LE PÈRE PIERRE CHAUMONOT AU PÈRE JEAN CRASSET , A PARIS
A Lorette, en Canada, ce 17 novembre 1690.
Mon RévérEND PERE, Paz Christi.
D'abord que M. le marquis de Denonville (1) n’entretint de la bénédiction que le bon Dieu donne : aux livres spirituels que Votre Révérence a compo- A ni sés, je sentis un grand désir que le Saint-Esprit vous donnat la pensée de mettre en quelcun de vos escrits, qu'entre tous les motifs qui nous doivent exciter à l’amour du Sauveur celuy qui provient du ressentiment que nous avons de la gloire qu’il a procurée à
nostre Créateur, son cher Pere, devrait estre le plus
puissant sur nos esprits; en sorte que nous laimas-
ssions plus ardemment pour avoir honoré l’autheur
de nos vies autant qu’il le mérite, que pour tous les
autres biens qu’il nous a faits. Je priay le dit sieur
marquis de vous en parler, mais il s’en sera peut
(14) Le marquis de Denonville fut gouverneur général en Canada de 1684 à 4689. Malgré les revers qu’il subit dans son administration, il avait d’éminentes qualités, et « il possédait, dit Charlevoix, | . au souverain degré ce qui fait le parfait honnête homme, aux yeux
de Dieu comme aux yeux des hommes ».
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estre oublié. Plusieurs réflexions que j’ay faittes sur divers passages des évangiles ont contribué à cette mienne devotion. La premiere qui me toucha il y a plus de quarante six ans fut celle-cy. Ego honorifico Patrem meum vos autem inhonorastis me, là ou Notre Seigneur ne reproche pas aux Juifs qu’apres tant de miracles, de guérisons, etc., au lieu de l’en reconnoistre, ils le deshonorent, mais il les condamne de ce que luy, honorant sans cesse leur souverain, ce qui le devroit rendre auprès d'eux plus recommandable que tous ses miracles, ils n’avoient néantmoins aucun respect pour lui : ensuite de cette réflexion je pris resolution pour contrequarrer ces impies que je n’aimerois doresna’ant le doux Iesus pour aucun motif daventage que pour celuy d’avoir aimé et honoré infiniment son divin Pere mon adorable créateur, ce qu'ayant practiqué je ne scaurois, mon Révérend Pere, vous exprimer le grand profit que j’en ay retiré et en retire de plus en pius chaque jour, et c’est ce qui me fait souhaister que tout le monde expérimente cette manière d’aimer le rédempteur, afin d’en ressentir les mesmes avantages que j'en reçois. Quand j'entends ces passages cibus meus est ut faciam voluntatem Patris mei. In his quæ patris mei sunt oportel me esse — non quæro gloriam meam sed
ejus qui misit me Patris — ut cognoscat mundus quia diligo Patrem, et d’autres semblables, quand ces pas-
sages dis-je se representent à mon esprit, ce sont autant de nouveaux rayons qui me font voir combien est aimable mon doux Jésus pour avoir luy-mesme tant aimé celuy de qui j'ay recu lestre, et duquel j'espere toute sorte de bonheur pour une éternité. Je n’en diray pas davantage, car si l'esprit de Dieu vous porte à faire mention en quelcun de vos escrits de ce que je vous propose, il vous fournira bien d’autres raisonnements que ceux d’un pauvre ignorant tel que je suis qui n’ay jamais estudié une seule lecon de théologie, Avant que de finir il faut que je vous prie de vous souvenir de moy en vos saints sacrifices puisqu'il ya plus d’un an que je n’ay jamais manqué de me souvenir de vous nominalim en la sainte messe, Jay maintenant d'autant plus besoin des prières des bons serviteurs de Dieu que je me vois approcher de la fin de ma vie, estant aagé de quatre-vingt ans dont j'en ay passé plus de cinquante deux en ces missions canadoises.
Adieu, Mon Révérend Père. Voire très-humble et très-obéissant serviteur en Iésus-Christ,
Joseph Marie Crauuoxor. S. J.
le et
rist,