‹ Le Père Lievens [microform]Chapitre 12 sur 19 · C. LiEVENS, S. J · texte numérisé non relu

C. LiEVENS, S. J

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Et le missionnaire enfourchait son cheval et partait. Car il y avait maintenant un cheval, même des chevaux, à Torpa. Et j'imagine que ces bonnes et nobles bêtes furent plus pour le missionnaire que des serviteurs muets, qu'ils furent des compagnons et presque des amis, qu'il leur parlait pendant les longs silences de la route, qu'il les caressait dans ses moments de bonheur, qu'il en faisait les confidents de ses projets et de ses triomphes. Il les avait toujours aimés, ces beaux chevaux, depuis la petite ferme d'autrefois, et ils lui rappelaient des souvenirs bénis. A les traiter du reste, l'apprentissage du petit fermier lui servit singulièrement. Lui, si prodigue de ses propres forces, ne dépensait les leurs qu'avec parcimonie; lui, si insoucieux du boire et du manger, s'en préoccupait gravement pour eux; maintes fois les derniers morceaux de pain de sa besace furent pour eux, tandis que lui jeûnait. On admirait, on enviait même parfois dans la mission les beaux chevaux du P. Lievens; en réalité, il les achetait à même prix; mais les aimant mieux, il les soignait mieux et, les connaissant mieux, il arrivait à mettre en valeur le cheval le plus misérable de ces parages. Le missionnaire est un peu comme le soldat; il donne à son cheval une part dans l'honneur de ses victoires.

J'ai par devers moi un fascicule de dix lettres du P. Haghenbeek, écrites de Diggia, et se rapportant aux années qui vont suivre; elles sont d'autant plus précieuses que le P. Haghenbeek, après avoir suivi pas à pas le P. Lievens et l'avoir vu à l'œuvre, prit si bien

le pli, la voie de son maitre en apostolat, qu'il lui succédera plus tard dans la direction de toute la mission du Chota-Nagpore. En bon missionnaire qui sait le prix du temps, et en ami fidèle qui sait le prix àes souvenirs, il écrit vingt pages, qu'il, partage ensuite à ses camarades; chacun en a son morceau, ils se le passent à titre d'échange et, rassemblant les bouts, finissent par lire la lettre entière. Moi-môme je vais les coudre ensemble, pour donner une idée exacte de la journée de nos missionnaires, (i)

« J'étais de quatre jours ici lorsque le P. Lievens m'envoya un cheval et un catéchiste; le catéchiste me remit un billet de notre grand missionnaire : « Père Louis, je vous envoie un cheval; prenez la chapelle du P. De Cock, et allez le plus tôt possible à Padaria;- c'est nécessaire. » Padaria est un village encore tout païen, de 40 à 45 familles, à 22 milles au Sud- Ouest de Dighia. Jamais un missionnaire n'y avait mis les pieds. Le lendemain, jeudi 16 février, à 8 h. 1/2 du matin, je montai en selle, accompagné du catéchiste, du cuisinier, de deux porteurs chargés de la chapelle et des provisions, et d'un Ouraon, élève de l'école de Ranchi, à qui j'apprends le latin. Faut-il vous décrire l'aspect du pays? Des montagnes, des collines qui ne le cèdent en rien à celles du pays de Dinant et de Liège, des plaines comme dans les Flandres et le

(i) Ces premières lettres du P. Haghenbeek sont datées de février 18S8.

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Brabant; en quinze ou vingt lieues, on voit de tout. Une particularité cependant ici aux Indes, surtout à la saison sèche, ce sont les cours d'eau. Figurez-vous de profonds ravins, quelquefois de 30 et 40 mètres de large, dont les bords sont rongés par les eaux; la plaine avoisinante est coupée par des ravines plus petites, qui convergent toutes vers le canal principal. Ces ravines sont creusées pendant la saison des pluies par les eaux du ciel. Au fond du fleuve, il y a, à cette époque-ci, un petit ruisseau de 10 à 12 mètres de large, et d'un décimètre ou deux de profondeur. Pendant la saison des pluies au contraire, tout le ravin est rempli d'une eau boueuse, qui coule avec violence et qui atteint 6 à 7 mètres de profondeur. Pour traverser ces fleuves, il n'y a pas de ponts; on descend dedans ; si on est à pied , on ôte ses bas et ses souliers; si on est à cheval, on traverse sans s'inquiéter de l'eau, en relevant tant qu'on peut les jambes, à moins qu'on ne soit déjà dans le flot jusqu'à la poitrine. Revenons à l'expédition de Padaria. J'ai chevauché tout un jour au milieu d'un pays magnifique. Vers cinq heures du soir, j'arrivai au but de mon voyage. Tout le village était dans la terreur. Voici ce qui était arrivé : ces malheureuses tribus des collines (the hill-tribus) que nous avons mission d'évangéliser, gémissent sous une tyrannie dont vous n'avez pas d'idée en Belgique. Les propriétaires du sol qu'on appelle Tikkédars, Jamindars, Zémindars, et le reste» sont pour la plupart des scélérats, qui ne songent qu'à s'enrichir sans conscience et sans pudeur. Vous en

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aurez une petite idée par ce que je vais vous raconter. Padaria donc appartient à trois Jamindars Brahmines. Ces messieurs forcent les Padariens à travailler tous les jours sur leurs terres, et... ne les paient pas. Ils exigent en outre une rente 3 à 4 fois plus forte que ne le permettent les lois et les usages; enfin, quand on la leur paie, ils refusent de donner quittance, et reviennent dans la suite la redemander encore. Si quelque malheureux objecte, on le roue de coups. Si les Anglais étaient mis au courant de ces horreurs, ils ne les toléreraient pas; aussi le P. Lievens, les autres Pères et moi, nous nous sommes donné la mission d'instruire aussitôt les autorités de ces agissements, quand ils frappent nos chrétiens; et en général dans nos villages cette oppression est vite réduite à néant. Revenons encore à Padaria : Au mois de janvier passé, les Padariens apprirent donc que partout où il y avait des chrétiens, les Tikkédars étaient mis à la raison et que les Padri Saheb, — c'est le nom qu'ils nous donnent, — faisaient profession de défendre les petits et les pauvres contre les oppresseurs. Ils songèrent donc à prier un Saheb de venir parmi eux. Pour l'obtenir, sur le conseil d'un nommé Budhu, un des hommes les plus énergiques du village, ils furent en députation chez un des catéchistes du P. Lievens, habitant un village voisin. Les Brahmines ayant eu vent de la démarche, résolurent de punir les Padariens d'une manière exemplaire. Ils levèrent une troupe de Sipoys, espèce d'agents de police privés, et à 22 les postèrent en embuscade , le long du chemin par où

Budhu et le catéchiste devaient revenir. Le catéchiste en fut quitte pour quelques coups, mais ils s'acharnèrent sur le malheureux Budhu, et le frappèrent si cruellement, qu'après vingt jours passés depuis l'événement, le pauvre homme ne sait encore ni marcher ni se tenir debout... Quand j'arrivai, la terreur était encore répandue dans tout le village, et personne n'osa venir à moi. Le catéchiste du P. Lievens, qui m'avait accompagné, me prépara un lit dans une étable à buffles, et je passai la nuit en compagnie de cinq de ces animaux... Le lendemain, je dis la première messe qui ait jamais été célébrée à Padaria, dans cette- étable, et après je dis au catéchiste d'aller appeler les gens. « Padri Saheb, me dit-il, ils n'oseront venir de peur des Tikkédars. » — « Dites-leur que je suis là et que tous les Tikkédars du monde ne me feront pas partir. » Une demi-heure, après, tous les pères de famille, au nombre de 37, étaient autour de moi. Le malheureux Budhu me fut apporté dans une corbeille. Je l'examinai : son dos, sa poitrine, ses cuisses étaient encore couverts de longues cicatrices, ses genoux et ses pieds étaient énormément gonflés. Je comptai ses blessures, il' y en avait plus de trente; sur quoi je pris des notes. Tous me regardaient avec étonnement. Je les consolai de mon mieux et je leur promis que justice serait faite. Aussitôt ils me donnèrent leurs noms pour se faire instruire, et' l'un après l'autre... mais pour comprendre ceci, il vous faut un petit renseignement.

Ces pauvres gens ont une peur extrême des diables.

Pour se rendre favorables ces mauvais esprits, ils se consacrent à eux, et en signe de leur consécration, ils laissent pousser au sommet de la tête une petite tresse de cheveux, qui leur pend comme une queue dans le cou. Se couper cette queue c'est renoncer au diable.

Donc, lorsque tous m'eurent donné leur nom, Budhu, le premier, demanda des ciseaux et solennellement se coupa la chevelure. Ce fut le signal, les trente-six autres queues tombèrent. Pour quelques vieillards ce fut un vrai sacrifice, mais ils le firent avec une générosité qui me toucha. J'allai de l'un à l'autre, en leur donnant de petites tapes dans le dos en guise de caresse; il faut le traiter ainsi, ce pauvre Hindou, car c'est un grand et bon enfant. Vous devriez voir le P. Lievens agir avec ces gens-là!

La cérémonie des queues finie, je fis seller mon cheval et je m'en allai à une lieue de là, à Sissoy, où il y a un bureau de police, un Tannah, comme on dit ici. Malheureusement l'agent anglais était absent, et je ne parvins pas à me faire comprendre de ses subalternes...

Je passai la nuit au Tannah, très bien traité j comme d'ailleurs les Anglais veulent que soit traité ■ tout Européen passant par leurs postes; tous les gens de la maison à mon service et faisant au Saheb des salams jusqu'à terre. Le lendemain je partis pour Torpa, décidé à mettre la cause des Padariens entre les mains du P. . Lievens. De Sissoy à Torpa, il y a douze lieues. Au moment où j'allais partir, je reçus une députation . d'une dizaine d'hommes de Karandajor,

un village à deux lieues et demi de Padaria. Ils me dirent que, si le Saheb voulait venir dans leur village, pour les protéger contre leur Tikkédar, ils se feraient tous chrétiens. Karandajor était sur ma route, et je résolus de pousser jusque là ma première étape. Tout le village vint à ma rencontre, et l'on m'installa sous un hangar où l'on me fit fête. Les habitants de ce village sont tous païens et appartiennent à la tribu des Karias; ce sont de beaux hommes, grands et forts, moins noirs que les Mundaris, bien que leur nom, Karia, signifie « les hommes noirs ». Je les écoutai, je pris des notes, ce qui fait toujours grande impression ici; et je leur promis de revenir avec un Saheb puissant qui prendrait en mains leur cause. Aussitôt trente-cinq pères de famille se coupèrent la chevelure et donnèrent leurs noms pour être instruits.

Je passai la nuit sous le hangar où on m'avait installé, et pour me protéger des animaux errants pendant la nuit, vingt Karadajoriens se couchèrent à l'entrée. Mon chien (tout missionnaire doit avoir un chien), se mit à mes pieds, et je dormis sur mes deux oreilles jusqu'au lendemain, n'ayant été éveillé qu'une seule fois, par un pourceau qui voulait se frayer un passage à travers les nattes du hangar, et que « Tiger », toujours mon chien, chassa d'un grand aboiement.

Le lendemain, après avoir dit ma messe en plein air, devant tout le village, qui naturellement n'y comprenait rien du tout, je partis de Karandajor, suivi de tous les habitants qui me firent cortège jusqu'au bout de leur territoire; dans l'après-midi, je passai par un

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un villaq-e à deux lieues et demi de Padaria. Ils me dirent que, si le Saheb voulait venir dans leur village, pour les protéger contre leur Tikkédar, ils se feraient tous chrétiens. Karandajor était sur ma route, et ;e résolus de pousser jusque là ma première étape. Tout le village vint à ma rencontre, et l'on m'installa sous un hangar où l'on me fit fcte. Les habitants de ce village sont tous païens et appartiennent à la tribu des Karias; ce sont de beaux hommes, grands et forts, moins noirs que les Mundaris, bien que leur nom, Karia, signifie « les hommes noirs ». Je les écoutai, je pris des notes, ce qui fait toujours grande impression ici; et je leur promis de revenir avec un Saheb puissant qui prendrait en mains leur cause. Aussitôt trente-cinq pères de famille se coupèrent la chevelure et donnèrent leurs noms pour être instruits.

Je passai la nuit sous le hangar où on m'avait installé, et pour me protéger des animaux errants pendant la nuit, vingt Karadajoriens se couchèrent à l'entrée. Mon chien (tout missionnaire doit avoir un chien), se mit à mes pieds, et je dormis sur mes deux oreilles jusqu'au lendemain, n'ayant été éveillé qu'une seule fois, par un pourceau qui voulait se frayer uu passage à travers les nattes du hangar, et que « Tiger », toujours mon chien, chassa d'un grand aboiement.

Le lendemain, après avoir dit ma messe en plein air, devant tout le village, qui naturellement n'y comprenait rien du tout, je partis de Karandajor, suivi de tous les habitants qui me firent cortège jusqu'au bout de leur territoire; dans l'après-midi, je passai par un

village déjà converti par le P. Lievens, Jataloia. Il est à peu près à cinq lieues de Torpa. J'y fus très bien reçu; je dus visiter toutes les maisons chrétiennes, on m'y montrait avec plaisir et fierté les crucifix et les images saintes, pendues aux murs, à la place d'honneur. Tous les chrétiens portent le chapelet autour du cou, et vous saluent en disant : Loué soit Jésus-Christ! en indi : Jessouki parai! en mundari : Jessou marang! Le soir, un vieux patriarche, qui a eu sept garçons et cinq filles, et qui a peuplé tout le village, me pria de présider la prière. On sonna du gong et l'on se réunit dans la maison de ce vénérable ancêtre. Les prières fiirent dites d'une façon très édifiante; j'y ajoutai quelque oraison en latin, pour ajouter à la solennité, et à tous, de tout mon cœur, je donnai la bénédiction. Les mères vinrent alors me présenter leurs petits enfants, pour que je les bénisse d'une façon spéciale. Je passai la nuit dans la véranda d'un de ces bons chrétiens, et, le lendemain, je partais pour Torpa. »

A Ranchi

URANT le mois de janvier, deux compagnons avaient été envoyés d'Em'ope au P. Lievens : le P. van Severen et le P. Huyghe.

La station de Torpa comptait donc alors quatre Pères sous les ordres du P, Lievens.

« Le P. Lievens et le P, van Severen étaient seuls à la maison; le P. De Smet et le P. Huyghe étaient

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