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LE PÈRE PIERRE CHAUMONOT , AU HKÉVÉREND PÈRE PHI- LIRE NAPPI, SUPÉRIEUR DE LA MAISON PROFESSE DE ROME. (Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome.)
De Sainte-Marie aux Hurons, 3 août 1640,
Mon RévérenD PÈRE, :
Pax Christi.
J'ai reçu en même temps, l’année dernière, deux lettres de Votre Révérence, l’une de l’année 1638 , l’autre de l’année 1639. La première m’apprenait trois choses : d’abord qu’elle se souvenait de moi à l’autel et qu’elle a célébré la sainte Messe pour moi sur le tombeau du B. Louis de Gonzague, comime je l’en avais priée. En second lieu, que Son Eminence le cardinal Pallotto continue sans relâche à propager ia dévotion à la sainte maison de Lorette ou mieux à la sainte Famille qui l’a sanctifiée. Enfin que le P. Ange de Magistris est parti pour le Paraguay, aussitôt après son ordination et sa première messe, célébrée dans l’église de Lorette dite de Ripetta.….
Pour reconnaitre en quelque façon la charité que vous avez de me donner des nouvelles de Rome, je vous tiendrai au courant des choses capables
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d’intéresser votre curiosité, et de plus je presserai le P. Bressani de traduire en italien la Relation entière que chaque année nous envoyons à notre Père Assistant.
L'année dernière, j’accompagnai l’un des Nôtres (le P. de Bréb:uf} dans un pays où l'Évangile n'avait pas encore été annoncé. Partant de notre Résidence au pays des Hurons, nous fimes six Jours de route, toujours dans les bois, et sans trouver aucun endroit pour nous reposer. ou réfugier. Nous étions obligés de porter à dos tout ce qui nous était nécessaire pour notre nourriture. Les sentiers de ces forêts sont très-difficiles, étant fort peu battus, remplis de brousailles et de branches, coupés de marais, de ruisseaux, de rivières sans autres ponts que quelques arbres, brisés par l’âge ou par le vent. L'hiver est la meilleure saison pour voyager, parce que la neige rend les sentiers plus unis. Mais il faut qu’elle soit durcie, comme nous l'avons trouvée à notre retour, à l'exception de deux journées sans cela, on enfonce à chaque pas. Il y a encore un avantage à voyager en hiver : c’est que les
cours d’eau sont glacés, et que nous avons pu, pendant soixante milles , traîner nos bagages. Il est vrai qu’on ne trouve aucun abri contre les vents qui sont très-violents et très-foids. Mais, grâce à Celui à qui la mer et les verts obéissent, nous avons
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marché courageusement et joyeusement, malgré le froid, la fatigue et des chutes sans nombre sur la glace; ce dont mes genoux ont conservé bon souvenir, Mais qu'est-ce que cela en comparaison de ce que Notre-Seigneur a souffert pour moi? Je m'estimerais heureux de me briser bras et jambes à son service. | Les petits enfants en danger de mort ont recueilli les premiers fruits de notre apostolat. Nous en avons baptisé un grand nombre à l'insu de leurs parents, qui s’y seraient opposés certainement. Beaucoup de ces enfants sont déjà partis, pour le ciel. Quant aux adultes, non-seulement ils n’ont pas voulu écouter la bonne nouvelle, mais ils nous empéchsient d'entrer dans leur bourgade, nous menaçant de nous tuer et de nous manger, comme ils font à leurs plus cruels ennemis. La cause de cette grande aversion venait des calomnies propagées par quelques mauvais habitants du pays d’où nous venions. Par suite des ces calomnies, ils étaient convaincus que nous étions des sorciers, des imposteurs venus pour s’emparer de leurs pays, après les avoir fait périr par nos sortiléges, lesquels étaient enfermés dans nos écritoires, dañs nos livres, ete.; de sorte que nous n’osions pas , sans nous cacher , oùvrir un livre ou écrire quelque chose. Nor seulement nos livres et nos papiers étaient suspects de magie,
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mais encore nos moindres gestes et mouvements. Je voulus une fois me mettre à genoux dans une cabane, où nous nous étions retirés pour prier avec plus de recueillement. Aussitôt le bruit se répandit que Oronhiaguehre , c’est-à-dire, porte-ciel comme ils m'appellent , avait passé une partie de la nuit à faire ses sortiléges et qu’en conséquence tous devaient se mettre en garde et se défier de lui. Mais, en dépit du diable et de ses suppôts, nous avons pu employer tout notre hiver à p “courir les bourgades des sauvages , les menaçant de l’enfer, s'ils ne se convertissaient , sans que personne ait osé toucher un seul de nos cheveux. Chacun d’eux cependant désirait notre mort et excita les autres à nous tuer, mais aucun n'avait le courage de le faire, quoique cela fût la chose la plus facile du monde : nous n’étions que deux hommes faibles, sans armes , loin de tout secours humain; Dieu seul était pour nous , et il a paralysé le mauvais vouloir de tant d’ennemis. Que Votre Révérence m'aide à remercier le Seigneur de m'avoir préservé de tant d'épreuves et de dangers.
L'automne prochain, j'espère passer un second hiver au milieu de ces pauvres sauvages : aussi je compte obtenir le secours de vos prières...
Pour finir cette lettre , j’ajouterai trois faits assez remarquables arrivés cette année, vu surtout qu’il s’agit de pauvres infidèles , sans moralité. Le premier
fait est celui d’un jeune homme qui , voyageant par un grand froid avec sa sœur et la voyant près de succomber , se dépouilla d’une grande peau qui le couvrait, pour l’en revêtir ; puis l’encourageant à hâter le pas afin d’éviter la mort qui la menaçait, il resta avec le mauvais vêtement de sa sœur. La jeune fille le laissant , se mit à courir jusqu’à son village , et pendant ce temps-là son pauvre frère mourait de froid , victime de son héroïsme fraternel. Soixante autres environ , durant cet hiver , périrent dans les neiges.
Le second fait est celui d’un petit enfant de huit à neuf ans qui, jouant sur la glace, tomba dans l’eau. Un de ses frères, à peu près du même âge, se jeta dans la rivière par le trou où son frère avait disparu , le saisit, et nageant sous la glace , eut l'adresse de remonter avec son fardeau par une autre ouverture assez éloignée de la première et lui sauva ainsi la vie. Ce fait arriva dans un village où nous nous trouvions.
Le troisième est un fait de guerre. Nos sauvages , étant allé combattre, furent surpris par l’ennemi dans une embuscade. Voyant l'impossibilité de se défendre , les anciens dirent aux plus jeunes : « Puisque vous nouvez rend: des services à notre nation, prenez la fuite, pendant que nous arrêterons l’ennemi, » C’est ce qui arriva : ces vieux sauvages furent pris, enmenés captifs, cruellement tourmentés, brülés , rôtis et dévorés, selon la coutume de cette
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contrée , habitée par des anthropophages, comme je vous l'ai déjà écrit.
N'ayant rien autre chose à raconter à Votre Révérence, je finis , en la priant, si elle trouve quelque chose dans ma lettre qui puisse intéresser notre T. R. P. Général , de vouloir bien le lui communiquer, mais de bouche seulement, ma lettre étant écrite trop misérablement pour la mettre sous les yeux de Sa Paternité. Que Votre Révérence veuille bien l’assurer que je ne dis jamais la sainte messe sans la recommander à Notre Seigneur.
Je suis, de Votre Révérence, le très-humble serviteur en Notre-Seigneur.
Josepx-Marte CHAUMONOT.
De la résidence de Sainte-Marie aux Hurons, le 3 août 4640.
LE PÈRE PIERRE CHAUMONOT, AU RÉVÉREND PÈRE JÉROME LALEMANT, SUPÉRIEUR A QUÉBEC.
De l’île Saint-Joseph, ce 1er juin 1649.
Mon RÉVÉREND PÈRE,
Pax Christ.
Après la mort du petit Jacques Douard , assassiné l'an passé , je me souviens d’avoir offert à Dieu en holocauste ce que j'avais de plus cher en ce monde,
dans la pensée qui me venait qu’il n’y avait rien, pour précieux qu’il fût, dont nous ne dussions aimer l’anéantissement , pourvu que d’icelui quelque gloire en revint à Dieu ; entre autre choses que j'offrais à Dieu comme celles que je chérissais le plus au monde, étaient les chrétiens de la Conception dont j'avais le soin , et puis la maison de Sainte-Marie. Le bon Dieu a accepté mon offrande. Tous mes pauvres chrétiens de la Conception à la réserve de 3 ou #4, ont été tués , ou pris captifs par les Iroquois , et la maison de Sainte-Marie a été détruite , quoique plus doucement qu’à ce que je m'étais résolu dès longtemps auparavant en mes méditations. Mais les bons PP. de Brebeuf et Lalemant ont offert à Dieu un bien plus agréable sacrifice, non aliena , non sua, sed seipsos immolando. Précieux holocauste de ces vertueux Pères, que ne puis-je vous faire continuer en ma personne ! Ce sera quand il plaira à Dieu. Tous tant que nous scmmes de Pères ici, nous n’avons jamais plus aimé notre vocation qu'après avoir vu qu’elle nous peut élever jusque à la gloire du martyre ; il n’y a que mes imperfections qui m’en puissent faire quitter ma part.
Hélas mon Révérend Père, que j'ai besoin d’humilité et de pureté de cœur pour pouvoir aspirer à l’honneur que le bon Dieu a fait à votre neveu ! Si Votre Révérence la demande pour moi au bon Jésus
par les mérites de ses quatre grands serviteurs les PP. Jogues , Daniel, de Brebeuf et Lalemant , j’espère qu’elle me l’obtiendra, et ensuite le bon Jésus me pourrait bien faire la grâce de mourir pour lavancement de son royaume. Je suis depuis un mois à arpenter l'ile de saint Joseph, où la plupart de nos pauvres Hurons se sont réfugiés. C’est ici où je vois une partie des misères que la guerre et la famine ont causées à ce pauvre peuple désolé. Leur nourriture ordinaire n’est plus que de gland ou d’une certaine racine amère qu’ils nomment otsa, et bienheureux encore qui en peut avoir. Ceux qui n’en ont pas vivent partie d’ail cuit sous les cendres ou dans l’eau sans autre sauce , et partie de poisson boucané, dont ils assaisonnent l’eau pure qu'ils boivent, comme ils faisaient auparavant leur sagamité , il s’en trouve encore de plus pauvres que tout cela, qui n’ont ni bled , ni gland, ni ail, ni poisson , et sont de pauvres malades qui ne sauraient chercher leur vie. Ajoutez à cette pauvreté, qu'il faut qu’ils travaillent à défricher de nouvelles forêts , à faire des cabanes, et à faire des palissades pour se garantir , l’année qui vient, de la famine et de la guerre, en sorte que les voyant vous jugeriez que ce sont de pauvres morts déterrés. Je voudrais pouvoir représenter à toutes les personnes affectionnées à nos Hurons , l’état pitoyable auquel ils sont réduits. Cer-
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tainement elles ne pourraient se contenir de sangloter et de pleurer à chaudes larmes : Hélas ! que je leur dirais volontiers de la part de tout ce pauvre peuple : Miseremini mei, miseremini mei, sallem vos amici mei, quia manus Domini tetigit me. Le très-benin Jésus fut touché de compassion à la vue d’une seule veuve, dont on portait le fils en terre, comment serait-il possible que ces imitateurs de Jésus-Christ ne fussent émus à pitié à la vue des centaines et centaines de veuves dont non-seulement les enfants, mais quasi les parents ont été outrageusement ou tués, ou emmenés captifs, et puis inhumainement brülés , cuits , déchirés et dévorés des ennemis. Ce qui me touche davantage , ce sont les pauvres veuves et orphelins de la Conception, qui était le bourg communément nommé, par les Hurons, le bourg croyant, et ce avec raison, car il y avait fort peu d’infidèles de reste. L'hiver passé il ne s’y était commis aucun péché public, les chrétiens étant les plus forts pour empêcher les infidèles qui en eussent voulu faire. Entre autres il y eut un désir d’une danse Douietha, à laquelle le ménétrier venu d’un autre bourg voulait anexer un festin d’endak ou andet, ce qu'ayant entendu les chrétiens, ils s’y opposèrent si puissamment qu'il n’y eut pas un capitaine qui voulût en faire la‘criée : de sorte que le ménétrier fut contraint de vider et de s’en retourner avec sa
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courte honte à son bourg. Ce fut la dernière action que firent nos chrétiens en profession de leur foi, car trois jours après, les Iroquois les tuèrent , n’en ayant emmené que 6 prisonniers , tout le reste ayant combattu généreusement jusqu’à la mort pour la défense de leur patrie. On m'a dit que Charles Pudaiaiondont voyant que les ennemis les emportaient à force de monde, se mit à genoux pour prier Dieu, et que fort peu après il fut tué d’un coup d’arquebuse. Aco ou Endoutie d’Arenté, baptisé là-bas, fut trouvé les mains jointes après sa mort. Ce fut un des Hurons qui retrouvèrent le corps du P. de Nouë les mains jointes, sans doute qu’il l’a voulu imiter.
Je veux pour achever ma lettre faire part à V.R. de la prière que fit le bon René Tsondihouunen au départ des chrétiens de la Conception qui allaient audevant de l’ennemi : « Seigneur Dieu, maitre de nos vies, ayez pitié des chrétiens qui vont rencontrer les [roquois ; ne les abandonnez pas de peur que le progrès de la foi ne soit retardé par vos ennemis s'ils ont le dessus. » Quoique le bonhomme n’obtint pas l’eflet de sa prière, il ne laiss: pas de venir adorer Dieu ensuite de la mort de Tsoendiai son gendre et de la captivité d’Thannensa son fils. J’entendis encore la prière qu'il fit en telle forme : Mon Dieu ! ce qui est arrivé que nos frères soient morts est le meilleur. Nous n’avons point d'esprit nous autres
hommes qui prétendions que l'issue n’arrive-t-elle ainsi, Vous seul connaissez ce qui doit être pour le mieux. Pour lors nous avouerons dans le ciel quand nous y arriverons, que les choses sont bien arrivées ainsi qu’elles sont arrivées, et qu’elles ne seraient pas bien allées, si elles fussent arrivées autrement.
V. R. voit par là que diligentibus Deum omnia cocperantur in bonum. J'ai eu l'honneur d’être environ trois semaines durant maitre de la langue huronne de son bon neveu, le P. Gabriel Lalemant. /ncredibile dictu est quantum insudaret linguæ adiscendæ quantumque proficeret. In præmium 1stius modi solertiæ nonnulli putarunt fuie illi a Deo concessam tam felicem mortem. La peine qu’il prenait à apprendre la langue huronne et le progrès qu’il y faisait est presque incroyable, Quelques-uns de nos Pères ont estimé que Dieu a recompensé cette grande diligence par cette heureuse mort. Adieu , mon Révérend Père.
Que V. R. ne s’oublie pas en ses saints sacrifices et prières de, son très-humble et très-obéissant serviteur J. M. Caaumoxor, de la Compagnie de Jésus.