CHAPITRE V
DE l'intensité religieuse ISLAMIQUE SUIVANT LES MI- LIEUX. CONDITIONS NOUVELLES d'eXISTENCE DU
NOIR. — FÉTICHISTES RÉPRACTAIRES A l'iSLAM.
Bien que Tlslâm soit incontestablement, et tout le monde le reconnaît, la religion qui convient le mieux aux Orientaux et aux Nègres, il ne s'ensuit pas qu'il revêt absolument les mêmes formes chez les uns et les autres. On peut observer déjà que le musulman marocain n'est pas le même que 1 Algérien. Ce dernier diffère du Tunisien qui lui-même ne ressemble pas servilement à l'Egyptien et au Syrien, ni au Turc, et encore moins à celui de la presqu'île Arabique. Léon Roches fait même à ce sujet des constatations bien curieuses. « Je commençai alors à me rendre compte par moi-même, dit-il, de la vérité des observations faites bien avant moi par des écrivains autorisés, lesquels ont constaté que le fanatisme musulman, dont le foyer le plus ardent est au Maroc, diminue d'intensité chez les peuples qui occupent la partie septentrionale de l'Afrique, à mesure qu'ils sont plus rapprochés du berceau de l'Islam (1). » Enfin tous ces musulmans de peau plus ou moins claire se différencient encore davantage avec le musulman nègre. L'homme a beau suivre une même religion, il subit incontestablement l'influence du milieu.
Tout en croyant pratiquer sa religion dans la plus stricte orthodoxie, il s'en écarte souvent,
(1) Léon Roches. Trente-deux ans à travers l'Islàrriy i832-1864. Paris, 1887.
volontairement ou non, suivant la forme ou la rapidité avec laquelle la civilisation péni^tre dans les divers mondes musulmans, elle peut en modifier plus ou moins les mœurs et faire naître des aspirations trt^s différentes. Dans certains milieux, la civilisation devra compter plutôt avec des influences religieuses qu avec des conceptions d'essence plus terrestres ; chez les autres, ce sera le contraire*
Si, au Maroc, les compétitions religieuses et politiques existent pour ainsi dire en permanence, l'Algérie s'agite le plus souvent pour des questions d'un tout autre ordre; la Tunisie ellemême, par sa forme de protectorat, évolue d'une façon didérente. Enfin, FEgypte et les autres régions musulmanes ont des préoccupations qui sont influencées par la domination de TEurope ou par Tétat d'abandon auquel les livre leur isolement» L'ensemble du inonde musulman doit, en tout cas, compter de jour en jour davantage avec la civilisation européenne. La pénétration de l'Europe dans les derniers refuges de rislam, en Afrique, la domination qu'elle ne tardera pas à y exercer dans ses moindres recoins, ne cesse de modifier continuellement les forces de Tlslam,
11 n'y a pas de doute que la forme sous laquelle la conquête s'est effectuée, que la rapidité avec laquelle les nations européennes se sont substituées aux groupements politiques musulmans, ont exercé une influence bien difl'erente sur la mentalité du vaincu.
En Algérie, la conquête a été longue et laborieuse, et rétablissement du premier réseau de chemin de fer en s'effectuaot parallèlement au littoral a provoqué la dépossession des terres en faveur de FEuropéen; le vainqueur a été forcément dur pour le vaincu. Daûs maint district, TArabe, Tancien possesseur du sol, cultive pour le compte d'autrui la terre qu'il estimait lui ap-
partenir. Après soixante-dix ans d occupation, un certain mécontenlement a persisté, nos sujets se croient spoliés et avoir donné sans recevoir. Les bienfaits de notre civilisation ne leur sont pas encore apparus partout comme une compensation équivalente.
Dans l'Afrique nègre, les choses se sont passées heureusement (fautre façon. L'Europe s'est pour ainsi dire ruée sur le domaine de Flslam et du fétichisme ; les parcelles les plus éloignées du continent noir ont été disputées et enlevées en si peu d'années, avec une si grande soudaineté et une si multiple convergence d'efforts, que ces populations en sont comme frappées de stupeur.
Que les groupements politiques aient été musulmans ou fétichistes, que leurs souverains aient été chasseurs d'esclaves ou convertisseurs, rois tyrans, pacifiques ou débonnaires, partout ils ont dû plier devant l'Europe envahissante, et partout aussi les groupements politico-islamiques en formation se sont heurtés à l'occupation européenne. Cette activité si surprenante pour nous-mêmes a été stupéfiante pour les Nègres, au point qu'aucun d'eux ne songerait à nier qu'il est destiné à être subjugué par l'Européen. Déjà il y a quinze ans, ils envisageaient comme un événement naturel et comme une fatalité inéluctable leur subordination aux Blancs. Si quelques-uns d'entre eux ont résisté jusqu'à l'heure présente, c'est que sur certains points l'activité de l'Europe s'était manifestée d'une façon moins intense, ou encore qu'ils pensaient que loin du littoral ils étaient moins vulnérables. Mais, en résumé, l'intensité avec laquelle s'est effectuée la conquête de l'Afrique a vivement impressionné fétichistes et musulmans.
Malgré la foi aveugle que ces derniers pouvaient conserver dans les destinées de l'Islam, ils se sont bien vite rendu compte que l'Européen est partout et que sa puissance de rayonnement était
autrement forte que celle du Sultan qu'on leur représentait comme invincible.
Si le sentiment panislamique a pu pénétrer chez certains noirs, ceux-ci ont vite compris qu'on ne pouvait faire aucun fondement sur les encouragements (jue semait parmi eux le Sultan, car l'aide effective, celle qu'ils auraient pu comprendre, leur a toujours fait défaut. Les musulmans nègres ont constaté également qu'aucune tentative de groupement politique islamique n'a réussi et n'a été secondée effectivement. L'appui effectif, la haute direction leur a manqué, les efforts étaient désordonnés.
Des émissaires ont eu beau présenter avantageusement aux yeux des noirs ignorants certains événements européens destinés à grandir la gloire du Sultan de Constantinople, la guerre russoturque par exemple, et, plus près de nous, les événements de Thessalie, ou encore d'autres faits plus ou moins importants, ils ne sont pas de nature à leur faire oublier l'anéantissement successif des groupements musulmans, des conquérants, des madhis. La gloire de ces chefs leur apparaît tout naturellement comme factice et éphémère, à côté de la puissance de l'Européen.
Le noir, dans son ignorance relative, n'est pas dépourvu de jugement et sa naïveté enfantine fait place plus souvent qu'on ne pense à une logique très serrée; il se dit avec juste raison que, si le Sultan est fort, sa puissance ne se fait jamais sentir; que si le monde musulman représente, dans son ensemble, une force, cette force ne peut rien contre l'Européen.
Dans un ordre d'idées un peu différent, il sait aussi que tout ce qui s'importe chez lui est de fabrication européenne, aucun produit, aucune arme ne porte la marque de l'Islam. Ceux d'entre eux allant au littoral et qui sont à même d'admirer la puissance des marines de guerre, ou
de commerce se rendent bien compte qu'aucun des pavillons ne porte le croissant. Font-ils le pèlerinage de la Mecque, ils constatent que si l'on rencontre des musulmans partout, partout ils paient tribut, partout ils sont subjugués, tenus en tutelle par la puissante Europe.
A Dieddah même, au seuil de la ville sainte de La Mecque, le pèlerin voit se manifester Faction des consuls et s'exercer le contrôle de la commission sanitaire internationale.
Aussi la mentalité du Nègre musulman ne peutelle se comparer à celle du musulman des Etats barbaresques et du bassin de la Méditerranée. Si ce dernier peut être animé d'idées hostiles qui se justifient à tort ou à raison à ses yeux parce qu'il se considère comme opprimé, il n'en est pas de même du Nègre, car au contraire de ce qui se
{)asse chez l'Arabe ou le Berbère, si l'Européen ui est apparu comme un maître, il lui est aussi apparu comme un sauveur. 11 se rappelle combien sa condition était malheureuse, combien les chefs indigènes étaient cruels, avec quelle facilité ils infligeaient la torture et la mort. Il se souvient aussi de l'insécurité dans laquelle le plongeaient les guerres continuelles, les razzias d'esclaves et tout le cortège des maux que l'occupation européenne a fait cesser. S'il est fétichiste, il se rappelle que les exécuteurs publics étaient aussi nombreux que les empoisonneurs, et il se félicite d'avoir vu disparaître les sacrifices humains.
Enfin, le Nègre, même s'il a vécu dans une région où l'autorité d'un chef musulman s'exerçait d'après des bases d'organisation politique et administrative rationnelles, sait bien faire la différence entre les exigences de notre administration et l'ancienne. Les prestations et les impôts que nous lui imposons, aussi excessifs qu'ils pourraient être, resteraient encore bien au-dessous des obligations que lui imposait son souverain dont les
exigences n'étaient limitées que par son propre caprice. Il payait plusieurs fois Timpôt sous toutes les formes, était corvéable à merci ; le seul avantage qu'il retirait du fait de vivre sous la domination d'un chef puissant consistait à le mettre à Tabri des exactions d'un chef voisin. Vivait-il sur les confins d'un pays, dans ce que Ton pourrait comparer à une marche au moyen âçe ? il payait successivement l'impôt aux deux chefs en présence et était razzié alternativement par l'un ou par l'autre. Sa situation, qu'il vive sous l'autorité musulmane ou fétichiste, était la même; il payait de gré ou de force et n'était protégé par personne.
Sous l'autorité de son propre chef, il était exploité de façon permanente, avec régularité ; ?[uand il arrivait à s'y soustraire, il l'était de açon intermittente et avec irrégularité ; les moyens seuls variaient.
Notre administration s'est très heureusement substituée à ces procédés arbitraires. L'impôt frappe régulièrement et uniformément tous nos sujets. La quotité seule varie suivant la faculté du pays. L'indigène sait ce gu'il a à payer et qu'il n'a à payer qu'une seule fois, et ses biens sont à l'abri des convoitises des chefs. La famille peut se constituer et se développer normalement. L'esclavage est tari, les guerres et les chasses à l'homme sont supprimées, un état social nouveau s'est créé.
Dans ces dernières années, on pouvait craindre qu'un certain mouvement esclavagiste continuât à subsister grâce à la difficulté d'exercer une surveillance suffisante sur les régions désertiques qui confinent à notre Soudan. Cette appréhension doit cesser. Les conquérants ont disparu, et la pénétration commerciale qui d'année en année devient plus intense a tué ce honteux trafic. La porte qui restait ouverte sur le désert se ferme
S eu à peu, et il devient de plus en plus facile -empêcher Finfiltration des esclaves dans cette direction, même s'il s'agissait de cas isolés.
Les Maures, grands fournisseurs de sel aux peuples noirs, recevaient, en échange de ce produit, quel(|ues céréales et surtout des esclaves. La multiplicité des établissements commerciaux créés le long du littoral et dans l'intérieur a eu pour effet (Tenlever en grande partie la clientèle du sel aux Maures et d'en faire baisser considérablement le prix. Les quantités qu'ils peuvent continuer à livrer ont une valeur moindre, à peine suffisante pour leur procurer les céréales
Ju'ils ne peuvent demander au désert. L'achat 'esclaves leur est donc interdit, même s'ils avaient la faculté de s'en procurer.
La conquête de TAfriqiie par l'Europe a donc changé complètement la situation sociale des peuples conquis, et les modifications qui en sont résultées sont toutes à leur avantage. Non seulement les Noirs l'ont compris, mais encore les tribus maures. Certaines d'entre elles, frappées de la sécurité dont jouissaient leurs voisins nègres, sont venues d'elles-mêmes se fixer dans nos lignes, pour se livrer, à l'abri de nos postes, à l'élevage, offrant d'elles-mêmes à se soumettre à l'impôt. De quelque côté que l'on tourne les yeux, on est forcé de constater que la situation de nos sujets musulmans ou fétichistes s'est considérablement améliorée par l'occupation.
Aucun germe de mécontentement ne subsiste chez nos administrés, aucun levain de révolte ne fermente. Quelle prise pourrait avoir dans ces conditions un mouvement religieux ? Aucune. Car, il faut bien en convenir, une explosion est toujours déterminée par quelque chose. Un mouvement d'hommes, une révolte ne naît pas simplement des prédications ou des incitations religieuses, il faut encore qu'elles puissent trouver un
LE PÉniL DE l'islam. 6
écho ; et pour cela il faut qu'elles profitent d'un état de malaise latent, nu'elles s'appuient sur un mi^conl-enteïnent fiCénéralou encore sur des revendkations au moins justes en apparence. Pour mener un peuple à la rébellion, la simple raison religieuse est insuffisante : il faut lui rappeierses souffrances, faire état de sa misère et lui faire entrevoir des libertés à conquérir*
Vouloir soutenir le contraire serait aussi téméraire que d avancer que l'incitation religieuse pourrait h un moment donné Iranstbrmer des rentiers en perturbateurs.
Aussi le rôle des puissances en Afrique doit-ii être tout d'humanité et de tolérance : ces deux vertus n'excluent pas du reste la fermeté.
De même que tout elfort tenté en commun par rislam serait fou et impossible, à cause de la différence des races, des intérêts, des aspirations et de la faiblesse politique de ses Etats, de même il est impossible que les musulmans nègres se réunissent jamais en un effort c-ommun en Afrique,
La persniciicité de ces p^ens^ aussi peu développî^e qu elle soit, est suffisante pour leur permettre de comprendre qu'ils se heurteraient à la puissance de nos armes, bm moindre mouvement, et que ce serait leur anéantissement.
Les empiétements du monde civili é ne peuvent plus réveiller Tlslam en Afrique, sil est trop tard : le progrès a marché à trop gra nds pas, la pénétration est trop complète, l'occupation trop effective, dans vingt ans, peut-être avant» le cbemin de fer sera partout.
Si le panislamisme n'a peut-être pas dit son dernier mot, son programme devra se restreindre et ses aspirations se limiter au prosélytisme, dans le seul but d'éviter ranéantissement d« la foi.
Ce programme même, si restreint qu'il puisHi
paraître, ne se réalisera pas aussi aisément qu'on le suppose généralement. Déjà deux des facteurs
1>rincipaux, ceux qui amenaient le plus de proseytes à rislam ont disparu. La conversion par contrainte, celle que nous pouvons attribuer aux conquérants, est terminée. L'autre, celle qui était rattachée à Tidée commerciale disparaît. Pourquoi les centres islamiques continueraient-ils à essaimer leurs colons sur les parcours commerciaux ? Les routes sont devenues libres, les indigènes peuvent circuler à peu près partout sans craindre d'être razziés ou a'être réduits à l'esclavage. Notre réseau de postes accorde une protection complète. Les chefs qui gouvernent ou administrent ne le font que sous notre autorité. L'indigène n'a donc aucun intérêt à devenir musulman. Certes, il embrassera plus volontiers cette religion qu'une autre, mais comme elle ne lui apportera dans l'avenir aucune satisfaction bien déterminée et tangible, qu'il est de son naturel assez indifférent, s'il se convertit, il i^e deviendra jamais un fervent musulman, de même qu'il ne sera jamais un chrétien modèle.
Nous empruntons à l'intéressant recueil des Cou tûmes indigènes de la Côte d' Ivoire àQ MM. Glozel et Roçer Villamur l'appréciation suivante qui rend si bien notre pensée : « En ce qui concerne plus spécialement les Mandé Dioulas, ils sont trop âpres, trop travailleurs, trop absorbés par leur négoce pour faire une large part dans leur vie au mysticisme et à l'idéal. » Et ailleurs, les auteurs ajoutent : « Que pas plus que les Kabyles algériens ils ne se sont crus obligés de se soumettre à la législation tirée des préceptes du Coran par les jurisconsultes musulmans, et ils font remarquer qu'ils n'ont trouvé qu'une seule prescription coranique dans leur l^islation actuelle. Car il ne faut pas perdre de vue qu'avant d'embrasser l'Islam, ces populations ont été féti-
chistes, et de même que les fétichistes de ces contrées sont, au point de vue social, un peu musulmans, de môme, à cet égard, les musulmans sont un peu fétichistes. » C'est donc à tort qu'on s'imagine parfois, à priori, que la législation de nos sujets algériens est celle à laquelle obéissent corps et âme leurs frères noirs. C'est une législation accommodée par ces cerveaux primitifs et, parlant, pas toujours en fidèle conformité avec les préceptes coraniques.
Nous avons cité, au cours de celte étude, le cas d'un catholique qui, selon sa propre expression, a faisait de temps à autre un peu musulman » ; nous poorrions citer le cas de quelques nègres chrétiens « qui font aussi de temps à autre un peu fétiche », et ajouter que chez les musulmans noirs la tiédeur est proverbiale, la tolérance va souvent très loin, au point de choquer tout bon musulman. 11 serait trop long de citer tous les cas que nous avons observés, je n'en rappellerai qu'un qui est caractéristique.
A Kong, il existait en 1887 deux brasseries de dolo {bière de mil ou de maïs) ; les tenanciers n'étaient pas musulmans, ni les femmes qui débitaient la boisson; cependant rétablissement appartenait aux Ûuattara de Kong, précisément à la famille du brave chef dont j'ai raconté les adieux et les conceptions élevées. Et quand, hôte de la cité, je visitais ces brasseries en compagnie de Mokhosia (1), il mit une certaine fierté à m'apprendre que, quoique musulmans, ils étaient brasseurs : le fidèle s'eÉFaçait devant TindustrieL 11 est à noter aussi que ces musulmans n'ont jamais pensé trEinsgresser les prescriptions du Coran en se livrant à celte industrie, car ils estimaient respecter suffisamment les textes en ne buvant pas de boissons fcrmentées*
fi) Un de m^-B amis de lâ-bas
Nous avons toujours pensé que si Tlslamisme privé de ces deux plus importants facteurs de propagande continuait à se répandre dans la partie de l'Afrique où nous dominons^ ce sera avec une certaine lenteur ; nous estimons également que les conversions obtenues seront très tièdes.
11 faut du reste dire que si Tlslam a rencontré en Afrique d'excellents terrains de culture, il a échoué dans beaucoup de régions. On rencontre dans la boucle du Niger des espacés considérables où il n'a pu pénétrer. En Guinée, les nonmusulmans sont très nombreux. La Côte d'Ivoire est pour ainsi dire complètement fétichiste, quelques districts du Nord font seuls exception. Il en est de même à la Gold Coast, au Togo et au Dahomey. Dans cette dernière colonie, d'après une statistique toute récente effectuée par les soins de M. le gouverneur Liotard, l'Islamisme compterait 79.000 adeptes, et dans ce chiffre sont compris une vingtaine de mille indigènes qui se disent musulmans et que M. Liotard signale comme fétichistes.
Dans l'ensemble de cette population musulmane, il n'y a peut-être pas 200 individus, toujours d'après la même autorité, qui sachent déchiffrer à peu près convenablement Tarabe.
Cependant le Haut Dahomey par le district de Say confine à un ancien foyer de l'Islam, au Sokoto. Enfin le Congo ne compte des colonies musulmanes que dans la Haute Sangha et le Chari.
Nous estimons que dans le domaine de la France en Afrique Occidentale, y compris le Congo, la proportion des musulmans par rapport aux non-musulmans, est à peine de 10 0/0.
Si nous considérons l'Afrique orientale qui a été fréquentée par les musulmans, jusqu'au Mozambique, dès les premiers siècles de l'hégire, les progrès ne sont pas plus accentués. Leur aire
eéographique comprend quelques parties du îiUoral avec Zanzibar et les Comores ; Madagascar a été à peine entamée sur la côte Ouest, et jamais Tlslam n'a pénétré chez les Hovas.
L'établissement de nombreuses missions chrétiennes a contribué certainement très largement à écarter les Hovas de rislam, mais cela tient aussi à une autre cause qui, jusqu'à présent, n*a pas été mise en lumière.
L'ignorance dans laquelle on se trouve vis-à-vis do fétichisme professé par certains peuples a fait clast^er bien à tort les peuplades indigènes d'Afrique en deux catégories, musulmans ou fétichistes, c*est assez naturel, mais ce n'est pas absolument exact. Cela tient à ce que les moyens d'investigation sur le fétichisme dont on a disposé jusqirà présent, n ont pas permis de l'étudier convenamement. Les études sur la linguistique de ces peuples n'ont pas été poussées assez loin, et il y a encore trop peu d'indigènes dont la culture intellectuelle soit assez prononcée pour qu'on puisse ohLenir d'eux des informations précises sur leur culte. Cependant la fréquentation de nombreuses peuplades fétichistes et les occasions multiples qui se sont oOertes à nous de les observer nous ont permis de constater qu'il était possible dès maintenant de les diviser en deux grandes catégories,
l*" Ceux qui sont dominés par de grossières superstitions se rattachant pour la plupart à la crainte que leur inspirent les forces naturelles ou surnaturelles, produisant des effets fastes ou néfastes. Pour conjurer ces effets ou se les rendre favorables, les fétiches vont du brin de paille ou d'une pierre à Timage grossière d'objets, d'animaux ou d'f'^tres humains* Pour ces peuples, tout se résume en une question de chance ou de malchance^ aucune idée déiste ne trouve place dans ces pratiques simples. Les fétiches individuels doivent favoriser la chance de celui qui les a lui-
même institués. Les fétiches de la famille ou de la ttiètt n^exercest leur iiiifluexM:ie que yis-à-vis df la. famille ou de la tribu. Enfiik on trouve avssi, chei eux, des fétiches particuliers à telle riyière^ telle ou telle chute oui rapide &« encore à tel endroit où Ton peut courir quelque danger. 0& ne se le rend pas favorable par une invocation ou une manière de prière» mais par un acte toujours très simple^ en posant par exemple une pierre à côté de lui^ ou en accrochant un dhiffon à un buisson... etc. Chei les fétichistes de cette nature, la mort met fin à tout. Ils ne croient ni à une vie future» ni à une survivance humaine sous aucune de ses formes.
2** Une autre catégorie de peuplades» classée à tort dans les fétichistes» ne se distinguant pas en apparence de la précédente par la simplicité et la forme de ses pratiques, occupe cependant déjà un certain rang dans l'évolution religieuse. On distingue parfaitement par un peu d'observation que le fétichisme ne s'est pas réfugié exclusivement dans une manière de culte d images grossières ou dans la crainte de forces connues ou inconnues, car ces peuples y ajoutent une manière de croyance en la survivance humaine. On les reconnaît en général à une pratique qui consiste à déposer par terre, avant le repas et les libations, un peu de nourriture ou de boisson, destinées à ceux des leurs qui ont disparu.
Presque toujours chez cette dernière catégorie de soi-disant fétichistes on rencontrait, avant notre occupation, les sacrifices humains. Pour ne
Eas laisser le défunt isolé dans la vie future, les éritiers, quand ils en avaient la fiaculté, lui adjoignaient un ou plusieurs serviteurs destinés & préparer ses aliments et à ne laisser manquer de rien le défunt dans Fau-delà. Ce sont les clients d^autrefoîs qu'immolaient nos ancêtres. Ces pratiques ont donné Keu, chez plusieurs
peuples, notamment chez les Achantis, les Agni et d autres encore, à de véritables hécatombes. Au moment de la mort des souverains, on n'hésitait pas à mettre à mort tous les serviteurs et
une partie des propres femmes du défunt. Autant pour satisfaire aux besoins futurs du trépassé que pour devenir solidaires de Texistence du souverain, tous ceux qui étaient appelés à le servir durant son vivant mourraient avec lui. lis pensaient éviter ainsi, dans une large mesure, par ces pratiques monstrueuses, les empoisonnements et les attentats contre la vie du chef de l'Etat. Les souverains qui pratiquaient ces horri* blés coutumes ont heureusement disparu, ou bien sont tombés sous la domination de TEurope.
Quant aux sacrifices de famille, ils ont cessé avec la disparition de resclavage et aussi avec Toccupation européenne.
On peut également constater que ces mêmes peuples ont déjà évolué dans un sens favorable à notre civilisation : propreté des villages, confortable relatif des nabitations, water-closetSj et surtout propreté corporelle et hygiène. Ils se lavent plusieurs fois par jour au savon, et à chaque habitation est adossé un petit enclos affecté exclnsivemenl aux ablutions. La plupart de ces indigènes, à Tinstar des Hovas, se préoccupent, de leur vivant, de leur cercueil et de leur sépulture.
Ils sont très enclins à recevoir Tinstmction. Etant gouverneur, j'ai réussi souvent h faire cesser immédiatement un état d'hostilité par la
Eromesse de Tinstallation prochaine d'une école. e sentiment commercial est aussi très développé chez eux ; il n'est pas rare de voir, notamment à la Côte d'Ivoire, des indigènes essayer de faire directement du négoce avec TEurope, posséder chaloupe à vapeur j et employer
un comptable européen pour suppléer à leur défaut d instruction.
La bienséance et la civilité sont de rè^le, le cérémonial des fêtes privées ou des palabres officiels est fixé par des coutumes aussi puissantes que notre décret de messidor. Enfin des coutumes-lois sont en vigueur comme un code, fixent les successions, les droits, les devoirs des parties, règlent la procédure du divorce, punissent l'adultère, le vol, le crime, etc.. La distribution de la justice repose essentiellement sur la réparation du dommage causé, augmentée d'une peme.
J'ai trouvé chez ces peuples souvent en pleine forêt à une étape de tout lieu habité, en bordure du sentier, des dépôts considérables de marchandises qui y restaient plusieurs mois sans que (personne ne s'avisât d'y toucher. Ce respect de a propriété d'autrui n'était point inspiré par l'autorité du chef, ni peut-être même par la morale et l'éducation. 11 avait suffi à leur propriétaire de déposer sur les colis un objet quelconque, un fragment de poterie, un bout de bois, un chiffon, un os, etc., pour rendre le dépôt sacré à tout passant.
Ces peuples, que l'on peut rattacher la plupart à la grande famille Achanti, ne connaissent pas d industrie donnant lieu à un commerce d'échange. Sauf l'exploitation des bois et des caoutchoucs que nous leur avons appris, ils ne s'occupaient que de la préparation de l'huile de palme et quelquefois de l'extraction de l'or.
Ils ont une unité monétaire avec ses fractions divisionnaires régulières, 1/2, 1/4, 1/3, etc., et encore d'autres divisions en dehors de la progression arithmétique qui permettent d'effectuer assez facilement n'importe quel paiement à Ofr.125 près.
L'évolution chez ces peuples a été considérable, on ne peut raisonnablement les assimiler
complètement aux peuples que Von confond géiiéralemenl dans Tappellation de fétichistes. Ils ont progressé sans le secours du Christianisme et de t' Islamisme, c est vrai, mais nous croyons fermemeiit qu'ils ont une relig^ion (ne consisterait-elle que dans la croyance d'une survivance humaine) qui les a moralises dans une certaine mes-nrey et menés dans la voie du progrès. MM. Delafosse, Ne bout, le l)"" Rlondière et le colonel anglais Ellis pensent qu'ils sont déistes pour le moins dans les classes élevées. Une partie des croyances de ces
r peuples se retrouve chez les Ho vas de Madagascar. 1 est à remarquer que rislainisme ne pénètre que très difficilement chez ces peuples, précisément parce qu'ils ont déjà une religion et qu'ils ne la changeront pas contre une plus compliquée. L'humanité, comme on le voit, se ressemble sous toutes les latitudes; si elle est appelée à changer de religion, elle n'en changera que pour en prendre une plus simple.
Si rislam n'a pas eu de prise sur les peuples de cette catégorie, il a en revanche trouvé nn excellent terrain de culture chez les peuples où le fétichisme ne suppose que la vie présente, et nous devons le recontiaîtrc avec toute sincérité ^ llslamisme a réellement été pour euxunageot moralisateur de premier ordre. Les Mandé Dioulas doivent à Flslam une ouverture d'esprit, une dignité extérieure de vie^ une aptitude à vivre en sociétés régulières et régies par des lois respectées oui ont contribué à leur donner ïa supériorité réelle qu'ils possèdent sur la plupart des peuplades païennes. « Mais avant tout commerçants, ne dédaignant pas les jouissances que peut procurer la richesse, ils considèrent comme le premier des biens la paix et la sécurité des routes suivies par leurs caravaiies (1) et ils acceptent
{I) Close L «t ViarAmm iJéjà cités.
volontiers notre autorité qui leur assure ces bienfaits. »
Chez ces peuples, Tlslam a introduit une hygiène plus soiffnée, les ablutions, les soins delà barbe et des cheveux, et ceux de la bouche par Tusage du mesvak (1), prohibé l'alcool, les viandes corrompues provenant d'animaux crevés, sup-
E rimé Tanthropophagie, donné de fortes notions de ienséance et de civilité, et développé les sentiments de fraternité et d'hospitalité. Il a introduit la décence par Tusage des vêtements, créé des industries telles que le tissage, l'art de la teinture, le tannage et le travail du cuir et des métaux, et perfectionné l'habitation, et souvent aussi l'agriculture et l'élevage. Avec une sécurité plus grande sur les parcours commerciaux, il a provoqué une consommation plus intense, la circulation d'une monnaie fiduciaire et le change. Enfin l'Islam n'a pas été un obstacle au recrutement de nos troupes et de nos marins, et les commerçants les plus habiles et les plus travailleurs, les Dioulas, sont musulmans.
Il faut ajouter encore que dans Tordre économique, à côté de la propriété commune qu'il a laissé subsister, l'élévation sociale s'est manifestée aussi par la constitution d'une propriété individuelle et dans le respect de l'autorité.
Au point de vue pratique et administratif, nous avons pu observer des formes de protectorat très bien appropriées, et même l'établissement de représentants accrédités auprès des chefs. Si cette salutaire évolution a souvent été troublée par les guerres suscitées par l'ambition ou la rivalité, ces guerres ne sont pas exclusivement imputables à rislam ; dans la plupart des cas, elles n'avaientrien à voir avec la religion.
(1) Nom arabe donné à la baguette de bois tendre qui sert à nettoyer les dents : le sotiou des Ouolofs.