ACTE I, SCÈNE IV
parceque votre père le veut , parceque c'est pour rendre service à mademoiselle Octavie... ça doit vous suffire. ..Vous oubliez donc qu'elle est la fille de mon maître , la fille de monseigneur le comte de Montséran , dont j'ai l'honneur d'être l'intendant depuis trente années non interrompues.
PRUDE>CE
Je sais bien cela...
PASCAL
Mais non , petite insouciante ! Tu ne sais pas tout ce que je lui dois à cet excellent maître... tu ne sais pas que pendant la Terreur il n'a eu confiance qu'en moi pour le cacher et pour lui sauver la vie; qu'il a bien voulu m'emmener avec lui en émigration , où il a eu la bonté de vivre de mon travail, lui et sa famille; tu ne sais pas tout ce que je lui dois.
PRUDENCE
Dam ! je croyais, au contraire, que c'était lui...
PASCAL, l'interrompant.
Et quand nous sommes rentrés en France , j'ai rétabli ses affaires, j'ai rebâti sa fortune... 11 avait tant d'amitié pour moi, qu'il ne s'est occupé de rien... c'est ça un bon maître!... et toi-même, si tu as de l'éducation... qu'est-ce qui te l'a donnée?... c'est lui... qui t'a fait entrer à l'âge de dix ans au couvent de l'Abbayeaux-Dames pour être auprès de sa fille, pour la servir... une pension excellente, où tu n'as rien appris, c'est vrai... mais, ma fille, ces choses-là ne s'oublient jamais.
PRUDENCE
Oui, mon père.
PASCAL
Et si je t'en ai fait sortir, il y a trois mois... n'est-ce pas encore pour servir mademoiselle Octavie, pour veiller sur elle... dans sa position elle a besoin d'une personne sûre et attachée.
PRUDENCE
Oh ! ça, c'est vrai !...
PASCAL
Je veux que tu lui sois attachée autant que moi , entends-tu? autant que moi qui l'ai vue naître; car je l'ai vu naître , sans amour-propre... je l'ai portée dans mes bras... et je peux me flatter qu'elle m'a fait enrager bien des fois, elle et son frère.
PRUDENCE
. Son frère, M. Ernest !
PASCAL
Chut ! ne prononce jamais ce nom-ià !
1 Pourquoi donc? parcequ'il est mort?
PASCAL
Silence !... ceci, ma fille, est une lamentable histoire... un événement qui m'a laissé un remords... quand je dis un remords... oui, ce doit être un remords., car c'est moi qui suis
cause... Et Dieu sait pourtant que, selon mon habitude, j'avais pris toutes les précautions, toutes les mesures que la prudence la plus..
PRUDENCE
Oui , comme toujours... mais...
PASCAL
Hein !... mais ?.... mais quoi?.... voyons , achève; mais quoi?... voudrais-tu dire que l'événement quelquefois a trompé...
PRUDENCE, à paît.
Oh ! quelquefois...
PASCAL
Et quand cela serait?... Ma fille !... l'homme le plus sage est un brin de paille dont se joue la destinée ; j'ai été ce brin de paille. Tu te rappelles peut-être combien mademoiselle Octavie aimait son frère ?
PRUDENCE
Oh ! oui ! et maintenant encore elle en parle tous les jours... à chaque instant.
C'était une affection passionnée; elle a le cœur si sensible que chez elle l'amitié ressemble à autre chose.
PRUDENCE
Ça ressemble à de l'amour.
PASCAL, étonné et scandalisé.
L'amour ! l'amour ! où as-tu appris ce motlà ? dans quelque dictionnaire moderne ?...
PRUDENCE
Dam! je ne peux pas vous dire...
PASCAL
Vous verrez qu'elle l'a inventé !
PRUDENCE
Je vous assure que jamais personne...
PASCAL
Taisez-vous, effrontée! Jecontinue... (A part.) L'amour! où a-t-elle pu apprendreun motaussi... (Haut.) Je continue... Il y a deux ans... M. Ernest sortit de l'École de Saint-Cyr... L'Empereur venait de signer son brevet de sous-lieutenant... il arrive ici, tout fier de ses épaulettes neuves... ce fut un beau jour pour la noble maison de Montséran... rien qu'en y songeant, je sens ma paupière... (Cherchant son mouchoir qu'il ne trouve pas.) Je voulais te dire !... tu ne mets jamais de mouchoir dans mes poches... (Il s'essuie les yeux.) Le lendemain, M. Ernest invita ses camarades à déjeûner... de jeunes officiers comme lui... j'avais eu la prudence de les servir moi-même... Ils étaient d'une gaîté charmante, et moi j'étais heureux de l'augmenter en leur versant du Champagne.» je crois même que j'en buvais autant qu'eux... toujours par prudence... Tout-à-coup , une querelle s'engage entre M. Ernest et un autre... on se défie, on se provoque... je me précipite à la porte de la rue que j';ii la précaution de fermer ; j'en mets la clé dans ma poche en nie disant : Ils
ne pourront pas sortir... maintenant je suis
LE PÈKË PASCAL.
bien tranquille... Mais pas du tout! les enragés sautent dans le jardin avec leurs épées... Je me dis: Il n'y a plus qu'un moyen dicté par la prudence : c'est de prévenir mademoiselle Octavie; M. Ernest ne résistera pas aux prières de sa sœur... Je cours... elle me suit... et je l'amène juste pour voir son malheureux frère...
PRUDENCE
Ali! mon Dieu !... tué?...
PASCAL, cherchant son mouchoir.
Tu devines la suite... la jeune tille tombe dans mes bras.... raide, inanimée... J'ai cru qu'ils étaient morts tous les deux...
PRUDENCE
Pauvre demoiselle!... c'est donc depuis ce moment-là ?...
PASCAL
Oui, ma fille... Après un long évanouissement, elle revint à la vie... mais la raison... la tête, les facultés... ce que c'est que de nous!., et moi qui aurais donné tout au monde pour perdre l'esprit , moi qui aurais voulu devenir fou, je suis resté ce que jetais... On n'a pas plus de malheur !
C'est son père que je plains, surtout; il a dû avoir bien du chagrin ?
PASCAL
Il faut rendre justice à monsieur le comte: s'il n'en est pas mort , ce n'est pas faute de bonne volonté... mais il n'en vaut guère mieux... il végète, il ne peut plus bouger de son fauteuil..c'est un motif pour redoubler de soins envers sa fille... elle n'a plus que nous pour la surveiller.
PRUDENCE
Ce n'est pas bien difficile : elle rit , elle chante, elle est heureuse...
PASCAL
Oui, sa folie est amusante... il y a beaucoup de gens raisonnables qui s'en contenteraient... aussi le danger n'est pas là... et pourvu qu'elle ne voie pas de militaires...
PRUDENCE
Des militaires? et pourquoi?
PASCAL
Ah çà ! tu ne saisis donc rien?... parceque dès qu'elle aperçoit le moindre uniforme, elle croit que c'est son frère... elle lui fait des signes... elle l'appelle Ernest... et un militaire qui s'entend appeler :« Ernest! » par une jeune personne répond présent !... Voilà l'esprit de l'armée !
PRUDENCE
Tiens! tiens! c'est donc ça qu'hier t en nous promenant dans le jardin...
Hier! dans le jardin?... vous vous êtes promenées... je vous l'avais défendu... Achève! qu'est-ce qui est arrivé ?...
PRUDEKCK.
Oh ! i jeu... rien... (à part.) Il me gronderait !
PASCAL
Tu mens... il y a quelque chose... depuis hier, mademoiselle est plus agitée qu'à l'ordinaire... elle est restée debout toute la nuit .. elle disait que son frère était revenu, qu'elle voulait le voir...
PRUDENCE, à paît.
Je comprends... ce jeune officier...
PASCAL
Ilein ! tu dis?...
PRUDENCE
Je dis que c'est singulier.
PASCAL
Prudence, vous abusez votre père... Heureusement mes précautions sont prises... j'ai décidé mademoiselle Octavie à quitter l'hôtel qui donne sur la place... toute la journée des militaires vont et viennent, et leurs uniformes, c'était dangereux... tandis qu'ici elle est déjà plus calme... elle s'est endormie tout de suite... d'ailleurs, ce pavil'on est séparé des autres bâtimens par de bons murs... et de bonnes grilles dont voici les clés... ( il tire un trousseau de clés.) maintenant je suis bien tranquille.
Écoutez! n'entendez-vous pas ?...
PASCAL
Oui, dans le pavillon... je vais voir...
PRUDENCE
C'est inutile, la voici !