CHAPITRE VI
DES DIVERS AGENTS CIVILISATEURS CHEZ LES NOIRS. DROITS ET DEVOIRS DE LA FRANCE. CONCLU- SIONS.
Un certain nombre d'ouvriers, d'employés, de fonctionnaires sontsortis des missions du Sénégal, du Gabon, de Sierra-Leoneet de Gold-Coast, pour ne citer que les plus actives. Les missionnaires en ont en général fait des sujets fidèles, mais les résultats obtenus ont été surtout appréciables quand leurs efforts se sont portés de préférence sur Téducation professionnelle ; s'il est juste de le reconnaître, il faut aussi constater que leur œuvre n'a créé aucun groupement politique proprement dit. Malheureusement jusqu'à présent les missions ne se sont adressées en général qu'à une certaine classe de la société nègre, laissant de côté la masse, les cultivateurs, chez lesquels aucune diffusion appréciable de notre civilisation ne s'est produite, de leur fait.
Ces constatations nous permettent de considérer qu'en Afrique occidentale nous nous trouvons en présence d'un certain nombre de facteurs civilisateurs qui, à des degrés divers, ont élevé le noir vers un état plus perfectionné :
4** Les missions, 2** notre contact direct sans le secours d'aucune religion, 3^ l'Islam, 4® enfin certains peuples se sont élevés par eux-mêmes ou par le contact de peuples plus avancés, déjà éloignés de la barbarie.
Elles nous amènent à formuler ce principe :
ce De quelque côté, de quelque manière que la civilisation pénètre chez les noirs, il faut nous en louer, ne pas l'entraver, user de la plus
large tolérance à son égard, même si elle émane d'une source qui ne jaillit pas de notre propre religion. »
Nous pouvons également tirer de ces constatations une déduction qui a son importance :
« Que c'est à tort que l'on accuse les noirs de se laisser écraser partout par la puissance de la nature, d'être enclins à la paresse à cause du climat et d'être absorbés par l'instinct végétatif. »
On peut au contraire affirmer que partout où l'indigène est à même d'augmenter son bien-être, en se livrant à des occupations qui sont de son goût ou correspondent à ses aptitudes, il ne manque pas d'exercer ses facultés. Il est loin de ma pensée de vouloir affirmer que ses besoins l'incitent partout au travail. La pénétration ne vient 3ue de se produire, nous n'exploitons pas encore 'une façon assez intensive pour que le noir ait compris qu'il puisse augmenter sa richesse et en jouir, car il ne saurait que faire du superflu en ce moment. Ce sont les chemins de fer qui réaliseront ce progrès, car ils offriront les débouchés qui manquent à l'indigène et lui feront percevoir les richesses inexploitées qui sont autour de lui.
Si le repos, la tranquillité amenés par la paix que nous nous efforçons de faire régner partout sont un moyen de civilisation incomparable pour les noirs, le commerce et l'agriculture en sont les agents les plus puissants. Ils éveillent la communauté d'intérêts et amènent le rapprochement qui crée le bien-être.
La propriété foncière s'individualisera par le respect des droits des indigènes. Enfin, nous devrons faire administrer la justice en tenant compitedes usages établis, notre propre juridiction ne devant s'étendre aux indigènes que lorsque l'évolution les aura rapprochés de nous.
Nous avons pour devoir de les traiter avec la
plus grande équité, et par rînstructionj Téducation, la création d'institutions dliygiène, d assistance et de^bierifaisanec, les amener a comprendre qne notre occupation est un bienfait.
Ces mesures constitueront à l'égard de l'indigène le mode d'éducation le mieux approprié à sa mentalité et à la diffusion de notre propre civilisation. <( Quelles que soient d'ailleurs les destinées résen^ées aux cultes qui ont leurs ministres à la Côte d'Ivoire (catholiques ou musulmans), nous estimons que Faction méthodique et combinée des administrateurs^ des instituteurs et des commerçants, jointe à ia réali* sation des diverses entreprises propres à faciliter et à rendre fréquents les rapports des indigènes entre eux et avec les blancs, arrivera sinon à détruire radicalement le fétichismej du moins à le mettre au rang des superstitions qui
f»ersistent encore chez bien des paysans do 'Europe (1). »
Ce programme en voie de réalisation, au moins dans notre domaine africain, sera certainement un fait accompli dans très peu d'années, 11 nous reste à examiner si, pour le mener à bien^ nous avons besoin d'user de rigueur vis-à-vis des musulmaiis. de nous servir de la violence, ou, comme le préconisent certains esprits, d'adopter des mesures uni pourraient se résumer par la devise : <c Aider les musulmans tièdes, frapper les fidèles. » Nous devons dire que si nous examinons cette question, ce n'est que paroe qu'elle est posée par des partisans d'une mentalité spéciale, car nous ne sanrions partager œs vues pour une foule de raisons. Chaque fois que Ton envisage la question islamique dans nos possessions africaines et quels que soient les sentiments qui animent ceux qui s'y intéressent à des 4^rés divers, on a toujours éÛ
(1) Clozel etHo^nsn YiLLABiun,
ameHéjp^urrésaudre lefMH)blème, à enyisager les soèatioRS saivuites : écraser l'Mun, 1^ désagréger, s^ Siéger, Arvoriser son efKfWKSHHi, le limiter, €ranii l'abaiidoii^sràliiiHiiiêiBie eiite ^ des idées «dviltsatrices qu'il «srt sBSoeptiliie de recevoir. Mais il y a lîea de remarqua^ — et c'est là use constotaètpn q«i asoniniportaaice — ^qme toms les aateurs qui (mt yècu péellenftent ^ coetact de rij^am et ont acqrds de ce fait une grande compétence doublée d^Biie grande impartiaiiié précouisesitia tolérance à fégaid de l'Islam, Je n'en veux
Kour exeoiple que les remarquables traiT^ux de IM. de Castries et Le Chitelier. Je citerai encore M*"^ Le Roy, qui a passé de nombreuses années dans les milieux musulmans et doait la compétence et les sentiments élerés sont connus.
Après avoir dit que personne ne peut songer à écraser l'Islam ni à s'y agréger^ M**^ Le Roy estime qo^l ne serait ni Juste, ni digne, ni boa de travailler à sa désagrégation. Enfim il n'est pas d'avis d'en favoriser le maintien et l'expansion. Et il formule ainsi ses conclusio(ns : « L'afeaadonner à Iwiméme, à ses croyanoes, à son «ulte, à ses lois, à ses usages, à ses libenlés, tool en le dominant au point de vue politique, d'une action très précise et très ferme, joEiais très jsiste, c'est, il me semble, tout ce qne l'Islam noir demaaMle et iocit ce que nous devons lui dom^r. (1) »
M. BouiHlarie, dans les articies ciAés plus liant, tout en demandant une large tolérance pour 1^ mu^ilmans, conclut à la lÊmirtati^Ai de son. expansion par la création de mard»es aiux frontières fétichistes. 11 est juste d'afovter qîn'fl n'envi«age dans son étiMie qoe la sàuaiâon du Congo pour le<piel il pvécomse l'înteniiciieai ée faLfénétratioan musmbnaiie vers èe Sud; ilim^lraît isan&aex
Xï) Toir Sans lia Dépêche vtfhnicâelie» «rtictes fle M. BovHDAns,
rislam du Tchad vers le KaneiUf le Baguirmi et le Ouadaï. En résumé, dit-il, il semble bien que c'est par le développement intense etrapide des intérêts économiques systématiquement ramenés vers le Nord que se solutionnera le plus efficacement le problème de la limitation de Flslam.
Quoique nous partagions sur beaucoup de points les idées de M. Bourdarie, nous estimons que la solution qu'il préconise en particulier pour le Congo ne remplirait qu'imparfaitement le but
3u'il se propose d'atteindre. Son système ne tenrait à rien moins qu'à isoler lislam, à le confiner dans des régions oh il finirait par se constituer un domaine privé et personnel qui aboutirait à la formation de nouveaux Etats politiques musulmans que nous n'avons aucun intérêt à créer.
Une telle mesure ne manquerait pas de fortifier les musulmans dans la pensée que nous tolérons une évolution sociale sans y jouer nous-mêmes un rôle prépondérant et que nous les reconnaissons aptes à évoluer sans le secours de notre propre civilisation. Enfin ce serait aller h rencontre de nos intérêts économiques que de ne pas laisser dériver les ressources d'un pays vers des débouches naturels mieux situés que ceux qui traversent les régions désertiques. Ce serait faire perdre aox musulmans le bénéfice de notre propre contact civilisateur qui s'exerce, quoi qu on en dise, de façon plus ou moins intense sur la vie islami* que, et inciter les musulmans à n'exercer leur puissance commerciale qu'au contact de leurs propres coreligionnaires.
Notre politique doit au contraire rechercher la fusion, de plus en plus intime, des intérêts économiques des peuples que nous gouvernons et s'eiîoroer de les lier en même temps étroitement aux nôtres; les intérêts communs s'imposent tout naturellement quand on veut confondre les aspi-
Tations. Confondre les aspirations n'est en somme qu'amener gouvernés et gouvernants à vivre de la même vie de progrès, à poursuivre un même idéal. Il est à remarquer, du reste, qu'au fur et à (•mesure que nous avons imposé notre domination aux musulmans et aux fétichistes, nous avons toujours stipulé que nous respecterions leurs croyances, leurs mœurs et leurs coutumes. En exigeant l'exécution des engagements qu'ils ont pris à notre égard, nous devons respecter les libertés que nous leur avons reconnues. La France, en tant que souveraine, et ses sujets en Afrique, entant que commerçants, ont de tout temp sdonné l'exemple de la plus grande loyauté dans les engagements avec les indigènes. Faillir à ce strict devoir d'humanité serait vouloir détruire gratuitement le respect et le prestige que jusqu'à présent la France a inspirés aux peuples qui se sont rangés sous sa domination.
11 serait du reste vraiment anormal d'être dans la métropole partisans de la liberté de conscience, et de ne pas l'être dans notre domaine d'outre-mer.
D'autre part, la France est, à n'en pas douter, la première puissance musulmane par le nombre de ses sujets qui pratiquent cette religion, elle est aussi celle qui compte le moins d'hostilité dans le monde islamique. Serait-il de bonne politique de transformer des millions de nos sujets en mécontents ?
La question ne peut se poser.
Que nos sujets soient chrétiens, musulmans ou fétichistes, nous avons les mêmes devoirs vis-à-vis d'eux, et nous leur devons une égale protection. En échange, ils doivent laisser la France exercer vis-à-vis d'eux son autorité incontestable dans tout son domaine. Telle a été jusqu'à présent la politique suivie par tous nos gouverneurs; ils ont sévi avec une égale rigueur contre tous ceux qui
ont méconnu notre autorité, qu'ils soient fétichistes ou musulmans.
Respecter leur religion et leurs croyances, ne pas favoriser l'extension de l'Islamisme, mais ne pas l'entraver, telle a été leur devise. Nous ne devons pas exiger l'abandon de leur foi, mais nous devons nous efforcer de faire évoluer les musulmans dans leur propre civilisation, en y ajoutant tout ce que la nôtre a de compatible avec la leur. Nous ne devons rien négliger pour leur faire apprécier les bienfaits de la paix et leur donner la dose d'instruction, d'éducation nécessaire pour faire naître l'aisance chez eux. Ils accepteront d'autant plus facilement nos directions que nous éviterons de» froisser leurs sentiments et qu'ils correspondront mieux à leurs propres aspirations.
A côté de ces devoirs, nous avons certaines obligations vis-à-vis de nos sujets musulmans et vis-à-vis de nous-mêmes. Elles sont autant' de nature à influencer favorablement leurs propres destinées que les nôtres, puisau'une commune solidarité doit nous guider vers le progrès.
On sait que, dans la société musulmane blanche, il s'est formé une manière de clergé, représentée par les ouléma, lesmuphti, leschorfa, etc., presque tous à la solde des gouvernements musulmans qui les utilisent pour leur faire rendre des décisions coraniques, appelées /iï^oM«, destinées à faciliter l'exercice du pouvoir temporel. Le peuple ne sait pas toujours qu'ils sont d'une grande vénalité et ne se rend pas compte qu'il est exploité
Ear ces sortes de classes religieuses dirigeantes, es Khouans (affiliés d'une secte) paient, eux aussi, des sommes assez considérables sous le couvert religieux; souvent ces redevances se traduisent par des impôts aussi élevés que ceux payés déjà aux gouvernements établis. M. Depont, à qui Ton doit de si remarquables travaux sur l'Islam, et en particulier sur les congrégations islamiques,
estime que pour rAIgéric ces taxes ne s'élt^vent pas à moins Je 7 millions que se partaient plus de 0.000 agonis. Bien qu'au Soudan rien Je semblable n'existe, on y rencontre cependant assez souvent certains musulmans que nous confondons sous le nom de marabouts et qui olIrenL quelque analojLïie avec eux. Ils exploitent les indif^cues en tirant Je leur crédulité tout ce qu'ils; peuvent, en échange de gris-gris qu*ils leur vend*' ut. D'autres, en pefit nombre toutefois, extirpenl, également sous d*autres prétextes, des dons, des cadeaux, aux fidèles ainsi qu'aux fétichistes. Il appartient de signaler ces exploiteurs de lu crédulité publique à nos administrateurs pour leur permettre Je les surveiller ou de les déplacer afin de mettre les sujets qu'ils administrent eu f^rde contre leurs exigences ou h labri de leurs agissements. Lesmémes procédés devront être a[qdiqnés aux sorciers et aux féticheurs.
En ce qui concerne les sociétés religieuses islamiques, elles ne constituent point un danger dans r Afrique nègre. Si, en Algérie, il peut y avoir intérêt à capter leurs forces, au Soudan, il nen est pas Je même, car elles ne se sont pas encore manifestées. D'une enquête faite Je 4ÎMI0 à lVN)i, il résulte qu'il y avait Jans les régions musidmanes de la haute Côte d'Ivoire vingt-Jeux personnages religieux. Sur ce nombre cinq appartfinaient à la confrérie des Kadria, cinq à celle des Tidjana et trois à celle des Moussya, On n'a pas trouvé J'affiliation aux neuf autres. !.*• gouverneur, en e n v o y an t c e s ren se ign e m e n ts , a j ou ta i t ; tt L'enseignement musulman Jonné dans leurs écoles est très rudinieutaire, leur innnence res* treinte aux quelques villages avoisinant leur résidence est plutôt bienfaisante et ne s est, en tout cas, jamais exercée contre notre autorité, w
D'ailleurs, si le cas se produisait, si la formation Je confréries an Je sectes Jevaît s'étenJre
aux régions soudanaises, il n'y aurait qu'à les interdire. Il ne serait pas difficile de démontrer l'inutilité de leur existence aux indigènes, personne n'en souffrirait, pas môme la religion musulmane. Il ne faudrait, en tout état de cause, jamais donner d'autorisation de ce genre sous prétexte d'utiliser plus tard, ces influences à notre profit. Ce serait en consacrer l'existence et provoquer la formation de nouveaux groupements.
11 n'est du reste nullement prouvé que ces sociétés trouveraient des adeptes sérieux chez les nègres, car, il faut bien le dire et il est bon de le répéter, la société musulmane nègre n'est pas identique h la société arabe ou berbère. Cette dernière évolue dans une aire géographique qui comprend de nombreuses zones désertiques, isolées du monde civilisé. Il n'y a rien d étonnant que l'existence dans le désert, la vie dans les solitudes, les soirées contemplatives sous un ciel étoile, ne soient de nature à renforcer la foi, et plus propices à son maintien intégral que la vie active et les soucis qu'elle comporte pour nos Soudanais. Lk encore, l'influence dii milieu se fait sentir et modifie la mentalité. N'était le désert, il n'y a pas de doute que la civilisation arabe, après avoir survécu au naufrage des Khalifats, aurait fini par attiédir Tlslam, par s'imprégner de la philosophie occidentale. Le milieu dans lequel elle s'est maintenue Ta seul préservée.
La diffusion de l'instruction et de l'éducation — et nous entendons par ce dernier terme, non pas le savoir-vivre, la civilité et la bienséance, mais bien renseignement moral par l'éducation professionnelle, — doit attirer tout spécialement notre attention. C'est un des côtés de l'enseiiiuement que nous ne devons pas négliger, car un des reproches les plus justifiés que Ion puisse adresser à la société musulmane du bassin méditerra-
néen est d'être restée dans une grande ignorarice. EUe est, en effet, très en retard dans le domaine ' des arts et des sciences exactes, des travaux publics et de renseignement en général.
On est d'autant plus frappé de ces constatations, que les musulmans ont toujours montré une grande aptitude aux lettres et aux sciences. La littérature et la poésie ont toujours été en honneur chez les Arabes ; quant aux sciences, il est. hors de doute que la langue arabe est, parmi toutes, un merveilleux instrument scientifique.
Les Espagnols des classes dirigeantes cultivaient la langue et la littérature arabes, dont la poésie semblait les séduire et convenir à leur mentalité.
(( Pour n'avoir pas fait avancer la science géographique qu'ils ont reçue des Grecs, les Arabes sont-ils donc restés sans action dans le progrès général ? Ce serait beaucoup trop dire. Même au point de vue spécial où nous place notre étude, ils ont très utilement contribué au mouvement de la science, ils ont été les premiers intermédiaires entre la culture des temps classiques et la renaissance de rOccident;ils ont été, comme on l'a dit avec raison, les conservateurs de la science des Grecs, alors que l'Europe était trop ignorante pour se charger de ce précieux dépôt. C'est à leur contact que les nations européennes ont secoué la torpeur qui pesait sur elles depuis le XI® siècle, et qu'elles ont ressenti leurs premières aspirations vers le retour à la civilisation intellectuelle (1). »
Et plus loin le même auteur ajoute, après avoir constaté que la culture arabe a réagi sur l'Occident par les croisades :
c( L'Espagne musulmane possédait de nombreuses bibliothèques, et celle de Cordoue renfermait
(1) Vivien DE Saint-Martin. Histoire de la géographie .
'•606.000 volumes. Ces magnifiques démembre- , ments du Khalifat ne brillèrent pas moins par les lettres et les sciences que par la richesse des monuments dont aujourd'hui encore on admire les ruines. Effacez les Arabes de l'histoire, et la renaissance des lettres sera retardée de plusieurs siècles en Europe. »
Enfin, dans notre propre domaine, Ahmed Baba signalait qu'il y avait jadis à Tombouctou une bibliothèque de 1.200 volumes, et tout récemment, Si Mehamed el Hachaïchi (1) assure que la bibliothèque de Snoussi à Djerboub renfermait 8.000 volumes et qu'on y traitait de 145 sciences du raisonnement.
Les causes qui ont motivé la stagnation et même cette régression dans l'enseignement que nous pouvons constater, sont connues. Après la chute du Khalifat, l'Islam est resté isolé du monde civilisé. Vaincu autant par la lassitude qui suit les grands efforts que par l'hostilité de l'Europe chrétienne, son relèvement a été difficile. Ses Etats mal gouvernés ou pas gouvernés n'ont pas su résoudre le grand problème de l'enseignement; ils ont végété dans l'ignorance, comme nous-mêmes dans les premiers ùges du christianisme.
« Même à travers l'éclat que jette sur le monde la parole éloquente d'un Lactance et d'un Ghrysostome, d'un saint Jérôme et d'un saint lAugustin, on sent la décadence de la science ancienne. Cette décadence des écoles, cet abaissement des études, triste avant-coureur de l'ignorance qui, pendant dix siècles, va peser sur l'Europe, sont surtout sensibles dans ce qui tient à la science du monde extérieur, dans la physique et la géographie. En rompant avec le vieux monde, que devait régénérer le christianisme, les docteurs de
(1) Déjà cité.
la foi nouvelle ne se sentent plus liés par les doctrines reçues ; ce qui leur paraît contraire au texte de l'écriture, ils le combattent et le rejettent (1). »
Cependant il faut bien reconnaître que le Coran et ses docteurs font un grand éloge du savoir.
Le prophète Mahomet a dit :
« Les savants sont les héritiers des prophètes. »
(c S'instruire est un indispensable devoir religieux. »
<( Cherchez la science, même en Chine. »
(( N'attendez pas de bienfaits de celui qui n'est ni savant ni étudiant. »
Les docteurs de l'Islam ont dit :
(( Les savants sur la terre sont comme les astres au ciel. »
« Les rois gouvernent les hommes et les savants gouvernent les rois. »
(( Le savoir est le fils immortel de l'homme. »
« La science est la vie du cœur et le flambeau de l'âme. »
« Celui qui fait vivre la science ne meurt pas. »
« A la science suffit cet honneur, que celui qui ne la possède pas prétend la posséder et se réjouit si on la lui attribue. »
« Réside où tu veux et acquiers de la science et des vertus, elles te tiendront lieu d'ancêtres. »
« Certes l'homme est celui qui dit : « voilà ce que je suis », l'homme n'est pas celui qui dit: « Mon père a été. »
Faut-il encore citer cette belle maxime que les autorités musulmanes de Kong ont placée en tête
(1) Vivien de Saint-Martin.
du sauf-conduit qu'elles m'ont délivré en 1887 : « Louanges à Dieu » qui nous a <c donné le papier comme messager et le roseau comme langue. »
Ces maximes suffisent à prouver que l'instruction et les savants sont honorés dans Tlslam, et que le Coran n'est pas hostile à la diffusion de 1 instruction. Il existe à Constantinople une école des arts et métiers^ des écoles militaires d'infanterie et de cavalerie, une école de la marine militaire et une autre pour la marine commerciale^ une école d'administration, une école normale de jeunes filles, une école de sourds-muets, des lycées et quantités d'institutions dues à l'initiative privée mais subventionnées par le gouvernement.
On y apprend le turc, l'arabe, le persan et le français. Les programmes classiques sont calqués sur les nôtres et la plupart des ouvrages sont traduits du français.
Dans les principales écoles dp Constantinople^ on trouve des élèves parlant trois langues, le turc, le français et leur langue maternelle (arabe, grec ou arménien). Enfin, dans les grandes écoles, outre le turc et le français, les élèves doivent apprendre une deuxième langue européenne :
l'anglais, l'allemand ou le russe.
Il est bon d'ajouter qu'en Turquie les fonctionnaires de l'instruction publique sont à peu près les seuls qui touchent régulièrement leurs appointements.
En Egypte, l'instruction se développe d'une façon encore plus intense: non seulement la plupart de nos livres d'histoire, de géographie et de sciences ont été traduits en arabe, mais la plu-
5 art de nos classiques sont connus sur les bords u Nil. Nos romanciers aussi sont devenus populaires en Turquie et en Egypte. En Syrie, l'instruction est également très développée ; à Beyrouth, à Damas, à Jérusalem et dans quelques
autres villes, un Français peut pour ainsi dire se passer d'interprète, il est vrai d'ajouter qu'en Asie Mineure ces résultats sont en grande partie dus aux eiïorts des écoles chrétiennes et israélites*
11 y a partout dans l'Empire Ottoman un mouvement manifeste en faveur des études; si Tinstruction publique ottomane emprunte des livres et ses méthodes d^éducation à TEurope, cela dénote au moins qu'elle a le courage de se reconnaître tributaire de la civilisation occidentale et qu'elle a reconnu la nécessité de ne pas rester étrangère au progrès.
Est-ce à dire que la dilTusion de renseignement s'exerce en dehors des villes avec toute Factivité désirable? Nous ne le pensons pas.
Si on examine à présent renseignement que donne Tlslam dans les régions musulmanes non organisées, on est obligé de reconnaître que sous ce rapport Timraense troupeau islamique erre sans direction et sans guide. Personne n'ordonne et ne donne une impulsion directrice à Tinstruction et partant personne ne veille a Texécution, tout est livré sous ce rapport à Tinitiative privée ou personnelle. On ne peut cependant pas douter que la foi des musulmans est aussi vive que celle des chrétiens, mais c'est la foi sans înstilutîons organisées. Souvent les maîtres qui dirigent quelques rares écoles se consacrent à l'enseignement sous Tempire de préoccupations très élevées, espérant trouver la récompense de leurs efforts dans une vie future. Très rares sont ceux qui se consacrent but de se créer des ressources.
Mais si leur zèle en tout état de cause est très louable, il ne suffit malheureusement pas à résoudre la question de renseignement dans le monde islamique, et c'est une des raisons péremptoires qui nous oblige d'y veiller nous-mêmes chez les peuples musulmans que nous gouver-
à renseignement dans le seul
nons. La question de rinstruction publique est une des nombreuses obligations que les nations contractent par le fait môme des responsabilités qu'elles ont assumées par la conquête ou le protectorat et elles ne peuvent s'y soustraire à aucun prix.
Nous nous trouvons donc dans la nécessité de donner nous-mêmes Tinstruction que l'Islam est incapable de donner dans les régions où nous avons étendu notre domination. Il n'entrerait dans la pensée de personne d'aller recruter notre personnel enseignant ailleurs que là où nous le recrutons déjà.
Nous n'avons pas non plus besoin, pour le moment du moins, de faire de nos sujets nègres des licenciés es sciences ou es lettres. Nos ambitions sont plus modestes, nous voulons en faire des sujets utiles à eux et à nous-mêmes, et les amener progressivement, par l'éducation professionnelle surtout, à diminuer la distance qui nous sépare d'eux comme civilisation. Nous ferons ainsi disparaître du même coup l'ignorance et avec elle toutes les pratiaues stupides ou condamnables qu'eneendrent les croyances ridicules. Et pour cette tâche, nos instituteurs laïques ou nos missionnaires sont plus que suffisants.
Il est bien difficile de définir exactement le degré de civilisation des noirs par comparaison avec notre propre civilisation. Ces peuples sont à des degrés divers plus avancés les uns que les autres, leur civilisation ne correspond pas non plus, en bloc, à telle ou telle époque de notre propre histoire : par certains côtés elle s'échelonne sur de longues périodes. Quand on relit par exemple les belles pages d'Augustin Thierry sur Taffranchissement des communes, on retrouve dans certaines chartes bien des préoccupations que l'on trouverait encore dans certaines sociétés nègres. D'autre part, les chroniques de Juvénal
des Ursins, de Froissart, de Jean Chartier et de Philippe de Commines qui s'étendent de i380 à 4500 renferment des tableaux de mœurs et des caractères que Ton retrouve à peu de chose près dans la société nègre actuelle. Des pages entières de Juvénal pourraient s'appliquer aux noirs. Il suffirait de substituer à certains évC^ques des almamys, et à certains ducs des noms de chefs soudanais. Les différends avec le duc de Bretagne, les démêlés d'Olivier de Clisson et même certains côtés pittoresques des entrevues des rois d'Angleterre et de France, la nature des cadeaux que se font à cette époque les souverains d'Europe, ou que l'on fait aux ambassadeurs, offrent des analogies frappantes avec ce qui se passe de nos jours au Soudan.
L'aptitude du nègre à recevoir la civilisation à la dose que nous proposons et d'une manière progressive n'a pas besoin d'être démontrée. Il n'est pas plus réfractaire, qu'il soit musulman ou non, et il n'y a aucune raison pour que ce musulman ne puisse recevoir la civilisation à tous les degrés (sauf pour les dogmes) quand elle lui est apportée dans certaines conditions.
L'insuccès serait certain du reste, si, au lieu de nous adresser à notre corps enseignant, nous avions l'intention de laisser donner l'éducation à nos sujets par leurs propres maîtres d'école arabes ou nègres. On ne saurait vraiment y songer sérieusement : le nombre de musulmans sachant suffisamment lire et écrire en arabe, pour être à même d'enseigner, est du reste très restreint. Les musulmans lettrés arrivent à peine à déchiffrer un texte arabe, lorsqu'il ne leur est pas familier, c'est-à-dire tiré du Coran. Ils ne possèdent comme livres que le Coran. C'est de lui que les imams et les maîtres d'école tirent les modèles d'écriture, les dictées. Le Pentateuque, l'Evangile, les commentaires juridiques, les livres d'histoire ou de
géographie ne se trouvent entre les mains que de rares privilégiés, et comme ils sont toujours manuscrits, informes, tronqués par les copistes, les fautes y fourmillent et donnent lieu à des interprétations erronées des textes.
C'est ainsi qu'à Bobo-Dioulasso j'appris qu'une croyance assez répandue faisait vivre les Européens dans les régions sous-marines. Ce qui avait fortifié cette conviction chez mon interlocuteur, c'est que je paraissais affectionner tout particulièrement l'eau, en choisissant mes campements de préférence aux abords des rivières, et que souvent aussi on m'avait aperçu prenant mon.tub. J'appris que cette erreur provenait tout simplement de ce qu'on avait lu dans un texte arabe ; « Au delà de la mer habitent les chrétiens », et qu'on avait interprété « au delà » comme, en dessous, en profondeur.
En résumé, les musulmans cultivés sont rares au Soudan; c'est par eux seulement que nous avons cependant pu obtenir quelques renseignements sur l'état politique, la géographie et Thistoire de ces régions. Il n'est pas téméraire de dire que la majorité d'entre eux sont des ignorants en comparaison de l'Européen, et que leur bagage de connaissances est très inférieur à celui que possèdent les employés subalternes aux colonies : douaniers, infirmiers, écrivains, etc. On trouve pour le moins chez ces derniers un certain bagage scientifique; constitué peut-être simplement par l'habitude, l'observation ou le hasard des lectures. En général, l'Européen, même s'il est peu lettré, a au moins quelques notions sur le système du monde, il possède quelques données scientifiques, sait un peu de géographie et d'histoire. S'il est d'une famille de cultivateurs, il sera même souvent initié dans une certaine mesure à l'agriculture raisonnée et scientifique.
L'enseignement doit donc émaner de nous et
non pas de gens presque illettrés. Que ces derniers continuent à apprendre à quelques écoliers à lire Tarabe, concurremment à renseignement du français qu'ils recevraient par nos soms, nous n'y voyons pas de sérieux inconvénients, mais nous avons peine à y trouver des avantages et pour eux et pour nous. Si actuellement le jeune nègre apprend à lire et h écrire en arabe, c'est parce qu'il n a que ce genre d'étude à sa portée ; les écoles françaises sont encore trop peu nombreuses. Il apprend l'arabe parce qu'il est la langue du livre, et surtout parce qu'il est la langue commerciale qui lui permet Je communiquer par écrit avec ses compatriotes ou ses voisins soudanais.
Aussi bien, quand l'instruction se sera répandue au point que le français pourra servir à tous les besoins de la vie courante, l'étude de l'arabe ne lui offrira-t-il plus que des ressources et des avantages très limités. 11 restera la langue liturgique et son étude sera délaissée, car les peuples ont toujours accordé la préférence à celle des langues dont Tusage leur rend le plus de services. Si tel devait être le sort de l'arabe dans nos possessions soudanaises, il serait en somme traité comme lé latin, et les musulmans ne s'en porteraient ni plus ni moins bien que la masse des catholiques qui suivent fidèlement leur religion sans comprendre le latin.
Les choses se sont du reste passées ainsi pour "d'autres religions, notamment pour les Israélites et les musulmans chinois qui se trouvent dans le même cas. L'impression de tous ceux qui ont été •en Chine est que la très grande majorité des musulmans chinois ne savent d'arabe que ce qui leur est indispensable pour la récitation des prières, et que seuls les prêtres sont en mesure de lire et de copier les textes religieux.
Rien n'empêcherait du reste de tolérer dans un but exclusivement liturgique l'établissement d'un
certain nombre d'écoles où l'on enseie-nerait la langue arabe. Mais nous estimons qu elles doivent être placées sous la surveillance de l'administration, absolument comme les autres établissements d'instruction, qu'ils soient laïques ou religieux. Personne ne doit être autorisé à ouvrir une école dans nos colonies sans l'autorisation de l'administration ; nos missionnaires s'y conforment avec beaucoup de déférence, et je ne vois pas pourquoi les musulmans n'en feraient pas autant.
On voit que, parmi les moyens que nous préconisons pour élever les noirs à nous, la diffusion de l'instruction tient une grande place; nous sommes en cela d'accord avec beaucoup d'esprits bien pensants, notamment avec notre éminent camarade Le Châtelier, qui, dans un livre très documenté, dont nous recommandons la lecture à tous (1), arrive à peu près aux mêmes conclusions que nous.
Nous devons cependant dire qu'il existe toute une école qui, sans être absolument hostile à cette méthode, la verrait appliquer avec quelque regret. Ses partisans estiment qu'en élevant les noirs, nous en ferons des déclassés et surtout de mauvais électeurs ou des électeurs médiocres. Nous ne pensons pas que ces craintes soient justifiées; à la dose où nous voulons donner l'instruction aux premières générations noires, elle n'offre point ce danger et nous n'y voyons au contraire que des avantages. Aucune considération ne saurait limiter ce que nous considérons comme un devoir impérieux contracté vis-à-vis de ces populations, à savoir : de les amener progressivement à diminuer la distance qui sépare leur civilisation de la nôtre. C'est une responsabilité que nous avons assumée, nous ne saurions à aucun prix nous y
(1) Le Châtelier. L'Islam en Afrique occidentale.
soustraire. La question de Télectorat ou de l'éli-
ffibilité, quelles que soient les considérations que 'on invoque à cet égard, ne doivent pas primer un devoir moral.
Il serait du reste très facile de donner satisfaction à ceux qui redoutent ces éventualités, en créant un état intermédiaire entre l'indigène et le citoyen français. Cet état spécial, en imposant certaines obligations à l'indigène, lui conférerait certains droits et avantages qu'il acquerrait au fur et à mesure que son évolution dans la société le rapprocherait de nous. Cet état pourrait être celui de protégé français.
Nous aurions ainsi, dans les colonies où ce système pourrait être avantageux, à appliqiier trois
états : " ~ ":7
L'indigène, , = ,r
Le protégé français, . . *"
Le citoyen français.
La condition de Yindigène ne serait modifiée dans ses bases essentielles qu'autant qu'il est strictement nécessaire pour le faire aborder seulement à l'évolution sociale vers laquelle nous voulons le mener et avec les précautions nécessaires pour lui permettre de les accepter sans le troubler par trop dans ses mœurs et ses conceptions sociales.
C'est ainsi que Vindigène conserverait sa législation et ses coutumes, et resterait soumis aux règles qui régissent la propriété chez lui.
La propriété, et à plus forte raison la jouissance des terres, serait assurée aux indigènes. L'aliénation de ces droits ne pourrait avoir lieu qu'entourée de toutes les garanties nécessaires pour éviter de léser ni ses intérêts particuliers, ni ses intérêts généraux, que nous devons surveiller avec une éffale sollicitude.
D'autre part, afin de l'amener progressivement
au respect de l'autorité et à lui faire concevoir la hiérarchisation, il serait utile de consacrer son individualité par la délivrance obligatoire d'une
5 ièce d'identité très simple. Les naissances et les écès donneraient lieu à une déclaration obligatoire auprès du chef de village sans autre formalité. Il en serait de même pour les mariages et les répudiations. La déclaration de mariage devrait toujours précéder la consécration religieuse, qu'elle soit chrétienne ou musulmane. Cette formalité ferait comprendre à nos sujets musulmans que l'autorité du. chef de village prime dans ce cas celle de l'imam ou du cadi, sans pour cela qu'elle lui enlève la liberté de faire consacrer son mariage par l'autorité religieuse dont il conserve absolument le choix.
Au point de vue de la justice, l'indigène serait soumis à la juridiction indigène sous la surveillance de l'administrateur. Dans le cas où les peines infligées dépasseraient certaines pénalités à fixer, les jugements devraient être homologués par un tribunal supérieur dans la composition duquel entreraient toujours un magistrat de carrière et des assesseurs indigènes.
L'instruction se bornerait pour cette catégorie d'indigènes à recevoir des notions suffisantes pour qu'il comprenne le français et sache se faire comprendre, il aurait la faculté d'apprendre à lire et à écrire sans qu'elle prenne le caractère obligatoire ; un ou deux moniteurs indigènes par village pourraient suffire.
Pour récompenser l'indigène des efforts qu'il ferait dans ce sens, des patentes gratuites de colporteur lui seraient délivrées.
J^nfin, il y aurait lieu de considérer au bout d'un certain temps comme une obligation, à laquelle un chef de village ne saurait se soustraire, de comprendre et de se faire comprendre en français ou pour le moins d'avoir auprès de lui un indi-
gène pouvant le suppléer dans ses rapports avec nous.
Pour les protégés français ^ les exigences pourraient être plus considérables, à. la condition de les proportionner aux avantages que nous leur reconnaîtrions. Ils conserveraient leur législation sous réserve des droits et obligations que leur reconnaîtrait ou imposerait Tadministration française.
Parmi ces obligations, on imposerait un état civil très simple, mais transcrit sur un registre et sur un livret individuel qui en serait la reproduction.
Les naissances et les décès donneraient lieu à des déclarations à l'administrateur. Le mariage ou la répudiation donnerait lieu à la délivrance d'un livret de famille, la consécration du mariage chrétien ou musulman ne devant s'effectuer par l'autorité religieuse que sur présentation préalable du livret de famille.
Il devra savoir lire et écrire. Pour la justice, il
Sourra se réclamer pour n'importe quelle pénalité u tribunal supérieur que nous avons défini plus haut.
11 devra justifier qu'il exerce un état, une profession ou qu'il vit de moyens d'existence admis. En échange de ces obligations, on pourrait lui reconnaître comme avantages :
La jouissance delà propriété individuelle avec immatriculation gratuite ;
Le droit de tenir boutique ou de se livrer à un autre commerce que celui de colporteur.
Il pourrait faire partie des comités locaux institués dans chaque cercle par l'administrateur pour l'hygiène etl'assistance, le commerce et l'agriculture, l'instruction publique, etc.
Ce serait également au protégé français que l'on ferait appel pour remplir les fonctions d'agents subalternes, d'interprètes, de chefs de
village ou de district ; il pourrait également être un élément précieux pour la constitution de tribunaux de conciliation, etc.
Enfin le protégé aurait la faculté, au bout d'un certain nombre d'années ou après des services appréciés rendus à la cause française, d'acquérir par une formalité simple le titre de citoyen français avec obligation de renoncer à son statut personnel et d'admettre intégralement l'application de la législation française.
Ces dispositions qui constituent en somme pour L'indigène et le protégé des obligations à tous égards acceptables auraient pour effet d'amener l'mdigène à évoluer progressivement et de le hiérarchiser.
, Le respect de l'autorité serait inculqué par des mesures assez pondérées pour les leur faire adopter pour ainsi dire automatiquement.
La subordination des divers clergés à l'autorité civile en se manifestant déjà au début de l'évolution aurait pour effet, sans pour cela les heurter dans leurs conceptions religieuses, de ne plus créer une situation privilégiée aux musulmans, auxquels on reconnaissait une manière de statut pearsonnel, notamment pour le mariage. La civilisation donnée pour ainsi dire comme avec un compte-gouttes ne leur serait pas pénible à accepter.
Enfin, en acquérant progressivement des droits et des avantages, ils ne les obtiendraient qu'en échange d'une soumission progressive à nos lois. La diffusion de l'instruction et de l'étude du français nous permettrait également d'éviter de puiser presque exclusivement dans l'élément musulmsm, qui jusqu'à présent était le plus éclairé, nos auxiliaires du commandement. Les titres deviendraient égaux, notre choix pourrait s'exercer sur mos sujets de façon plus équitable, quelle que soit ia religion qu'ils professent.
Nous éviterions surtout de faire passer subitement et sans transition aucune les indigènes de leur propre civilisation à la nôtre.
D'autres mesures s'adaptant en particulier à chaque milieu peuvent du reste s'ajouter aux précédentes. Elles pourront être variées à Tinfini, il suffît pour les rendre salutaires qu'elles ménagent la transition, incitent à l'évolution et marquent des avantages chaque fois qu'en gravissant un échelon de la vie sociale, elles obligent l'indigène à faire un sacrifice à son ancien état.
L'application de ces mesures peut comporter naturellement des tempéraments; il importe peu, pourvu qu'elle soit faite avec opportunité.
Bien que nous ayons eu l'occasion de citer des groupements musulmans où l'évolution ainsi comprise se ferait sans aucune difficulté, il peut se faire que nous en rencontrions qui pourraient les interpréter comme étant en opposition avec les prescriptions coraniques et avoir de ce fait une certaine répugnance à s'y soumettre.
11 sera bon, si nous nous trouvons en présence de semblables éventualités, de se rappeler les conclusions du savant ouvrage de Savvas Pacha (1) :
« Le secret du gouvernement des peuples mahométans est formé de deux vérités qui fournissent la solution du problème islamique, qui sontNi
« l'* Le musulman, tout mauvais musulman qu'il pourra être, ne peut accepter sans abjurer une vérité de n'importe quelle nature — toutes les vérités sont religieuses pour les musulmans — si elle n'est pas islamisée, c'est-à-dire s'il ne lîii est pas démontré qu'elle s'appuie sur l'une des assises sacrées jetées par Dieu et son prophète.
(1) Etude sur la théorie du droit musulman, par Savvas Pacha. Pari», 1892.
<c 2® Rien n'est plus facile — Tabondance des sources de la loi musulmane étant donnée — que d'islamiser toutes les vérités, de les asseoir sur dés bases absolument orthodoxes, et de les rendre par conséquent, non seulement acceptables, mais obligatoires pour la conscience mahométane.
Et le même auteur ajoute :
(( L'étude des méthodes, des règles et des procédés par lesquels la loi musulmane a été faite a une importance toute spéciale pour les Etats islamiques, et pour les Etats chrétiens gouvernant des musulmans. Elle met le jurisconsulte à même d'islamiser toutes les vérités et par conséquent de les rendre acceptables à la conscience musulmane.
« Le progrès est la loi de V Islam. — Vimmo^ bilité est condamnée par Dieu et son envoyé.
Mais le progrès doit se présenter sous une forme islamiquement correcte pour devenir acceptable. Toutes les lois et les institutions, toutes les innovations scientifiques, sociales et politiques, nécessaires à la prospérité des peuples peuvent être sûrement extraites des sources de l'Islam ou assises sur les vérités qu'elles contiennent. Tout musulman doit alors les considérer comme des devoirs religieux et les accepter avec respect et reconnaissance. Si difficiles qu'elles soient, elles le mettent à même de faire son bonheur et son salut. »
Dans les Etats islamiques organisés, les souverains ne procèdent pas autrement; ils islamisent leurs ordres par des fettoua qu'ils font rendre par les ulémas. Dans notre domaine africain, il a suffi aux Mandé, pour conserver pour ainsi dire toutes leurs coutumes fétichistes, de les faire islamiser par leurs propres imams et leurs djemmah.
Nous ne voyons et nous n'avons jamais vu d'obstacles à la formation d'une Afrique Occiden-
et à nous. Le temps fentit le reste, et k persérérmrme cotoiiiile ne nous a jusqu'à pr<«t fomi fait défaut. Le pftrti colonial n'a pas subi de iHectioM, il n'a fait que des adeptes.
Mais novs ermot^ aassî fermement que pour atteindre ce beaa résultat nous n'avous ni le drwt ni le pr»uvoir de nous priyer d aucun des facteurs ci Tilisa leurs dont nous disposons. Nous deTous utiliser chacun de ces facteurs selon sa faculté et nous en servir dans la mesure où il est compatible avec nos intérêts.
Cfiaeun. à des degrés divers, apporte à la civilisation son utile collaboration, nous devons les accepter tous avec leurs qualités et leurs défauts. Ils ne doivent et ne peuvent se remplacer l'un par l'autre ; car aucun d'eux n'est capable de mener seul à bien cette œuvre, soit que les moyens matériels ou financiers fassent défaut, soit encore que If U3*^me moyen ne saurait s'applinuer à tous les milieux avec les mêmes chances de succès.
A celle œuvre collective viendront s'ajouter, d année en année, des auxiliaires de plus en plus puissants. F^armi les m^^'illeurs d entre eux, nous plaçons Texteosion iJes voies de comniunication, et eu prenii*"'re li*jrne les chemins de fer. Ils centupleront Tinten-il*^ commerciale et créeront les intérêts communs. \ous n'avons pour ce faire qu a suivre la voie du proférés dans laquelle nous sommes Ji'jà entrés, il y a quelques années, et qui a suivi Je si prés Frruvre de conquête. Nous sommes en droit de dire, quoi qu'en pensent encore cerlnîns espritis chrif^Tins de France, que notre politique en Afrique iTa pus été une politique née du hasard* Les procédés que nous avons employés font ladmiration de rétran^er qui loue la continuité de nos vues, el surtout le parti que
— lis —
nous avons su tirer de notre empire colonial ancien, pour créer le nouveau.
Notre vieux Sénégal, si décrié jadis, a servi de base à la formation de notre empire colonial nouveau; c'est sur lui que se sont appuyées l'ex-* ploration d'abord, la conquête et 1 organisation ensuite. Chrétiens, musulmans et fétichistes y ont également contribué, et c'est grâce à la grande tolérance religieuse inaugurée par Faiaherbe que nous avons pu obtenir ces prodigieux résul tats.
Sous la conduite d'officiers de toutes les religions, même musulmans, nous avons amené spahis, tirailleurs, artilleurs, marins, ouvriers, employés, chrétiens, musulmans ou fétichistes, h se battre sous un même drapeau avec un égal dévouement.
Cette collaboration intime, cette large tolérance a donné aux peuples conquis une haute idée de nous et d'eux-mêmes, idée qui s'est manifestée maintes fois devant nous par ce cri sublime, sortant de la poitrine du noir illettré : « Moi Français. ))