RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
Mairie de Lyon
2* Bureau
Lyon, le 7 décembre 19 10.
Monsieur, En réponse à votre lettre en date du 26 novembre dernier, j'ai l'honneur de vous faire connaître que des renseignements qui m'ont été fournis par la mairie du 4* arrondissement de notre ville, il résulte que M. Joseph Clermont n'est pas inscrit sur la liste électorale de 1864 ou de i865.
-Recevez, Monsieur,...
Inutile de m'attarder à conclure, me semble-t-il.
Le lecteur me pardonnera cette longue et minutieuse discusssion : j'ai dû suivre l'adversaire dans tous les recoins du maquis où il
i8a LE PÈRE LORIQUET
se blottissait désespérément. Je crois l'avoir chassé de partout.
Je conclus donc sans ambages que les ennemis de Loriquet et des Jésuites (i) ont commis une mauvaise action en lançant ou propageant une calomnie qui ne repose sur rien. Faut-il espérer qu'ils nous feront désormais grâce de cette ridicule invention? On en peut douter (2).
(i) Il n'est peut-être pas inutile de remarquer que Loriquet, je l'ai déjà noté, n'était pas jésuite lorsqu'il composa cet ouvrage.
(a) N'avons-nous pas, en effet, entendu M.Aulard, le travailleur privilégié des Archives nationales, qui pourtant devait connaître quelques-uns des documents que nous avons signalés plus haut, au milieu d'une charge à fond, passionnée et injuste, contre l'enseignement de l'histoire dans les collèges anciens des Jésuites, lâcher cette ineptie : « Nous ne sommes plus au temps du P. Loriquet, les jésuites n'enseignent plus à leurs élèves que Napoléon 1" était lieutenant-général de Louis XVIIl » . (Enquête parlementaire sous la présidence de M. Ribot, séance du 11 février 1899). — Cette incroyable légèreté, pour rester poli, lui a valu un défi public que notre audacieux s'est bien gardé de relever. C'est plus commode. Cf. La Réponse, avril 1909.
L'HISTOIRE DE FRANCE i83
Quelques mois avant que Passy, du haut de de la tribune, prêtât si mensongèrement à Loriquet la phrase du marquis de Bonaparte, Michelet, dans sa chaire du Collège de France, chargeait à fond l'infortuné religieux. Le II mai 18/43, dans une diatribe furieuse contre les Jésuites éducateurs, il s'écriait : « Je ne citerai qu'un de leurs ouvrages scolaires, (( leur Abrégé d'histoire de France (édition de i8l\o ») (i), livre depuis vingtcinq ans répandu par millions (2), en France,
(i) Lorsqu'il imprima ses cours, il donna le litre exact : Histoire de France à l'usage de la jeunesse, t. II, p. 343. Il avait eu le temps de lire au moins le titre de l'ouvrage qu'il attaquait !
(3) Comment concilier le fait de cette extraordinaire diffusion avec ce qu'écrit un autre adversaire de Loriquet : « Le soulèvement que causa ce livre à son apparition fut universel; la nation entière se sentit insultée! » (Clarigny, op. cit., p. 198.) — Les ennemis de Loriquet auraient dû commencer par se mettre d'accord, en cherchant consciencieusement la vérité toute pure.
i84 LE PÈRE LORIQUET
en Belgique, en Savoie, en Piémont et en Suisse, livre si bien adopté par eux qu'ils l'ont modifié d'année en année (i), le purgeant des mots ridicules qui avaient rendu célèbre le nom de l'auteur ; ils ont laissé les calomnies, les blasphèmes contre la France... » Qu'on lise, par exemple, continue-t-il, les lignes consacrées à la bataille de Waterloo, on trouvera « partout le cœur anglais, partout la gloire de Wellington... Il faut voir les discours qu'ils lui prêtent, absurdes, insultants pour nous (t. I, p. 812). »
Voilà qui s'appelle parler net, accuser sans détours et attaquer en face.
On peut croire que lorsque le P. Loriquet lut, dans le volume imprimé de Michelet, ces imputations singulières, son premier mouvement fut de sourire et de hausser les épaules. . Il comprit sans peine que son fougueux adversaire ne serait pas longtemps pris au sérieux; qu'il ne cherchait trop visiblement qu'à jeter
(i) « Et de mois en mois », note de Michelet, corrigeant sa première affirmation et grossissant son erreur : ce qui paraît ne lui point coûter du tout.
L'HISTOIRE DE FRANGE i85
de la poudre aux yeux, et que ses éclats de voix n'avaient d'autre but que de faire passer les exagérations, dissimuler les contradictions et les faussetés qui voisinaient dans ses lignes. Il dédaigna de répondre, ignorant peut-être jusqu'oïl peut descendre la crédulité humaine, au moins quand il s'agit de calomnies contre les Jésuites. Pour nous, qui ne l'ignorons pas complètement, puisque, tout récemment encore (i),on rappelait ce passage du fameux professeur du Collège de France, on m'excusera d'y signaler brièvement, à la place de l'accusé, quelques-unes des inexactitudes qui le déparent.
Les pages qui encadrent le paragraphe en question seraient à lire avant tout, car elles l'éclairent singulièrement. Nous sentons en les parcourant quelle passion bouillonne au cœur de l'écrivain. On le dirait en face du Jésuite fantôme qui empêchait les bourgeois de i84o de dormir, ou troublait leur sommeil par des
(i) Cf. Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, t. 69, pp. 598, 708, 872, 931, 969; t. 70, pp. 63, 184, 317, 364, 43i, 5oo, 649. 709, 766, 8ao.
i86 LE PÈRE LORIQUET
cauchemars effrayants et des visions terrifiantes.
C'est pour cela, sans doute, que le singulier historien confond les élèves des collèges avec les jeunes religieux et applique aux premiers, ce qui lui donne l'occasion d'une remarque étrange, une règle faite pour les seconds seuls; pour cela sans doute encore qu'il n'a pas vu l'exagération dans laquelle il tombait, quand il afiRrmait que le livre de Loriquet s'était « répandu par ?nillions en France, en Belgique, en Savoie, en Piémont (i) et en Suisse » ; qu'on le modifiait u d'année en année », ou plutôt « de mois en mois », c'est à-dire qu'il avait tous les ans un ou douze tirages; ce qui, probablement, est la même chose pour notre historien si précis : les nombres I et 12, en bonne arithmétique, étant
(i) Les Jésuites français n'ont jamais eu de collège dans ce pays. Peut-être Michelet veut-il parler de celui du Passage, près de Saint-Sébastien, qui dura quatre ou cinq ans. Rien de plus vraisemblable que cette inexactitude géographique dans notre historien poète, suivant l'expression fort juste de l'un de ses admirateurs.
équivalents à ses yeux, quand c'est utile pour sa thèse.
AiTctons-nous un moment sur l'affirmation relative à la succession annuelle ou mensuelle de l'œuvre du Jésuite. Pour nous rendre compte du sérieux de cette assertion, collationnons au hasard quelques-unes des éditions. Nous constaterons, par exemple, que de 1823 à 1828, il n'y en eut qu'une; que les volumes datés de 1828 sont identiquement les mêmes que ceux datés de 1828. Les pages commencent toutes et finissent toutes par les mêmes mots ou, plus exactement, par les mêmes syllabes (i). Ainsi en est-il pour ceux de i836 à 1844. Dans l'espace de ces quinze ans, il y eut donc en tout deux tirages. Et Michelet en a vu quinze, si l'on se contente du renseignement donné dans son texte, et cent quatrevingts si l'on en croit sa note. Cent quatrevingts au lieu de deux, l'écart est sensible !
Ce n'est pas tout. Le bouillant professeur
(i) Loriquet affirme au surplus que son ouvrage était stéréotypé : ce qu'on devine d'ailleurs au premier coup d'oeil.
i88 LE PÈRE LORIQMET
du Collège de France assure encore que (( d'année en année », ou mieux « de mois en mois » les Jésuites « purgeaient » l'ouvrage de Loriquet « des mots ridicules qui avaient rendu célèbre le nom de l'auteur ».
Voulons-nous savoir ce qu'il faut penser de cette nouvelle allégation? Ouvrons le livre et comparons le texte des diverses éditions de V Histoire de France.
Prenons, par exemple, les cinquante pages consacrées à l'Empire, pages d'où les adversaires tirent presque toutes les citations qu'ils reprochent au Jésuite; nous constaterons qu'en l'espace de vingt-deux ans on a fait effectivement une quinzaine de modifications dans ce long chapitre (i). Mais que sont ces, corrections? J'en relève quelques-unes.
1823 les bombes obligèrent... de se réfugier..., p. 817.
i844 — — à se réfugier..., p. ago.
( 1823 au fond de ces retraites infectées..., p. 317.
( i844 — — — — infectes..., p. 291,
(1) Il serait par trop ridicule de reprocher à Loriquet d'avoir cherché de la sorte à perfectionner son œuvre. Quel est l'auteur qui ne le fait pas quand il le peut ?
i8a3 C'est à cette époque..., p. Sao.
i844 Ce fut à cette époque..., p. 298.
1828 Une grande révolution devait..., p. SSg.
i844 Une révolution devait..., p.3i2.
1823 Aux cris répétés d'abas le tyran..., p. 336.
1844 — — — de à bas le tyran..., -p. Bill.
Toutes les autres modifications sont de même nature; pas une n'a plus d'importance.
Vraiment, en présence de pareils changements, ne doit- on pas juger que Michelet avait bien raison de parler de « mots ridicules » dont on « purgeait » l'œuvre du Jésuite (i), et les admirateurs de l'historien-poète ne sontils pas en droit de répéter ces énormités découvertes par leur patron, sans même prendre la peine d'ouvrir l'ouvrage qu'ils calomnient ?
Michelet assure ensuite qu'à Waterloo Lori-
(i) Une vétille encore. Michelet, pour rendre tout l'Ordre responsable du crime de Loriquet, et justifier ses risibles emportements, afQrme que ces modifications étaient le fait des Jésuites en général et non du coupable seul. Or on lit, par exemple, de 1828 à 1828, sur chacun des volumes : Huitième édition, revue, augmentée et corrigée par l'auteur.
igo LE PÈRE LORIQUET
quel prête à Wellington « des discours absurdes, insultants pour la France », et il renvoie, comme pour nous en imposer par son érudition, à la page de l'ouvrage du Jésuite, dans laquelle il a lu ces inconvenantes élucubrations oratoires (t. II, p. 3 12).
Je me reporte avec empressement à l'endroit indiqué, et je remarque avec quelque étonnement qu'il n'y a pas des discours mais ces simples mots, qui vraiment n'ont rien de bien insultant pour notre pays : « Soldats, dit le général anglais avant la bataille, souvenezvous que vous êtes les frères des braves de Trafalgar et que vous avez devant vous les vaincus de Salamanque. » C'est tout. On avouera qu'en fait de discours absurdes, insultants, c'est plutôt maigre, et que s'il manque ici quelque chose au poète du Collège de France, ce n'est pas du moins l'imagination créatrice, et l'aplomb dans l'affirmation.
Michelet dit encore : dans le livre de Loriquet « partout la gloire de Wellington », partout notre vainqueur est exalté. Cette fois notre exact et consciencieux historien a négligé de
L'HISTOIRE DE FRA^'CE igi
donner même une seule référence. Pourquoi? — Force est donc de lire plusieurs pages entières, toutes celles oii le Jésuite a dû parler du général anglais. Or l'on constate que Wellington est nommé en quatre endroits, trois fois sans un mot d'éloge, avec la mention, en moins d'une ligne, de ce qu'il a fait; la quatrième fois avec les mots louangeurs suivants : Wellington « ne savait pas seulement vaincre, il savait aussi profiter de ses victoires ». C'est tout ce qu'obtient le vainqueur de Napoléon l". Est-ce suffisant pour qu'on puisse dire : dans le livre du Jésuite « partout la gloire de Wellington »? Le lecteur jugera.
Mais, au fait, il y a peut-être à ces exagérations qui nous surprennent une explication dont Michelet lui-même suggère l'idée (i).
(i) « Dans l'édition qu'ils (les Jésuites) ont faite en juin, ils ont supprimé le passage que je citais au Collège de France, d'après une édition de janvier ou de février. » — Sans aucun doute, cette suppression vaut celle de la phrase du « marquis de Bonaparte » que tout dément, on le sait. En tout cas, l'un de ses admirateurs, il en a peut-être encore, rendrait un véritable service aux éru-
iga LE PÈRE LORIQUET
Les textes de ces discours insultants, textes qu'il a vus, de ses yeux vus, et que personne n'a rencontrés depuis; les éloges dithyrambiques qui l'ont scandalisé et que nul n'a lus sinon lui, mais ces malins de Jésuites, par un tour de passe-passe, les ont fait subitement disparaître des millions (i) de volumes qui les contenaient. Ils n'ont eu qu'un mot à dire et cette masse d'exemplaires qu'ils avaient semés pendant vingt-cinq ans dans tous les coins et recoins de la France, de la Belgique, de la Suisse, de la Savoie et du Piémont, leur ont été rendus pour qu'ils les détruisent ou les corrigent, et l'opération a si bien réussi qu'il n'est resté qu'un seul exemplaire, celui que Michelet avait entre les mains, et qui, malheureusement, a disparu depuis à son tour sans
dits en leur disant où se cachent les éditions de janvier ou de juin i843, et de plus quel est au juste le passage supprimé. Pour moi, j'ai cherché et je n'ai point trouvé. (i) On se souvient que c'est Michelet lui-même qui nous donne ce chiffre. L'un de ses alliés contre les Jésuites a calculé un peu différemment et n'a compté que « loo.ooo exemplaires de ce livre, mis en circulation » (Glarigny, op. cit., p. igS).
L'HISTOIRE DE FRANGE igS
qu'il soit possible de le retrouver. C'est un vrai miracle, mais miracle de telle nature qu'on ne saurait être étonné de voir le dévot professeur et ses amis y ajouter fermement créance (i) : la haine du Jésuite leur donne la foi, et quelle foi vigoureuse!
Je ne sais si les applaudissements de ses auditeurs et les félicitations du Journal des Débats firent illusion au fougueux orateur sur le sérieux de son enseignement et le bienfondé de ces attaques; ce qui, du moins, est certain, c'est qu'actuellement de tels procédés de polémique paraîtront misérables à qui réfléchit, et de telles leçons indignes de qui se respecte.
Michelet pourtant ne s'en est pas tenu là.
On sait, dit-il, toujours à propos du même passage, que « les débris de la garde impériale » refusèrent de se rendre. Or, après avoir constaté le fait, l'histoire des Jésuites ajoute : « On vit ces forcenés tirer les uns sur les
(i) M. Clarigny notamment y croit presque aussi fermement que Michelet (Cf. op. cit., p. igS).
autres et s'entre-tuer sous les yeux des Anglais. » C'est ainsi, continue un de ses émules, que « Loriquet insulte notre armée sur le champ de bataille de Waterloo et triomphe avec les Russes, les Anglais et les Prussiens (i) ».
Telle est la nouvelle accusation portée contre l'historien jésuite : il affirme que des soldats français, pour ne point tomber vivants entre les mains des vainqueurs, se tuèrent les uns les autres et il ose les en blâmer. Voilà le forfait qu'il nous faut apprécier de sang-froid.
Avant tout, une question se pose, qu'il est
(i) F. Génin, professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg, les Jésuites et l'Université, p. 3oi. Je cite quelques lignes de cet écrivain pour donner une idée de sa manière. « On avait banni les Jésuites; ils ont rompu leur ban ; ils sont là au milieu de la société prêts à se venger d'elle; insolents, impudents, l'œil en feu, la menace et l'anathème à la bouche... ; ils envahissent les salons, les cathédrales...; ils sont propriétaires à Lyon, à Paris, à Toulouse, Grenoble, etc.. Ils glissent, ils rampent, ils escaladent où la séduction ne peut atteindre, ils triomphent par l'audace...; ils se renient et ils se proclament... etc. » Et l'auteur continue, toujours tout aussi inquiet, effrayé, affolé. Vraiment, on le serait à moins... en présence de tels fantômes.
nécessaire de résoudre : le fait de désespoir ainsi relaté est-il exact, et Loriquet, en historien consciencieux, a-t-il pu l'admettre?
Tout récemment, un érudit, adversaire fougueux, lui aussi, du Jésuite, s'est vu contraint d'étudier ce détail : ce qu'il avait oublié de faire jusque-là, bien qu'il se fût prononcé nettement contfe l'auteur de Y Histoire de France. Il a consulté à la Bibliothèque nationale, nous dit-il, sept ouvrages différents pour s'éclairer sur ce point. Or, il est arrivé à ce résultat, qui n'a dû lui plaire que modérément : il constate que pas un de ces divers écrivains, dont certains « ont une grande notoriété », n'a nié le fait lui-même ; que trois, au contraire, et notamment M. lïoussaye, le plus récent et le mieux documenté, l'ont admis et rappelé (i).
Une première conclusion s'impose donc :
Loriquet, en racontant un épisode attesté par de sérieux annalistes, n"a fait que son devoir d'historien et n'en peut être blâmé.
(1) Cf. Intermédiaire..., ut supra. — H. Martin signale, lui aussi, dans les rangs de la garde, des actes de désespoir, mais d'une nature un peu différente.
Mais ne voyez-vous pas, crie M. Génin, je l'indiquais tout à l'heure, qu'en agissant ainsi il insulte nos soldats? — Vraiment non, je ne le vois point. — Vous conviendrez, au moins, qu'en révélant cet acte de désespoir, il commet un crime de lèse-patrie, et montre évidemment qu'il n'aimait point la France. — Je ne le vois pas davantage, et si vous daignez m'accorder un moment d'attention, je justifierai sans peine mon appréciation.
On concédera sans difficulté dans le camp des amis de la Révolution, camp où ni les Jésuites, ni Loriquet ne comptent de trop chauds partisans, que les hommes de la Convention aimaient nos soldats et plusieurs même la patrie, quoique parfois d'une étrange manière. Écoutons-les et après eux tous ceux qui ont écrit sur cette époque, dévoiler les vices et les laideurs de nos troupes. Combien le fait relaté par Loriquet paraîtra insignifiant en comparaison de ce que nous entendrons !
Le jeune JuUien, dans une lettre à Robespierre, disait des chefs de l'une de nos
armées : « Dans cette ville de (Nantes), on ne coudoie que généraux fiers de leurs épaulettes et bordures en or au collet, riches des appointements qu'ils volent, éclaboussant dans leurs voitures les sans-culottes à pied. On ne les trouve... qu'au spectacle, dans les fêtes ou repas somptueux qui insultent à la misère publique (i). »
Ce jugement sévère était confirmé par celui d'une société populaire qui, certes, ne croyait pas commettre ainsi un crime contre la patrie. Ce que sont les généraux à ses yeux, le voici : des {( reptiles d'antichambres, tyrans dans l'ivresse, qui, à la tête de nos armées, n'affichent, lorsqu'ils viennent combattre pour l'égalité, qu'un luxe, qu'une arrogance, une ivrognerie et une poltronnerie révoltantes (2) )>.
Après les généraux, les soldats.
Nos soldats, trop souvent, ce sont des lâches que le seul mot u voilà les brigands » suffit
(i) Archives départementales de la Loire-lnférieurey L, 36o.
(3) a6 pluviôse an II, Arch. nat., AA, 43.
à mettre en déroute, et j'ai vu des bataillons entiers « saisis de terreur » s'enfuir sans combattre (1) en l'entendant. Ce sont encore des voleurs qui n'ont « d'autre but que d'attraper ici un habit qu'ils vendent à six lieues de là, là des souliers qu'ils revendent sur-lechamp (2) ».
Quant à l'immoralité de ces troupes, Carnot la peint en termes si crus qu'on ose à peine les reproduire : a Un fléau terrible détruit nos armées, c'est le troupeau de femmes et de filles qui sont à leur suite. Il faut compter qu'il y en a autant que de soldats; les casernes et les cantonnements en sont engorgés, la dissolution des mœurs y est à son comble... A Douai, où nous avons vu dans le temps la garnison réduite à trois cent cinquante hommes, il y avait près de trois mille femmes dans les casernes, au point qu'il n'y avait pas une place vide pour les nouveaux
(i) Turreau au ministre, a 6 messidor. Ministère de la guerre, armée de l'Ouest.
(a) Arch. nat., A.F 11, 378, 2289, 3.
corps qui revenaient de l'armée de Dumouriez (i). »
Voilà ce qu'on lit à chaque pas dans les dépêches officielles, arrivant de toutes les armées ; voilà ce qu'ont écrit les plus purs des révolutionnaires et répété tous les historiens impartiaux. Devant de pareilles affirmations, que sont les lignes reprochées à Loriquet, je le demande à tout esprit équitable? Et pourtant, au jugement de nos critiques incorruptibles, les conventionnels que nous venons d'entendre, comme les historiens qui les ont suivis, sont des patriotes intègres, des annalistes consciencieux; le Jésuite, lui, un calomniateur de nos armées qu'il « insulte » sans vergogne et « blasphème » avec joie; un odieux pamphlétaire dont « la ten dance antifrançaise » est évidente, du moins dans ce passage (2). « Malheureux, lui crie
(i) Ministère de la guerre, armée du Nord, avril 1798.
(a) C'est là une pure calomnie que dément le contexte. Loriquet est si peu hostile à notre armée qu'il va jusqu'à admettre l'authenticité de la fameuse réponse : la garde meurt et ne se rend pas, et l'enregistre sans commentaires. — Mais voici qui montre plus clairement encore
Michelet, s'adressant à tous les Jésuites, que vous connaissez peu la génération héroïque que vous calomniez au hasard...! Si peu que vous ayez de prudence, ne parlez jamais de ces hommes, jamais de ces temps! Taisez-vous sur tout cela (i)! »
Noble indignation, sans doute, mais combien peu justifiée; généreux conseil, mais combien inopportun et impudent ! Vraiment le triste mari de l'infortunée Pauline Rousseau et le père insouciant de Charles Michelet oubliait trop ce qu'il était et qui il apostrophait.
Je veux croire, néanmoins, que ce n'est pas pour avoir blâmé le suicide que Loriquet s'est vu malmener de la sorte. On ne pouvait cepen-
ses vrais sentiments à l'endroit de nos soldats. L'exactitude historique l'ayant contraint d'avouer que le pillage ne leur était pas toujours inconnu, il corrigeait son affirmation qui pouvait sembler trop générale par les lignes suivantes : « Est-il besoin d'avertir le lecteur que tant d'excès étaient le crime non des corps, mais des individus, et qu'à toutes les époques on compta dans les armées françaises un grand nombre d'hommes étrangers aux horreurs de la Révolution ? » Histoire de France, t. Il, p. 3a5 (8' édit.).
(i) Des Jésuites, p. 58-6o.
L'HISTOIRE DE FRANCE aoi
dant pas attendre d'un prêtre qu'il le glorifiât : il eût été en désaccord non seulement avec tous les catholiques et les philosophes spiritualistes, mais encore avec les païens les plus connus et les libres penseurs les plus fameux : Voltaire, Rousseau, et leurs disciples. On doit même ajouter que ceux qui admettent quelques exceptions à la loi générale qui proscrit ce crime, eussent énergiquement blâmé l'acte de désespoir dont il s'agit. C'est à des soldats armés pour la défense de la patrie que s'applique sans nul doute le mot de Rousseau : « Il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas de disposer de soi-même (i)... » Où est le « vertueux patriote qui veut répandre son sang en désespéré » ? Les soldats vraiment dignes de ce beau nom, continue-t-il, savent qu'ils « doivent à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et la honte ni les revers ne pourraient les détourner de ce devoir sacré ». Qu'ils meurent donc, s'il le faut, face à l'en-
(i) Nouvelle Héloïse , 3' partie, lettre XXI.
aoa LE PÈRE LORIQUET
neiïii, dans la mêlée sanglante : toute autre mort « est honteuse et furtive (i) ».
Ainsi parle Rousseau, ainsi juge Loriquet : sur ce point, il y a parfait accord entre le philosophe libre-penseur et le Jésuite. D'oiî vient donc, et cette remarque s'impose de nouveau, d'où vient que nos savants admirent là ce qu'ils blâment ici ; relèvent avec indignation chez l'un ce qu'ils taisent obstinément chez l'autre ? De telles inconséquences n'ontt-elles pas leur éloquence?
Sans doute, Loriquet qualifie de Jorcenés ces quelques soldats oublieux de leur devoir. Le mot est énergique, je le veux bien; Test-il trop pourtant? L'est-il du moins beaucoup plus que celui dejurieux employé par Bossuet en pareille circonstance? Qu'on se souvienne encore, pour juger équitablement le Jésuite, que Voltaire, en présence du cadavre d'un suicidé, parle de « férocité, de frénésie », Rousseau d'action honteuse et de larcin ; et combien même prononcent le mot de folie.
{i)Ibid., lettre XXII.
L'HISTOIRE DE FRANGE ao3
Or, admirons la logique des ennemis de Loriquet : seul, il est traîné courageusement aux gémonies, alors que les autres — vît-on même un évêque dans leurs rangs — sont excusés et respectés; et s'il faut à tout prix m^^ifester quelque désapprobation, on le fait par le silence et les réticences calculées, tandis qu'on déverse à flots le blâme et l'injure sur l'auteur de l'Histoire de France, ce pelé, ce galeux indigne de toute bienveillance, comme de toute équité. Devant tant d'injustice, n'est-ce point le cas de répéter la parole de l'un des adversaires de Loriquet : « A quoi bon s'indigner, mieux vaut rire de ces sottises? »
Il n'est pas inutile de noter encore, que le moi Jorcené ne semble pas avoir pour Loriquet un sens aussi défavorable qu'on pourrait le croire : ce qui le prouve, c'est qu'il applique cette épithète aux Vendéens, à deux reprises au moins, et une fois pour indiquer uniquement qu'ils se battirent avec un acharnement extraordinaire (i).
(i) Histoire de France, 8° édition, pp. a66 et 268.
2o4 LE PÈRE LORIQUET
Je me suis longuement attardé sur cette page : la raison en est que, suivant le mot d'un admirateur inconfusible de Michelet et agresseur récent du Jésuite, là est le « point véritable du débat », là le plus compromettant des textes qu'on apporte contre lui (i). Quant aux autres citations extraites de YHistoire de France, comme elles ne nous offrent que de purs détails de beaucoup moins suggestifs (2), surtout moins communément allé-
(i) Qu'on ne croie pas qu'en réfutant Michelet, je me suis donné la vaine satisfaction de tuer un mort. N'avons-nous pas vu, tout dernièrement, un adversaire de Loriquet s'appuyer triomphalement sur cet écrivain, lui emprunter ses armes rouillées, sans se douter qu'elles étaient de la plus mauvaise trempe ? — Comme il est curieux, n'est-il pas vrai, de constater, en passant, que les ennemis des Jésuites n'aient, depuis soixante ans, rien trouvé de nouveau contre eux, et qu'ils soient forcés, pour les combattre, d'aller chercher quelques vieux tronçons d'épées dans les arsenaux de i84o?
(2) Michelet lui-même est descendu jusqu'à exploiter contre Loriquet une page de son histoire contenant une dissertation sur les perruques I
L'HISTOIRE DE FRA.NGE ao5
gués contre Loriquet, je ne les discuterai que brièvement, me contentant même, pour quelques-uns, d'une simple réfutation générale.
On lui reproche d'abord d'avoir écrit qu'à son retour de l'île d'Elbe, Napoléon I" n'osa faire « en plein jour » son entrée dans Paris, « mais attendit la nuit et se glissa dans les Tuileries à la faveur des ténèbres » ; qu'en second lieu, la joie de son arrivée se manifesta chez ses partisans par les cris de a Vive l'enfer! à bas le paradis! » mêlés à ceux de « Vive l'Empereur! »
Relativement au premier fait, il suffira de remarquer que Loriquet parle comme les contemporains, et, à bon droit, ce n'est pas douteux (i).
Quant à l'assertion concernant les blasphèmes signalés tout à l'heure, ceux qui en font un crime au Jésuite auraient bien dû com-
(i) Napoléon « entra furtivement à Paris ». Masselin, Instruction sur l'histoire de France, 39° édit., p. 292. — « Il entra aux Tuileries le 20 au soir », dit H. Martin, résumant ainsi les affirmations de ses contemporains, Histoire de France, t. IV, p. i36. Cf. Dareste, t. IX, p. 5o; Anquetil, t. XIV, p. 87.
2o6 LE PÈRE LORIQUET
mencer par en prouver la fausseté. S'il n'y a là qu'une haineuse invention de l'historien, pourquoi ne le montrent-ils pas? Pourquoi se contentent-ils de se voiler la face et de lâcher cette banalité : « Tout commentaire est superflu » ? Tout commentaire est superflu ! d'accord; mais une démonstration d'inexactitude dans l'affirmation du Jésuite ne le serait pas (i), et nous l'attendons, avant d'applaudir à l'indignation bruyante de ses adversaires. En tout cas, il est malheureusement certain que les populations de l'Europe, que nos troupes scandalisèrent trop souvent par leurs impiétés, leurs sacrilèges et leurs profanations, ne se seraient pas levées pour témoigner que de tels blasphèmes étaient invraisemblables en ceux à qui on les prêtait (2).
(i) Loriquet assurait avoir entendu lui-même ces cris horribles sortir de la bouche de nos soldats. Pourquoi douterait-on de sa parole?
(a) H. Martin constate lui-même que Napoléon était effrayé de l'atmosphère révolutionnaire qui l'enveloppait, et l'on sait si tout ce qui touchait à la Révolution allait sans impiété, Histoire de France, t. IV, i45. — De plus, à tort ou à raison, on unissait dans la même haine ou le même amour la monarchie légitime et l'Église.
Terminons par une dernière citation qu'on vient de relever contre le Jésuite historien. En 1817, dit-il, u les princes mahométans s'adressèrent aux juifs pour empoisonner toutes les fontaines et tous les puits du royaume... Les juifs n'osèrent exécuter le complot. Ils en chargèrent les lépreux, qui, séduits par l'argent, se laissèrent gagner et empoisonnèrent toutes les eaux de Guyenne et du Poitou. »
Ces phrases de V Histoire de France jetèrent récemment l'un des ennemis de Loriquet dans un tel ahurissement qu'il perdit du coup, nous apprend-il, même la force de s'indigner. Vraiment, ce fut un bonheur pour ce brave homme, car en s'indignant, il eût visiblement souligné son ignorance ou sa légèreté. Il oublie, en effet, que Loriquet, en parlant comme il l'a fait, redit ce que les historiens les mieux informés avaient affirmé jusqu'ici (i); ce que les chroniqueurs con-
Enfln, il n'est plus douteux maintenant que le complot, qui ramena Napoléon, n'ait été fomenté par la francmaçonnerie.
(i) Cf. H. Martin, Histoire de France, édition Fumes, IV, 545 ; Gouet, Le Tiers-État, 248; La courte Chrov^ique
2o8 LE PÈRE LORIQUET
temporains avaient consigné dans leur précieux manuscrits ; ce que Michelet lui-même déclare n'être pas dénué de vraisemblance, au moins partiellement ; « la culpabilité des juifs est improbable, dit-il... l'usure leur fournissait une vengeance plus utile. Quant aux lépreux, le récit n'est pas si étrange que l'ont jugé les historiens modernes, de coupables folies pouvaient fort bien tomber dans l'esprit de ces tristes solitaires (i). »
Yoilà donc Michelet dépassé et contraint de témoigner, sans le savoir, en faveur de Loriquet, contre les adversaires du Jésuite. N'estce pas tout au moins curieux?
Il serait aisé de réduire ainsi successive-
française, publiée par Douet d'Arcq, I, ii ; la Chronique parisienne anonyme, dans les Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France, XI (i884), p. 67 ; la Chronique liégeoise de 1U02, publiée par Bâcha, Bruxelles, 1900, p. 288 ; etc.
(i) Michelet, i. IV, p. 137-141. Ci. Intermédiaire des chercheurs et curieux, 3o novembre 1909, note de M. Hyrvoix de Landosle.
L'HISTOIRE DE FRANGE aog
ment à néant les autres affirmations qu'on s'est permises si légèrement contre l'exactitude de V Histoire de France; de justifier, au moins d'expliquer les appréciations dont on fait grief à l'auteur; toutefois, pour ne point fatiguer le lecteur, on peut se contenter de la remarque générale suivante, dont tous sentiront la valeur et le poids.
Pour juger sainement une œuvre historique, il faut se reporter, par l'intelligence et la réflexion, à l'époque de sa composition, étudier les mœurs et les usages du temps; il faut se demander quelles étaient les idées courantes, quels les sentiments, les appréciations, en mot la mentalité des contemporains de l'auteur ; il faut écouter leurs conversations, les entendre parler sur les hommes et les choses. On ne peut, sans injustice, accuser violemment quelqu'un de n'avoir point devancé ou corrigé son siècle. S'il l'a fait, on l'en louera; s'il ne l'a point fait, on l'excusera ; du moins, on saura comprendre ses torts, expliquer ses fautes, éviter toute hyperbole dans le blâme, toute aigreur excessive
dans le reproche. Or, dans les dernières années de l'Empire, après les désastres de Russie surtout, c'est-à-dire au moment même où le futur Jésuite rédigeait son ouvrage, que pensait la majorité de la nation de celui dont les victoires, si glorieuses qu'on les suppose, se payaient toujours finalement par des flots de sang français? Que disaient tout bas, dans l'intimité, les jeunes gens menacés de la conscription, les pères et les mères qui comptaient déjà tant de places vides au foyer et craignaient à bon droit de les voir se multiplier encore? On le sait; d'ailleurs, les échos de ces plaintes, des murmures et des malédictions du grand nombre, se sont prolongés jusqu'à nous.
Écoutons un instant l'écrivain le plus illustre du temps; il nous dira comme l'on jugeait celui qu'on accuse Loriquet d'avoir outragé. Aux jours de Bonaparte, dit Chateaubriand, « les crimes, l'oppression, l'esclavage marchèrent d'un pas égal avec la folie... Toute liberté expire; tout sentiment honorable, toute pensée généreuse deviennent des cons-
L'HISTOIRE DE FRA.NGE an
pirations contre l'État... Louer une belle action, c'est faire injure au prince (i)... On vante l'administration de Buonaparte... ; (de fait) il est impossible de mieux organiser le mal, de mettre plus d'ordre dans le désordre (2). » Voilà sa grande habileté.
Et Chateaubriand remplit vingt-cinq pages de pareilles appréciations. Par contre, quand il en arrive aux Bourbons, c'est un vrai dithyrambe éloquent et passionné.
Auprès de tels élans, qu'on ne songe même pas à reprocher à leur auteur, que sont les lignes calmes et modérées du Jésuite? 11 avait lu pourtant cette brochure enflammée avant la publication de son ouvrage; il sut, malgré cela, garder son sang-froid et, pour l'ordinaire, se défendre des hyperboles. On comprendra s'il eut un vrai mérite à le faire, quand on se rappellera que les admirateurs de Chateaubriand, les propagateurs de son écrit étaient légion et que bientôt ses idées furent
(i) De Baonaparle, des Bourbons (i8i4), p. i3. (2) Ibid., p. 17.
aia LE PÈRE LORIQUET
celles de tout le monde (i), à l'exception des militaires en demi-solde et d'anciens révolutionnaires incorrigibles. Il vit dans une atmosphère de haine pour Bonaparte, d'enthousiasme pour les Bourbons, et il évite tout excès appréciable. Voilà ce qu'on oublie et ce dont pourtant l'on devrait se souvenir, quand on juge son œuvre.
Loriquet aurait d'autant plus de droit à cette justice que plusieurs des manuels histori-
(i) Bonaparte regarde toujours « une créature humaine comme un fait, comme une chose et non comme un semblable ». Mme de Staël, Considérations sur la Révolution française, 111" partie, chap. xxvi; IV" partie, chap. xvni. — « N'ayant jamais connu la sensibilité, je fus ingrat envers mes bienfaiteurs et j'ai toujours méconnu le sentiment de la reconnaissance. Dernière confidence de Bonaparte, p. 2... Mon orgueil était sans bornes... Je fis le malheur de l'univers, j'en appelle à toutes les nations dont je fus le fléau. » (Ibid., p. 3.) — Napoléon vient d'être si longtemps « le fléau de la France et de l'Europe ». Sermon d'action de grâces pour le retour de Louis XVIIl, par le pasteur Rabaut-Pomier, — Lire l'article de Benjamin Constant dans le Journal des Débats du 19 mars 18 15.
Voir, par contre, l'éloge enthousiaste de Louis XVIII par le susdit pasteur Rabaut-Pomier, par son collègue Monod, et nombre d'écrits de l'époque.
L'HISTOIRE DE FRANCE ai5
ques parus en ces jours de réaction ressemblent fort au sien, quand ils ne lui sont pas visiblement inférieurs en modération et en impartialité. En voici deux au hasard. C'est, d'abord, VHistoire de France représentée par tableaux synoptiques et par soixante-dix gravures, employées pour les Enfants de France (i), ouvrage destiné à tous, bien entendu, et auquel la vogue ne manqua pas. Les faits y sont, il est vrai, exactement rappelés, dans l'ordre chronologique; pourtant qui ne connaîtrait l'histoire que par cette œuvre saurait à peine qu'il y eut naguère un Napoléon I"(2), surtout qu'il gouverna la France pendant près de quinze ans. Par contre, il aurait appris que Louis XVII commença son règne en 1793 et le termina vingt-neuf mois plus tard, que Louis XVIII lui succéda en 1796 et régna vingt-neuf ans ; que Louis XVI est le soixanteseptième de nos rois, Louis XVII, le soixante-
(i) Par M. Colart, Paris.
(2) Nos universitaires actuels seront encore plus radicaux. On cite une Histoire de France où ni Richelieu ni Louis XIII ne sont nommés par l'un d'eux.
ai4 LE PÈRE LORIQUET
huitième, et Louis XVIII, le soixante-neuvième.
L'Instruction sur l'Histoire de France par le continuateur de Le Ragois (i) est plus encore, peut-être, un panégyrique des Bourbons. Il suffira, pour s'en convaincre, de lire le jugement porté sur Louis XVIII, à la fin du chapitre qui lui est consacré : le tableau est si brillant que l'œil le plus exercé n'y découvrira aucune tache.
Loriquet, il est facile de le constater, se contentait donc d'être à peine à l'unisson de son siècle (2). Pourtant lui seul est attaqué, lui seul
(i) Masselin, 8' édition, Paris, Delalain, 1839. — Voir également : r Historia Francise compendiose disposiia, latino sermone donata, tabula preeeunte chronologica... Tours, chez Marne imprimeur-libraire, 18 19, 3 vol.in-ia ; a" Histoire abrégée de l'Église, P. J. L.
(2) Relativement au « marquis de Buonaparte » spécialement, qu'on me permette à la hâte d'appuyer cette assertion des quelques citations suivantes. Le 16 floréal an IX, Bernadette écrivait de Bretagne à Bonaparte : « Tous les prêtres insoumis disent aux paisibles habitants des campagnes que vous n'êtes que le vice-roi » (Arch. nat., AF'* j5go, IV, pièce 108); et le général Gilly : « Quelques-uns des prêtres avaient soin de répandre parmi le peuple que Bonaparte n'était que le vice-roi » (Arch. de la guerre. Armées de l'Ouest, 3 avril 1800). — Je lis également dans l'ouvrage de l'abbé Grey, principal
L'HISTOIRE DE FRANCE aiS
accusé, et en quels termes, nous le savons (i), avec quelle fougue, nous l'avons vu!
Mais qui sont donc, pour l'ordinaire, et je termine par cette remarque, ceux qui se permettent de le traîner dans la boue et se cou-
du collège de Tours, cette phrase latine : « Ludovico XVIII régnante, rempablicam administrante Buonaparte sub imperatoris noinine... » Voilà donc au moins un détail à propos duquel Loriquet ne pouvait répéter le mot si connu :
« Voilà ce que l'on dit, et, que dis-je autre chose? »
puisque personne n'a prouvé qu'il ait jamais parlé de la sorte, alors que d'autres le faisaient publiquement.
(i) « Loriquet n'a jamais assez de mensonges pour travestir les faits, assez d'injures et de calomnies contre les grands hommes qui ont rendu la France honorée. » On conçoit s'il est sage d'aller chercher la vérité dans des pages dont l'auteur s'abaisse jusqu'à ces insultes, absolument injustifiées d'ailleurs. Cf. Génin, les Jésuites et VUniversité, p. Soi. — M. Claretie, à son tour, donne ' Loriquet « comme l'exemple vivant de ce que l'esprit de parti enfante, invente de légendes, de calomnies et de mensonges » (Cf. La Révolution française, avril 1904, t. 46, p. agS). Les injures sont décidément dans le ton de ces brûlants amis de la vérité I
ai6 LE PÈRE LORIQUET
vrent la face devant ses prétendues injustices? Ont-ils le droit de se montrer aussi sévères, aussi pudibonds ? Surtout sont-ils tels qu'il soit prudent de se fier à leurs affirmations?
On voudra bien se souvenir avant tout, je dois le rappeler encore, que la plupart d'entre eux n'ont jamais parcouru, même à la hâte, les petits volumes du Jésuite, sinon peut-être dans le dessein de le prendre en défaut, qu'il leur a paru suffisamment scientifique de se copier les uns les autres, sans remonter aux sources.
Qu'on prenne, au surplus, la peine d'entr'ouvrir les livres qu'ont produits ces impeccables et sévères critiques, ou ceux auxquels ils applaudissent sans réserve. Que d'énormités on y pourra cueillir à pleines mains, énormités auprès desquelles les quelques légères outrances de Loriquet ne sont que bagatelles insignifiantes. Nous les verrons, ces incorruptibles, abîmés dans le respect le plus touchant, charger de lauriers « les grands ancêtres », ces grands ancêtres fussent-ils Lebon, Collot-d'Herbois, Billaud-Varenne, Chaumette,
Legendre, le Père Duchêne, Carrier et cent autres tout aussi méprisables ; nous les entendrons parler avec componction « des vertus de Robespierre », du noble « cœur deMarat », de la « grande mémoire de Fouquier-Tinville » ; nous constaterons qu'ils n'ont qu'éloges souvent enthousiastes pour « la grande époque », c'est-à dire pour celle des massacres de Septembre, des noyades de Nantes, des fusillades de Lyon, de Toulon et d'Angers, pour celle où la guillotine restait en permanence dans la plupart de nos villes, oij, à Paris, trente malheureux, en moyenne, montaient chaque jour à l'échafaud, plusieurs mois de suite.
Tels sont, en toute vérité, la plupart de ceux qui n'ont qu'anathèmes pour Loriquet et ne peuvent contenir l'indignation qui menace de les étouffer devant ses inoffensives exagérations. Et ce qui achève de faire connaître ces gens-là, c'est qu'ils se targuent d'impartialité et se donnent, à la face de l'univers, pour des modèles de critique sereine et objective (i). —
(i) II serait facile d'aligner des noms. Je me contente
3j8 le Père loriquet
L'un de ceux-là écrivait, il n'y a pas longtemps, dans la Révolution française : « Ce sera l'honneur de notre temps, et c'est la règle de notre société (celle dont le président est M. Aulard), d'aller droit à la vérité, de la chercher et de la dire, sans autre passion que cette lumineuse vérité elle-même. »
C'est donc pure équité de conclure sans détours : au milieu d'appréciations modérées sur des points où Loriquet ne pouvait manquer d'être chatouilleux, se rencontrent, parfois, certains jugements sévères (i), contestables même, diront quelques-uns, des affirmations hardies peut-être, mais dont les adversaires n'ont jamais démontré la fausseté. Il n'est que juste de constater encore que ces outrances de l'historien, fort rares au demeurant, sont plus de l'époque que de l'homme et que,
de citer M. Aulard n'ayant que sévérités'pour Loriquet, applaudissements ou excuses pour Danton, par exemple; Danton, le- ministre de la justice lors des journées de Septembre ! — Évidemment, il est bien inutile de parler de Michelet et de Quinet dont les écrits sont connus.
(i) Loriquet lui-même, dans sa vieillesse, le reconnaissait noblement.
si elles se fussent trouvées ailleurs que dans le livre d'un Jésuite, on n'aurait pas plus songé à les y relever qu'on ne l'a fait en cent autres endroits; que du moins elles seraient depuis longtemps oubliées. En tout cas, il est incompréhensible que les mêmes critiques, — et ceci, eri nous donnant le degré de sérieux de leurs censures, nous indique le cas que nous devons en faire, — s'indignent devant des vétilles et se taisent devant des énormités; qu'ils reprochent avec une extrême dureté à l'adversaire ce qu'ils pardonnent à l'ami avec une déplorable facilité; que ces nouveaux puritains ne rougissent pas d'étaler une évidente partialité, tout en criant à pleine voix que la loyauté et la vérité sont les seules divinités auquelles il veuillent sacrifier jusqu'à leur dernier souffle.
Loriquet avait plus de 76 ans lorsque Michelet et Passy ameutaient contre lui l'opinion
aao LE PÈRE LORIQUET
publique. Évidemment les coups qu'ils lui portaient, si maladroitement assénés qu'ils fussent, ne pouvaient manquer de le faire souffrir, surtout quand il songeait qu'ils avaient répercussion sur l'Ordre aimé auquel il appartenait. Il n'en conserva pas moins « sa sérénité habituelle, sa douce gaîté et son humble condescendance (i) ».
Aussi bien, il sentait venir la fin de la lutte, le moment du vrai triomphe et de la récompense. Vers le milieu de février i8/i5, il fut pris de vomissements inquiétants et répétés. Contraint de s'aliter, il attendit avec patience l'heure de Dieu. Ses amis ne l'abandonnèrent pas pendant le dernier combat et se pressèrent à son chevet. Tous étaient reçus avec la bonne grâce d'autrefois. Mgr Fornari, nonce apostolique, fut celui dont la visite lui valut le plus de joie : il lui apportait la bénédiction du Saint-Père. C'est quelque temps après l'avoir reçue qu'il s'éteignit sans souffrance, le 9 avril i845, à trois heures du matin.
(i) Archives de la Compagnie de Jésus, dossier Loriquet.
L'HISTOIRE DE FRANGE aai
La Compagnie de Jésus perdait en lui un fils pieux et dévoué, aussi prudent qu'entreprenant; l'Église, un prêtre irréprochable, un apôtre infatigable qui sut donner généreusement aux âmes son intelligence et son cœur.
Les ennemis que l'impiété lui suscite, maintenant comme autrefois, auront beau accumuler contre le vaillant lutteur les accusations les plus venimeuses, concentrer sur son œuvre leurs efforts les plus perfides, la défigurer par des inventions palpables ou des exagérations évidentes, y relever, sans se décourager, les plus légères méprises pour donner, en les grossissant, quelque apparence de vérité à leurs attaques et en imposer aux irréfléchis, ils ne réussiront pas à lui enlever l'auréole d'une agissante sainteté et d'une science, non pas impeccable sans doute, mais large et consciencieuse.