‹ Le père LievensChapitre 16 sur 17 · C. LiEVENS, S. J · texte numérisé non relu

C. LiEVENS, S. J

Toute espérance humaine, il le sentait, lui était refusée; restaient les espérances divines; il pria, pourquoi .-^ pour guérir? Oui, mais afin de pouvoir retourner aux Lides, se dévouer et se sacrifier à nouveau.

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Il écrit le 15 août : « Je me sens poussé à demander ma guérison à la Sainte Vierge; je lui ai promis, si elle me sauve, d'élever en son honneur une grande église au Chota-Nagpore. » Mais il ajoute : « Fiat voJitiUtu Dci. »

Et il espère. Ah, pauvre cœur humain!

Vers le même temps, était arrivé parmi nous, pour refaire, lui aussi, sa santé délabrée, le P. Koch, missionnaire de Calcutta. Ce fut une grande joie pour le P. Lievens de se retrouver avec un compagnon et un ,ami des Indes; il le vit, l'observa et, dans ses notes, il écrit : « Le P. Koch vient d'arriver ici, en un bien triste état; à coup sûr, lui, ne se remettra plus! »

Et pourtant le P. Koch devait guérir! Il a repassé les mers et travaille aujourd'hui dans la mission de Ceylan, au séminaire de Kandy!

Et dans le petit agenda, les notes se succèdent; il commence des neuvaines; à peine finies, il les recommence, espérant toujours.

Le 25 août, on lui permet, pour le distraire, d'aller voir sa famille. Il partit, fit le voyage par petites étapes, pour ne point trop se lasser. Le 13 septembre, il nous revenait. Mais doucement ses espérances tombaient.

Il avait pu dire la messe assez souvent, et chaque fois c'était pour lui un indicible plaisir; le jour de l'Assomption de la Sainte Vierge, comme il avait voulu célébrer en son honneur, il se trouva mal; par un héroïque effort, il acheva pourtant les cérémonies, mais aussitôt après il dut se mettre au lit. Il n'osa plus, depuis lors, célébrer les saints mystères; tous

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les jours, un peu après minuit, un Pcre lui apportait la Sainte Eucharistie.

Ses journées se passaient doucement, dans sa petite chambre à l'infirmerie; quatre fois par jour, un de ses amis allait lui faire la lecture; le reste du temps, il le passait à prier ou à méditer. Le médecin, craignant qu'il ne s'y fatiguât, lui défendit de réciter son bréviaire et même de méditer trop longtemps. — « Oh ! Monsieur le docteur, lui dit le malade, méditer ne me fatigue pas; j'en ai tant l'habitude! Que pouvais-je faire autre chose aux Indes durant mes longues courses solitaires ? »

Il avait mis dans sa chambre quelques objets pieux, entre autres une petite statuette de la Sainte \'icrge, qui l'avait suivi tout le long de ses voyages et qu'il voulait avoir toujours devant lui. Quand, plus épuisé chaque jour, il dut garder le lit, il la pendit à son cou pour pouvoir la regarder encore. Au pied de son crucifix, il plaçait des pensées, écrites sur de petits cartons et qui l'inspiraient quand ses yeux tombaient sur elles. On les a conservées toutes , écrites de sa main; je les garde comme des reliques d'un saint. J'en veux transcrire quelques-unes :

« Notre Seigneur a racheté le monde par sa croix, non point par sa prédication, ni par ses miracles. De même les ouvriers évangéliqucs ne peuvent répandre la grâce de la Rédemption, que par les croix et par les persécutions qu'ils souftVcnt. N'espérez pas grand fruit de vos travaux, s'ils ne sont pas accompagnés de traverses, de calomnies, d'injures et de soufirances. »

« On n'a jamais vu personne s'élever haut dans la perfection, sans avoir traité son corps comme un animal indocile, que l'on dompte à force de coups. »

« La prudence est souvent la mère de la paresse. »

« Les gens du peuple, les hommes grossiers et malpropres, tous étaient les bienvenus auprès de saint François de Sales. Ils lui disaient leurs petites affaires, et il ne craignait pas de perdre un temps considérable et précieux, car, disait-il, si une chose de rien trouble une âme, il faut la consoler. Les petites affaires en sont de grandes pour les pauvres. »

« Nous faisons très mal et nous nous trompons fort, lorsque nous ne nous résignons pas à tout ce que Dieu a disposé pour nous; il sait mieux que nous ce qu'il nous faut. »

« Faire le bien, mais sans le voir, Et vivre en saint, sans le savoir, C'est mon devoir.

Etre toujours dans la douleur, Avec Jésus mon bon Sauveur, C'est mon bonheur.

Aimer, travailler et souifrir, Et quand Dieu le voudra, mourir, C'est mon désir.

Mourir, ô Jésus, et vous voir!

O sort heureux qui va m'échoir, C'est mon espoir. »

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Et jamais une plainte! — « Comme cet homme se possède! » disait de lui notre niédecin, vraiment émerveillé de sa vertu stoïque. A l'infirmier qui le servait, il demandait pardon de lui donner tant de peine. Quand on lui demandait ses mets préférés : « Ceux que vous me servirez, mon cher Frère. » Un jour pourtant Tinfirmier insista et lui ordonna presque de lui dire ce qu'il aimait; et alors, le croirait-on? il lui revint un souvenir de sa vie des Indes : il demanda un pigeonneau bouilli au riz !

Il écrit encore dans son agenda, mais d'une main toujours plus tremblante :

« J'ai beaucoup pensé à ce mot de la sainte \'ierge aux noces de Cana : « Ils n'ont pas de vin! » Il me semblait qu'à son fils elle les disait aussi de moi : « Il voudrait s'en retourner à ses missions aimées, mais il n'a plus de forces! 5)

« Je songe aussi qu'en restant ici je pourrai si bien me préparer à mourir, arriver si facilement au Ciel , tandis que si je retourne aux missions, au milieu de tous les tracas de cette vie, comment le pourrai-je? » (18 octobre.)

« N'est-ce pas par amour de la vie que je demande ma guérison? » (19 octobre.)

« Cette nuit, après la sainte communion, je me suis senti la poitrine affreusem;;nt décliiréc, je n'osai me remuer. » (25 octobre.)

« Je viens de terminer ma dernière neuvaine; le médecin me trouve plus mal que jamais, il n'y a plus d'espoir pour moi; que la volonté de Dieu soit faite!

LE PERE LIEVEXS

« Zoo a! S God wilt! » (5 novembre.)

Ce sont les derniers mots qu'il ait écrits!

Le même jour, le médecin, au sortir de sa visite, avertit l'infirmier que la mort approchait. Lui-même, d'ailleurs, sentait que la fin était là; il demanda à être administré. On lui donna les derniers sacrements, le matin vers neuf heures. « Et maintenant, dit-il à un ami qui fut le voir, je ne veux plus penser qu'à mourir. »

La journée se passa dans un calme et une sérénité magnifique. \"ers le soir, quand il vit qu'un Pcre se disposait à passer la nuit près de lui : « Ah ! c'est vrai, dit-il, il faudra que maintenant on me veille! Puissé-je mourir vite, pour ne point donner trop d'embarras ! »

Comme on lui proposait de lui faire une lecture : « Non, dit-il, laissez-moi doucement penser au bonheur de mourir. »

Son esprit ne se détacha plus de cette vision de la mort et de la délivrance. Ah! je me trompe! Il eut un retour, il eut peur que dans ses pages sur les missions il n'eût mis quelque amour propre et quelque recherche personnelle, peur aussi que l'on n'y pût voir un blâme à d'autres qu'il ne voulait point juger, et ces pages si précieuses, où il avait répandu tout le trésor de son expérience, toutes les lumières de son esprit et toute la flamme de son cœur, il les fit brûler sous ses yeux. « Qu'on m'oublie! Qu'on m'oublie! »

Ce fut le dernier sacrifice.

11 souffrait cruellement; sa poitrine, déchirée et brûlée.

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