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« Je ne sais si Dieu me rappellera aux Indes. Sa volonté soit faite! J'ai travaillé au prix de ma santé et peut-être de ma vie, c'est vrai, mais je ne le regrette pas! Au revoir, que Dieu daigne nous bénir! »
Il reçoit des lettres de son ami Puran, le leader des Uraons, des élèves les plus avancés de l'école; il peut se faire parfois à la douce illusion qu'il vit encore parmi eux et pour eux; il travaille, il écrit coup sur coup à des bienfaiteurs pour solliciter leurs aumônes.
Une œuvre lui tenait à coeur. A Ranchi, au Bungalow des Pères, on avait, dès l'origine, creusé un grand puits, où les arborigènes en pèlerinage pouvaient puiser et se désaltérer à leur gré; or, ce puits, bien qu'il eût été travaillé avec grand soin, devait se contaminer par des infiltrations secrètes, car plusieurs fois des cas de clioléra, toujours très fréquents dans les Indes, s'étaient déclarés parmi les chrétiens. C'était un de ses projets les plus déterminés avant son départ, d'en creuser un nouveau dès que ses ressources, mesurées, hélas! le lui auraient permis. Eh bien, à Tronchiennes, tout épuisé et tout mourant qu'il fût, il parvint à recueillir la somme voulue et, sans tarder, l'envoya à Ranchi. Le puits fut foré, cimenté à l'Européenne, et depuis lors nul accident n'est plus survenu.
Un autre travail, dont je ne saurais assez déplorer la perte, l'occupait plus assidûment. Il écrivit sur les missions du Chota-Nagpore, non point des mémoires.
sa modestie s'y serait refusée, mais des notes d'observation et d'expérience. Il y joignait des plans d'organisation définitive, cherchant toujours à résoudre ce désolant problème :
Organiser les chrétientés les plus étendues possibles, avec ce pauvre minimum de prêtres sur lesquels on pouvait compter.
Or, tandis qu'il se traînait ainsi dans la solitaire abbaye, son nom était porté jusqu'aux oreilles du Saint-Père, et avec son nom la glorieuse couronne d'apôtre qu'il s'était si vaillamment conquise.
Le P. Grosjean, supérieur général de la mission des Indes, avait été prié par Mgr Zaleski, délégué' apostolique pour les Indes, de l'accompagner dans la visite de l'ile de Ceylan. Durant ce voyage, il communiqua au prélat romain les premières lettres que lui avait écrites autrefois le P. Lievens, quand il inaugurait au Chota-Nagpore l'ère des conversions en masse. Surpris d'admiration, le prélat veut les voir toutes, les étudier de plus près et enfin, avec un accent de triomphe : « Voilà, voilà un vrai missionnaire, s'écrie-t-il , il faut que ces lettres soient envoyées à Rome, mises sous les yeux du Pape et de la Congrégation de la Propagande, afin qu'elles servent de modèle et de leçon à tous les missionnaires de l'Eglise. »
Nous les avons citées toutes plus haut, mais nous voulons reproduire ici la lettre par laquelle le P. Grosjean les communiqua au Provincial de Belgique :
Kandy, 31 janvier 1893.
Mon Révérend Père,
« Voici les quelques lettres du P. Lievens dont je vous parlais dans ma dernière missive. Elles sont traduites de l'anglais, mais presque littéralement; je vous demande pardon de vous les envoyer en brouillon, mais je viens à peine de terminer la copie que voulait son Excellence le Délégué apostolique, et je n'ai vraiment pas le temps d'en recommencer une seconde.
Il me semble que ces lettres ont une très haute valeur. En soi, elles ne renferment pas grand chose; ce sont des billets écrits, en courant, par un homme surcliargé de besogne. Mais je les trouve infiniment précieuses, parce qu'elles contiennent, en substance, toute la méthode suivie par le P. Lievens. Or, la somme de travail et les résultats- produits par cette méthode, pendant les six années, trop courtes que le Père a passées au Chota-Nagpore, sont quelque chose de très remarquable; à mes yeux, c'est prodigieux! Le nom du P. Lievens restera attaché au Chota-Nagpore, comme celui du P. de Nobili au Maduré, et celui du P. Ricci à la Chine. Dieu veuille que le cher missionnaire puisse retourner au champ de ses travaux! Nous avons été malheureux aux Indes. Le P. Delplace, dont le rôle au sud de Calcutta fut, dans son temps, pareil à celui du P. Lievens,. quoique dans de moindres proportions, a dû quitter le Bengale; et voilà le P. Lievens loin du Chota-Nagpore!
... Un fait palpable est là, et d'autant plus palpable
qu'il est plus récent : c'est que l'apostolat peut devcnir de nos jours aussi fécond qu'autrefois, pourvu qu'on l'exerce dans les conditions voulues. »
Quelque temps auparavant, le même Père avait écrit :
Kandy, 3 janvier 1893.
« Je regrette presque que le P. Lievens ne soit pas ici au lieu d'être en Belgique. Ce climat Kandyen, autant que je puis en juger, est excellent pour les poitrines menacées. Je prie chaque jour pour la guérison du pauvre Père. Il a ses défauts, on a bien trouvé des taches au soleil, mais ils viennent de son grand zèle. Pour provoquer un mouvement parmi les masses païennes, il a des qualités extraordinaires. C'est un de ces hommes très rares, qui ont seuls fait avancer les missions. »
Le 23 du même mois, il écrivait encore :
« ... Plus j'ai l'occasion d'observer, plus j'admire le
P. Lievens. C'est, d'après moi, l'homme le mieux fait
pour ébranler l'Lide qui ait paru depuis le P. de
Nobili. Je prie tous les jours pour sa guérison. Il
n'avait qu'un rêve, une pensée, la conversion en masse
des Kôles. Il lui était difficile de comprendre beaucoup
de mesures, d'exigences des Supérieurs, qui avaient pour
but de maintenir la régularité de la vie religieuse, au
milieu des tracas d'un ministère absorbant et dévorant.
Mais à coup sûr, ses défauts venaient de son zèle, et
puissent les contrées païennes avoir beaucoup d'Iiommes
comme lui. »
Grosjean, s. J.
LE PËRH LIEVENS 26 1
J'ai dit qu'il y avait eu, dans la marche de son mal, comme un moment d'arrêt. Il eût voulu davantage. A ses yeux, la guérison tardait trop. Il demanda de pouvoir venir à Louvain, où le concours des plus célèbres professeurs de l'Université ne lui ferait pas défaut. Il obtint sur-le-champ la permission démandée et, le 6 juin, il arrivait parmi nous.
Depuis les notes que j'ai citées plus haut, son agenda s'était enrichi. Il avait écrit lui-même, très en détail, les noms et prénoms de tous ses petits enfants, de ses frères et de ses sœurs, qu'il avait revus maintenant pour la plupart, car il était retourné à son village natal; il avait revu cette chère terre qu'il avait tant aimée, il avait prié sur la tombe de sa mère et de son père, il avait ravivé tous ces souvenirs, si tristes et si doux. Et comme à ce revoir, son vieil amour des Flandres s'était ravivé lui aussi, ce n'est plus en anglais qu'il écrit, c'est dans la langue de sa jeunesse, la belle et aimée langue du pays.
Mais c'est le glas funèbre qu'elle sonne :
« M. Janssms, doclciir, ^cgt dat er geen gciie^en aan iiiij is!
Le docteur Janssens déclare que je ne puis plus guérir. »
Ce fut, hélas ! l'avis de tous les médecins les plus éminents, appelés en consultation auprès du pauvre malade. On ne voulut plus le lui cacher, car la mort semblait imminente, et l'on savait d'ailleurs qu'il était homme à regarder froidement et en face ce pas suprême. Il se prépara donc à s'en aller vers Dieu..
Mais, dérision des espérances folles qui viennent éblouir l'homme! le traitement nouveau auquel on le soumit, les injections de créosote, le relevèrent, comme ces feux brillants de nos artifices qui, près de s'éteindre, jettent de plus vives lueurs et un plus brillant éclat. Il se porta mieux. Il put même vivre de la vie de communauté, suivre beaucoup de ses exercices, assister aux récréations des Pères, fréquemment même à celles des jeunes scolastiques. Ce fut comme un renouveau devant lequel même les incrédules se demandaient : En vérité, se pourrait-il qu'il guérisse?
Il fallait tout tenter pour sauver une vie si précieuse. Voici que tout à coup éclate, comme une fanfare de triomphe, la nouvelle de la découverte d'une lymphe mystérieuse, qui devait sauver à tout jamais les malheureux atteints de tuberculose! Le nom du docteur Koch, le contre-seing même de l'empereur d'Allemagne, semblaient de suffisantes garanties; notre médecin, le docteur Janssens, se mit aussitôt en rapport avec l'illustre maître allemand, la lymphe arriva et, si je ne me trompe, le pauvre Père fut le premier inoculé en Belgique. Les réactions se produisirent; • elles n'apprirent rien de neuf à personne, leur diagnostic était, hélas, surérogatoire; mais elles n'eurent aucun effet curatif.
Rien n'était triste comme la vue de la lutte qui se passait en lui, entre la vie et la mort. Il la sentait : « J'assiste à un combat de tous lés instants, entre la mort, qui veut me prendre, et ma vie, qui ne veut pas s'en aller! » Et le mal, souterrainement, rongeait.
rongeait toujours. Il se traînait et, chaque Jour, s'inclinait davantage. Ce n'était pas la raine, brusque, soudaine, dans un rapide fracas; c'était l'émiettement; une flamme qui vacille, baisse, baisse et, avant de mourir, brûle encore, par bandes rouges, les bords d'une mèche épuisée.
Un jour, conduit à la campagne, il était arrivé dans un tel état d'épuisement, qu'il n'avait su monter jusqu'à l'étage, et dans le vestiaire, sur les dalles, il s'était étendu de tout son long. « Eh bien. Père Lievens, qu'avez-vous ? » — « Oh rien, je me repose comme aux Indes. Ne craignez pas, je serai vite remis. » Je restai à genoux à côté de lui, sans rien dire, craignant, si je parlais, de le fatiguer davantage. Après quelques minutes, il se trouva mieux et je l'aidai à se relever. « Mais, pauvre Père, croyez-vous que dans ces conditions, ces promenades à la campagne puissent vous faire du bien? » — « Je ne le pense pas, me répondit-il, mais les Supérieurs m'y engagent, et alors... » Puis, souriant : « J'en ai vu bien d'autres, et le bon Dieu m'en a toujours tiré. » Et il me conta l'une de ses plus merveilleuses aventures. En route pendant la nuit, en pleine forêt et durant un épouvantable orage, son cheval, épuisé, à bout, s'était obstinément refusé à plus avancer d'un pas. « J'essayai de l'aiguillonner, mais rien n'y fit et je compris que la pauvre bête n'en pouvait plus. Que faire? J'étais à deux bonnes lieues de Ranchi. Je descendis de selle; aussitôt mon brave cheval se laissa choir comme une masse et, sous l'ondée, essaya de dormir. Je trouvai que ce
n'était pas si mal pensé pour une bête et, au pied d'un arbre, j'en voulus faire autant. Ce qui est à peine croyable, c'est que j'ai dormi et bien dormi! » — Fort bien, mais les suites? — « Ah! mon pauvre cheval en est mort! »
Et je ne saurais dire l'accent d'amitié qu'il mettait à dire : « Mon pauvre cheval! » car il aimait très tendrement ces bonnes bêtes; elles étaient pour lui de vrais compagnons de vie. Il les aimait, mais comme tout ce qu'il aimait, il le donnait et le sacrifiait aux autres.
On. admirait à Ranchi, parmi les Pères, l'art avec lequel, en quelques jours, il arrivait à dresser le cheval le plus difficile. Beaucoup se plaignaient de n'y pas réussir. Un jour, son Supérieur lui demanda de donner son cheval dressé, à quelque Père particulièrement maladroit, qui se plaignait fort du sien. Le P. Lievens le fit sur-le-champ, avec tant d'empressement et d'un cœur si gai, qu'en vérité l'on put croire qu'il ne lui en coûtait pas la moindre peine. On s'y trompa, et cette année-là, par trois fois encore, on lui demanda son cheval. Il le donna, toujours avec la même apparente indiftérence. Ce fut la source d'une mésaventure où sa vertu brilla d'un éclat magnifique. Quand le Supérieur de la mission, dans sa visite annuelle, revit les comptes, il y découvrit quatre chevaux achetés en moins d'un an, pour , le seul P. Lievens! Quoi! une mission si pauvre, et tant de chevaux pour un seul homme! Il en fit au Père, assez vivement, la remarque. Le Père humblement reçut le reproche et ne se justifia pas.
Quelques Pères, régulièrement, allaient passer avec lui les heures de récréation. Il les entretenait gaiment des missions, du bien à réaliser, de la vie dans ces régions lointaines, du sacrifice absolu qu'on y doit faire de soi-même. Il ne leur cachait rien. « Si vous n'êtes pas décidés à l'avance de vous faire hacher menu, s'il le faut, pour les Ames, restez ici, n'y allez pas! Si vous rêvez une bonne petite vie douce, avec vos repas à l'heure et votre sommeil compté, on n'a pas besoin de vous là-bas, restez ici. » — « Aller aux Indes, pour y vivre en bon petit curé de paroisse, attendant ses fidèles les jours marqués, mais c'est folie! Pour si peu il ne faut pas si grand voyage. » — « Broyez votre corps, broyez votre cœur, tenez pour rien du tout votre vie et vous même, et alors, partez. »
Et ces discours enflammaient si bien, qu'à l'heure où j'écris, six de ses visiteurs fidèles sont déjà aux Indes.
Un jour on frappe à sa porte, il dit d'ouvrir, c'était la petite caravane annuelle en partance pour . Calcutta; ils étaient cinq, cette année-là, et, avant de prendre la mer, ils avaient voulu venir saluer l'Apôtre du Chota- Nagpore! Oh! comme il se dressa sur son lit! comme il leur ouvrit les bras! II leur parla longtemps, les encouragea, leur prodigua les conseils, puis, comme ils l'en suppliaient, il les bénit, il les embrassa, et ils s'en allèrent. Quand ils furent partis, son cœur lui échappa, il se mit à pleurer amèrement, et comme l'infirmier lui en demandait la cause : « Je sens, lui dit-il, que moi, je ne pourrai plus revoir les Indes! »
Et cependant le bon Père s'était repris à espérer. Il
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eut toutes les illusions de ces pauvres phtysiques, à qui la vie et le bonheur sourient toujours, et qui, dans le moindre rayon qui brille, voient poindre le salut. Je ne sais comment la pensée lui vint qu'un séjour au Mexique le remettrait sur pieds. Un de ses amis, en eifet, y avait recouvré la santé la plus parfaite. Il demanda au P. Provincial la permission d'y aller passer le reste de la saison et l'hiver. Pauvre P. Lievens! il n'était plus même en état de faire la traversée. Quand, pour le distraire, on le conduisait en voiture à la campagne, rien que le cahot des roues le détruisait; il fallait qu'à peine arrivé, il se couchât pour reprendre un peu vie. Et pourtant comment lui refuser? Le P. Provincial laissa traîner les choses en longueur, pour lui éviter la peine. Alors lui vint une pensée pénible, dure et amère; il crut que, si la permission tardait à venir, c'était à raison des frais considérables qu'exigerait un si long voyage, et il s'y résignait doucement,, sans l'ombre d'un murmure : « Je pense bien, me dit-il un jour, que le Mexique m'eût sauvé; mais, sans doute, le P. Provincial aura reculé devant les frais; . au fond il a raison, dans l'état où je suis je ne vaux plus la dépense. » Pour lui enlever cette pensée qui, malgré toute sa résignation, devait lui faire mal, j'usai de subterfuge. A ma demande, un grand bienfaiteur de la mission des Indes et un de ses amis les plus dévoués, lui écrivit qu'il se chargerait, lui, de tous les frais de son séjour et de son voyage, si les médecins le croyaient possible et utile à sa santé. Il interrogea les médecins, ils furent sincères. De ce jour il eut la paix.
LE PERH LIHVENS
Louvain, le 20 septembre 1893.
Mon Révérend Père, P. C.
« J'ai reçu votre lettre ce matin, je vous remercie de tout cœur de votre bienveillance. Le bon Dieu a voulu se contenter de votre bonne volonté, votre récompense cependant n'en sera pas amoindrie.
Hier matin, le Révérend Père Provincial m'avait écrit qu'il valait mieux pour moi demeurer à Louvain, que j'y serais mieux soigné qu'au Mexique. Depuis lors, tout désir de quitter cette maison a disparu. Je sais que nulle part je ne saurais être mieux qu'ici. Comme vous le dites, c'est d'en haut que viendront les seuls secours efficaces; aussi, même avant d'avoir reçu votre lettre, j'avais commencé une neuvaine à Notre-Dame du Sacré-Cœur, ensemble avec quelques-uns de mes frères.
J'ai une ferme confiance que j'obtiendrai, par son intercession, tout ce qu'il me faut. Je puis sans doute compter aussi, mon Révérend Père, sur le secours de vos bonnes prières ?
Je finis en vous remerciant encore une fois de votre bonté à mon égard et reste
Votre dévoué frère en J.-C. »