S
comment les Jésuites belges, chargés en Belgique du très lourd poids de treize collèges, de deux noviciats, d'une école apostolique, de deux maisons d'études supérieures, de trois maisons de retraites et de sept résidences, ont pu former et nourrir dans l'Inde une mission qui, l'an dernier encore, occupait près de cent cinquante hommes, septante-neuf prêtres, trente-sept jeunes scolastiques et vingt-cinq frères coadjuteurs. (i)
Je voudrais attirer l'attention d'une façon toute spéciale sur un passage de cette dernière lettre, qui me. semble d'un grand poids dans l'appréciation que nous aurons à faire bientôt de l'apostolat du P. Lievens.
Il marque le tout premier : « Mes chrétiens ne sont ni organisés ni instruits... Il serait tout à fait inutile de convertir les gens au Christianisme, s'il n'y a personne pour en prendre soin. » Il le sentait, et pourtant nous lui entendrons reprocher plus tard de ne l'avoir jamais compris.
Un homme se ' noie . . ,
Je suis sûr de le sauver, si, après, quelqu'un vient pour nous aider à gravir la berge. S'il ne vient personne, il y a six chances sur dix qu'après lui avoir tenu pendant quelque temps la tête par-dessus l'eau, je devrai finir par le lâcher. Je crie et j'appelle.
Mais l'homme se noie !
(i) Depuis, sur l'ordre du Saint-Père, ils ont commencé une mission à CeyLnn et une autre au Kwango, dans le Congo belge.
« Garde-toi de sauter, dit la prudence humaine, attends qu'il arrive quelqu'un, tu ' sauteras alors. »
xVTais pour peu que l'âme soit vaillante et généreuse, elle entend une autre voix, venant de plus haut que la terre et les hommes :
« Saute donc! risque ta vie et à la garde de Dieu! »
Il est manifeste que la prudence humaine a la raison pour elle; seulement je me demande si pour elle aussi elle a le cœur? Et je crois bien que dans ces circonstances, devant Dieu, le cœur pèse plus que la raison.
Or, voici que d'un autre point de vue tout change !
Au moment où j'écris, je viens de lire un travail sur le général Dragomirow. Il passe avec ses troupes le Danube, devant Zimnitza. Les balles turques pleuvent sur son ponton, trois bateaux percés, déchiquetés, sombrent sous ses yeux; les naufragés crient, on voudrait s'arrêter pour les sauver; le cœur du brave Dragomirow saigne, mais l'ennemi est là, le temps presse. « Non, non, en avant! et que Dieu bénisse ceux qui vont mourir! »
Ce que je puis faire, moi, seul, je ne le puis plus si je commande une armée, je ne puis pas écouter le cœur ni les enthousiasmes, la raison seule doit être ma maitresse et mon guide. Je ne suis plus un homme dont la vie importe peu au cours des choses et qui peut mourir sans arrêter leur marche. Je représente un corps qui ne peut pas mourir, ou du moins qui ne saurait mourir sans encombrer les chemins de sa ruine.
Et pour rappeler un mot que j'ai cité plus haut, le
P. Lievens pouvait vouloir faire feu qui brûle, mais les Supérieurs devaient faire feu qui dure.
Nous aurons du reste à revenir sur ces considérations.
Bref, l'on faisait pour la station de Torpa tout ce que l'on pouvait, sans nuire aux autres; malheureusement ce que l'on pouvait n'arrivait pas à suffire. Notre Seigneur lui-même avait vu les moissons blanchissantes et s'était écrié, lui aussi : « Messis quidem milita, operarii aiitein pauci; rogate ergo Dominum messis ut mitîat operarios in messem siiam. » La moisson est grande et les moissonneurs sont peu! Et il demandait au Maître de la moisson d'y envoyer des ouvriers.
En attendant, le P. Lievens se jetait toujours à l'eau, sans regarder si quelqu'un arrivait sur . la berge.
Et Dieu le bénissait toujours!
Mais les bénédictions de Dieu viennent par la croix, et les croix ne devaient pas être épargnées au pauvre Père.
Le P. Cazet, arrivé le 17 août, travaille un mois, tombe malade et meurt à Ranchi, le 25 septembre!
Deux mois après, le P. Seitz, épuisé, est renvoyé à Assansol, où il se remet en achevant ses études!
Et resté seul, le P. Lievens écrit, le 16 octobre 1887 :
« Le bon Dieu bénit mes faibles efforts, car, je n'en doute pas, le succès de notre mission n'est dû qu'à l'action divine. C'est l'œuvre de Dieu. Nous comptons actuellement 400 villages et 15,000 chrétiens, 60 écoles et plusieurs chapelles déjà construites. Ce qui nous manque, hélas ! ce sont les hommes et les
ressources. La mission s'étend de jour en jour; à certains mois, l'accroissement n'a pas été de moins de mille conversions. . .
Mais, me demanderez-vous , quels moyens le missionnaire emploie-t-il pour convertir ces peuples? »
Ici le P. Lievens expose lui-même le procédé qu'il suit, et bien que nous ayons déjà tâché de l'exposer nous-même, nous ne croyons pas pouvoir passer son explication sous silence.
« C'est ici, semble-t-il, qu'apparaît la Providence, qui dispose avec sagesse, pour des buts supérieurs, les événements d'ordre matériel, et qui fait servir les maux de la vie présente à élever l'homme à l'espérance des biens de la vie future. Les habitants de ce pays, dans leur simplicité primordiale, ne convoitent ni la richesse, ni la science, ni les avantages et les jouissances que l'Europe civilisée répand autour d'elle, sur tous les continents. C'est à peine s'ils vont chercher auprès du missionnaire un remède européen dans leurs maladies. Celles-ci se terminent rapidement; 2 ou 3 jours amènent l'issue heureuse ou fatale : la guérison complète ou la mort. Fit-on des cures merveilleuses, on pourrait se demander si ces bons sauvages sont à même de discerner la nature du bienfait. Mais pour ces Mundaris, ces Ouraons, ces Kharwas, il est une souffrance intolérable : ces pauvres gens aiment le sol qui les a vus naître, le champ qu'ils labourent et que leurs an-, cêtres ont défriché, la terre où -reposent les cendres de leurs aïeux.
Or, l'Hindou est venu, habile et rusé, qui, profitant
de leur imprévoyance, a dépossédé les anciens propriétaire et s'enrichit du fruit de leurs travaux. Venez en aide à ces malheureux, en leur montrant les moyens légitimes de bénéficier des dispositions du droit et de la loi, et vous serez leur ami.
Gagné par un service ou par un bienfait, le Mundari, en retour, écoute la parole de l'Evangile et se convertit bien sincèrement. Une fois chrétien et baptisé, il se montre généralement ferme et constant.
Voilà comment il a plu à la divine bonté de nous préparer les voies, et comment ces braves gens, détachés peu à peu de leurs superstitions antiques, reçoivent enfin la sainte doctrine de Jésus-Christ. »
Et il annonce la grande, l'ineffable joie que Dieu venait de lui faire : son compagnon, son ami le P. De Smedt lui était revenu!
« Mon ancien compagnon, l'excellent P. De Smedt, est revenu depuis trois semaines, le 25 septembre dernier! C'est lui qui entreprend les excursions, et rarement il passe la journée à Torpa. Il parcourt les villages, allant de l'un à l'autre, pour instruire, baptiser, administrer les Sacrements, visiter les chrétiens et les réunir pour la prière. Quant à moi , l'affluence continuelle des visiteurs m'oblige à rester à Torpa. Du matin au soir il faut être à la disposition de nos chrétiens, les entendre, élucider et aplanir leurs difficultés, recevoir les nouveaux qui se présentent, écouter leurs plaintes, les consoler, leur tracer une ligne de conduite. Après, ce sont les catéchistes et les maîtres d'école, qui viennent rendre compte de leur charge et
LE PERE LIEVEXS
que l'on doit instruire et diriger. Il y a tant de monde qui arrive à Torpa, et tant de villages à visiter, que nous ne pouvons, même à deux, suffire à la besogne. Il faudrait deux prêtres en permanence à Torpa, et quatre autres, au moins, pour visiter au loin les villages, deux ou trois fois chaque année...
Si du moins nous avions des ressources! J'ai appris qu'en Belgique on parle beaucoup de Torpa; j'en remercie Dieu et Je souhaite que l'intérêt porté à notre mission se traduise en une assistance efficace; 20,000 roupies nous suffiraient à peine pour bâtir les chapelles devenues nécessaires.
Mais à Dieu! Nous irons en avant quand même, et avec une entière confiance en la bonté divine. »
Ah! que c'est bien lui : « Nous irons en avant quand même! »
Et n'est-ce pas qu'il était digne d'être aimé de lui, ce vaillant P. De Smedt, qui avait bu la mort sur cette terre du Chota-Nagpore et qui, à peine debout, se hâte, quitte le ciel pur et doux de l'Himalaya, et accourt sur le champ de bataille, reprendre les armes et se battre pour le Seigneur Jésus-Christ!
Quelles âmes! et devant elles comme on se sent rougir et comme on se mesure petit!
Pour clôturer cette année bénie, le mois de décembre amena au P. Lievens l'adhésion de cinquante villages!
A Torpa
deux La
u commencement de l'année 1888, la mission du Chota-Nagpore, prise dans son ensemble, comprenait :
Au Nord, à 22 ou 23 milles de Ranchi, la station de Hazaribah, où le vieux P. van der Stuyft formait à la vie religieuse
Frères novices.
station de Ranchi, élevée pour devenir à la fois
182' LE PÈRE LIE^Œ•NS
une école supérieure de littérature et une maison de troisième an pour les Pères. Résidaient là :
Le P. Motet, supérieur et maître de rhétorique,
Le P. Schafer, qui faisait son troisième an de noviciat,
Le P. Sapart, missionnaire,
Le P. Dumont, qui enseignait les mathématiques.
Les jeunes Pères de Gryse, van Gerven et Carbery, qui étudiaient les belles-lettres, et enfin le F. Leveaux, qui s'occupait exclusivement du matériel.
La station de Diggia, que construisait le P. De Cock, pour se rapprocher de Torpa et, comme il le disait, « tendre la main au P. Lievens. » Il avait quitté Jamgain; mais bientôt, épuisé et malade, il ira chercher un refuge à Ranchi, et sera remplacé, à Diggia, par le P. Haghenbeek.
La station de Torpa, où travaillent le P. Lievens et le P. De Smedt. Ils avaient le soin des chrétientés de Bamini, Dekela, Donna, Dumangdiri, Lapa, Maranghada et Sodé.
La station de Bangaon, dirigée par les PP. Fierens et MuUender, qui visitaient les chrétientés de Burndi, Mariadi et Josephdi.
La station da Chaibassa, où résidait le P. Stockman.
Un document officiel, publié par les soins du Provincial de Belgique, donne la progression des baptêmes au Chota Nagpore, de 1881 à 1887 :
18S2 669 Diff. 291
Diff. 140L
Durant le même temps, dans l'ensemble de la mission du Bengale, le nombre des catholiques progressait ainsi :
Il serait injuste évidemment d'attribuer à la seule action du P. Lievens ces progrès magnifiques, injuste et' mauvais de méconnaître la part qui en revient à ses frères, répandus dans les missions de l'Orissa et dans les Bengalies, mais il est bien permis toutefois de faire coïncider les dates, et de rappeler que l'arrivée du P. Lievens au Cliota-Nagpore date de 1885.
Or, la coïncidence saisira davantage encore, quand on
iff
(i) En totalisant les chiffres du nombre des baptisés on arrive à trouver, pour la population catholique du Chota-Nagpore, le chiffre de 18,577. Le P. Lievens comptant 15,000 membres à la chrétienté de Torpa, les autres stations devaient se partager les 3,577 restants.
LE PERE LIBYENS
saura qu'au bout de l'année dont nous allons dire les travaux, le nombre des baptêmes s'était élevé à 35,000 et la population catholique de la mission belge des Indes à 53,281.
Gloire à Dieu !
Torpa, le i'^'' janvier 1888.
Mon Révérend Père Provincial,
Heureuse année de 1887!.. Elle est passée, mais plaise à Dieu de nous donner les mêmes joies en celle qui s'ouvre aujourd'hui! Notre-Seigneur régnera bientôt en Maître sur ces régions idolâtres! Cinquante villages viennent encore de venir à nous. Que pouvons-nous faire devant une telle multitude! Qu'il est dommage que nous soyons si peu nombreux ici, et qu'il y ait en Belgique tant d'hommes qui ne savent que faire! Je dois passer nuit et jour à la besogne. Les protestants perdent le terrain et... le courage. Comme ils sont bien payés ils resteront sur place, et l'argent qu'ils distribuent retiendra toujours quelques gens chez eux. D'ailleurs, il faut le reconnaître, ces ministres luthériens ont de l'activité et se dévouent, mais ils gâtent tout par une impardonnable ignorance et par leur rudesse envers les pauvres indigènes. Ils ont envoyé, il y a deux mois, leur maître homme à Torpa, pour essayer de détacher de moi mes chrétiens et mes catéchistes; mais il a dû s'en retourner bredouille. Nous avons tout à faire ici.
Il faudrait avant tout de l'unité d'action et d'administration, et pour cela :
1° Un supérieur général pour tout le Chota-Nagpore, dépendant ou, mieux encore, indépendant de Calcutta. Nous n'avons personne qui nous dirige. A si grande distance, que voulez-vous qu'un Supérieur de Calcutta puisse faire pour nous, sinon enregistrer l'argent qu'on nous envoie? Décider des affaires de la mission.'^ Mais il ne les connaît pas !
2° Il faudrait dans tous les villages de bonnes écoles bien établies, afin d'y donner aux enfants une forte éducation chrétienne.
3° Il faudrait à Ranchi une école supérieure, pour y former des enfants choisis aux fonctions de catéchistes, de maître d'école et même à la prêtrise.
4° Il faudrait à Ranchi une presse, pour y imprimer les livres d'instruction et de polémique religieuse, dont, même ici, nous avons besoin, car on attaque notre Foi et nous devons la défendre.
Et pour cela il faudra des hommes et de l'argent!
Et nous n'en sommes qu'au commencement.
Nous devrions aussi avoir des Sœurs.
Il n'y a pas à s'exagérer les difficultés du climat; où vivent les ministres luthériens avec leur femme et leurs enfants, les nôtres auraient peur de vivre! Le climat est bon; que l'on prenne des précautions.
J'aurais encore beaucoup à écrire, mais il me faut partir.
Priez pour nous et bénissez-nous.