C. LlHVENS
Ce voyage à travers le Barway n'était pas seulement pour le Père un long triomphe apostolique, c'était aussi la démonstration parlaite de l'efficacité d'action des
LH l'ERli LIliVENS
catéchistes, qu'il avait formés à Ranclii. Le manque de prêtres, pour une chrétienté aussi peuplée que l'était maintenant le Ciiota-Nagpore, l'avait depuis longtemps tourmenté; ce lut le cauchemar de ses nuits sans sommeil, ce fut, comme le marque le P. Motet, le grand chagrin des dernières années de sa vie. Faire plus qu'elle ne faisait, la Province belge ne le pouvait, et alors?
Ainsi lui était venue la pensée d'installer dans chaque centre de chrétiens un catéchiste, qui instruirait le peuple, lui ferait la prière, élèverait les enfants et suppléerait, autant que faire se pourrait, à la présence habituelle du prêtre. Le prêtre, lui, d'une résidence centrale, ravonnerait sans cesse à travers les villages, célébrerait le sacrifice et administrerait les sacrements.
Hélas! même à ce compte, il aurait fallu pour le Chota-Nagpore seul, i6o prêtres! Et ces i6o prêtres auraient dû être des Pères Lievens!
Mais pour l'heure, il voyait l'œuvre de ses catéchistes, et elle était superbe; jamais un prêtre n'avait mis le pied dans le Barway, et il trouvait toutes ces populations si bien instruites et si bien disposées, qu'il n'avait plus qu'à leur donner le baptême.
A peine le Père avait-il franchi les défilés qui donnent accès dans le canton, que le bruit se répandait : « Le saheb à la longue robe est arrivé! » On accourait en foule, hommes, femmes et enfimts, les plus petits portés sur les épaules de leurs mères; ils se réunissaient autour de leurs vieillards courbés par l'âge. — « Qu'attendez-vous de moi? » leur demandait
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le Pci'c. — « Nous attendons de vous le baptême. Nous voulons devenir les enfants de Dieu, le démon ne peut rien contre les enfants de Dieu. » Le Père les écoutait alors et les interrogeait; après il leur prêchait dans son inimitable style, et les jugeant prêts enfin, il leur conférait le baptême. Et dans tous les hameaux voisins c'était à recommencer jusque quinze et vingt fois par jour.
« Evidemment, dans ces circonstances, le missionnaire, qui d'ailleurs y est autorisé, supprime les cérémonies accessoires du baptême. Sur l'herbe, il Hiisait ranger les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, en lignes de vingt ou de vingt-cinq. A chaque groupe de quarante ou de cinquante, un catéchiste était attaché, qui donnait une dernière instruction sur le baptême; puis le Père parcourait les rangs, versant sur chaque front l'eau régénératrice. Derrière lui, marchait un catéchiste qui, au fur et à mesure, inscrivait les noms sur le registre de la mission. Quand la nuit venait, le bras de l'apôtre tombait de lassitude, mais son cœur débordait de bonheur et de reconnaissance. C'est dans ce voyage qu'en moins d'un mois, il baptisa plus de 13,000 âmes. »
Le P. Motet, à qui nous devons ces détails, ajoute en terminant sa lettre : « Quand finira l'année, nous serons bien près de 100,000 chrétiens au Chota-Nagpore. «
Le P. Lievens rentra à Ranchi le 17 novembre. Il y était rappelé par une intrigue nouvelle des Tikkédars, ses ennemis. Cette fois ce n'était plus aux chrétiens qu'on s'attaquait, mais au Saheb lui-même. Il
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était dénoncé comme soulevant les populations contre le gouvernement et les autorités anglaises. Ce voyage au Barway prenait, dans l'accusation, le dehors d'un soulèvement; on parlait d'agitations, de complots, d'assemblées séditieuses; les catéchistes étaient des officiers subalternes destinés à former et à commander plus tard les corps révoltés, etc., etc. L'accusation avait été portée à Calcutta même et le gouverneur général de l'Inde avait, aux autorités de Ranchi, demandé un rapport urgent.
A peine rentré, le Père alla se constituer devant le juge. Celui-ci l'interrogea sur son voyage et, devant les réponses du Père, simples et sincères, toute l'accusation, comme un château de cartes, tomba. Au lieu de lui « faire faire de l'huile », comme l'avaient espéré ses ennemis, le juge l'invita à prendre des raffi'aîchissements avec sa famille.
Encore une fois l'opposition se trouvait réduite à tenter quelque mauvais coup; mais le Père en avait d'autant moins souci que, maintenant, il avait avec lui un solide revolver de campagne, qu'il appelait « mon Nagant » du nom du fabricant d'armes qui le lui avait envoyé. Il n'eut jamais d'ailleurs à s'en servir.
Une autre amertume l'attendait, qui devait lui navrer l'âme.
L'exceptionnel renfort qui venait d'arriver de Belgique avait été, par les Supérieurs, distribué entre les différentes stations des missions indiennes; mais, pour le Barway, personne.
« Nous nous rappelons, écrit le P. Motet, son
LE PERE EIEVENS
bonheur et sa joie, quand il apj)rit que la Province belge allait nous envoyer une si nombreuse bande de missionnaires. Hélas! Dieu, dans ses desseins toujours adorables, en reprit soudainement la fleur, et le pauvre Père eut l'immense douleur de voir sa belle mission du Barway, qui comptait plus de 40,000 néophytes, rester, ou sans prêtre, ou avec un seul à chaque instant malade. Cette douleur intime, autant que les travaux et les tracas de mille procès, ont précipité sa mort si déplorable. »
La souffrance donne à la beauté des âmes son dernier et plus brillant éclat; il manque une auréole au front des gens heureux, l'auréole divine de la Croix. Tous les grands saints l'ont portée. Or, quand Dieu veut faire souffrir ceux qu'il aime, pour les rapprocher plus de son Christ, le divin souffrant, il les frappe au point vif, et là, les déchire. Il y avait un seul amour dans la vie du P. Lievens, ses enfants, ses pauvres Indous; que lui importait tout le reste de l'univers? C'est là, c'est dans cet amour qu'il va souffrir.
Même à un point de vue tout humain et en dehors de toute considération surnaturelle, il était inévitable que les choses en vinssent là.
Lui-même, je l'ai fait remarquer plus haut, disait : « A quoi bon convertir les gens, si c'est pour les laisser après sans prêtre? » Or, il était manifeste que, du pas dont y allait le bouillant missionnaire, jamais la Province belge n'aurait pu suffh'e à la tâche. Elle s'épuisait, elle envoyait aux Lides ses meilleurs et ses
plus vaillants sujets; mais ceux qu'elle envoyait au Chota-Nagpore n'étaient pas arrivés, que déjà le Barway en appelait d'autres. On ne pouvait pas continuer de ce train-là. On ne pouvait pas semer ainsi l'Evangile et le laisser après à tous les abandons.
On a dit. et c'est le grand reproche qui fut fait au P. Lievens, qu'il n'avait jamais compris la nécessité d'une modération si sage. Je n'aurais aucune peine à le reconnaître, n'estimant pas qu'un aussi généreux défaut puisse diminuer beaucoup la grandeur de son âme. Mais j'ai montré, et j'y insiste, qu'il fut le premier à déclarer très haut, dans une lettre au Père Provincial, « que pour laisser les catécliumèncs sans prêtre, mieux valait ne pas les convertir. »
Après cela, j'avouerai volontiers que, premier à reconnaître cette nécessité cruelle, il fut le dernier à s'y résigner.
Il le fit cependant, grandement, généreusement, sans une plainte; mais Dieu vit couler le sang de son cœur.
A Ranchi
r lui fut donc enjoint d'arrêter sa marclic envaliissante, de s'en tenir aux chrétientés déjà fondées, et de borner ses soins à les instruire et à consolider leur Foi. Je ne saurais aflîrmcr si c'est dans le but de modérer son action, que lui fut donné, la même année, un supérieur dans le gouvernement de la mission; mais au Cataloi^ue de la
Province, pour l'an 1891, le P. Haghenbecck, qui remplace le P. Motet comme recteur de Ranchi, prend aussi le titre de Superior niissionis. Le P. Lievens reste bien Modcrator niissionis, mais, si difficile qu'il soit à distance de déterminer les limites de deux juridictions voisines, la subjection me semble évidente. Lui fut-elle bien pénible? Je ne le pense pas. Il n'était pas homme à ambitionner l'honneur des supériorités, il n'avait cherché aux Indes que les âmes, et les âmes lui restaient.
Retenu désormais dans son essor, il se donna plus que jamais à elles; son travail à Ranchi n'eut plus de relâche, et ce Barway, qu'il venait de conquérir au Christ, et qu'il voyait rester sans prêtre, il rêva de le desservir à lui tout seul. Dès qu'il le pouvait, il remettait sa besogne auprès des tribunaux, sellait son grand cheval et partait en tournée apostolique. Ah ! les nuits passées à chevaucher pour gagner le temps du jour! Quand le sommeil l'abattait, il s'arrêtait, attachait son cheval par la bride à quelque branche d'arbre, désanglait la selle et, la .tête sur cet oreiller, il dormait protégé par les anges.
« Père, lui dis-je un jour, c'était bien près de sa mort, vous devez avoir fait bien des imprudences pour vous être détruit comme vous l'êtes? » Il n'aimait pas ce mot : « imprudence », et je m'en aperçus aussitôt; mais ce fut un éclair dans ses )eux et il me répondit doucement : « Quand sur trois nuits on doit en passer deux ù la belle étoile, il est malaisé de n'en point faire. ».
LF n-RE I.inVFNS
Enfin, ce corps d'acier, brisé, tomba.
Vers la fin du mois de mai 1891, au retour d'une expédition au Barway, à bout de forces, la .c;orge en feu, dévoré par la fièvre, il dut se livrer aux médecins. Leur pronostic fut très grave. Sur leur conseil, le P. Licvcns reçut ordre, dès qu'il pourrait subir le voyage, de partir pour Darjeeling et d'v rester jusqu'à guérison complète. Il se mit sans tarder en route, espérant bien, en hâtant son départ, hâter du même coup son retour.
Darjeeling, au pied de l'Himalava, est baigné sans cesse dans un air pur et vivifiant, rafraîchi par les brises de montagne. C'est l'oasis des Indes orientales, et les Anglais en ont fait leur sanitorium de prédilection. Le collège, que nos Pères y bâtissaient alors, offrait au missionaire le charme d'une hospitalité famihale où il retrouvait avec les coutumes, la langue même de la patrie. Il s'y reposa, prenant pour distraction d'écrire, mieux qu'il ne le pouvait à Ranchi, à ses parents et amis d'Europe. La petite ferme de Moorslede a toujours fa meilleure part; il conte à sa sœur et à ses frères les mille traits de sa vie aventureuse, il leur demande des nouvelles, beaucoup de nouvelles du pays, qu'il croyait ne plus revoir. « Les noms de tous vos enfants, voilà ce qu'il f;iut à tout prix que vous m'envoyiez; je ne m'y retrouve plus et je veux: tous les connaître, pour pouvoir prier pour tous. \'ous me demandez mon portrait, je suis devenu beaucoup trop laid pour le faire prendre encore. »
On lui écrit régulièrement de Ranchi, pour le tenir
au courant de ce qui s'y passe en son absence, et il prie, il prie sans cesse pour ces pauvres enfants du Clîota-Nagpore, ne pouvant plus pour eux davantage.
Parfois des consolations lui viennent d'Europe. Des âmes généreuses, touchées de la grandeur de ses travaux et de son dénuement misérable, lui envoient des aumônes, pour lui permettre de bâtir, au milieu de ses villages, d'humbles petites chapelles, où ses chrétiens pourront se réunir et prier ensemble. Comme il jouit alors et comme il remercie Dieu! Un jour, il fut ému jusqu'au fond de l'âme; que de fois, revenu parmi nous, il nous l'a raconté! Une lettre lui était arrivée, contenant un billet de cent francs, et elle était signée d'un humble nom de servante. La pauvre femme avait économisé, sou par sou, cette grosse somme, pour elle c'était un trésor, et elle l'avait envoyée tout entière au « Grand Saheb », pour l'aider, elle aussi, à sauver les âmes. C'était bien l'obole de la pauvre veuve de l'Evangile, prise sur ce dont elle avait besoin pour vivre. Le don du riche est plus grand sans doute, mais il ne touche pas autant ni le cœur de Dieu, ni le cœur de l'homme. Et c'est justice! Combien n'en a-t-il pas coûté au pauvre! et au riche il en coûte si peu! « Ah! cette petite servante, si elle savait combien elle m'a donné de courage, et combien la pensée de ses privations m'a aidé à supporter les miennes! »
Depuis quelque temps, avec beaucoup de peines, il avait obtenu pour Ranchi un petit couvent de Sœurs de N.-D. de Lorctte; elles donnaient classe aux petites lilles et complétaient ainsi les installations scolaires de
LE PÉRI- LIEVENS
l;i mission; il veillait de loin sur cette maison naissante, dont il attendait tant de bien pour l'avenir. « J'espère rentrer bientôt, écrit-il à ces bonnes Sivurs, je vais déjà beaucoup mieux; je puis marcher un peu, dire la messe, enfin je suis guéri! Mon corps seul est ici, mon cœur est à Ranchi, au milieu de mes entants. Oui, priez pour moi, vous savez que je ne refuse pas le travail; mais, si je ne veux pas m'annuler pour tout le reste de mes jours, il faut que je me guérisse une bonne fois. Priez pour moi, je me sens en purgatoire, lorsque je suis loin de mes pauvres chers chrétiens ! »
L'irritation du larynx, dont il avait le plus soufiert, disparut assez vite ; assez vite également il reprit quelques forces; mais le mal plus profond, qu'on lui cacliait et dont il ne se doutait pas, ses pauvres poumons, tout délabrés et tout en pièces, ne devaient pas se guérir. Trompé par cette santé extérieure qui lui était revenue, impatient de reprendre sa vie d'apôtre, las surtout de cette vie de repos qu'il appelait une vie fainéante et inutile, on ne parvint plus à le retenir.
Le 8 octobre 1891, il rentrait à Ranchi.
Le lendemain, il reprenait sa vie habituelle; le Dérah, la cour de justice, les leçons aux catéchistes, les baptêmes, les mariages et les confessions, et bientôt les grandes courses au Barway, à travers les bois, franchissant les montagnes, passant à gué ou à la nage les torrents et les rivières, allant, allant toujours, gai, joyeux, comme un soldat va à la bataille, en chantant. Et toujours cette même insouciance du vivre et* du
couvert, jamais de provisions, pas mcme une couverture. Pour lit, il }■ aura bien la terre et, pour manger, du riz. « Et voyez, ajoutait-il, comme Dieu est bon; il est fort rare qu'avec mon riz il ne me ménage pas un petit coq ou un morceau de chevreau! »
A Ranchi d'ailleurs, même dédain de . ces choses; il a son lit, mais pour gagner du temps et « pour ne pas se faire à de trop bonnes habitudes », il dort le plus souvent, tout habillé, sur un fauteuil. A table, il se refuse à prendre du vin et se contente d'eau; à peine touche-t-il aux viandes.
Il ne voulait pas habituer à mieux ce corps auquel il devait si souvent refuser même le nécessaire. « Mais, Père, en vous soignant davantage, vous auriez pu travailler plus longtemps! » — « Sans nul doute, mais il m'est évident que je n'aurais pas fait autant de besogne; une préoccupation si constante de soi-même et de sa santé coupe net les ailes à l'élan et à l'enthousiasme. Et puis, quand le bon Dieu vous montre des âmes, on aurait vraiment bonne grâce à lui répondre : Seigneur, je voudrais bien, mais si j'y vais, je prendrai un rhume! Lui, qui est mort pour elles! »
Parfois dans ces courses, il prenait avec lui quelque jeune .missionnaire, pour l'initier à ses travaux et à sa vie; par eux nous viennent les récits de ses succès inimaginables en ce pays du Barway.
« Je reviens, écrit le P. Walraeve, d'une excursion où j'ai accompagné le P. Lievens. Plusieurs villages au norti de Lohardaga demandent le baptême. C'est d'abord
Lli PÉRli LIHVHNS 247
Parlicpat, comprenant sept Tollas ou lianicaux et comptant 150 maisons; ensuite Semardi, 15 maisons; Kharki, 12 maisons, eniin Kitko, 20 maisons.
» Ces braves gens ne sont arrêtés que par la seule pensée de perdre leur caste; ils craignent d'être obligés à manger le riz avec ceux qu'ils dédaignent, (i)
» Ils en témoignèrent la crainte au Père. « Cro\'ezvous que le Saheb a le temps, leur répondit-il, de s'occuper de votre cuisine et de votre riz? Vous mangerez votre riz comme bon vous semble. Cela m'est bien égal. xMais il faut me promettre de ne plus sacrifier au diable, de ne plus consulter le SoJca , le sorcier, de laisser là vos danses nocturnes, de ne plus travailler le dimanche, de vous laisser instruire et d'assister aux prières. » Et, avec de grands gestes, tous le jurèrent. »
De son côté, le P. de Hon écrit :
« Le P. Lievens m'a pris poiu' compagnon dans sa dernière course au Barway. Partis de Kanchi le 4 février, nous y sommes rentrés le 8 mars. Nous avions célébré 1,677 baptêmes et 218 mariages. Vous
(1) Le P. Licvcns fut le premier .1 saisir le vrai sens de celte répugnance. Par un malentendu très naturel à qui ne connaît pas les usages de ces contrées, à qui même ne comprend qu'imparfaitement leur langue, on croyait voir dans ce relus de partager le riz , quelque chose comme le refus de communier avec les autres fidèles. Au fond, il n'y avait là qu'un orgueil aristocratique outrancier dans ses dédains, mais qui n'était en opposition directe avec aucun point de nos croyances. Aussi, on le voit, le P. Lievens y répondait très cavalièrement.
LE PERi: LIEVEXS
savez que le Père a composé un Livre du Baplêmc. Il contient les vérités fondamentales, et sur chacune d'elles des chants, dans la langue et sur des airs du pays. Presque tout le monde au Barway sait le livre par cœur; vous ne vous figurez pas l'entrain avec lequel on l'étudié et on le chante. J'ai entendu plus de 5000 hommes chantant ensemble et répétant en chœur : « qu'il n'y a qu'un seul Dieu, qu'ils étaient fous autrefois d'adorer des arbres et des pierres, que Jésus est mort pour eux sur la croix, etc. »
« Le P. Lievens et moi, écrit le P. van der Keilen, aidés d'un catéchiste, nous avons inscrit 35,789 convertis, baptisés ou catéchumènes, rien que dans deux cantons du Barway. Discutez, si vous le voulez, les raisons qui portent ces braves Uraons à se déclarer chrétiens, je constate un simple fliit : il y a, dans le Barwav et le Chechari, plus de 35,000 chrétiens. Et le pays n'est plus à reconnaître. Les cantiques pieux ont remplacé les chants païens d'autrefois, les danses sont supprimées, et le fameux Piija ou sacrifice au diable ne serait plus possible, du moins en public. »
A peine rentré, on revoyait le grand Saheb au Déra, reprenant sa besogne.
Or, sa besogne s'était augmentée de tout l'arriéré accumulé pendant son absence. Pas plus qu'autrefois, les fidèles n'avaient voulu traiter avec les petits Sahehs. Ils s'en étaient retournés, saut à attendre. Et maintenant qu'était revenu leur Pèr'e, de toutes parts ils accouraient.
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Les petits Siihcbs d'ailleurs s'étaient aperçus que cet examen des procès agraires était un vrai dédale; le P. Lievens, qui en connaissait les détours, v marchait comme en une place publique; eux, au vingtième pas, étaient perdus. N'y avait-il donc pas, pour s'\' diriger, quelque fil d'Ariane? Dès lors, à l'assaillement des aborigènes, vint s'ajouter l'assaillement de ses frères, surtout des jeunes, nouveaux venus, qui, dans leur ardeur, auraient voulu, comme lui, soulever des mondes, et sentaient leurs efibrts énervés par cette fatale ignorance. Que de lois ils venaient à lui, implorant une heure, une demi-heure même d'entretien, car elle aurait suffi, leur semblait-il, pour leur "faire pénétrer tout l'embrouillamini de ces lois et de ces coutumes.
J'avouerai que moi-même j'ai été pris au piège. Je songeais déjà à écrire la vie du P. Lievens, quand Mgr Goethals, l'archevêque de Calcutta, fit son dernier voyage en Europe. Désireux de connaître, mieux que par des lectures toujours incomplètes, les choses dont j'aurais à parler, et me souvenant de la très grande bienveillance que Monseigneur m'avait toujours témoignée, au temps où je vivais sous ses ordres au collège de la Paix, je lui demandai, moi aussi, un entretien, qui me lut gracieusement accordé. Au cours de la conversation, naïvement, je lui posai la question des jeunes missionnaires : « Et les lois et les coutumes du Chota-Nagpore, Monseigneur, pourriez-vous m'en donner une idée succincte? «
Monseigneur se mit à sourire, d'un très bon sourire, mais, dans ses yeux, je vis aussitôt que ma question
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devait couvrir une sottise. « Ah! cher Père, ce que vous me demandez est une mer à boire. Ma hibHothèque de droit, la plus belle et la plus complète de l'Inde, ne suffit pas à les consigner toutes, ces lois et ces coutumes; les plus habiles avocats, après des années de pratique, s'y perdent encore. Comment le P. Lievens en est sorti ne se peut expliquer que par une exceptionnelle intelligence, une application de tous les instants, et une grâce toute spéciale que lui fit le bon Dieu pour le mettre à même d'accomplir son œuvre. »
On devine que la demi-heure que lui demandaient ses jeunes auxiliaires n'y pouvait guère servir.
Et cependant qui ne comprendrait leur demande ? Ils voyaient, eux, ce que lui ne voyait pas encore, que ses jours étaient comptés, que sa vie s'en allait comme goutte à goutte, et que le jour devait se lever bientôt, où le grand Apôtre manquerait au Chota- Nagpore. Toute cette science précieuse devait- elle mourir avec lui? Et ne laisserait-il pas à quelque Elisée son manteau et sa divine vertu?
Ce fut dans cette pensée, j'aime à le croire, que son Recteur lui demanda d'écrire, sur chaque jugement qu'il aurait à porter, un bref mémoire et comme un exposé des motifs. Le pauvre Père le fit, sans murmurer, mais on devine quelle surcharge tomba du coup sur ses épaules qui, déjà, pliaient sous le faix. Car il entendait bien, pour ce travail nouveau, n'alléger en rien son travail ordinaire. Il prit sur les heures déjà si courtes de son sommeil.
Il marcha ainsi huit mois environ, courant du déra
LE l'IiRE LlliVliNS
de Ranchi aux lointains villages du Bar\va\-, laissant à toutes les routes quelque lambeau de sa vie, baissant, baissant toujours; une toux proionde, persistante, le brisait; il voulait s'illusionner encore : « C'est un rien, disait-il, cela passera, un mauvais rhume qui va s'user. »
En juillet, il dut s'aliter; le mois s'écoula sans lui apporter aucun soulagement. On commença à lui parler d'un retour en Europe, où, lui disait-on, sa santé, par l'air et le sol natal, se raffermirait plus vite. Il en rejeta très loin la pensée; comment! quitter ces pauvres chrétiens qui avaient encore tant besoin de lui!
Ah! ces pauvres chrétiens, il les entendait, à travers les minces murs du Bungalow, demander le grand Saheb; il entendait qu'on les renvoyait en leur disant que le grand Saheb était malade; il les entendait partir avec des gémissements et des plaintes, et son cœur se brisait.
Un jour, des chefs du Barway, ne le voN'ant plus venir, se mirent en route pour aller voir par euxmêmes ce qui pouvait être survenu à leiu' Père. Arrivés, on leur dit qu'il est malade et que personne ne le peut voir. Leur figure s'attrista, et ils s'en allèrent; mais bientôt, revenant sur leurs pas, ils se mirent à tourner autour du Bungalow, pour essa\er d'apercevoir de loin ses traits aimés et de lui soiuire. Par quelque porte mal gardée, ils avaient pénétré, et déjà ils se trouvaient devant sa . chambre, quand le P. Canoy, qui veillait le cher malade, se précipite, leur barre le passage, et, d'un ton assez vif, leur
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répète que les médecins ont formellement défendu de laisser approcher personne. Alors le pauvre P. Lievens n'y tint plus : « Père, Père, dites-leur cela plus doucement, s'il vous plait. Pauvres enfants! pauvres enfants! » et il se mit à fondre en larmes.
Ce jour-là, sa décision fut prise; puisque le seul moyen de se guérir était de rentrer au pays, il reviendrait en Europe; mais avant de partir il demanderait en formelle promesse à ses supérieurs, de pouvoir, une lois rétabli, revenir aux Indes. Aux derniers jours d'août, on le monta dans une des voitures du pays, et il partit... Les chrétiens de Ranchi avaient deviné qu'il s'en allait pour ce lointain voyage et, derrière la voiture qui l'emportait, ils couraient, gémissant et pleurant, avec des gestes de désespoir; ils joignaient les mains et lui criaient de les bénir une dernière fois; et lui, suffoqué par les sanglots, leur disait : « Je reviendrai, je reviendrai. » Et de sa main, qui tremblait de lièvre, il les bénissait. Longtemps ils coururent ainsi, les pauvres, puis, à quelque détour de route, la petite voiture disparut!
C'était fini! Ils ne devaient plus le revoir!
En Europe. Mort
PRi;.s quelques jours de repos, passés
;\ Calcutta, entre les bras de son
Archevêque, se sentant un peu
mieux en force, le P. Lievens
prit la mer, le 2 septembre, 1892.
Dans les pages d'un agenda où
^ - ' il écrivit ses derniers souvenirs,
je trouve sur ces moments-là quelques notes écrites
déjà d'une main fort tremblante :
J'vj^
;if^-cf^'\
254 ^^ ^^^^ LIEVENS
26 août 1892. « Je quitte Ranchi pour Calcutta, en voie pour l'Europe. »
3 sept. « Je quitte Calcutta à bord du steamer Golcunda. »
26 sept. « J'arrive à Naples : j'y demeure jusqu'au 30. »
30 sept. « J'arrive à Rome; je descends à l'Université Grégorienne. »
» Je visite Rome, Florence, Milan; de là, par Bâle je regagne Arlon, Bruxelles et Tronchiennes. »
28 oct. « Je suis à Tronchiennes à l'infirmerie, près de la chapelle de Saint-Louis. »
« Médecins. Celui de Naples m'expédie à Rome. Celui de Rome me conseille de retourner en Belgique. Xu médecins à Arlon, à Gand et à Tronchiennes. »
« J'ai pu dire la messe tous les jours à Naples , ici je ne le puis presque jamais! C'est une bien grande privation; mais je puis communier à peu près tous les jours.
Je passerai mon hiver à étudier l'Institut de la Compagnie.
J'ai reçu la visite du P. Provincial, de pre.sque toute ma famille et de beaucoup de vieux amis. »
Vers ce temps-là, je faisais ma retraite annuelle à Tronchiennes; j'avais, en arrivant, demandé à voir le pauvre malade, et l'on m'avait prié d'attendre quelques jours., tant on le trouvait épuisé. Un soir, dans les longs ambulacres de la vieille abbave, à la blahirde
lueur d'une hinipc pâle et tremblante, je le vis se traîner devant moi, comme un fantôme, courbé et chancelant; il s'arrêtait tous les dix pas, appuyé sur sa canne, comme pour reprendre haleine; parfois la toux le prenait, une toux creuse, haletante, avec des sanglots oii il semblait que l'on entendait ballotter, daiis sa poitrine, tous les lambeaux de ses poumons déchirés; quand était passée la crise, il se laissait doucement tomber l'épaule contre la muraille, et attendait que le calme fût revenu à son pauvi'e corps, secoué jusque dans les moelles.
C'était lui! Ce cadavre qui marchait, c'était lui! à trente-huit ans!
■ Voilà ce qui restait de tant de jeunesse et de tant de courage! Voilà ce que lui avaient coûté les âmes!
Or, en ce même temps, le comte Le Grelle, son ami, et, pendant de longs mois, son compagnon de voyage, était accouru pour le voir. Il demande sa chambre, on la lui indique, il se liâte, il frappe, ouvre... mais quand il vit se lever ce pauvre corps détruit et brisé, et que sur lui, souriants et tristes, s'ouvrirent ces grands yeux si doux, que la mort creusait déjà, à cette vision de ce qui restait de son pauvre ami, il se couvrit la figure de ses deux mains et fondit en larmes.
« Allons, allons, lui dit le malade, ne vous désolez pas, ne vous désolez pas; je vais déjà beaucoup mieux;vous verrez, je retournerai encore aux Indes. »
Est-il besoin de le dire? nul ne partageait avec lui ce dernier espoir. A tous il était manifeste que sa vie
chaque jour s'épuisait davantage, mais on aimait à l'entretenir dans cette illusion, qui donnait un peu de charme encore à ses derniers jours. Chose étonnante pourtant; est-ce l'effet du sol natal, est-ce plutôt la réaction victorieuse d'une volonté de fer sur un organisme même ruiné? toujours est-il qu'il y eut comme un répit et un arrêt, dans la marche toujours envahissante de sa terrible maladie.
Il passa à Tronchiennes l'hiver et le printemps. Il lisait les livres que d'habitude on étudie au troisième an. Il écrivait des lettres aux missionnaires du Chota- Nagpore, aux bonnes Sœurs de Lorette.
26 décembre 1892. .
« Je suis très bien à Troncliiennes et heureux d'être rentré en Flandre, quoique j'aie laissé le meilleur de mon esprit et de mon cœur aux Indes. Mais je n'en éprouve pas de peine intérieure. Dieu est si bon Père qu'il rend tout facile et agréable. Reviendrai-je parmi vous? cela est entre les mains de Dieu... J'ai reçu la visite de mes Frères et de mes Sœurs; ils sont dix! J'ai en ce moment 36 neveux et nièces, de quoi fonder une école. . .
Je crois que vous me faites tort en demandant ma guérison. J'ai médité sur les raisons qui me feraient désirer la santé, et je vous avoue candidement que ■je n'en ai pas trouvé une bonne. Je vous envoie le résultat de cette consultation faite avec moi-même. Vous y trouverez douze raisons pour désirer mourir, tâchez d'en trouvez une vraie pour désirer vivre... »
i.H PHRE Linvi;NS 257
24 mai 1893.*
« Je ne sais si Dieu me rappellera aux Indes. Sa volonté soit faite! J'ai travaillé au prix de ma santé et peut-être de ma vie, c'est vrai, mais je ne le regrette pas! Au revoir, que Dieu daigne nous bénii'! «
Il reçoit des lettres de son ami Piiran, le leader des Uraons, des élèves les plus avancés de l'école; il peut se faire parfois à la douce illusion qu'il vit encore parmi eux et pour eux; il travaille, il écrit coup sur coup à des bienfaiteurs pour solliciter leurs aumônes.
Une œuvre lui tenait à cœur. A Ranchi, au Bungalow des Pères, on avait, dès l'origine, creusé un grand puits, où les arborigènes en pèlerinage pouvaient puiser et se désaltérer à leur gré; or, ce puits, bien qu'il eût été travaillé avec grand soin, devait se contaminer par des infiltrations secrètes, car plusieurs fois des cas de choléra, toujours très fréquents dans les Indes, s'étaient déclarés parmi les chrétiens. C'était un de ses projets les plus déterminés avant son départ, d'en creuser un nouveau dès que ses ressources, mesurées, hélas! le lui auraient permis. Eh bien, à Tronchiennes, tout épuisé et tout mourant qu'il fût, il parvint à recueillir la somme voulue et, sans tarder, l'envoya à Ranchi. Le puits fut foré, cimenté à l'Européenne, et depuis lors nul accident n'est plus survenu.
Un autre travail, dont je ne saurais assez déplorer la perte, l'occupait plus assidûment. Il écrivit sur les missions du Chota-Nagpore, non point des mémoires.
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sa modestie s'y serait refusée, mais des notes d'observation et d'expérience. 11 y joignait des plans d'organisation définitive, cherchant toujours à résoudre ce désolant problème :
Organiser les chrétientés les plus étendues possibles, avec ce pauvre minimum de prêtres sur lesquels on pouvait compter.
Or, tandis qu'il se traînait ainsi dans la solitaire abbaye, son nom était porté jusqu'aux oreilles du Saint-Père, et avec son nom la glorieuse couronne d'apôtre qu'il s'était si vaillamment conquise.
Le P. Grosjean, supérieur général de la mission des Indes, avait été prié par Mgr Zaleski, délégué apostolique pour les Indes, de l'accompagner dans la visite de l'ilc de Ccylan. Durant ce voyage, il communiqua au prélat romain les premières lettres que lui avait écrites autrefois le P. Lievens, quand il inaugurait au Chota-Nagpore l'ère des conversions en masse. Surpris d'admiration, le prélat veut les voir toutes, les étudier de plus près et enfin, avec un accent de triomphe : « Voilà, voilà un vrai missionnaire, s'écric-t-il, il faut que ces lettres soient envoyées à Rome, mises sous les yeux du Pape et de la Congrégation de la Propagande, afin qu'elles servent de modèle et de leçon à tous les missionnaires de l'Eglise. »
Nous les avons citées toutes plus haut, mais nous voulons reproduire ici la lettre par laquelle le P. Grosjean les communiqua au Provincial de Belgique :
LE PÈRn LIEVENS 259
Kandy, 31 janvier 1893.
Mon Révérend Père,
« Voici les quelques lettres du P. Lievens dont je vous parlais dans ma dernière missive. Elles sont traduites de l'anglais, mais presque littéralement; je vous demande pardon de vous les envoyer en brouillon, mais je viens à peine de terminer la copie que voulait son Excellence le Délégué apostolique, et je n'ai vraiment pas le temps d'en recommencer une seconde.
Il me semble que ces lettres ont une très haute valeur. En soi, elles ne renferment pas grand chose; ce sont des billets écrits, en courant, par un homme surchargé de besogne. Mais je les trouve infiniment précieuses, parce qu'elles contiennent, en substance, toute la méthode suivie par le P. Lievens. Or, la somme de travail et les résultats produits par cette méthode, pendant les six années trop courtes que le Père a passées au Chota-Nagpore, sont quelque chose de très remarquable; à mes yeux, c'est prodigieux! Le nom du P. Lievens restera attaché au Chota-Nagpore, comme celui du P. de Nobili au Maduré, et celui du P. Ricci à la Chine. Dieu veuille que le cher missionnaire puisse retourner au champ de ses travaux! Nous avons été malheureux aux Indes. Le P. Delplace, dont le rôle au sud de Calcutta fut, dans son temps, pareil à celui du P. Lievens, quoique dans de moindres proportions, a dû quitter le Bengale; et voilà le P. Lievens loin du Chota-Nagpore!
... Un fait palpable est là, et d'autant plus palpable
qu'il est plus récent : c'est que l'apostolat peut devenir de nos jours aussi fécond qu'autrefois, pourvu qu'on l'exerce dans les conditions voulues. »
Quelque temps auparavant, le même Père avait écrit :
Kandy, 3 janvier 1893.
« Je regrette presque que le P. Lievens ne soit pas ici au lieu d'être en Belgique. Ce climat Kandyen, autant que je puis en juger, est excellent pour les poitrines menacées. Je prie chaque jour pour la guérison du pauvre Père. Il a ses défauts, on a bien trouvé des taches au soleil, mais ils viennent de son grand zèle. Pour provoquer un mouvement parmi les masses païennes, il a des qualités extraordinaires. C'est un de ces hommes très rares, qui ont seuls fait avancer les missions. »
Le 23 du même mois, il écrivait encore :
(c ... Plus j'ai l'occasion d'observer, plus j'admire le
P. Lievens. C'est, d'après moi, l'homme le mieux fait
pour ébranler l'Luie qui ait paru depuis le P. de
Nobili. Je prie tous les jours pour sa guérison. Il
n'avait qu'un rêve, une pensée, la conversion en masse
des KcMes. Il lui était difficile de comprendre beaucoup
de mesures, d'exigenees des Supérieurs, qui avaient pour
but de maintenir la régularité de la vie religieuse, au
milieu des tracas d'un ministère absorbant et dévorant.
Mais à coup sûr, ses défauts venaient de son zèle, et
puissent les contrées païennes avoir beaucoup d'hommes
comme lui. »
Grosjkan, s. J.
LH l'iiRl- LIliVHNS 261
j'ai dit qu'il y avait eu, dans la marche de son mal, ccmme un moment d'arrêt. Il eût voulu davantage. A ses yeux, la guérison tardait trop. Il demanda de pouvoir venir à Louvain, 011 le concours des plus célèbres professeurs de l'Université ne lui ferait pas défaut. Il obtint sur-le-champ la permission demandée et, le 6 juin, il arrivait parmi nous.
Depuis les notes que j'ai citées plus haut, son agenda s'était enrichi. Il avait écrit lui-même, très en détail, les noms et prénoms de tous ses petits enfants, de ses frères et de ses soeurs, qu'il avait revus maintenant pour la plupart, car il était retourné à son village natal; il avait revu cette chère terre qu'il avait tant aimée, il avait prié sur la tombe de sa mère et de son père, il avait ravivé tous ces souvenirs, si tristes et si doux. Et comme à ce revoir, son vieil amour des Flandres s'était ravivé lui aussi, ce n'est plus en anglais qu'il écrit, c'est dans la langue de sa jeunesse, la belle et aimée langue du pays.
Mais c'est le glas funèbre qu'elle sonne :
« M. Jansscns, doclciir, ;;egl dat cr gccn gciic;;cii aaii III ij is!
Le docteur Janssens déclare que je ne puis plus guérir. »
Ce fut, hélas! l'avis de tous les médecins les plus éminents, appelés en consultation auprès du pauvre malade. On ne voulut plus le lui cacher, car la mort semblait imminente, et l'on savait d'ailleurs qu'il était homme à regarder froidement et en face ce pas suprême. Il se prépara donc à s'en aller vers Dieu.
Mais, dérision des espérances folles qui viennent éblouir l'homme! le traitement nouveau auquel on le soumit, les injections de créosote, le relevèrent, comme ces feux brillants de nos artifices qui, près de s'éteindre, jettent de plus vives lueurs et un plus brillant éclat. Il se porta mieux. Il put même vivre de la vie de communauté, suivre beaucoup de ses exercices, assister aux récréations des Pères, fréquemment même à celles des jeunes scolastiques. Ce lut comme un renouveau devant lequel même les incrédules se demandaient : En vérité, se pourrait-il qu'il guérisse?
Il fallait tout tenter pour sauver une vie si précieuse. Voici que tout à coup éclate, comme une fanfare de triomphe, la nouvelle de la découverte d'une lymphe mystérieuse, qui devait sauver à tout jamais les malheureux atteints de tuberculose! Le nom du docteur Koch, le contre-seing même de l'empereur d'Allemagne, semblaient de suffisantes garanties; notre médecin, le docteur Janssens, se mit aussitôt en rapport avec l'illustre maitre allemand, la lymphe arriva et, si je ne me trompe, le pauvre Père fut le premier inoculé en Belgique. Les réactions se produisirent; elles n'apprirent rien de neuf à personne, leur diagnostic était, hélas, surérogatoire; mais elles n'eurent aucun effet curatif.
Rien n'était triste comme la vue de la lutte qui se passait en lui, entre la vie et la mort. Il la sentait : « J'assiste à un combat de tous les instants, entre la mort, qui veut me prendre, et ma vie, qui ne veut pas s'en aller! » Et le mal, souterrainement, rongeait,
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rongeait toujours. Il se traînait et, chaque joiu', s'inclinait davantage. Ce n'était pas la ruine, brusque, soudaine, dans un rapide fracas; c'était l'émiettement; une flamme qui vacille, baisse, baisse et, avant de mourir, brûle encore, par bandes rouges, les bords d'une mèche épuisée.
Un jour, conduit à la campagne, il était arrivé dans un tel état d'épuisement, qu'il n'avait su monter jusqu'à l'étage, et dans le vestiaire, sur les dalles, il s'était étendu de tout son long. « Eh bien. Père Lievens, qu'avez-vous? » — « Oh rien, je me repose comme aux Indes. Ne craignez pas, je serai vite remis. » Je restai à genoux à côté de lui, sans rien dire, craignant, si je parlais, de le fatiguer davantage. Après quelques minutes, il se trouva mieux et je l'aidai à se relever. « Mais, pauvre Père, croyez-vous que dans ces conditions, ces promenades à la campagne puissent vous iaire du bien? » — « Je ne le pense pas, me répondit-il, mais les Supérieurs m'y engagent, et alors... » Puis, souriant : « J'en ai vu bien d'autres, et le bon Dieu m'en a toujours tiré. » Et il me conta l'une de ses plus merveilleuses aventures. En route pendant la nuit, en pleine forêt et durant un épouvantable orage, son cheval, épuisé, à bout, s'était obstinément refusé à plus avancer d'un pas. « J'essayai de l'aiguillonner, mais rien n'y ht et je compris que la pauvre bête n'en pouvait plus. Que faire .'^ J'étais à deux bonnes lieues de Ranchi. Je descendis de ^ selle; aussitôt mon brave cheval se laissa choir comme une masse et, sous l'ondée, essaya de dormir. Je trouvai que ce
n'était pas si mal pensé pour une hête et, au pied d'un arbre, j'en voulus faire autant. Ce qui est à peine croyable, c'est que j'ai dormi et bien dormi! » — • 1-ort bien, mais les suites? — « Ah! mon pauvre cheval en est mort! »
Et je ne saurais dire l'accent d'amitié qu'il mettait à dire : « Mon pauvre cheval! » car il aimait très tendrement ces bonnes bêtes; elles étaient pour lui de vrais compagnons de vie. Il les aimait, mais comme tout ce qu'il aimait, il le donnait et le sacrifiait aux autres.
On admirait à llanchi, parmi les Pères, l'art avec lequel, en quelques jours, il arrivait à dresser le cheval le plus difficile. Beaucoup se plaignaient de n'y pas réussir. Un jour, son Supérieur lui demanda de donner son cheval dressé, à quelque Père particulièrement mala'droit, qui se plaignait fort du sien. Le P. Lievens le fit sur-le-champ, avec tant d'empressement et d'un cœur si gai, qu'en vérité l'on put croire qu'il ne lui en coûtait pas la moindre peine. On s'y trompa, et cette année-là, par trois fois encore, on lui demanda son cheval. Il le donna, toujours avec la même apparente indifférence. Ce fut la source d'une mésaventure où sa vertu brilla d'un éclat magnifique. Quand le Supérieur de la mission, dans sa visite annuelle, revit les comptes, il y découvrit quatre chevaux achetés en moins d'un an, pour le seul P. Lievens! Quoi! une mission si pauvre, et tant de chevaux pour un seul homme! Il en fit au Père, assez vivement, la remarque- Le Père humblement reçut le reproche et ne se justifia pas.
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Quelques Pères, régulièrement, allaient passer avec lui les heures de rée^réation. Il les entretenait gainient des missions, du bien à réaliser, de la vie dans ces régions lointaines, du sacriiice absolu qu'on y doit taire de soi-même. Il ne leur cachait rien. « Si vous n'êtes pas décidés à l'avance de vous taire hacher menu, s'il le faut, pour les âmes, restez ici, n'\' allez pas! Si vous rêvez une bonne petite vie douce, avec vos repas à l'heure et votre sommeil compté, on n'a pas besoin de vous là-bas, restez ici. » — « Aller aux Indes, pour y vivre en bon petit curé de paroisse, attendant ses iidèles les joiu's marqués, mais c'est lolie! Pour si peu il ne faut pas si grand vovage. » — « Brodez votre corps, broyez votre cœur, tenez pour rien du tout votre vie et vous même, et alors, partez. »
Et ces discours enflammaient si bien, qu'à l'heure où j'écris, six de ses visiteurs fidèles sont déjà aux Indes.
Un jour on frappe à sa porte, il dit d'ouvrir, c'était la petite caravane annuelle en partance pour Calcutta; ils étaient cinq, cette année-là, et, avant de prendre la mer, ils avaient voulu venir saluer l'Apôtre du Chota- Nagpore! Oh! comme il se dressa sur son lit! comme il leur ouvrit les bras! Il leur parla longtemps, les encouragea, leur prodigua les conseils, puis, comme ils l'en suppliaient, il les bénit, il les embrassa, et ils s'en allèrent. Quand ils furent partis, son cœur lui échappa, il se mit à pleurer amèrement, et comme l'infirmier lui en demandait la cause : « Je sens, lui dit-il, que moi, je ne pourrai plus revoir les Indes! »
Et cependant le bon Père s'était repris à espérer. Il
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eut toutes les illusions de ces pauvres phtysiques, à qui la vie et le bonheur sourient toujours, et qui, dans le moindre rayon qui brille, voient poindre le salut. Je ne sais comment la pensée lui vint qu'un séjour au Mexique le remettrait sur pieds. Un de ses amis, en effet, y avait recouvré la santé la plus parfaite. Il demanda au P. Provincial la permission d'y aller passer le reste de la saison et l'hiver. Pauvre P. Lievens! il n'était plus même en état de faire la traversée. Quand, pour le distraire, on le conduisait en voiture à la campagne, rien que le cahot des roues le détruisait; il fallait qu'à peine arrivé, il se couchât pour reprendre un peu vie. Et pourtant comment lui refuser.'^ Le P. Provincial laissa traîner les choses en longueur, pour lui éviter la peine. Alors lui vint une pensée pénible, dure et amère; il crut que, si la permission tardait à venir, c'était à raison des frais considérables qu'exigerait un si long voyage, et il s'y résignait doucement, sans l'ombre d'un murmure : « Je pense bien, me dit-il un jour, que le Mexique m'eût sauvé; mais, sans doute, le P. Provincial aura reculé devant les frais; au fond il a raison, dans l'état où je suis je ne vaux plus la dépense. » Pour lui enlever cette pensée qui, malgré toute sa résignation, devait lui faire mal, j'usai de subterfuge. A ma demande, un grand bienfaiteur de la mission des Indes et un de ses amis les plus dévoués, lui écrivit qu'il se chargerait, lui, de tous les frais de son séjour et de son voyage, si les médecins le croyaient possible et utile à sa santé. Il interrogea les médecins, ils furent sincères. De ce jour il eut la paix.
LH PliRli LlJiVliNS
Louvain, le 20 septembre 1893.
Mon Révérend Père, P. C.
« J'ai reçu votre lettre ce matin , je vous remercie de tout cœur de votre bienveillance. Le bon Dieu a voulu se contenter de votre bonne volonté, votre récompense cependant n'en sera pas amoindrie.
Hier matin, le Révérend Père Provincial m'avait écrit qu'il valait mieux pour moi demeurer à Louvain, que j'y serais mieux soigné qu'au Mexique. Depuis lors, tout désir de quitter cette maison a disparu. Je sais que nulle part je ne saurais être mieux qu'ici. Comme vous le dites, c'est d'en haut que viendront les seuls secours elHcaces; aussi, même avant d'avoir reçu votre lettre, j'avais commencé une neuvaine à Notre-Dame du Sacré-Cœur, ensemble avec quelques-uns de mes frères.
J'ai une ferme confiance que j'obtiendrai, par son intercession, tout ce qu'il me faut. Je puis sans doute compter aussi, mon Révérend Père, sur le secours de vos bonnes prières ?
Je tinis en vous remerciant encore une fois de votre bonté à mon égard et reste
Votre dévoué Irère en J.-C. »