‹ Le péril de l'IslamChapitre 1 sur 10 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Si quelque lecteur, attiré par le titre redoutable de cet ouvrage, espère trouver ici des aliments à son imagination inquiète, qu'il se détrompe. M. Binger n'est point de ces prophètes sinistres qui] nous montrent, à côté de notre civilisation orgueilleuse et confiante, la menace d'une barbarie prête à la submerger. Son livre n'est point le roman d'un sombre rêveur, c'est l'œuvre paisible et judicieuse d'un sage administrateur ; il ne s'adresse pas à nos nerfs, mais à notre raison.

Le péril de l'Islam... quel beau sujet pourtant,

f)Our une émouvante dissertation î Après l'Asie, c'est 'Afrique qui s'éveille sous le choc de l'Europe ; une mystérieuse fermentation açite le vaste continent noir ; en vain les nations civilisées se sont hâtées d'y tailler d'amples domaines : le vrai conquérant, c'est l'Islam, qui s'y propage irrésistiblement. Cette religion simple, sensuelle et guerrière, est faite pour ces populations primitives. Elle transforme l'homme dont elle s'est emparée ; elle le relève sans doute, en augmentant sa santé, sa moralité, son énergie ; mais elle l'accapare à jamais et le rend rebelle à toute autre entreprise civilisatrice ; elle le fanatise, le discipline, l'enrôle dans les rangs d'une immense armée sans cesse grossissante, — et demain, ne verronsnous pas surgir le chef qui groupera ces forces éparses et qui, par l'extermination de l'Européen, fera l'Afrique une, sous l'étendard vert du Propnète? M. Binger n'a pas voulu écrire cette épopée terrifiante et grandiose. Il n'y croit pas. Il veut même nous interdire de la rêver jamais. Sa conclusion, c'est : <c Le Péril de l'Islam est une chimère. » Et il le démontre par tant d'arguments décisifs, on sent en lui une si complète connaissance de son sujet, une si

juste conception des choses, qu'il arrive sans peine à nous faire partager ses convictions.

Mais ce livre ne sera-t-il qu'une œuvre négative f

Non pas ; car l'auteur, en s'adressant au public français, a voulu l'intéresser à cet effort magnificjue de colonisation qui a fait de notre pays la première puissance africaine, et il trace les voies de notre politique à l'égard des populations soumises à notre souveraineté. Pour les gouverner, il faut les connaître ; il les connaît mieux que personne, et il nous les fait comprendre. Son livre est un acte d'intelligence et un conseil de sao^esse.

Car l'on ne craint que ce que l'on ignore. L'Islamisme, que certains affectent de redouter, que l'on s'efforce de nous dépeindre sous des couleurs insolites et menaçantes, M. Binger nous le montre avec la familiarité d'un homme qui a vu de près les populations mahométanes, qui a vécu dans leur intimité, qui a pénétré leur mentalité.

Et les fantômes en travers se dissipent, tandis que se poursuit sa tranquille causerie : la réalité est toujours plus simple que le rêve.

Ces hommes de l'Islam ont, comme tous les hommes, les mêmes passions, les mêmes faiblesses ; et si leurs passions sont plus ardentes, parce qu'ils sont plus jeunes et plus frustes, leurs faiblesses sont plus grandes aussi, parce que leurs conceptions sont restées enfantines.

Parlerons-nous de leur résistance à nos armes, de leur apparente indifférence, qui cache mal l'espoir de recouvrer leur indépendance, de leur obstination à vouloir pratiquer l'esclavage et la polygamie? Sachons les juger comme nous nous jugeons nous-mêmes; n'appelons pas fanatisme ce que nous nommerions ici patriotisme, ni fatalisme ce qui n'est que la résignation devant l'inévitable, ni perversion morale ce qui n'est que la conséquence des mœurs et de l'état social.

L'erreur la plus funeste serait d'attribuer à l'Islanrisme la responsabilité de ces sentiments, et de vouloir le combattre pour détruire le dernier élément de résistance chez des populations vaincues. La religion de Mahomet est une religion comme les autres. Elle

poursuit un but moral; si parfois elle seconde le sentiment national et le rend plus féroce, ce n'est pas elle qui Ta provoqué.

Il en est de IJslam comme du christianisme. La grande force sociale qu'est une croyance ne peut rester négligée par lambition des dominateurs et des conquérants; ils essaient de Tasservir à leurs desseins, mais presque toujours la « guerre suinte » n'est qu'un prétexte à visées politiques et la propagande de la foi reste distincte des dons de ce monde. Je suis persuadé que M. Binger voit profondément juste. Les grandes religions universalistes poursuivent un but essentiellement différent de celui que se propose le sentiment national. Elles visent loin, plus haut, mais surtout à côté,

L'Eglise catholique n'a point essayé de faire une Europe unie et disciplinée ; elle a voulu créer, 'pardessus cr's puissances temporelles, une puissance plus hatite et en quelque sorte arbitrale. Ce n'est point rinlernationalisme quelle a rêvé, mais — si ce néologisme peut être risqué — une manière de super^nationalisme.

Pourquoi donc en serait-il autrement deflslam, à qui manque même Tunité de direction spirituelle? Le Sultan — M, Binger nous le montre par des arguments certains — est loin d'avoir sur les musulmans rautorité du Pape sur les chrétiens.

Ce n est donc pas de Tlslara que peut sortir un danger pour la domination européenne en Afrique, Ce serait d'une puissance indigène demeurée indépendante et fortement organisée. Or, il n'en est point. Est-ce dans les dernières solitudes du Soudan ou du Sahara que nous Tirons chercher?

Le péril de rislam est un mirage de la terre africaine. M. Binger, voyageur pacitique, s'en est allé vers cette vision pour la reconnaître et la distinguer; elle s'est évanouie devant son regard.

Evitons donc tout ce qui, dans notre politique, pourrait être inspiré d'une conception fausse de la mentalité et des aspirations de nos sujets musulmans, La colonisation nous crée de nouveaux devoirs; sachons les comprendre. Le premier de- tous est la ttrférance et nul ne saurait sérieusement affirmer que

nous y ayons manqué partout où la France a planté son drapeau.

J'apprécie tout particulièrement cette dernière partie de Touvrage de M. Binger. J'y retrouve les qualités de l'homme d'action qui servit si éminemment les intérêts de notre patrie dans le monde noir.

M. Binçer a débuté dans la carrière coloniale comme soldat d'abord, explorateur ensuite. Et ce fut un explorateur comme l'on n'en avait jamais vu ; il n'allait point, comme Livingstone, prêcher une morale et faire œuvre de propagande religieuse ; il ne s'entourait point, comme Stanley, de mercenaires armés ; ce n'était point non plus le trafiquant mû

Sar une ambition immédiate et intéressée. Il allait e peuplade en peuplade, seul, sans précautions apeurées, nouant des relations, des amitiés, comme un homme chez des hommes. Et le succès de ses entreprises apprenait aux noirs que l'homme blanc — le Toubap — n'est point le sorcier malfaisant qu'ils imaginaient, et aux blancs, (^ue l'homme noir n'est pas la bête farouche et sournoise qu'on leur avait dépeinte.

Déjà il inaugurait ainsi la politique de collaboration qui doit être et tend de plus en plus à être le but de nos efforts.

La colonisation moderne, je l'ai dit ailleurs, est un phénomène social sans précédents. Elle ne participe ni de la conquête violente, ni du prosélytisme religieux, ni de l'exploitation commerciale. Le peuple colonisateur conclut avec ses sujets un véritable contrat de civilisation. 11 leur apporte les bienfaits du progrès social, il reçoit d'eux l'augmentation de

Suissance que crée une clientèle politique. Il leur emande la docilité; il leur offre la protection matérielle et morale. C'est une œuvre d'organisation, d'éducation qu'il doit poursuivre, et sa prospérité se lie à celle de ses satellites.

Il est un certain nombre d'erreurs qu'il faut éviter : celle de l'exploitation avide, celle des privilèges commerciaux exclusifs, et surtout celle de la dépossession de l'indigène.

n ne faut désirer évincer ni la race ni l'esprit

du peuple conquis. Respecter ses institutions, ses mœurs, ses croyances surtout, est de la plus liaute importance et de la meilleure politique. Ce rfesl que peu à peu, par degrés, qull faut faire son éducation, par les mesures de protection, d'assistance, d organisation, qui développent le bien-être matériel et moral de 1 individu.

Je suis heureux d'être ici pleinement d'accord avec M. Binger- Nous avons acquis l'un et l'autre parmi des populations musulmanes, loi chez les nègres de notre Afrique Occidentale, moi chez les Arabes de notre Algérie, la même conviction : c'est par une large intelligence de Fesprit et des mœurs de ces populations, c'est en fécondant leur instinct par son génie, que la France pourra tirer pleinement parti 3e ses vastes possessions, accomplir ses devoirs de grande puissance civilisatrice, jouer dans le monde nouveau le rôle que son passé lui assigne.

Avec la compétence particulière qu1l a acquise dans les importantes fonctions de directeur des affaires d'Afnque qu'il occupe avec tant de distinction au ministère des Colonies, M. Binger peul es- Suisser le programme de Forganîsation à réaliser, n lira avec fruit autant qu'avec intérêt ce qu'il écrit sur la nécessité de préciser la situation de 1 indigène au point de vue de notre législation, et de créer, entre Fétat mal défini de sujet et celui, trop perfectionné, de citoyen, l'état de protégé (^ranç au ^ comportant des droits' et des devoirs judicieusement compensés.

C'est bien dans cette voie que doit s'engager notre politique colonisatrice, que M. Clémentel» notre sympathique ancien ministre des Colonies, délinissaît si neureusement : la politique d'association.

Ce livre est l'œuvre d'un administrateur avisé, qui a beaucoup vu, et d'un bon Français, qui a compris la véritable œuvre à laquelle il nous appartient de convier l'énergie nationale.

Je suis heureux de lui donner ici mon adhésion complète.

Marcel Sai^'-Germain,

Sénateur

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