‹ Le père Martial de Brive. La muse séraphique au XVIIe siècleChapitre 2 sur 6 · RENSEIGNEMENTS BIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

RENSEIGNEMENTS BIOGRAPHIQUES

De son nom de famille, le Père Martial s'appelait Dumas. Les Dumas appartenaient à cette haute bourgeoisie, nourrie de fortes études, amoureuse des lettres, mêlée aux affaires politiques, qui était dans l'ancienne société française la moelle de la nation. Au commencement du XYii^ siècle, cette famille occupait à Brive le premier rang. Elle avait succédé dans ce rôle aux Lestang et aux Meynard, qui étaient allés briller sur un plus grand théâtre, dans l'Athènes du Midi, à Toulouse.

François Dumas, le père d^ notre poète, était lieutenantgénéral de la sénéchaussée de Brive. A cette époque, cette charge comportait par le fait la direction de toutes les affaires de la circonscription judiciaire. Le lieutenant de roi avait bien la direction supérieure, mais elle s'appliquait surtout aux choses militaires. C'était ordinairement un grand seigneur, suivant la cour et les armées. Quant aux intendants de généralité et à leurs subdélégués, qui devaient plus tard créer ce qu'on appelle aujourd'hui la centralisation, c'est-à-dire l'absorption excessive de tous les pouvoirs et de tous les intérêts par le gouvernement, ils ne fonctionnaient pas encore régulièrement. Le véritable représentant du pouvoir central, c'était le chef de la justice, avec ce caractère que s'il représentait le pouvoir souverain vis-à-vis des populations, il se considérait en outre comme le mandataire des populations vis-à-vis du gouvernement central. Chaque tribunal-sénéchal s'inspirait des tendances du Parlement. La magistrature s'ingérait hardiment ou par des moyens détournés dans toutes les affaires d'ordre public. Cette influence lentement usurpée, mais consacrée par le temps et reconnue d'ailleurs nécessaire sous un régime comme celui de l'ancienne

monarchie, ne conjura pas tous les malheurs, n'évita pas toutes les fautes, mais fut, en définitive, bienfaisante et salutaire.

François Dumas, investi de la confiance de ses concitoyens et jouissant d'une autorité non contestée, fut député du Tiers-État de la sénéchaussée de Brive aux États- Généraux de 1614. Cette délégation revenait presque de droit au lieutenant-général. Le député de Tulle fut le sieur de Fénis, celui d'Uzerche fut le sieur de Chavaille, tous deux lieutenants-généraux de leur sénéchaussée.

Un contemporain, le sieur de Roffignac de Lamotte, nous a laissé un éloge pompeux de François Dumas. D'après lui c'était le génie le plus fort, le cerveau le plus rassis et le conseil le plus solide de son temps. Il était l'arbitre général de toutes les plus importantes affaires de la Guienne et un des plus illustres magistrats de son siècle. Toutes les cours souveraines l'enviaient au Limousin et auraient désiré l'avoir pour chef. Il était capable d'être le premier ministre d'un royaume et de gouverner l'État. De son vivant, le roi ne voulut jamais consentir au démembrement du Présidial de Brive, Il n'y fut touché qu'après sa mort (1).

Ce panégyrique est contenu dans la dédicace d'un livre du sieur de Roffignac au fils du lieutenant-général, et il faut faire le compte de l'exagération habituelle à ces productions littéraires; mais il est certain que François Dumas fut un magistrat éminent et qu'il tint une grande place dans la direction des affaires du Bas-Limousin.

François Dumas avait de grands biens. Il était sei-

(1) Extrait des principaux articles de foy de la Religion prétendue Réformée, condamnés d'erreur et de faucelé par l'Escril}ireSainle..., par Henri de RofTignac, sieur de Lamotte. Brive, Alvilre, MDCI.,XII, in-8*. — On trouvera à l'appendice l'entier passage de la dédicace du sieur de Roflignac. D'apr^s lui. François Dumas serait mort avant le mois de mars IGKJ, puisque l'édit de création du Présidial de Tulle est de cotte date; mais je crois qu'il s'est trompe et que François Dumas n'est mort (ju'après 1G43.

gneiir de divers fiefs, entre autres Le Pradel, La Gauterie et La Gane, paroisse de Marcillac, près Laroche. Marcillac était le berceau de la famille. L'origine était modeste. Les aïeux du lieutenant-général avaient été notaires, procureurs, juges seigneuriaux. Son diplôme de docteur en droit le rendait digne de charges plus hautes. Propriétaire important à Marcillac, il en acquit la seigneurie et fit construire le château. C'est là que se trouvaient naguères tous les portraits des personnages distingués dont il fut la souche, parmi lesquels celui du Père Martial. Il possédait la plus belle maison de Brive, dite la Labenche, et qui est actuellement le petit séminaire. A son passage à Brive, le 5 novembre 1632, le roi Louis XIII y logea (1).

François Dumas avait épousé Anne de Lesliau. Nous leur connaissons trois fils et une fille :

François Dumas (deuxième du nom) succéda à son père dans ses biens et fut président du Présidial de Brive. Ce fut aussi un grand magistrat. Le sieur de Rofiignac nous a donné également son panégyrique. On voyait en lui, dit-il, une majesté qui le faisait craindre et une affabilité qui le faisait aimer. A une science juridique con-

(1) On lit dans un manuscrit du temps, sorte de livre de raison d'un sieur de Sahuguet, sous la date du vendredi 5 novembre 1632 : « Nostre roy Louis XIIP le Juste, en temps sombre mais chaudelet, entra en ceste ville de Brive par la porte des Cordeliers et

logea à la Labenche M. Dumas, président, avec la Cour prési-

diale, harangua fort bien et court. » La maison noble de la Labenche, enrichie de sculptures qui existent encore, était connue sous ce nom depuis 1540. Son possesseur, noble Jean de Galvimont, seigneur de la Labenche et de Saint-Martial, la tenait à titre de fief de l'évêque de Limoges. Arnaud de Galvimont, fils du précédent, y résidait en 1620 et s'en qualifiait seigneur. François Dumas n'en devint donc propriétaire qu'après cette dernière date, et peutêtre même après le passage de Louis XIIL Sous le premier Empire, cette maison appartenait à demoiselle Catherine de Sahuguet de Puymarest, Les de Verlhac, ses héritiers, la vendirent, le 30 septembre 1829, à Mgr de Mailhet de Vachères, évêque de Tulle, qui y installa le petit séminaire.

sommée il joignait une inépuisable charité. Il fut l'ami des plus hauts personnages de son temps. Le premier président de Pontac fuyant Bordeaux pendant les troubles de la Fronde, ne chercha pas un meilleur asile que la maison du président de Brive. François Dumas était bon écrivain et bon poète. Leymonerie nous a conservé une pièce de vers latins par lui adressée à Denis Vielbans, autre Briviste érudit (1).

En récompense de ses services et de ceux de son père, François Dumas (deuxième du nom), qui se qualifiait seigneur de Marcillac, Neuville, Pradel, La Ganterie, La Gane, etc., maître des requêtes de la reine-mère, conseiller du roi en ses conseils d'État, privé et des finances, et lieutenant général de Brive, reçut des lettres de noblesse au mois d'août 1663. Il mourut après 1674 (2).

Guillaume Dumas, son frère puîné, sieur de la Gauterie, embrassa l'état ecclésiastique. Il occupa aussi des fonctions élevées. Il fut doyen d'Alet, vicaire-général et officiai de Tulle. Le cardinal de Richelieu, saint Vincentde-Paul, la duchesse de Croy et beaucoup d'autres personnages considérables, l'honoraient de leur amitié. Richelieu voulait en faire un évêque. Il paraît même que la nomination à l'évêché d'Alet était arrêtée, mais la mort du cardinal l'empêcha d'être suivie d'effet (3),

François Dumas (premier du nom) destinait à la magistrature son troisième fils Martial, qui montrait une rare intelligence. Il l'envoya à Paris pour faire ses humanités. « Ayant assorti son esprit de tout ce que l'Uni-

(1) Leymonerie, Histoire de Brive, 1810, p. 218.

(2) Voir à l'appendice les notes généalogiques sur la famille Dumas.

(3) Voir à l'appendice , une notice plus détaillée sur Guillaume Dumas. — La duchesse de Croy était Geneviève d'Urfé, fille de Jacques, comte d'Urfé, et de Marie de Neufvillc-Magnac, et se rattachait ainsi au Limousin par sa mère. Les Dumas achetèrent h cette époque la terre et baronnic de Neufville des parents de la duchesse de Croy.

versité de Paris peut inspirer de curieux et de savant. » le jeune Martial se rendit à Toulouse pour s'initier à l'étude du droit et se former aux exercices du barreau, qui a toujours été le meilleur noviciat de la magistrature. Quoique Brive fût du ressort du Parlement de Bordeaux, une habitude déjà ancienne, un courant, entraînait plutôt les jeunes étudiants de Brive vers Toulouse. A Tulle, au contraire, le courant était vers Bordeaux. Les Tullois y trouvaient les souvenirs et les enseignements de devanciers illustres : les Roffignac, les Loyac, les Geneste, les Jaucen, les Du Myrat. — Les Lestang, les Meynard. les Polverel attiraient au contraire à Toulouse la jeunesse studieuse de Brive.

Martial termina ses cours de droit; mais il se sentait attiré vers une autre vocation. Il aimait le recueillement, le culte paisible des lettres. Il était né poète. Sa santé était délicate; une invincible modestie l'éloignait des char-, ges brillantes. A l'hermine qu'on lui destinait, il préféra le froc du moine mendiant. Il entra dans l'ordre des Capucins. C'est alors qu'il choisit le prénom de Martial, Nous ignorons celui qu'il avait reçu au baptême. Dans une pièce sur saint Martial, qu'il appelle le père de sa nouvelle vie, il s'adresse à lui en ces termes :

Regardez ce pécheur à vos pieds prosterné, A qui soubz vostre adveu vostre nom fust donnée Au moment qu'il conceut la généreuse envie De mener dans le cloistre une nouvelle vie.

Il n'avait pourtant pas traversé le monde sans payer son tribut à la jeunesse. Il avait sacrifié à la Muse profane et chanté des beautés périssables (1). Plus tard il détruisit ses Juvenilia.

Sous l'humble habit, il fut bientôt une espérance et

(1) Dans une de ses poésies : Vœu à Dieu par la Sainte-Vierge pour le choix d'un état, il a peint d'un style animé le combat de sa vocation.

un orgueil pour Tordre. Ses talents le désignaient pour les dignités de son institut; sa naissance, les relations de sa famille, les hautes protections qu'il avait su conquérir lui en auraient facilité l'accès. Il refusa constamment toute élévation et voulut rester simple moine. Il ne put pourtant se dérober au devoir de la prédication. Ses supérieurs ordonnaient, il obéit. Le clergé régulier ne pouvait se priver des talents capables de lutter avec l'ardente faconde des ministres protestants. C'était l'époque de ces luttes de chaire à chaire, de ces défis entre le temple et Tégiise, de ces duels de parole et de dialectique dans lesquels les armes n'étaient pas toujours courtoises. Plusieurs Limousins se sont distingués parmi ces vaillants soldats de l'Évangile, qui parcouraient la France appelant les ministres à la discussion publique et solennelle. Les Adam, les Audebert, les Pouilhot remportèrent de beaux triomphes en maints endroits.

Le Père Martial de Brive dut vaincre les répugnances que lui inspirait son caractère timide et entra aussi dans cette arène. Il était mieux fait pour polir des rimes, trouver d'heureuses métaphores et poursuivre des prosopopées que pour ces brutales et souvent grossières apostrophes. Une lettre de son frère Guillaume, le vicaire-général, nous a conservé quelques détails sur une de ces disputes. Le sujet en paraît aujourd'hui bizarre.

Le sieur Jean Boulin, de Bergerac, était alors ministre à Turenne (1). C'était un esprit agressif, batailleur, qui aimait la controverse, et comme il écrivait plus facilement qu'il ne parlait, c'est surtout la plume à la main qu'il cherchait des adversaires. Il eut des querelles de ce genre avec le Père Martial, avec le seigneur François de Cosnac. Ce dernier avait publié un livre intitulé : Les véritez cucharistifjuea enscigncrs par Nostre-Seigncur Jrsus-

{[) Il était étudiant à Genève en 1629, ministre à Lanquais et à Clerac en 1637. Il fut ministre à Turenne de t6i5 h 1660. et à Tournon de 1660 à 1671. (France Proleslante.)

Christ. Le sieur Boiitiri y répondit par un gros volume dans lequel il attaquait aussi le Père Martial, mort récemment. Il rappelait qu'il avait publié antérieurement contre le Père Martial un écrit si convainquant que le capucin n'avait pu rien y répondre. Il semble, d'après la lettre dont nous venons de parler, qu'il reprochait au Père Martial d'avoir, dans une conférence à Turenne, fait de fausses citations de saint Augustin pour établir que ce Père de l'Église avait professé sur l'Eucharistie la doctrine catholique.

Le seigneur de Gosnac répondit pour sa part, au sieur Boutin, par un second livre qui a pour titre : Défense du livre des Véritez eucharistiques enseignées par Nostre-Seigneur Jésus-Christ, contre la lettre du sieur Boutin, ministre de Turenne, par le seigneur de Gosnac (1). Guillaume Dumas voulut, de son côté, venger la mémoire de son frère, comme on le verra par la lettre qui va suivre.

De ces publications, une seule a passé sous mes yeux (2). C'est le second ouvrage du seigneur de Gosnac, dont M. E. Rupin possède un exemplaire. Gette réplique, de plus de quatre cents pages, roule uniquement sur la réalité du saint sacrement de l'autel. S'il s'agissait d'un gentilhomme portant un autre nom, on serait plus qu'étonné d'une telle science théologique, d'une érudition si abondante chez un homme d'épée, un mestre de camp d'infanterie; mais celui-ci avait été tonsuré dans sa jeunesse, et il appartenait à une famille où la théologie était pour ainsi dire dans le sang, tant elle a fourni d'illustrations à l'Église (3). Le corps de l'ouvrage est assez aride, se

(1) A Brive, par A. Alvitre, 1656, in- 12. François de Cosnac fut père du célèbre Daniel de Gosnac, archevêque d'Aix.

(2) Les trois autres, savoir : l'écrit de Boutin contre le Père Martial, le premier ouvrage du sieur de Gosnac, et la réponse de Boutin, n'ont été mentionnés dans aucune bibliographie et n'existent, à notre connaissance, dans aucune bibliothèque.

(3) On a pu dire plaisamment, sans manquer au respect dû à cette illustre maison de la plus pure noblesse limousine, que depuis les temps les plus reculés les Gosnac étaient évêques de père en fils.

composant d'une réfutation ligne par ligne du livre de Boutin; mais Tavis au lecteur a une belle allure de style qui montre que la plume n'était pas jnoins séante à la main de l'auteur qu'à son chapeau, suivant sa propre expression. Il y est question de l'incident relatif au Père Martial. Le ministre rappelait dans son livre qu'il avait, quelques années avant, justifié dans un écrit contre le sieur Martial de Brive, capucin, que saint Augustin était de sa croyance sur les principaux points de la foi, et surtout en celui de l'Eucharistie. Il ajoutait que le capucin avait été, par ses arguments, réduit au silence. Le seigneur de Cosnac lui répond : « Pour cette vanité que vous vous donnez d'avoir saint Augustin pour vous, quels passages avez-vous rapporté pour autoriser ce que vous dites ; vous me renvoyez au livre de vos camarades et aux escrits que vous dites avoir faits contre le très Révérend Père Martial de Brive, capucin, sans qu'il vous ayt fait responce. S'il ne l'a pas fait, il faut qu'il n'en ayt pas eu le loisir dans les grandes maladies ausquelles il estoit sujet, ou dans les occupations plus importantes qui estoient ordinaires à un homme de son mérite, ou qu'il ayt jugé qu'il n'estoit pas nécessaire qu'il vous contredît, puisque saint Augustin le fait luy mesme plus que suffisamment, car le moindre de ses passages que j'ay alléguez confond tout ce que vous et les vostres pouvez avoir dit sur celte matière de l'Eucharistie (1). »

Voici maintenant la lettre de M, de la Ganterie (Guillaume Dumas), vicaire-général et officiai de Tulle, écrite à M. de Javel, sénéchal de Turenne. Elle est datée : De Tulle, 21 juillet 1655.

Je me donay l'honeur de vous écrire dernièrement pour vous demander vostre secours à un accommodement très important et très aésiré, mais maintenant je vous écris pour vous prier de m'aider à faire une querelle bien plus importante et plus désirable que n'estoit noslre accommodement prétendu et pour laquelle aussi

(1) Défense du Livre des Vérilez eucharistiques, p. 387.

je demande avec plus d'ardeur mille fois à Nostre-Seigneur sa protection et sa conduite. C'est contre le sieur ministre de Turenne pour la chère et, si je l'ose dire ainsi, pour la sainte mémoire du pauvre Père Martial, avec lequel j'avois des liaisons encore plus estroites selon l'esprit que selon la chair, quoique nous fussions frères. C'est ce bon Père mort que M. le ministre attaque depuis peu de jours dans un livre qu'il a fait contre M. de Conac, à ce que M. de Conac m'a dit, publiant là dedans avec autant de simplicité que de hardiesse qu'il a fait autrefois tomber la plume des mains du Père Martial, et il s'en faut peu que dans ce trionfe imaginaire il ne se vante de lui avoir ôté la vie avec la parole. Gela est en vérité pitoyable que ce ministre se connoisse si peu ou connoisse si peu ceux qui le connoissent et pense pouvoir faire croire aux autres que le Père Martial, avec tous ses dons de nature et de grâce qui assurément n'estoient pas communs en lui, ayt succombé sous un adv^ersaire que pour le moins, car je n'en dirai pas davantage, cent disciples du Père Martial ne craignent point encore aujourd'hui. Entre ceux-là, tant s'en faut que je me mette et des premiers et des derniers, que je confesse mesme que je n'y mérite aucun rang, mais j'ose bien. Monsieur, vous supplier de tout mon cœur de prendre la peine de dire ou de faire dire à M. le ministre que je lui offre de lui soutenir et de lui vérifier que le Père Martial a fort bien cité saint Augustin dans la petite collection qu'il fit il y a quelques années à Turenne de quelquesuns de ses passages. C'est pour couper court et pour veiiir d'abord au point, car M. le ministre avouera que comme ce fut autrefois le sujet de toute leur contestation, c'est aussi aujourd'huy le sujet de tout son trionfe. Mais il sera bien trompé quand il verra que le Père Martial, qu'il croit mort, n'est peut-être pas mort tout entier, ou que tout mort qu'il est il ne laissera pas, s'il plaît à Dieu, de vaincre, et de vaincre facilement celuy qui se vante, avec si peu de vérité, d'avoir esté son vainqueur lorsqu'il estoit en vie. Si M. le ministre veut, ceci sera bientôt fait, car il ne faut point composer de livres pour cela; nous sommes trop mauvais écrivains, M. le ministre et moy, pour faire un procès par écrit d'une dispute que nous pouvons terminer aisément en peu d'heures par la vive voix. D'ailleurs il ne faut point pour cecy de grandes formalitez, car il ne s'agit pas de l'autorité de l'Église ny de la doctrine de saint Augustin; la dispute est du fait seulement, savoir s'il est ou bien ou mal cité dans l'écrit du Père Martial. Pour voir cela il ne nous faut que trois pièces que je fourniray. La première est cette petite demy feuille de papier où le Père Martial fit écrire les passages de saint Augustin qu'on lui avoit demandés, car je ne crois pas, en effet, qu'il y ayt plus d'une demy feuille de papier. Je ne l'ay pas et je ne l'ay jamais veu, mais je sais bien qu'il se

trouvera à Turenne. La seconde sera le gros livre que M. le ministre fit pour répondre à ce petit bout de papier. Or, celuy-là.je l'ay quelque part à la campagne, tel qu'il fut mis entre les mains du Père Martial. Je le porteray donc, quoique je vous assure que je ne l'ay jamais leu. La troisième et la principale doit estre saint Augustin luy-mesme, que je porteray aussi bien entier d'une impression qui n'a jamais esté suspecte aux ministres qui s'entendent en livres, car il est de la correction d'Érasme et de la première impression qui fut faite à Paris sur celle de Basle. J'y ajouteray encore les volumes nouveaux qui ont esté imprimés à Paris par le soin de Pierre Vignier depuis ces dernières années. Au reste, Monsieur, je vous supplieray ici d'assurer M. le ministre que quoiqu'en cette occasion il en ayt en tout sens mal usé contre la mémoire d'un religieux qu'en son âme il sait bien qu'il ne doit pas mépriser, je fairay pourtant voir, s'il plaît à Dieu, en cette conférence, que sur tout ce que nous avons ou savons de saint Augustin, j'honore singulièrement ces paroles et la conduite marquée dans ces paroles : Ego quando cuique, tel dicendo vel scribendo, respondeo etiam contumeliosis criminationibus lacessitus, quantum mihi Dominus donat frœnatis atque coercitis vanœ criminalionis aculeis auditori lectori te consulens non ago ut officiar homini convitiando salubrior. (Lib. 3, contra Petilianum, c. ï.) Surtout, Monsieur, je vous conjure de ne luy point envoyer ou donner cette lettre, mais de vous contenter de luy dire ou de luy faire dire en substance ce qu'elle contient, parce que je ne doute point qu'il ne se veuille tout aussitost jetter dans les escritures pour éviter une conférence, comme il fit avec le Père Martial. Et pour moy je fais icy ma déclaration que quoiqu'il fasse, je n'écriray plus. Et pour cela mesme, afin que ma protestation soit suivie promptement de son effet, je finis icy cette lettre sans vous faire d'autres excuses ny d'autres prières que celle de me pardonner la liberté que j'ai prise icy auprès de vous, et de croire que je seray toute ma vie et de tout mon cœur, vostre très humble et très obéissant serviteur. G. Dumas. Prestre indigne. — A Tulle, ce 21» juillet 1655 (1).

Ce n'est pas seulement dans ces luttes de paroles que le P. Martial comballit l'influence des hérétiques. 11 avait une sœur qui le seconda dans son apostolat. Elle s'était mariée à Turenne, où les proleslanls du Bas-Limousin avaient une importante position. Quoique vivant dans le

(1) Armoires de Baluze, 249.

monde, elle se consacrait entièrement aux œuvres de Dieu. Son frère et elle étaient unis par la plus tendre affection et embrasés du même zèle. Dans une pièce touchante qu'il nous a laissée sur la mort de cette sœur bien-aimée (1), le P. Martial nous raconte que sa maison était réglée comme un cloître, qu'elle n'avait jamais connu aucun plaisir mondain, et que sa vie s'écoula dans l'unique souci d'une ardente charité et d'un doux prosélytisme. Elle institua plusieurs dévotes confréries et ramena à la foi catholique de nombreuses familles de la vicomte. La conversion du vicomte de Turenne (Frédéric-Maurice de la Tour-d'Auvergne, duc de Bouillon), à laquelle elle ne fut pas étrangère, lui permit d'étendre ses fondations pieuses. Sous l'inspiration de son frère et avec l'assentiment du vicomte, elle résolut d'établir à Turenne un couvent de capucins. Quelques-uns de ces religieux furent d'abord installés dans son propre logis, dont une salle fut convertie en chapelle. Bientôt elle leur abandonna la maison entière, et le couvent y fut définitivement établi (2). S'étant ainsi dépouillée de ses biens en faveur de cette œuvre qui couronnait sa belle vie, elle ne tarda pas à en recevoir la récompense par la plus sainte mort. Elle fut enterrée dans l'église qu'elle avait fondée, à trois pas de l'autel.

Le P. Martial obtint de véritables succès dans la prédication. 11 ppssédait, dit le sieur Dupuys, son éditeur, toutes les parties qui font un orateur parfait. Il se fit entendre à Limoges en l'église de Saint-Étienne, à Tou-

(1) Paraphrase funèbre du psaume De profundis, etc., appliquée à la mort de sa sœur.

(2) D'après M. Roy-Pierrefitte {Monastères du Limousin, Guéret, 1857-1863), les Capucins furent établis à Turenne en 1644. — M. l'abbé Poulbrière [Histoire du diocèse de Tulle, Tulle, 1885) assigne à cet établissement l'année 1664. Mais cette dernière date doit provenir d'une faute d'impression. Frédéric Maurice, qui autorisa la fondation, mourut en 1651.

louse, à Agen, et probablement dans les autres lieux, sur lesquels il nous a laissé des pièces de poésie : Fontevrault. Bourbon-l'Archambault, Verdelais, etc.

Mais sa frêle santé ne pouvait résister longtemps à cette existence errante et laborieuse. Laissons ici la parole au P. Zacharie, de Dijon, second éditeur des œuvres du P. Martial. La prose capucine mérite d'être connue : « Le corps que le ciel avait donné à cette belle âme pour la servir, et qu'elle ne traitoit aussi qu'en esclave, n'estant pas d'une matière à nourrir plus longtemps ce feu sacré qui la faisoit vivre et le consommoit, devint un organe inutile et cassé qu'elle ne pouvoit plus jouer par accords et toucher que sur des notes démontées par le trop de chaleur des maladies continuelles qui l'entrouvroit, et par l'humidité des gouttes qui le détendoit et le rendoit lasche à l'harmonie et aux bruits éclatants de la chaise. Cette àme séraphique, se trouvant comme dégagée de la matière par le peu que luy en fournissoit son corps, et ne pouvant sortir de l'action qui luy estoit essentielle et qui la soutenoit; toute libre qu'elle fut, elle se vit, plus qu'à l'ordinaire, richement nécessitée de s'élever tous les jours à la méditation des grandeurs de Dieu, et comme par une avance du bonheur qui l'attendoit, de mesler déjà sa voix à celle des anges dans le silence de ses extases pour ne cesser jamais de louer la divinité. » En langage plus clair, moins séraphique, le P. Martial, devenu valétudinaire, dut se retirer de la vie active et se consacrer en entier à la méditation et au culte des Muses, qu'il avait toujours entretenu.

Il versifiait pour sa propre satisfaction plus que pour le public, et ne consentit à publier de sou vivant qu'une faible partie de ses œuvres. « Il avait, » dit encore le sieur Dupuys, « fait tous ses efforts pour couvrir l'éclat de son génie par son silence, comme il avait renoncé à l'éclat de sa naissance pour le choix de la plus humble de toutes les religions, puisque quol(]ues-uncs de ses poésies seulement avaient vu le jour pendant sa vie et

sous son nom de capucin (1). » L'impression avait dû être faite à un très petit nombre d'exemplaires pour un cercle restreint d'amis, car de ces opuscules publiés avant sa mort, on ne retrouve plus un seul spécimen, même dans les plus riches bibliothèques.

On ne sait rien autre chose de la vie du P. Martial de Brive. Tous ses laconiques biographes placent sa mort à l'année 1656; mais la lettre de son frère ci-dessus transcrite, et qui est datée du 21 juillet 1655, démontre qu'il était mort avant cette date. D'autre part, comme on le verra dans la partie bibliographique, la première édition connue des œuvres du P. Martial, qui est une publication posthume, est de l'année 1653. L'éditeur, le sieur Dupuys, y dit dans son avis au lecteur que « cette belle âme s'était éclipsée pendant les troubles de Guyenne. » Les troubles de Guienne prirent fin par le traité du 30 juillet 1653, Notre poète est donc mort, au plus tard, dans les premiers mois de 1653. D'après la Biographie Michaud, le P. Biroat, d'abord Jésuite, puis prieur de l'ordre de Gluni. prononça son oraison funèbre. Cette pièce d'éloquence ne figure pas dans les œuvres imprimées du P. Biroat (2).

Les historiens et biographes de l'ordre de Saint-François, font tous mention du P. Martial, vantent son talent comme orateur et comme poète, mais ne lui consacrent que quelques lignes qui ne sont même pas sans erreur (3).

(1) Je crois qu'il faut lire : sans son nom de capucin.

(2) Le P. Biroat, prieur de Beussan, a laissé plusieurs volumes de sermons et de panégyriques. Voir Richard et Giraud : Bibliothèque sacrée.

(3) Voir à l'appendice les extraits des biographies franciscaines.

LA MUSE SERAPHIQUE

La Muse séraphique avait eu jadis un grand souffle. Toutes les branches de l'art : poésie, musique, peinture avaient porté l'empreinte franciscaine, marque sublime quasi-divine. Le plus beau livre sorti de la main des hommes, V Imitation, est frappé à ce coin. Le mendiant d'Assise fut le père de Tart chrétien. C'est Renan luimême, ce mystique de la libre-pensée, qui proclame ce jugement. Du xin' au xiv* siècle, l'art séraphique marche vers son apogée; mais dès le xv* siècle il décline. Au xvii* il ne ressemble plus à lui-même.

Cette ivresse d'amour, qui avait été le caractère de saint François, Franciscum amor ebriat, n'avait pas gardé sa naïveté primitive; ses élans n'étaient pas restés dans la sphère idéale, immaculée, d'où ils s'étaient répandus sur l'univers; la simplicité avait dégénéré en trivialité, la délicatesse en mignardise, l'humilité en plalitude. La grande poésie franciscaine, le grand art séraphique n'existaient plus; ils s'étaient rapetisses, vulgarisés, se sauvaient à peine du ridicule.

D'ailleurs les temps ne se prêtaient plus à ces admirables transports. Les Fioretti de saint François sont un étonnant poème, sorte d'épopée entre terre et ciel dont les sceptiques eux-mêmes éprouvent le charme. Mais, dès le wi" siècle, un tel livre ne pouvait plus être écrit. Le Sermon aux oiseaux, la Conversion du loup de Gubbio, le Cantique du soleil remuent un monde d'idées, frappent les imaginations, attendrissent les cœurs, mnis planent désormais au-dessus de nous dans un monde (]ui nous semble celui du rêve. Après le paganisme de la Renais-

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sauce, les ergotages de la Réforme, la terre est trop ingrate pour nourrir le lis de saint François (1). De même que Musset s'écriait :

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux

Ne peut-on pas s'écrier aussi : Regrettez-vous le temps de. la foi ardente et pure, de la folie de l'amour et du sacrifice, de la pauvreté et de la souffrance, le temps où les saints habitaient parmi les hommes, où les miracles dessillaient les yeux les plus obscurcis, où ils faisaient non seulement des confesseurs et des martyrs, mais des poètes de génie et des artistes incomparables? Qu'on ne sourie pas ! Qu'on respecte cette époque où l'humanité faisait un si grand pas. Cet esprit qui a créé les François, les Bonaventure, les Antoine de Padoue, c'est le même qui animait le Dante, et plus tard Christophe Colomb et Michel-Ange. Tous ceux-là étaient des Franciscains; ils ont porté la glorieuse cordelière qu'on ci-oit aussi avoir servi de ceinture à Jeanne d'Arc. C'est un grand siècle que celui qui a vu saint François et saint Dominique, et qui a permis à ces deux héros de se rencontrer, de s"eml)rasser et d'embrasser tous les pauvres et tous les ignorants, l'humanité déshéritée et souffrante dans ce baiser. Depuis Jésus-Christ, nulles créatures n'avaient eu une si grande influence sur les destinées humaines.

Mais n'est-ce pas s'élever bien haut à propos de Martial de Brive? C'est qu'il est impossible de passer devant cette figure sublime de saint François sans être assailli d'émotion. Puis notre Limousin fut des premiers à recevoir la précieuse semence. Saint Antoine de Padoue fut custode de Limoges , il a fait entendre k Brive la bonne

(1) Voir le beau livre d'Ozauam : Les Poètes franciscains au xni° siècle, Paris, 1852, et VArt franciscain, par les RR. PP. capucins. Paris, Pion et Nourrit, 1885.

parole. Les Franciscains ont laissé chez nous des traces ineffaçables.

Au XVII' siècle il y a pourtant encore une poésie, un art qui se disent franciscains. Il existe tout un groupe d'écrivains, qui prétend puiser ses inspirations dans les traditions du Père séraphique, et qui croit procéder de son génie. Les œuvres de notre poète sont intitulées : Le Parnasse séraphique. Ce titre est une bannière. L'ordre de Saint-François, divisé en tant de rameaux : Franciscains, Capucins, Célestins, Récollets, obéit au même goût. Dans cet orbe littéraire on trouve des moines d'autres ordres : Carmes, Chartreux, et même des séculiers, peutêtre tertiaires de Saint-François. Cette école se dénonce tout d'abord dans les titres mêmes des œuvres qu'elle produit, titres presque toujours d'une singularité étudiée, mélangeant le profane et le sacré, l'amour physique et l'amour divin (1).

Tous ces écrivains en vers ou en prose — la plupart de ceux qui ont versifié ne méritent guère le nom de

(l) Il y aurait de curieux titres à relever dans l'énumération des ouvrages dus à la Muse soi-disant séraphique. En voici quelquesuns : Les quatre Baisers que l'âme dévote peut donner à son Dieu, par J. d'Ennetières, sieur de Beaumetz. Tournai, 1641, in-l2. — La Pomme de grenade mystique, ou Institution d'une vierge chrestienne qui fait profession de la vie continente et de l'estat de perfection pour se disposer à l'advènement de son époux Jésus-Christ, en l'appareil, recueil, traitement, giste et logis qu'elle luy doit préparer, par le P. Crespet, Gélestin de Paris. Lyon, 1600, in- 18. — J'ablature spirituelle des offices et officiers de la couronne de Jésus, couchez sur testât roial de sa crèche

et payez sur iespargne de Vestable de Bethléem par un Père

de l'ordre de Saint-François. Pont-à-Mousson, 1621. Il en est encore de plus étranges en prose et en vers tels que : La Tabatière sjnrituelle, pour faire éternuer les nmes dévotes vers le Sauveur;

La Seri)igue spirituelle ; L'Oreiller spirituel ; La doulce

Mouelle et snulre friande des snincts et savoureux os de l'Avcnt; Lunettes spirituelles, pour conduire les femmes religieuses dans le chemin de la perfection ; mais ceux-là visent au burlesque, tandis que les premiers l'atteignent sans y viser.

poètes — sont des tenants d'un autre âge. Ils n'ont pu remonter jusqu'à la source pure du xiii^ siècle, et ils ne sont pas entrés dans le grand courant où vont majestueusement se dérouler les lettres françaises. Le P. Martial de Brive a pour sa part ce caractère. Il n'appartient pas, même à titre d'humble satellite, au système littéraire du Roi-Soleil. Il a vécu, il est mort avant que se levât Tastre radieux de notre littérature. Mais avant le zénith il y avait eu une aurore dont il ne parait pas avoir entrevu les rayons. Il n'avait pu sentir le souffle de Racine ni même de Corneille ; mais Desportes, Régnier, Bertaut, Malherbe auraient pu l'inspirer.

Malherbe, en effet, était déjà venu et s'en était même allé quand notre poète prit l'âge d'homme. Quoiqu'il brille par le bon sens et le bon goût plus que par l'inspiration poétique, il faut reconnaître qu'il inaugura la vraie langue française, celle que nous parlons encore aujourd'hui. Desportes, Bertaut, Régnier se rattachaient bien à l'école de Ronsard, mais lui avaient pris autre chose que ses défauts. Nos séraphiques ne furent pas si avisés.

Nous savons que Martial de Brive avait fait quelques vers profanes et même galants avant de revêtir l'habit religieux. Il dit en effet dans la pièce intitulée : Le Sanctuaire de la pénitence, ou description de l'illustre chapelle des Pénitens noirs de Toulouse :

Ma Muse, autrefois idolâtre, De qui les vers ont adoré Sur un visage coloré Et le vermillon et le piastre, Exhale ton dme en sanglots

Et plus loin :

Fay, par de sérieux motifs.

Devenir ta lyre sévère, Au lieu du monde et de ses fables Que tes vers eurent pour subjet,

Choisissant un plus noble objet, Parle des choses inejfables (1).

Constatons d'abord que ces vers sont assez bien frappés, d'une rime riche, d'un mouvement vif qui dénote la veine poétique. Il est permis de regretter que ces péchés de jeunesse aient disparu. Si l'auteur avait mis dans la célébration de la beauté terrestre l'ardeur qu'il a montrée pour la beauté divine, nous aurions certainement des morceaux d'un goût très accentué.

L'œuvre poétique du P. Martial, qui comprend plus de douze mille vers, est distribué sous diverses rubriques : Les Grandeurs de Dieu. — Les Grandeuy^s de Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Les Grandeurs de la Sainte-Vierge. — Les Grandeurs de Dieu sur ses Saints. — Les Combats et Victoires de saint Alexis. — Le Jugement de sainte Magdelaine. — Les Œuvres mêlées, poésies descriptives, élégies, épigrammes. Mais pour étudier ces productions, il est plus naturel de les classer suivant leur genre. On peut les ranger sous les divisions suivantes : Poésies bibliques et chrétiennes inspirées de l'Ancien ou du Nouveau-Testament; Poésies séraphiques; Poésies descriptives; Œuvres diverses, élégies, épigrammes, etc. Le poème de saint Alexis et le Jugement de sainte Magdelaine peuvent être mis à part.

L'imitation du génie biblique a tenté d'innombrables poètes. Aucune inspiration n'a été plus sollicitée. Presque tous ceux (jui ont reçu le don de versifier ont été tellement frappés par la grandeur de cette poésie orientale qu'ils ont essayé de lui ravir quelques-uns de ses élans. Bien peu ont réussi. A proprement parler, elle reste inimitable. A tel point que certains maîtres de la critique ont soutenu que le génie de notre langue est inhabile et sera totijours impuissant à en reproduire les sublimes beautés. 11 snllil lie rappeler qu'enirc beaucoup iTaulrcs, Clément

(1) Le Parnasse séraphique cl les derniers souspirs de la Muse du II. P. .Martial de Driccs. Lyon. 1660. p. :][{).

Marot, Théodore de Bèze, Du Bellay, Desportes, Bertaut, Malherbe ont voulu puiser à cette source. Malherbe est celui qui a le plus approché de la majesté du modèle. Qui n'a récité sur les bancs du collège la paraphrase célèbre du psaume 146 :

En vain pour satisfaire à nos lâches envies,

Nous passons près des rois tout le temps de nos vies

A souffrir des mépris et ployer les genoux.

Ce qu'ils peuvent n'est rien, ils sont ce que nous sommes :

Véritablement hommes,

Et meurent comme nous.

Au temps de Martial de Brive, les imitateurs de la poésie hébraïque ne sont pas moins nombreux. Citons, parmi les moins médiocres, le garde des sceaux Michel de Marillac, Racan, Godeau, Saint-Amant. Le P. Martial ne leur est pas supérieur. Il a les vices de son époque que Geoffroy a relevés sévèrement dans son commentaire sur Racine : « le faux bel esprit, l'enflure, la naïveté comique, la familiarité bourgeoise mêlée avec l'emphase gigantesque. » Et le maître critique ajoute : « C'est ainsi qu'on écrivait encore du temps de Corneille, c'est ainsi qu'il a écrit lui-même avant le Cid et après Sertorius; c'était encore là le genre de style qui dominait lorsque Racine parut. « Pour glorifier Racine c'est pousser peutêtre un peu loin. En tout cas voilà notre poète en bonne compagnie. Il peut être excusé si ses défauts étaient ceux de la jeunesse et de la vieillesse de Corneille.

Plus tard le génie de la Bible fut mieux compris, et l'inspiration en fut traduite dans une langue plus épurée. Racine, dans Esther et dans Athalie, atteignit une perfection qui n'a pas été dépassée. Racine fils, Jean-Baptiste Rousseau, Le Franc de Pompignan, ravirent parfois la flamme du texte sacré, qui leur communiqua l'enthousiasme, l'énergie de la pensée, la noblesse et l'éclat du style. Selon nous, c'est pourtant le xix* siècle qui a pro-

duit les plus belles imitations de la poésie hébraïque. Au grand Racine lui même, à qui personne ne peut disputer .la sublimité des pensées, la richesse constante du style, le nombre et l'harmonie, il a manqué ce que nous appelons aujourd'hui la couleur locale, c'est-à-dire l'expression vive des mœurs Israélites, la peinture exacte des paysages orientaux que Lamartine, et surtout Victor Hugo ont rendues d'une manière plus saisissante avec un génie non moins sublime.

Le P. Martial de Brive ne poursuivait pas ce but, il ne l'a pas même entrevu. A vrai dire, il n'a pas cherché à faire passer dans notre langue, par une imitation littérale, les beautés grandioses de l' Ancien-Testament, avec leur forme si simple, si sobre, si concise. Au contraire, il les a délayées, noyées dans ses propres conceptions, tout en en conservant la trace. Il n'a pas traduit, il a paraphrasé. D'un verset, d'un mot parfois, il s'inspire et lâche la bride à son imagination. Nous aimerions mieux, sans doute, qu'il eût essayé de nous conserver la magistrale brièveté du Roi-Prophète, ses coups d'aile puissants, ses images frappantes, ses comparaisons hardies ou pittoresques, mais ce n'était pas l'esprit du temps. La paraphrase, aujourd'hui décriée, était alors en grand honneur. L'ode entière de Malherbe est faite de deux versets de David. Maintenant c'est la ressemblance, c'est l'image fidèle qu'on demande. La version, pour nous plaire, doit être un second original. Mais même après Racine et Jean- Baptiste Rousseau, au xviii* siècle, on préférait la paraphrase. La Harpe parle ainsi sur ce sujet. « H est reconnu qu'il faut renoncer ici à tirer avantage de la brièveté brusque et tranchante des phrases hébraïques, qui est l'opposé de notre poésie et n'a rien d'analogue au génie de noire langue. Racine et Rousseau l'ont senti tous deux; tous deux ont suivi le seul procédé que pût comporter ici une traduction en vers, celui de la paraphrase, qui est partout ailleurs un défaut. »

Quoiqu'il en soit, voici un échantillon des paraphrases

du P.' Martial. La première pièce du recueil, la paraphrase du psaume 148, est peut-être celle qui résume le mieux les qualités et les défauts du poète. On connaît le texte : Laudate Dominum de cœlis...

Angeli.

Intelligences souveraines, Qui, de la Guerre oit de la Paix, Chargez les bons et les mauvais Ou de couronnes ou de chaisnes, Vous sous qui les deux attentifs Suivent comme des apprentifs Leur délicate tablature, Faites que leurs sons les plus doux Louent le Dieu de la nature Qui nous fait la leçon qu'ils apprennent de vous.

Sol.

Soleil, le fard de toutes choses.

Dont tous les corps sont embellis, Qui semez le blanc sur les lis Et l'incarnat dessus les roses, Bel astre de qui les rayons.

Comme de lumineux crayons, Dorent le ciel, la terre et l'onde, Loilez d'un cantique nouveau Les beautés de l'auteur du monde, Dont vous faites partout le fidèle tableau.

Abyssi.

Abysmes escumans d'orage, Horribles précipices d'eaux, Ventres affamez de vaisseaux Dont les festins sont des naufrages, Gouffres dont le sein est si creux Que vos eaux vont joindre les feux

(Jve l'enfer nourrit pour les crimes.

Loiiez la haute vérité Dont les décrets sont des abysmes Que l'on ne peut sonder qu'avec témérité.

Grando.

Et vous, venimeuse dragée, Agréable fléau de )ios champs, Par qui 7ious voyons au printemps La beauté des fleurs outragée, Gresle, sucre pernicieux.

Sous qui l'artifice des deux Cache le fiel de sa colère.

Louez le Dieu de l'univers Qui, voulant punir sans desplaire.

Ne nous ose punir que par des maux couverts.

Nix.

Céleste et délicate laine, Neige, dont les flocons liez Sont de grands tapis dépliez Sur la surface de la plaine, Grand voile d'albaslre espandu, Laid solide, yvoire fondu, Couche de perles distillées, Loiiez d'un estu de jaloux L'adorable lys des vallées, Qui vous fait la faveur d'estre blanc comme vous.

Spiritus procellarum.

Grands souffles dont la violence Eslèvc les ondes en monts, Corps qui n'avez que des poumons Et dont l'haleine est la substance.

Mutins autheurs des tourbillons Qui faites sur l'eau des sillons

Et les deffaites sur la terre, Souspirs de l'air incommodé, Vents qui nous portez le tonnerre, Louez le Dieu vivant qui vous l'a commandé (1),

Il est certain qu'il y a là beaucoup de choses choquantes, tous les défauts qu'a signalés Geoffroy, des recherches quintessenciées, du faux bel esprit, des métaphores outrées, de la trivialité, mais il y a aussi de l'imagination, du souffle, de la poésie, la mens divinior d'Horace.

Appeler le soleil « le fard de toutes choses, » cela sent son hôtel de Rambouillet; mais la suite de la strophe est alerte, pleine de mouvement et de belles expressions. Nommer la grêle « une venimeuse dragée, un sucre pernicieux, » la neige « une céleste et délicate laine, » cela blesse notre goût épuré. Mais le goût d'aujourd'hui n'était pas celui du temps de Louis XIII, et ce n'est pas à cette époque qu'il faut chercher dans les poètes « des figures nobles sans enflure, des pensées hardies sans témérité, des grâces simples sans affectation, » Les métaphores risquées, les antithèses raffinées, les pointes, les concettis étaient à la mode. On trouve de ces images bien plus forcées chez des auteurs qui ne sont pas à mépriser : les Racan, les Maynard, les Benserade. Il y a du hasard dans le succès de ces formes du discours. Habent sua fata. Les unes sont adoptées, passent dans le langage courant, et on ne s'aperçoit plus de leur vice. Les autres, moins heureuses, après avoir été applaudies, tombent dans le ridicule. La gloire des mots est éphémère. Nedum stetit honos et gratia verbis. Racan, tout élève de Malherbe quil était, allait encore plus loin que le P. Martial, lorsque dans l'imitation du cantique de Judith, il parlait ainsi de son héroïne :

(1) Le Parnasse séraphique, p. 1 et suiv.

D'eaii de parfum Judith se baigne, Et laisse accorde?^ à son peigne Les querelles de ses cheveux.

Boileau lui-même, cet arbitre du Parnasse, a mis au monde des métaphores qu'il croyait parfaites et qui sont grotesques :

De cent foudres d'airain tournés contre leur tète. Du salpêtre en fureur, l'air s'échauffe et s'allume.

Désigner ainsi les canons et la poudre, voilà qui ne nous plaît guère mieux que « le sucre pernicieux. » Ne soyons pas trop sévères pour les métaphores qui n'ont pas réussi.

Cherchons plutôt s'il n'y a pas beaucoup d'imagination, d'ingéniosité, de facilité poétique dans ces larges développements brodés sur un seul mot du texte : Laudate Dominum, Grande, Nix,.... La strophe Abyssi, et celle Spiritus procellarum, malgré desi taches qu'on voudrait effacer, n'ont-elles pas l'allure lyrique, le mouvement, le feu?

Le P. Martial a traité à peu près le même sujet dans la paraphrase du Cantique des trois enfants : Benedicite om7iia opéra Domini; mais il a été, dans l'ensemble, moins bien inspiré. II y a plus d'enflure, d'images forcées et moins d'entrain. Certains passages pourtant montrent le vrai poète.

Benedicite Ros Domino.

Grains de cristal, pures rosées Dont la marjolaine et le thym.

Pendant la fraîcheur du matin, Ont leurs couronnes composées, Liquides perles d'Orient, Pleurs du ciel qui rendez riant L'esmail mourant de nos prairies, Bénissez Dieu qui par les pleurs,

Redonne à nos âmes fïestries, De leur esclat perdu les premières couleurs.

BENEDICITE OMNES SPIRITUS DeI DoMINO.

Séditieux esprits d'orages, Vents à l' inconstance obstinez, Démons volans et deschainez Qui présidez sur les naufrages, Vrais corsaires, tyrans des eaux, Perfides amis des vaisseaux, Bruyantes aisles de la foudre, Bénissez Dieu de qui la voix, Comme vous dissipez la foudre, Dissipe les estais et les testes des Roy s.

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