LI-; pi;Rn lievizns
se soulevait avec des spasmes de douleur; quand lui siu-venait une crise plus forte, il tournait ses grands yeux noirs sur le Crucifix dressé devant lui, et de la main il serrait la petite statue de la Vierge qu'il portait sur la poitrine. Après, quand la crise était résolue, « Ah! cher Frère, j'ai cru que cette fois c'était la fin; mais je vois que je ne m'y coimais point. N'oubliez pas, quand le moment sera là, de me crier de suite : Père, vous allez mourir. »
Deux jours se passèrent ainsi, deux jours d'un vrai martyre, la vie semblait ancrée dans ce corps dévasté. « Ah! Frère, dit-il en souriant, que l'on a donc de peine à mourir! » Le 7, un mardi, vers deux heures et demie de l'après-diner, il demanda à l'infirmier de l'aider à se déplacer un peu. Le Frère le souleva doucement, mais aussitôt, le voyant blêmir : « Ah! Père, voici le moment, ayez confiance! » Le pauvre mourant tourna la tête vers le Crucifix, et n'en détacha plus les yeux. Cependant l'infirmier d'un coup de sonnette avait appelé de l'aide, et le premier qui arriva... Ah! Dieu est bon!., ce fut le P. Koch, son camarade des Lides; ce fut lui qui donna au grand apôtre la dernière absolution, et à la rencontre de cette âme qui s'en allait, appela les anges, les apôtres, les confesseurs et les martyrs. L'Inde lui est apparue à cette dernière heure; cette Inde où il avait semé l'Evangile, cette Lide où, pour servir le Maître et le Seigneur Jésus-Christ, il avait jeté, comme de nul prix, ses forces et sa vie.
Son agonie fut de quelques instants, il souleva une
dernière fois, avec un effort convulsif, sa pauvre poitrine, ses lèvres se contractèrent comme en un sourire, et il s'affaissa.
Tout était fini sur cette terre.
Il avait vécu en ce monde 37 ans, 6 mois et quelques jours.
Ses funérailles furent bien simples; il n'avait point fait de relations depuis son retour au pays; ses relations anciennes s'étaient fort refroidies durant son absence; son nom ne disait rien en ce monde d'Europe où ses travaux de géant étaient ignorés, et derrière son cercueil qui s'en allait, ne marchaient que ses frères de sang et de religion, et quelques amis de la Compagnie. Et le pauvre corbillard roulait à travers les rues indifférentes. Parfois un passant s'arrêtait, se découvrait, regardait passer ce cortège de prêtres silencieux, et s'en allait en se disant : « C'est quelque prêtre qu'on enterre. » Il ne se doutait pas que ce prêtre c'était un héros. Qui sait si quelque autre, hostile, ne s'est pas dit : « Bah! ce n'est qu'un curé! » C'est vrai, ce n'était qu'un curé! mais ce curé avait civilisé, par l'Evangile, des provinces grandes comme quatre fois notre patrie.
On déposa son corps au cimetière de la paroisse d'Héverlé et, après le prêtre officiant, le premier qui jeta sur son cercueil une pelletée de terre fut son ami le P. Koch. Je le vois encore debout, devant cette tombe ouverte, avec sa grande barbe de missionnaire, et sa figure bronzée par l'impitoyable soleil de là-bas, stoïque, impassible, refoulant dans son cœur les larmes
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qui montaient. Et comme nous nous en retournions ensemble : « Ah! me dit-il, si cet honime-là était mort aux Indes, le Chota Nagpore tout entier lui eût élevé des autels. »
Je voudrais voir un mot gravé sur sa tombe, le mot superbe d'un vieillard du Barway : « Ne dites pas que notre prêtre est mort, c'était plus qu'un prêtre, c'était le roi des prêtres ! »
Sur le souvenir pieux que l'on Ht à sa mémoire, Guido Gezelle, le grand poète de la Westflandre, écrivit ces beaux vers :
« O vlaamschc held, die hondcrdcn, Geheiligd door u\v' hand,
Met ons hiet evenkersten zijn,
In 't verre en 't vrcenuie land;
O Vlaming, die, ter dood getrouv/ Aan God, aan zede en taal,
U\\ eigen volk liet de erfenis Van uwen zegepraal,
Blijft wcrken nog, en wckt in ons Ecn vonksken van de via m
Die 't heidendom in brande stak, Die u het leven nam!
Blijft werken nog, en, won den ioon Uw' nooit vermoeide hand
Zij wervc en wende cr meer van ons Naar 't vreemde en 't verre land!
276 LE l'I-RH LlliVENS
Dan blijft hct dierbaar plekskcn grond, Dut * ziilke manneii droeg,
Zijn' waarlijk vkiamschc kindcrcn Toch immer ffcoot ucnoen:! »
Héros des Flandres, qui, aux foules
baptisées par votre main, appreniez à communier avec nous
dans la terre étrangère et lointaine;
O Flamand, lîdéle jusqu'à la mort
au Dieu, aux mœurs et à la langue natale, vous avez laissé à votre peuple l'héritage
de vos triomphes.
Travaillez encore; faites jaillir en nous
une étincelle de cette flamme qui mit en feu la terre païenne
et qui consuma votre vie.
Travailler encore; et que, déjà récompensée,
votre main infatigable, nous appelle, nous entraîne de plus en plus
vers la terre étrangère et lointaine.
Hlle est petite, la patrie aimée,
mais quand elle enfante des géants comme vous pour ses vrais fils flamands
elle est toujours assez grande.
J.li l'iiRE Lli;ViiXS 277
Je rciiicrcic Dieu de m'avoir donné la i;ràcc d'écrire cette vie. Les heures sont douces et vivifiantes que Ton passe en commerce avec ces iières dmes. Si petit -que l'on se trouve devant elles, — et combien petit, car en vérité que nos vies sont insignifiantes à coté de leurs vies! — on se sent, à leur contact, comme agrandi et rapproché des hauteurs où elles habitent. Le cœur, réchauffé par leur cœur, se détache de toutes les mesquines préoccupations d'ici-bas et rêve du moins de grandes œ-uvres , de grands dévouements et de grands sacrifices.
Et cela est bon de rêver ainsi.
Pourquoi ne l'avouerais-je pas? Je me suis senti fier aussi. Il y a bien quelque honneur, me semble-t-il , à compter dans sa famille des héros de cette taille. En nos temps de petits calculs et de petits caractères, quand tout est mesuré à l'aune étriquée de l'argent gagné et du revenu mis en poche, ces dédaigneux de tout, allant au devoir et à l'honneur, sans souci des biens d'ici-bas, sans souci même de leur sang et de leur vie, dépassent de si haut nos générations bourgeoises, qu'à les voir on dirait d'une évocation de ces vieux temps chevaleresques, où l'Europe enfantait les Roland et les Charlemagne.
Et tier pour mon pays, pour ma patrie. Quand Saint François-Xavier, que l'on a osé comparer à Saint Paul, évangélisait le Japon, il demanda des aides à toute l'Europe, mais il eut un mot très glorieux pour nous : « Mitte Belgas ! o Envoyez-moi des Belges! C'est un Belge qui a fliit ce que je viens de dire. Et
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certes, on me permettra de remarquer que les trois plus grands missionnaires de ce siècle : le P. de Smedt, aux Montagnes rocheuses, le P. Damien, au milieu des lépreux de Molokaï, et le P. Lievens dans Ijs Indes, tous trois, sont nés en notre pays.
Tous les trois ont donné leur vie.
Et quand, au moment même où j'écris ces lignes, devant une mission nouvelle, grande, généreuse, nationale, ouverte à l'apostolat belge, j'entends les prudents et les habiles nous crier : « Prenez garde, prenez garde, on meurt vite là-bas! » je ne puis m'empêcher de songer à ces grands Apôtres. De quel dédain superbe ils auraient couvert un pareil discours!
L'homme sera bien vil et bien méprisable, le jour où, pour les grandes causes, il ne saura plus mourir.