SCENE
PRUDENCE, ALFttED.
ALFRED, à part.
Toujours le même accueil!
le me traite
LE PÈRK PASCAL
avec une froideur... Il serait pourtant cruel d'y renoncer!
PRUDENCE
Pauvre jeune homme ! voilà qu'il soupire «iicore.
ALFRED
Il paraît, mademoiselle Prudence, que je suis arrivé mal à propos; j'ai fait fuir votre 'maîtresse.
PRUDENCE
Oh! quelle idée! elle m'a chargée au contraire de l'excuser auprès de vous.
ALFRED
Les excuses sont inutiles, et je n'ai pas le droit d'en exiger; mais je m'aperçois que je suis importun et que ma présence gêne ici tout le monde.
PRUDENCE
Oh! pas moi, monsieur!
ALFRED
Non ! mais votre père qui me fait une mine effroyable, et votre maîtresse qui m'évite continuellement.
PRUDENCE
Au fait, monsieur, si vous voulez que je vous dise : ils m'ont bien grondée l'autre jour de vous avoir reçu en leur absence. •
ALFRED
Ah! vraiment!
Dam ! c'est pas de ma faute : mon père était allé à la ville avec madame ; moi j'étais seule à la maison, et quand vous vous êtes présenté, vous aviez l'air si faible, si malade... et puis , je ne sais pas si c'est une idée, mais il me semble que je vous avais déjà vu quelque part.
ALFRED, à part.
Diable! (Haut.) Gomme vous dites, c'est une idée.
PRUDENCE
Oh! en tous cas, je vous aurais toujours bien reçu, d'autant plus que vous êtes militaire
et que vous revenez d'Espagne A propos de
l'Espagne, je n'ai pas encore osé vous demander ça : Vous n'auriez pas connu là-bas un nommé Florentin, un soldat?
ALFRED
Florentin ?...
PRUDEKCE.
Air du vaudeville de l'Etude.
Là-bas vous l'aurez vu peut-être :
D'abord , il est joli garçon ; Il est facile à reconnaître, b'autant plus qu'il est très poltron ; D'après ce portrait , je le gage , Quelque clios' doit vous 1 indiquer, Car puisqu'il n'a pas de courage Il a dû se fair' remarquer.
ALFRED
M'a foi , ntrti ! . . . Ainsi, vous croyez que sans
vous, on m'aurait refusé l'entrée de cette maison ?
PRUDENCE
Dam ! c'est bien possible.
ALFRED
Et pourquoi cela?
PRUDENCE
Oh ! pour beaucoup de raisons... à ce que dit mon père... d'abord, pareeque madame attend son mari , qui est à l'armée d'Espagne depuis trois ans.
ALFRED
Son mari!... je m'imaginais qu'elle était veuve.
PRUDENCE
Oh! non... elle est bien mariée... à ce que dit mon père... car moi, je n'ai pas assisté au mariage... on m'avait renvoyée à l'Abbaye, et quand je suis revenue j'ai trouvé bien du changement !... M. le comte était mort; mademoiselle n'était plus mademoiselle... on l'appelait madame... la raison lui était revenue, je ne sais pas trop comment... et au lieu de rester à la ville, elle était venue s'établir avec mon père dans cette campagne où l'on ne voit personne. . enfin , elle avait un fils, le petit Jules que vous aimez tant !
ALFRED
Oui, oui... (A part.) Son père lui a fait une histoire.
PRUDENCE
Quant au mari, je n'ai jamais entendu son nom... et toutes les fois que je veux en parler, mon père m'impose silence et me fait des gros yeux!... Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous.
ALFRED
Je le pense également.
PRUDENCE
Mais c'est bien étonnant que vous n'ayez pas connu Florentin... Pauvre garçon!... il ne reviendra peut-être jamais... Il me le disait bien, la veille de son départ : « C'est peut-être la dernière fois que vous me voyez, mam'selle Prudence!... » Le lendemain, son régiment est entré en Espagne, et je n'ai jamais eu de ses nouvelles.
ALFRED
Dans une guerre comme celle-là, les communications étaient si difficiles...
PRUDEKCE.
Ce n'est pas tout : v'ià qu'à présent, mon père veut m'en faire épouser un autre... un maître-d'hôtel de sa connaissance... il me tourmente... il me persécute!... oh! ça finira mal! si on me pousse à bout, je ferai un coup de tête !...
ALFRED
Vraiment , c'est à ce point-là !
pnroENCE.
Dam! ce pauvre Florentin!... C'est étonnant
(jue vous ne l'ayez pas connu ! un des plus beaux militaires du 17' !
Il e'tait dans le 17e?
PRUDENCE
Léger, oui , monsieur... premier bataillon... troisième compagnie.
ALFRED
Le 17'... c'est ie régiment qui est arrivé hier à Bayonne.
PRUDENCE
II serait possible!
ALFRED
J'en lisais la nouvelle tout-à-1'heure dans le journal.
PRUDENCE
Oh! monsieur! quel bonheur!... est-ce que vous ne connaissez personne dans le 17e?
ALFRED. I
Si fait... c'est mon ancien régiment.
PRUDENCE
Et vous auriez la bonté de vous informer?...
ALFRED
Volostiers... Il était simple soldat?
PRUDENCE
Oui , dans ce temps-là... mais il a dû avancer rapidement, surtout en revenant.
C'est bien... je saurai s'il existe encore.
PRUDENCE
Tâchez de le prévenir que je vais me marier, et que ça presse...
ALFRED
Comptez sur moi.
PRUDENCE
Oh! que je suis contente !
(Elle saute de joie.)
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