LE PÈRE
MARTIAL DE BRIYE
LA MUSE SÉRAPHIQUE AU XVll' SIÈCLE
E poète que j'essaie de faire revivre a eu son heure de célébrité dont il reste aujourd'hui bien peu de trace.
Dans un massif château du xvii* siècle, déchu de son ancienne splendeur, le hasard m'a fait découvrir son image, peinte d'une main inconnue, et je suis arrivé juste à temps pour la sauver d'une complète ruine. Mais dans quel lamentable état ! Gisant dans un grenier, la face contre le carreau, recouverte d'une poussière séculaire. L'humidité des gouttières alternant avec les ardeurs du soleil, la peinture s'est détachée par écailles innombrables. Elle a reçu d'autres injures que je passe sous silence. La toile est dévorée, souillée en vingt endroits. Du costume il ne reste plus rien que la ligne d'un capuchon brunâtre, et quelques plis d'une robe de moine. Par miracle le visage existe encore. On retrouve tous les traits. Avec des soins minutieux, de délicates précautions, on peut les conserver. Pauvre poète! Son portrait est comme sa renommée. Mais l'un et l'autre se peuvent reconstituer. Je saisis sa physionomie. Elle est douce et modeste, l'intelligence y brille. Elle est animée par la Muse sacrée.
Maintenant la voilà rendue à la lumière (1). La renommée a été aussi effacée par les ravages du temps, elle est à peine perceptible. Je veux la restaurer comme l'a été le portrait.
Le Père Martial de Brive n'est eu effet connu que des seuls bibliophiles. Ses œuvres sont rares, c'est peut-être l'unique motif pour lequel ils les recherchent. Une fois possesseurs du volume convoité, je ne jurerais pas qu'ils en lisent une ligne. Le bon Nodier l'avait lu pourtant, puisqu'il prend la peine d'en faire l'éloge. L'abbé Goujet lui a donné une petite place dans sa Bibliothèque française. Avec un article écourté dans la Biographie Michaud, c'est à peu près tout ce qu'on a sur notre poète. Les autres bibliographes n'ont fait que résumer ces notices sommaires. La plupart ignorent même le nom de famille du Père Martial (2).
Ces oubliés, ces dédaignés offrent un attrait particulier. Dans l'étude de leur vie effacée, de leur caractère incompris, de leur talent méconnu, il y a comme le plaisir d'une découverte et comme la joie d'une réhabilitation. Mais cette sympathie posthume a ses écueils, elle entraîne parfois au-delà du but. Pour vouloir rendre justice on dépasse les bornes de l'indulgence; pour prétendre mieux voir que le public on se montre frappé d'un véritable aveuglement. Nous tâcherons de nous garder de ces erreurs.
(1) Par un procédé perfectionné de rentoilage, le portrait a été rerais en bon état. On n'a pas eu besoin de retoucher la tête. Une partie de la robe a dû être refaite. C'est sur ce portrait unique qu'a été faite la gravure qui accompagne cette étude, et qui est due à l'habile crayon de M. Ernest 1-Jupin.
(2) Voir la Biographie (jénérale de Didot, les catalogues de Soleinre, ViolIet-le-Duc, Turquety, etc. Les quelques indications très insuffisanlos données jusqu'à prt^'sent sur le P. Martial de Brive, sont prises en entier dans la préface de la prcniiôre <klition de ses œuvres. L'article de la Biographie Limonsine do MM. du Boys et Arl)eIIot, emprunté à Vitrac, n'y ajoute rien. La Biographie Toulousaine contient une notice qui est un tissu d'erreurs. Elle fait naître Martial à Toulouse et lui donne pour père un président du Parlement.