INTRODUCTION
Juger sans préventions une religion que Ton ne pratique pas soi-même, ce sera Tune des victoires les plus difficiles, et sans doute les plus tardives, de la tolérance. Croyants et incrédules auront les uns et les autres oublié jusqu'au souvenir des persécutions passées que^ dans le connit des doctrines et sur le seul terrain de la discussion, ils auront peine encore à s'afTranchir de certains préjugés. II nous est très malaisé de nous prononcer surlout sur des croyances que nous trouvons suivies dans des milieux sociaux et sous de? climats dilTérents de ceux où nous vivons, des conceptions d'où procèdent des institutions publiques ou privées étrangères à celles qui nous régissent.
Apprécier une religion sans se préoccuper ni du milieu où elle a paru, ni des mobiles humains de sa production, aboutirait sans nul doute k des conclusions erronées.
Tout jugement dès lors devient chose délicate, car non seulement il exige une dtx'umentalion rigoureuse, la ccmnaissance exacte de certaines conditions d^existence, mais encore il oblige à
Sénétrer en psychologue un état d'âme particuier, une intellectualité variable el plus ou moins étendue. Sans doute, de puissants esprits, comme Montesquieu dans VEsprit des (ois, comme Taine dans ses divers essais de critique, ont
compris qii^ les doctrines, les législations, les artfi d'un peuple dépendent avant tout des circ/)n8tAnces extérieures qui président à leur naissance et à leur développement. Mais ce jugement éclairé, cette perspicacité raisonnée et voulue ne seront jamiiis que le privilège d'une élite; là foule, par une induction hâtive de ce qu'elle peni^e à ce qu'elle croit ^tre Topinion d'autrui, de ce qu'elle sait à ce qu'elle suppose, de ce quVlle voit à ce qu'elle imagine, ne peut qu'émettre des appréciations inconsistantes et superficielles.
Aussi, quels que soient les progrès de la science, devons-nous croire que des notions incompi<>tes ou inexactes subsisteront longtemps encore sur ce que pensent et veulent les diverses fractions de rhumanité. Le bouddhisme demeure enveloppé de mystères que Ton commence à peine l\ percer, et, plus près de nous, presque à notre contact, il semble que Tlslam ne nous ait pas encore dévoilé tous ses secrets. A la faveur de ce mystère, on construit des systèmes et l'on crée des légendes, on généralisent Ton dogmatise, et sous 1 absolu des principes que Ton prétend dégager. Ton so trouve entraîné bientôt à des conclusions contradictoires. Tantôt on déclare que la cause de Plslnni est irrémédiablement perdue; u rhommr malade » ne conserve un semblant de vie que grAre aux forces artificielles que lui maintiennent In pitié, la tolérance de l'Europe, parfois sn rtmiplicité. Tantôt, au contraire, il semble que le nunirant revienne à l'existence et qu'avec une vigutnir dont on le croyait incapable, il se prépare 1^ otouner le monde, peut-être à le bouleverser. Kt r'ost la situation de l'Afrique qui, tour à tour, justifie cet excès de confiance ou ces pronostics alarnumts, selon que des contrées hier encore inconnues apparaissent Cvmime définitivement conquises, prtMes à subir, avec le joug du vainqueur.
ses lois, ses mœurs^ ses croyances, ou qu'elles semblent seulement endormies, figées sous Timmobilité séculaire de Tlslam» et sur le point peutêtre de se réveiller dans quelque redoutable sursaut.
Est-il donc vrai que TAfrique soit ainsi Tinconnue d'où dépende Pavenir de TIslam et qu'elle doive être, mieux que FEurope oii la religion de Mahomet se meurt, mieux même que F Asie ou son expansion semble limitée, un champ d'expériences où seront tentés les derniers eiïorts du Croissant? Pour répondre à cette question, il conviendrait tout d*abord d'en préciser les termes. Les populations africaines, en efîet, peuvent apporter à rislarn une force nouvelle, soit en multipliant le nombre de ses adhérents, soit en faisant produire à ses principes une efficacité puissante qu'on ne leur soupçonnait plus. L*examen des deux hypothèses toutefois donnerait lieu à des constatations communes. Dans fun et Tautre cas, ce qu'il importerait de rechercher, c'est si cette force nouvelle infusée à TIslam ne serait pas annulée par d'irrémédiables causes de faiblesse*
En réalité, c'est bien ainsi que le problème de TIslam se pose actuellement un peu partout et dans l'Afrique en parliculier, et c'est ce qui peut expliquer les solutions contradictoires qui lui sont données. La religion du Coran porte en elle des éléments de puissance et de vitalité; elle a pour elle la simplicité de ses dogmes et de ses pratiques et Tindomptable ténacité de ses adhérents. On ne convertit pas un musulman» a pu écrire un jour dans ses Souvenirs le général du Barailf et cette affirmation n'est que la reconnaissance d'un fait presque universellement constaté. Mais TIslam a contre lui des causes de désagrégation et d'atraiblissement moral ou matériel. Lequel Temportera définitivement de ces deux courants contraires, Tun qui peut lui don-
ner un développement imprévu, Fautre qui l'entraîne à une complète déchéance, et devons-nous^ entre ces deux tendances, dans les pays, où s'exerce notre autorité, demeurer simplement des spectateurs désintéressés? C'est ce que jç voudrais examiner, spécialement pour celles des contrées africaines sur lesquelles mes constatations personnelles me permettent d'être plus exactement renseigné.
En 1891, à la suite de mes séjours au Soudan, j'avais réuni quelques notes sur l'Islam en une plaquette intitulée : Esclavage^ Islamisme et Christianisme. J'avais eu pour but essentiel de mettre le public en garde contre ce jugement trop accrédité que les musulmans étaient et seraient toujours nos ennemis ; je m'étais en même temps, dans ces quelques pages, efforcé de détruire ce préjugé qui attribue à l'Islam tous les maux dont a souffert l'Afrique, les guerres qui l'ont ensanglantée, l'esclavage que tant de luttes intestines ont favorisé. J'avais pu déjà sur ces questions me former une opinion personnelle, que j'avais hésité toutefois à développer avec quelque ampleur, craignant de heurter trop fortement les préventions que je savais exister un peu partout sur Plslam et ses dangers.
Depuis cette époque, les données que nous possédions sur l'Afrique se sont modifiées. Ce qu'on appelait, il y a quelques années encore, les ténèbres de l'Afrique, s'est presque partout dissipé. Des territoires immenses ont été reconnus, des frontières ont été tracées, des conquérants plus ou moins redoutables ont disparu devant nos armes, et des notions qui se précisent chaque jour ont été recueillies sur l'état social des populations dont l'existence même était jus-
3u'alors ignorée. Le moment est venu, je crois, e reprendre une étude à peine ébauchée sans craindre de paraître céder à la tentation du para-
doxe et de choquer trop ouvertemeot des opinions reçues, demeurées presque intangibles.