ANCIENNE LIBRAIRIE POUSSIELGUE J. DE GIGORD, ÉDITEUR
INTRODUCTION
Article I. — La décadence de la langue française.
Notre langue nationale, si claire, si nuancée, si logique et si distinguée, est en train de s'obscurcir, de s'épaissir, de se déformer et de se vulgariser. Lamennais le constatait déjà de son temps : « On ne sait presque plus le français; on ne le parle plus. Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une espèce de jargon à peine intelligible ^ ». A son tour, A. Dumas fils gémissait sur l'avilissement et l'allure de plus en plus populacière de notre parler moderne : « La langue, la belle langue française est en plein carnaval ; elle court les rues comme une folle, faisant des grimaces et des culbutes pour raccrocher la populace et voler la popu-
J. Cité par M. É. Deschanel, Les dcformatiœis de la langue française, p. G.
VI INTRODUCTION
larité ^ ». Aussi l'un des critiques qui sont le plus à l'affût des fautes contre la langue, M. É. Faguet, faisait, il y a quelque temps, cette remarque d'une parfaite justesse : « Mon correspondant me tance vertement d'avoir dit : « Pour moi est français tout mot employé aux XVI'', XVII®, XVIII® siècles », excluant ainsi le xix® siècle. « Le siècle de Hugo » ! me crie ce très honnête homme, qui, du reste, emploie l'expression -.préférer que; mais cela n'empêche pas d'être un bon amateur de la langue.
« Mon Dieu ! voici. J'aime infiniment beaucoup d'auteurs du XIX® siècle comme stylistes: j'estime seulement que, parla correction de la langue, ils sont tous des guides dont il faut un peu se méfier. Tenez, Victor Hugo, non seulement est le grand poète qu'on sait, «mais il avait un culte pour la langue. C'était un puriste. Eh bien, — jeune encore, il est vrai — il écrit ceci. Il est à Etretat ou à Honfleur ; il s'adresse à quelqu'un qui est à Paris et il dit :
Tu vois cela d'ici : des ocres et des craies.
Croyez-vous qu'un écrivain du xviii® siècle, même à cent piques au-dessous de Victor Hugo comme valeur littéraire, aurait commis pareille inadvertance? Il me semble que non.
\. L'ami des Femmes, préface, p. L.
INTRODUCTION. vii
Le génie littéraire fut immense souvent au XIX® siècle; mais un certain sens et instinct de la langue, le goût et le souci de vérifier la tournure et de bien se demander ce qu'elle veut dire, s'étaient un peu perdus. 11 faut au moins prendre garde, avec les plus grands écrivains du xix® siècle, au point de vue de la langue ^ ».
En effet, les meilleurs abondent en incorrections. W^^ de Staël emploie : dans le but de, remplir son but. Chateaubriand, le maître incomparable de la prose moderne, forge des ïftots, viole les règles de la syntaxe. Sa lettre sur UArt du dessin dans le paysage, renferme cette phrase : « Il semblerait que... tout l'art du dessin se réduit à assembler certains traits de façon à ce qu'il résulte des apparences d'arbres ». Dans les Mémoires d* Outre- Tombe, parlant du siège de Thionville, il emploie pleuviner, pour bruiner. Lamartine, dans Jocelyn, dit vêtissait^ pour ^fêtait. Il semble ignorer que \>oilà désigne ce qui précède et que voici annonce ce qui suit. Jocelyn écrit sur son journal :
Voilà ce que j'ai dit à ma mère aujourd'hui.
Puis vient le discours à sa mère. Quant à nos auteurs contemporains, c'est pis encore. Cherbuliez écrit, Après Fortune faite, p. 275 :