‹ Le Père Lievens [microform]Chapitre 19 sur 19 · C. LiEVENS, S. J · texte numérisé non relu

C. LiEVENS, S. J

Toute espérance humaine, il le sentait, lui était refusée; restaient l'es espérances divines; il pria, pourquoi.'^ pour guérir? Oui, mais afin de pouvoir retourner aux Indes, se dévouer et se sacrifier à nouveau.

Il écrit le 15 août : « Je me sens poussé à demander ma guérison à la Sainte Vierge; je lui ai promis, si elle me sauve, d'élever en son honneur une grande église au Chota-Nagpore. » Mais il ajoute : « Fiat voliintas Dci. »

Et il espère. Ah, pauvre cœur humain!

Vers le même temps, était arrivé parmi nous, pour ^ refaire, lui aussi, sa santé délabrée, le P. Koch, missionnaire de Calcutta. Ce fut une grande joie pour le P. Lievens de se retrouver avec un compagnon et un ami des Indes; il le vit, l'observa et, dans ses notes, il écrit : « Le P. Koch vient d'arriver ici, en un bien triste état; à coup sûr, lui, ne se remettra plus! »

Et pourtant le P. Koch devait guérir! Il a repassé les mers et travaille aujourd'hui dans la mission de Ceylan, au séminaire de Kandy!

Et dans le petit agenda, les notes se succèdent; il commence des neuvaines; à peine finies, il les recommence, espérant toujours.

Le 25 août, on lui permet, pour le distraire, d'aller voir sa famille. Il partit, fit le voyage par petites étapes, pour ne point trop se lasser. Le 13 septembre, il nous revenait. Mais doucement ses espérances tombaient.

Il avait pu dire la messe assez souvent, et chaque fois c'était pour lui un indicible plaisir; le jour de l'Assomption de la Sainte Vierge, comme il avait voulu célébrer en son honneur, il se trouva mal; par un héroïque effort, il acheva pourtant les cérémonies, mais aussitôt après il dut se mettre au lit. Il n'osa plus, depuis lors, célébrer les saints mystères; tous

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les jours, un peu après minuit, un Père lui apportait la Sainte Eucharistie.

Ses journées se passaient doucement, dans sa petite chambre à l'infirmerie; quatre fois par jour, un de ses amis allait lui faire la lecture ; le reste du temps , il le passait à prier ou à méditer. Le médecin, craignant qu'il ne s'y fatiguât, lui défendit de réciter son bréviaire et même de méditer trop longtemps. — « Oli ! Monsieur le docteur, lui dit le malade, méditer ne me fatigue pas; j'en ai tant l'habitude! Que pouvais-je faire autre chose aux Indes durant mes longues courses solitaires ? »

Il avait niis dans sa chambre quelques objets pieux, entre autres une petite statuette de la Sainte Vierge, qui l'avait suivi tout le long de ses voyages et qu'il voulait avoir toujours devant lui. Quand, plus épuisé chaque jour, il dut garder le lit, il la pendit à son cou pour pouvoir la regarder encore. Au pied de son crucifix, il plaçait des pensées, écrites sur de petits cartons et qui l'inspiraient quand ses yeux tombaient sur elles. On les a conservées toutes, écrites de sa main; je les garde comme des reliques d'an saint. J'en veux transcrire quelques-unes :

« Notre Seigneur a racheté le monde par sa croix, non point par sa prédication, ni par ses miracles. De même les ouvriers évangéHques ne peuvent répandre la grâce de la Rédemption, que par les croix et par les persécutions qu'ils souffrent. N'espérez pas grand fruit de vos travaux, s'ils ne sont pas accompagnés de traverses, de calomnies, d'injures et de souffrances. »

« On n'a jamais vu personne s'élever haut dans la perfection, sans avoir traité son corps comme un animal indocile, que l'on dompte à force de coups. »

« La prudence est souvent la mère de la paresse. »

« Les gens du peuple, les hommes grossiers et malpropres, tous étaient les bienvenus auprès de saint François de Sales. Ils lui disaient leurs petites affaires, et il ne craignait pas de perdre un temps considérable et précieux, car, disait-il, si une chose de rien trouble une âme, il faut la consoler. Les petites affaires en sont de grandes pour les pauvres. »

« Nous faisons très mal et nous nous trompons fort, lorsque nous ne nous résignons pas à tout ce que Dieu a disposé pour nous; il sait, mieux que nous ce qu'il nous faut. »

« Faire le bien, mais sans le voir, Et vivre en saint, sans le savoir.

C'est mon devoir.

Etre toujours dans la douleur, Avec Jésus mon bon Sauveur, C'est mon bonheur.

Aimer, travailler et souffrir.

Et quand Dieu le voudra, mourir.

C'est mon désir.

Mourir, ô Jésus, et vous voir!

O sort heureux qui va m'échoir, C'est mon espoir. »

Et jamais une plainte! — « Comme cet homme se possède! » disait de lui notre médecin, vraiment émerveillé de sa vertu stoïque. A l'infirmier qui le servait, il demandait pardon de lui donner tant de peine. Quand on lui demandait ses mets préférés : « Ceux que' vous me servirez, mon cher Frère. » Un jour pourtant l'infirmier insista et lui ordonna presque de lui dire ce qu'il aimait; et alors, le croirait-on? il lui revint un souvenir de sa vie des Indes : il demanda un pigeonneau bouilli au riz!

Il écrit encore dans son agenda, mais d'une main toujours plus tremblante :

« J'ai beaucoup pensé à ce mot de la sainte Vierge aux noces de Cana : «. Ils n'ont pas de vin! » Il me semblait qu'à son fils elle les disait aussi de moi : « Il voudrait s'en retourner à ses missions aimées, mais il n'a plus de forces! »

« Je songe aussi qu'en restant ici je pourrai si bien me préparer à mourir, arriver si facilement au Ciel, tandis que si je retourne aux missions, au milieu de tous les tracas de cette vie, comment le pourrai-je? » (18 octobre.)

« N'est-ce pas par amour de la vie que je demande ma guérison? » (19 octobre.)

« Cette nuit, après la sainte communion, je me suis senti la poitrine affreusement déchirée, je n'osai me remuer. » (25 octobre.)

« Je viens de terminer ma dernière neuvaine; le médecin me trouve plus mal que jamais, il n'y a plus d'espoir pour moi; que la volonté de Dieu soit faite!

(< Zoo aïs God luilt! » (5 novembre.)

Ce sont les derniers mots qu'il ait écrits!

Le même jour, le médecin, au sortir de sa visite, avertit l'infirmier que la mort approchait. Lui-même, d'ailleurs, sentait que la fin était là; il demanda à être administré. On lui. donna les derniers sacrements, le matin vers neuf lieures. « Et maintenant, dit-il à un ami qui fut le voir, je ne veux plus penser qu'à mourir. »

La journée se passa dans un calme et une sérénité magnifique. Vers le soir, quand il vit qu'un Père se disposait à passer la nuit près de lui : « Ah ! c'est vrai, dit-il, il faudra que maintenant on me veille! Puissé-je mourir vite, pour ne point donner trop d'embarras !»

Comme on lui proposait de lui faire une lecture : « Non, dit-il, laissez-moi doucement penser au bonheur de mourir. ■ »

Son esprit ne se détacha plus de cette vision de la mort et de la délivrance. Ah! je me trompe! Il eut un retour, il eut peur que dans ses pages sur les missions il n'eût mis quelque amour propre et quelque recherche personnelle, peur aussi que l'on n'y pût voir un blâme à d'autres qu'il ne voulait point juger, et ces pages si précieuses, où il avait répandu tout le trésor de son expérience, toutes les lumières de son esprit et toute la flamme de son cœur, il les fit brûler sous ses yeux. « Qu'on m'oublie! Qu'on m'oublie! »

Ce fut le dernier sacrifice.

Il souffrait cruellement; sa poitrine, déchirée et brûlée,

se soulevait avec des spasmes de douleur; quand lui survenait une crise plus forte, il tournait ses grands yeux noirs sur le Crucifix dressé devant lui, et de la main il serrait la petite statue de la Vierge qu'il portait sur la poitrine. Après, quand la crise était résolue, « Ah! cher Frère, j'ai cru que cette fois c'était la fin; mais je vois que je ne m'y connais point. N'oubliez pas , . quand le moment sera là , de me crier de suite : Père, vous allez mourir. »

Deux jours se passèrent ainsi, deux jours d'un vrai martyre, la vie semblait ancrée dans ce corps dévasté. « Ah! Frère, dit-il en souriant, que l'on a donc de peine à mourir! » Le 7, un mardi, vers deux heures et demie de l'après-dîner, il demanda à l'infirmier de l'aider à se déplacer un peu. Le Frère le souleva doucement, mais aussitôt, le voyant blêmir" : « Ah! Père, voici le moment, ayez confiance! » Le pauvre mourant tourna la tête vers le Crucifix , et n'en détacha plus les yeux. Cependant l'infirmier d'un coup de sonnette avait appelé de l'aide, et le premier qui arriva... Ah! Dieu est bon!., ce fut le P. Koch, son camarade des Indes; ce fut lui qui donna au grand apôtre la dernière absolution, et à la rencontre de cette dme qui s'en allait, appela les anges, les apôtres, les confesseurs et les martyrs. L'Inde lui est apparue à cette dernière heure; cette Inde où il avait semé l'Evangile, cette Inde où, pour servir le Maître et le Seigneur Jésus-Christ, il avait jeté, comme de nul prix, ses forces et sa vie.

Son agonie fut de quelques instants, il souleva une

dernière fois, avec un effort convulsif, sa pauvre poitrine, ses lèvres se contractèrent comme en un sourire, et il s'affaissa.

Tout était fini sur cette terre.

Il avait vécu en ce monde 37 ans, 6 mois et quelques jours.

Ses funérailles furent bien simples; il n'avait point fait de relations depuis son retour au pays; ses relations anciennes s'étaient fort refroidies durant son absence; son nom ne disait rien en ce monde d'Europe où ses travaux de géant étaient ignorés, et derrière son cercueil qui s'en allait, ne marchaient que ses frères de sang et de religion, et quelques amis de la Compagnie. Et le pauvre corbillard roulait à travers les rues indifférentes. Parfois un passant s'arrêtait, se découvrait, regardait passer ce cortège de prêtres silencieux, et s'en allait en se disant : « C'est quelque prêtre qu'on enterre. » Il ne se doutait pas que ce prêtre c'était un héros. Qui sait si quelque autre, hostile, ne s'est pas dit : « Bah! ce n'est qu'un curé! » C'est vrai, ce n'était qu'un curé! mais ce curé avait civihsé, par l'Evangile, des provinces grandes comme quatre fois notre patrie.

On déposa son corps au cimetière de la paroisse d'Héverlé et, après le prêtre ofEciant. le premier qui jeta sur son cercueil une pelletée de terre fut son ami le P. Koch. Je le vois encore debout, devant cette tombe ouverte, avec sa grande barbe de missionnaire, et sa figure bronzée par l'impitoyable soleil de là-bas, stoïque, impassible, refoulant dans son cœur les larmes

qui montaient. Et comme nous nous en. retournions ensemble : « Ah! me dit-il, si cet homme-là était mort aux Indes, le Chota Nagpore tout entier lui eût élevé des autels. »

Je voudrais voir un mot gravé sur sa tombe, le mot superbe d'un vieillard du Barway : « Ne dites pas que notre prêtre est mort, c'était plus qu'un prêtre, c'était le roi des prêtres! »

Sur le souvenir pieux que l'on fit à sa mémoire, Guido Gezelle, le grand poète de la Westflandre, écrivit ces beaux vers :

« O vlaamsche held, die honderden, Geheiligd door u\v' hand,

Met ons hiet evenkersten zijn,

In 't verre en 't vreemde land;

O VLiming, die, ter dood getrouw Aan God, aan zede en taal,

Uw eigen volk liet de erfenis Van uwen zegepraal,

Blijft werken nog, en wekt in ons Een vonksken van de vlam

Die 't heidendom in brande stak, Die u het leven nam!

Blijft werken nog, en, won den ioon Uw' nooit vermoeide hand

Zij werve en wende er meer van ons Naar 't vreemde en 't verre land!

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Dan blijft het dierbaar pleksken grond, Dat iîiilke mannen droeg,

Zijn' waarlijk vUiamsche kinderen Toch inimér groot genoeg! »

Héros des Flandres, qui, aux foules

baptisées par votre main, appreniez à communier avec nous

dans la terre étrangère et lointaine;

O Flamand, fidèle jusqu'à la mort

au Dieu, aux mœurs et à la langue natale, vous avez laissé à votre peuple l'héritage

de vos triomphes.

Travaillez encore; faites jaillir en nous

une étincelle de cette flamme qui mit en feu la terre païenne

et qui consuma votre vie.

Travaillez encore; et que, déjà récompensée,

votre main infatigable, nous appelle, nous entraîne de plus en plus

vers la terre étrangère et lointaine.

Elle est petite, la patrie aimée,

mais quand elle enfante des géants comnae vous pour ses vrais fils flamands

elle est toujours assez grande.

Je remercie Dieu de m'avoir donné la grâce d'écrire cette vie. Les heures sont douces et vivifiantes que Ton passe en commerce avec ces fières âmes. Si petit que l'on se trouve devant elles, — et combien petit, car en vérité que nos vies sont insignifiantes à côté de leurs vies! — on se sent, à leur contact, comme agrandi et rapproché des hauteurs où elles habitent. Le cœur, réchauffe par leur cœur, se détache de toutes les mesquines préoccupations d'ici-bas et rêve du moins de grandes œuvres, de grands dévouements et de grands sacrifices.

Et cela est bon de rêver ainsi.

Pourquoi ne l'avouerais-je pas? Je me suis senti fier aussi. Il y a bien quelque honneur, me semble-t-il, à compter dans sa famille des héros de cette taille. En nos temps de petits calculs et de petits caractères, quand tout est mesuré à l'aune étriquée de l'argent gagné et du revenu mis en poche, ces dédaigneux de tout, allant au devoir et à l'honneur, sans souci des biens d'ici-bas, sans souci même de leur sang et de leur vie, dépassent de si haut nos générations bourgeoises, qu'à les voir on dirait d'une évocation de ces vieux temps chevaleresques, où l'Europe enfantait les Roland et les Charlemagne.

Et fier pour mon pays, pour ma patrie. Quand Saint François-Xavier, que l'on a osé comparer à Saint Paul, évangéfisait le Japon, il demanda des aides à toute l'Europe, mais il eut un mot très glorieux pour nous : « Mitte Belgas ! » Envoyez-moi des Belges ! C'est un Belge qui a fait ce que je viens de dire. Et

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certes, on me permettra de remarquer que les trois plus grands missionnaires de ce siècle ; le P. de Smedt, aux Montagnes rocheuses, le P. Damien, au milieu des lépreux de Molokaï, et le P. Lievens dans les Indes, tous trois, sont nés en notre pays.

Tous les trois ont donné leur vie.

Et quand, au moment même où j'écris ces lignes, devant une mission nouvelle, grande, généreuse, nationale, ouverte à l'apostolat belge, j'entends les prudents et les habiles nous crier : « Prenez garde, prenez garde, on meurt vite là-bas! » je ne puis m'empêcher de songer à ces grands Apôtres. De quel dédain superbe ils auraient couvert un pareil discours!

L'homme sera bien vil et bien méprisable, le jour où, pour les grandes causes, il ne saura plus mourir.

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