C. LiEVEXS
Il5 LE PERE LIEVENS
Asansol, le 27 septembre 1884.
Mes chers Amis,
Vos lettres sont rares comme la neige, et jamais la neige ne tombe en ce pays!.. Quelques mots, venus de Beernem, m'ont appris que vous viviez encore, que vous étiez en bonne santé et que vous pensiez encore à moi. Dieu vous en récompense!.. Je suis bien portant pour l'heure, mais j'ai été malade du 23 juillet jusque vers la mi-août; les affreuses chaleurs que nous avons eues m'ont donné la fièvre et m'ont beaucoup affaibli. C'est fort peu de chose à côté de ce que souffrent d'ordinaire ici les étrangers.
Ne dites pas, Louis, que je ne suis pas heureux ici; je remercie Dieu tous les jours de m'avoir fait Jésuite et de m'avoir conduit aux Indes !
Saluez tous mes amis et toutes mes connaissances.
A Dorunda
H 25 mars 1885, le P. Lievens écrit : « Mon adresse est désormais :
» Revd Lievens, S. J.
)) Dorunda, Bengal (India). »
Le voilà donc, enfin, lancé dans l'arène!
Avant de raconter ses victoires, car en vérité son apostolat ne fut qu'une série de victoires, peut-être sera-t-il bon de jeter un coup d'œil sur le champ de
jjS I-E père lievexs
bataille, et sur les populations dont il allait faire la conquête.
Le Chota-Nagpore appartient à la présidence du Bengale. Il est borné administrativement, au N. par le Riva du Beghelkand, le Mirzapour de la province de Bénarez, et le Patna du Béhar; à l'E.-N.-E., par le Beghalpour du Béhar; à l'E., par le Burdwân du Bengale; au S., par l'Orissa tributaire; au S.-O., par le Tchattisgarh, et à l'O. encore par le Beghelkand. Son chef-lieu est Ranchi.
Sa confi»uration générale est celle d'une grande région de plateaux et de montagnes. Il est probable qu'à l'origine, elle ne formait qu'un seul plateau, à 1,100 mètres d'altitude, dans lequel l'action combinée des rivières, des vents et des pluies a sculpté le relie! d'aujourd'hui. Son climat ressemble à celui des avantmonts de l'Himalaya. La saison des grandes chaleurs , qui commence le 20 avril, ne dure pas plus de six semaines et n'est jamais oppressive. La mo3-enne de la température à Hazaribagh, (661 m.) a été, en 1881, de 23,78, avec un maximum de 41,67 et un minimum de 6,67. Le total d'eau tombée s'élève, en 1881, à I m. 23 à Hazaribagh; en 1882, on enregistre à Sirgoudja, I m. 62; à Hazaribagh, i m. 40; à Ranchi, I m. 56; à Chaibassa, i m. }C),
La production minière est peu importante : du fer, de l'étain, de l'antimoine, et dans quelques rivières, des sables d'or; mais les bassins houillers y sont riches et nombreux. On signale parmi eux, le bassin de l'Itkouri, estimé à plus d'un million et demi de tonnes; le bassin
LE PERU LlliVKXS
de KaranpoLini, qui couvriiiiit, d'après les ingénieurs anglais 8,966 millions de tonnes; et le bassin de Karharbari qui pourrait fournir plus de 250,000 tonnes par an pendant trois siècles. Les lorêts répandues en bouquets sur les plateaux et sur le flanc des montagnes, fournissent de riches essences de biMs, la laque, le cachou, les résines, le miel, l'arrow-root, etc. Le gibier de plume et les grands fauves y sont nombreu.x. On V rencontre encore des bisons et des chiens sauvages. Les surfaces dénudées du sol soumises à la culture produisent le riz, en trois récoltes annuelles; le froment, l'orge, le mais et les millets; puis viennent les pois, quelques légumes, les graines oléagineuses, le bétel, l'aloès, le coton, le lin, le chanvre, un peu d'indigo, l'opium et le thé.
La population du Chota-Nagpore compte 2,438,807 hommes et 2,465,184 femmes. Llle comprend des Hindous, des Mahométans, des Fétichistes, des Boudhistes, des Brahmanistes, quelques Juifs et des Chrétiens.
Les Chrétiens, avant l'arrivée de nos missionnaires, étaient massés dans le Lohardaga et se comptaient au nombre de 40,373, presque tous agriculteurs : Mundas ou Mundaris et Oraons ou Uraons. 35,992 étaient du culte luthérien, introduit par la Mission bavaroise, en 1844, et repris ensuite par l'Eglise évangélique allemande. Le reste appartenant à l'Eglise d'Angleterre.
Les Kôles, la population aborigène du Chota-Nagpore, étaient, d'après les légendes et au temps de Cakya- Mouny, établis dans le Béhar, dans la vallée du Gange. Ils furent refoulés au sud par les Savar, vers l'an 500
120 LE PÈRE LIHVENS
de J.-C. Une de leurs branches se convertit au Brahmanisme et occupa le Palamao. Les Kôles restés fidèles occupèrent le Chota-Nagpore et le Djarkand, où les légendes placent les dix chàteaux-forts des Mundas. Ils accueillirent plus tard les Uraons, et, sans mélanger leur sang, vécurent ensemble en paix et se partagèrent le gouvernement de leurs communautés villageoises. Le Chota-Nagpore fut attaqué, vers 1616, par les Mahométans, puis de 1640 à 1660 par Daoud-Khân, qui prit enfin le fort de Palamao. En 1831-1832, les Kôles se révoltèrent contre leur Maradjah, qui ne régnait plus guère d'ailleurs qu'à Palamao. Les Anglais, maîtres réels du pays depuis 18 18, en profitèrent pour l'organiser à peu près comme il l'est aujourd'hui. Organisation très sage et très prudente, qui se greffe, sans rien abattre, sur le vieux tronc des lois et des coutumes locales, mais qui, par là même, devient singulièrement complexe et embrouillée, et prête le flanc à d'odieux abus. Nous aurons à y revenir bientôt (i).
Au mois de juillet 1869, le P. A. Stockman, sur l'ordre de Mgr Steins, alors vicaire apostolique de Calcutta, était allé s'établir à Chaibassa, chef-lieu du Singghum, dans la partie S.-E. du Chota-Nagpore. Après plusieurs années d'essais infructueux, il avait réussi, vers la fin de 1873, à grouper autour de lui une trentaine de Kôles, Mundaris. L'année suivante, pour leur éviter le contact de la population restée païenne et leur
(i) V. Vivien de saint Martin, Dictionnaire de Géographie.