Journal des Débats, lundi 20 mai
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« y y irai «. P. Loti, Les Désenchantées : « Quatre ou cinq hommes étaient là, en bras de chemise » ; et plus loin : « André ne doutait plus maintenant d'avoir affaire à des Turques pour de bon » ; enfin, « un chevrotement réussi ». P. Bourget, Les deux Sœurs, p. 99 : « Elle ne pardonne à personne ses soi-disant quarante ans « ; p. 103 : « J'ai toujours agi çis'à-ns de lui en conséquence »; p. 161 : « La loyauté d'une femme qui ne faillira jamais » ; C or délia ^ p. 277 : « Ce hasard qui reste, entre parenthèses^ la plus grande vérité de l'art dramatique ». Barrés, Au serifice de l'Allemagne : « Ce coin de Strasbourg où, de cinq heures à huit, la foule est la plus élégante et la plus épaisse » ; Un homme libre, Dédicace : « se suicider » ; et p. 36 : « Malgré que l'odeur de la houille et les visages des voyageurs toujours me bouleversent l'estomac ». H. Lavedan, Le Duel, acte I, se. vi : « Partir en mission » ; acte III, se. vi : « Dans quel but ». R. Bazin, Reçue des Deux-Mondes, l^"" mai 1905, emploie « porterie », pour « conciergerie ». Tous ces écrivains furent ou sont de l'Académie française. Des auteurs célèbres, des critiques, des professeurs de l'Université, en prennent également à leur aise avec la langue française. Edouard Rod, Reçue des Deux-Mondes, 1" juin 1905, dit : « Ce pays, Tun des plus beaux qui soient; un
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de ceux où la nature est la plus magnifique » ; Marcel Prévost, Lettres à Françoise, p. 1X)1 : « Le soi-disant savoir étendu n'est que superficiel » ; Edmond Rostand, Cyrano, acte I, se. IV :
J'ai deux raisons dont chaque est suffisante seule.
acte II, se. VIII : « préférer faire une visite qu'un poème » ; acte V, se. ii :
Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie.
Catulle Mendès, La Vierge d'Avila, acte II : « Dans quel but » ; Lucien Descaves , La Préférée^ acte I, se. VII : « Un assez mauvais sujet, entre parenthèses » ; acte II, se. ii : « Dans quel but » .
Que dire des conversations dans les salons, où l'on parle de personnes {fictimées par de méchants propos, de fournisseurs concurrencés, de candidats démolis par leurs rivaux, où l'on consigne sa porte, où l'on prend le métro, Vauto, le taxi?
La plupart des dictionnaires français citent, sans les signaler comme tels, des mots d'argot, des néologismes, des locutions vicieuses. Souvent le commentaire explicatif y laisse à désirer, pour ce qui concerne la langue. Ainsi, dans le dictionnaire de Hatzfeld et Darmesteter, on trouve, au mot emporte-pièce, l'expression « de façon à ce que ».
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Voyant le laisser-aller de quelques-uns, l'ignorance du plus grand nombre, à l'égard de notre langue française, ceux qui en ont gardé le culte ont poussé le cri d'alarme. Déjà M. E. Deschanel avait publié un livre, relativement ancien, sur les Déformations de la Langue française. Pendant plusieurs années, M. E. Faguet, dans ses articles hebdomadaires du Journal des Débats, et ailleurs, a mené une vigoureuse campagne contre l'invasion des barbares qui ravagent notre idiome national. Un professeur, M. Stapfer, a écrit ses Récréations grammaticales et littéraires.
Plus récemment, en juillet, mois consacré aux discours des distributions de prix, M. R. Doumic, au collège Stanislas, M. Maurice Donnay, au lycée Louis-le-Grand, ont recommandé l'étude approfondie du français.
M. Donnay veut que l'on aime et défende non seulement la langue, mais encore l'orthographe traditionnelle : « De toute façon, ce qu'un jeune Français doit apprendre au lycée, encore que dans le siècle de l'aviation, c'est sa langue et son histoire. Votre langue, vous devez la connaître jusque dans ses racines; ne balancez donc pas à étudier le latin; quelque carrière que vous deviez suivre, ce ne sera jamais du temps perdu ; et un grand commerçant, un grand industriel, cela ne lui nuit pas, s'il a de l'étymologie.
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« Un de mes amis me disait tout dernièrement que son fils ne connaissait pas la valeur des mots et qu'ils étaient plusieurs dans le même cas... Cette belle langue française, rien n'est plus passionnant que de la suivre dans toutes ses transformations, depuis ses origines, depuis le serment de Louis le Germanique jusqu'à la prose de la Bruyère, de Voltaire et de Chateaubriand. Connaître bien sa langue, c'est se découvrir des ancêtres dans tous ceux qui s'en servirent le mieux pour exprimer leur poésie ; la connaître, c'estl'aimer et par conséquent être prêt à la défendre, à repousser toute réforme despotique de l'orthographe, à combattre le phonétisme sectaire, oui sectaire. Et, par le fait, supprimer, sans merci, des lettres dans des jolis mots qui viennent de si loin, serait un acte de vandalisme comparable à celui d'avoir coupé les mains , les pieds ou la tête à tant de vieilles naïves petites statues ».
Mêmes préoccupations dans l'enseignement primaire. Le directeur d'une école communale de Paris, M. Théodore Legrand, écrit :
« La correction du langage ne peut s'obtenir que si l'on habitue les enfants à s'exprimer correctement, que si l'on rectifie sans cesse leurs expressions défectueuses... Or, l'école ne fait pas, sous ce rapport, le quart de ce qu'elle devrait faire. Résultat : la plu-
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part des candidats au certificat d'études sont incapables d'écrire une phrase en bon français ».
Tous ces efforts d'esprits sérieux n'auront pas été inutiles. Les gens cultivés reprennent goût aux questions de correction de la langue. Dans certains milieux, la casuistique grammaticale est à la mode, et, pour ainsi parler, à l'ordre du jour. Pour peu que ce mouvement se propage, le péril de la langue française sera conjuré.
Art. II. — Causes de cette décadence.
Les causes de cette altération et de cette déformation de la langue française sont nombreuses. Elles sont littéraires et morales. Elles sont propres, les unes, à notre époque; les autres, à tous les temps.
Dans l'ordre littéraire, il faut d'abord accuser les grammaires et les professeurs. Depuis Vaugelas, les grammairiens du xvii« siècle et du xviii^ étudiaient avant tout la correction et la logique de la langue. Ils cherchaient si et pourquoi telle construction était correcte ou non. Girault-Duvivier, dans sa Grammaire des Grammaires^ 1812, fut, au commencement du xix« siècle, le dernier survivant de cette tradition. Ensuite nos gram-
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mairiens se préoccupèrent surtout de l'orthographe, de l'accord du participe, des noms en ou qui prennent un x au pluriel, etc. ; autant de questions ignorées au xyii^ siècle et dans la première moitié du xviii®. Voltaire, le premier, eut une orthographe régulière. L'accessoire est devenu pour nous le principal. Grammairiens, maîtres d'école, professeurs, ont négligé le dedans pour le dehors, la logique pour la forme des mots. Encore maintenant, on nomme des commissions officielles, où s'écrivent de gros rapports pour savoir si l'orthographe sera phonétique ou étymologique. De la langue proprement dite, on ne souffle mot. Bref, on a fait tant et si bien, qu'il y a quelques années, un candidat au baccalauréat était impitoyablement refusé, quand sa dissertation française renfermait trois ou quatre fautes d'orthographe. A ce compte, Racine eût risqué un échec ; Bossuet eût été certainement refusé. En revanche, les candidats pouvaient écrire impunément : « Je ne m'en rappelle pas » ; « causer longuement à quelqu'un ». Nous nous souvenons d'avoir assisté, en Sorbonne, à la soutenance d'une thèse de doctorat es lettres, où le candidat, alors professeur de rhétorique au Lycée Janson de Sailly, avait imprimé « partir à Rouen »; « tomber Voltaire ». Ces deux expressions dont la dernière était empruntée de
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l'argot des Batignolles, furent relevées vertement par M. Faguet. On n'apprend plus le français.
Après cela, faut-il s'étonner si nos écrivains les plus en vogue : romanciers, historiens, auteurs dramatiques, poètes, [fourmillent d'incorrections? Comment écrire bien une langue qui n'a jamais été l'objet d'une étude sérieuse et raisonnée. On parle et on écrit, sans réfléchir un seul instant sur le sens précis des mots ou sur la logique des constructions employées. C'est le règne de la routine et de l'a peu près. On croit, comme Martine, que :
Lorsqu'on se fait entendre, on parle toujours bien.
Nos auteurs contemporains les plus renommés, qui devraient être des guides et des modèles de la pure et saine langue française, ont donc, eux aussi, leur part de responsabilité dans la décadence dont nous parlons. Leurs œuvres imprimées transportent aux quatre coins de la France et à l'étranger, les provincialismes, les mots d'argot, les expressions mal faites. Les auteurs ne cherchent aucunement à échapper à la contagion.
Nos classiques, au contraire, avaient de la langue une connaissance raisonnée. Plus près de ses origines, ils étaient encore tout pénétrés du latin dont le français dérive. Ils employaient les mots dans le sens- de la racine
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et de la dérivation; leur syntaxe se réglait, en bien des cas, sur la syntaxe latine; leurs expressions étaient soigneusement contrôlées. Pour citer deux exemples entre mille, quand on sait que partir vient du latin partiri, partager, séparer, et qu'au moyen âge on disait encore se partir, pour s'en aller, on comprend qu'on ne puisse pas dire partir à Rouen, comme on dit aller à Rouen. On se sépare, en effet, pour Rouen, et non à Rouen; ce qui donnerait un tout autre sens. Quand on songe que rappeler est dérivé à'appeler (du latin pellere, pousser), on n'écrira jamais : je m'en rappelle ; mais : je me le rappelle, c'est-à-dire j'appelle, j'amène de nouveau cela à ma pensée. C'est la mémoire active, comme le latin recordor; tandis que je me soui^iens de est la mémoire passive, comme le latin mihi subçenit, çenit in mentem, ou memini. Jamais Voltaire, qui savait le latin, n'aurait dit se suicider^ pour se donner la mort ou se tuer, car le réfléchi se est déjà compris dans suicider [sui excidiuni). 11 existe quantité d'autres expressions d'un usage courant, dont l'illogisme et l'incohérence apparaissent à l'analyse et à un examen tant soit peu sérieux. Cet examen, nos écrivains contemporains ne le font pas ; ils ramassent sans discernement leurs expressions partout, voire dans le journal.
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Le journal est, en effet, le grand malfaiteur, en fait de langage. On ne saurait l'oublier dans la revue sommaire des causes littéraires, ou plutôt antilittéraires, qui contribuent à défigurer notre idiome national. Le temps n'est plus où les journalistes, About, Sarcey, Prévost-Paradol, Louis Veuillot, s'étaient préparés à leur métier par de fortes études de français et traitaient les questions même les plus simples, avec la pure langue du terroir.
Aujourd'hui, on s'improvise journaliste. 11 suffit d'apporter dans ce métier de la faconde et des connaissances superficielles en tout. Argot, provincialismes, locutions bizarres et mal venues, tout est bon. Le public qui lit cette prose, finit par s'en imprégner. Par une sorte de suggestion, on a ces locutions dans l'œil et dans Tesprit, aussi bien quand on parle que lorsqu'on écrit ; elles viennent d'elles-mêmes, si l'on n'y prend garde, sur les lèvres ou au bout de la plume.
Le mal que nous signalons a des causes plus générales et plus profondes encore. Il existe plus de rapports qu'on ne croit — et des rapports plus étroits — entre la langue d'un peuple et son état social. Le mot est toujours une manifestation de la pensée ; il exprime le tour d'esprit, non seulement de l'écrivain, mais encore de son époque. Or, au
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xvii^ siècle et au xviii^, il y avait une aristocratie de l'esprit et du goût, laquelle se confondait souvent avec l'aristocratie de naissance. La cour donnait le ton, et les salons s'efforçaient de se mettre à l'unisson.
Le vers de Boileau :
Étudiez la cour et connaissez la ville
est vrai, à sa date, non seulement de l'observation nécessaire au poète, mais aussi de la langue. Si l'on s'intéressait alors aux idées dont on recherchait la justesse, on se préoccupait également de la forme destinée à les exprimer; on la voulait précise, claire et logique : témoin les discussions de l'hôtel de Rambouillet et de la Société précieuse , les Sentiments de l* Académie sur le Cid, les Remarques de Vaugelas, tel chapitre de La Bruyère, telle lettre de Boileau à Brossette, où il raconte comment il a défendu contre Louis XIV l'expression rebrousser chemin. Les idées portaient un costume o(ïiciel, une sorte d'habit à la française. On soignait la langue et on s'appliquait à la perfectionner , comme un patrimoine national , comme un des produits les meilleurs de notre civilisation. On y voyait le véhicule et l'élément conservateur de la pensée française, chez nous et à l'étranger. 11 s'était donc établi une tradition de bonne et saine langue qui
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s'apprenait, dès l'enfance, dans les salons, dans les conversations, puis, dans les ouvrages des écrivains.
Vers la seconde moitié du xviii^ siècle, rinfluence plébéienne et étrangère se fait sentir dans notre idiome national , qui commence à perdre ses qualités de clarté et de simplicité. Diderot, Rousseau, pour ne nommer que les principaux, sortent du peuple. Rousseau et M"*® de Staël sont genevois; d'Holbach et Grimm , allemands. On voit s'annoncer le cosmopolitisme , non seulement dans la littérature, mais encore dans la langue. Notre parler s'altère, malgré les lamentations et les colères de Voltaire, qui s'écrie que nous retournons à la barbarie.
Avec la Révolution, le mal s'aggrave encore et se précipite. On abolit tous les privilèges, même ceux de la grammaire et de la syntaxe. On forge des mots ; les phrases sans-culottes s'étalent dans les discours, dans les journaux. De tous côtés, les locutions nouvelles affluent dans le grand courant de la langue et en troublent la limpidité et la pureté.
Enfin les Romantiques, dans leur réaction contre le classicisme, népargnent pas plus la forme que les idées elles-mêmes. Plus de tradition poétique ni grammaticale. Ils n'admettent pas plus l'autorité de Vaugelas ou de l'Académie que celle de Boileau. Ils enten-
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dent ne dépendre de rien ni de personne, dans leur manière d'écrire, comme dans leur inspiration. Plus de règles. C'est le triomphe de \ individualisme . De l'individualisme à l'anarchie, il n'y a qu'un pas. Ce pas, il semble que nous soyons en train de le franchir aujourd'hui.
L'oubli du passé, le mépris de l'autorité et de la discipline, s'étendent jusqu'à la langue môme. On ne veut point de maître, fût-ce en grammaire. C'est le désarroi dans le vocabulaire et dans la syntaxe. C'est la liberté dans la vulgarité, l'égalité dans le débraillé. Nos pères avaient des termes nobles et bas : cette distinction avait sa raison d'être, comme la distinction des idées que les mots expriment. Les gens de qualité ne séparaient pas la correction des manières et la correction du parler. Aujourd'hui, les mots d'argot, les expressions mutilées, les locutions saugrenues, pénètrent partout, en haut comme en bas de la société. L'aristocratie du goût, la plus belle fleur de la civilisation , s'en va , comme l'autre. A défaut d'autres considérations, le patriotisme, en entendant le mot au sens étymologique, qui signifie « l'amour de la terre de nos pères », devrait pourtant nous rendre chère la langue qui fit la France littéraire et célèbre, comme il nous rend cher le sol qui la fit vaillante et glorieuse.
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Ajouterons-nous que, de plus en plus, la langue manque de probité. Chez nos classiques, il y a toujours une proportion exacte entre le mot et l'idée : l'un est adéquat à l'autre. Legouvé a noté que, chez Racine, des sentiments très forts sont exprimés avec une exquise simplicité, il a montré cet art d'augmenter l'impression en atténuant l'expression. Rien pour faire valoir la virtuosité de l'écrivain et en imposer. Les modernes, au contraire, enflent la voix. Il y a souvent chez eux disproportion entre le mot et l'idée, aux dépens de l'idée même. Il leur faut la massue d'Hercule pour tuer une mouche. Frères de Tartarin, ils partent pour « la chasse aux casquettes », avec l'équipement et l'attirail de la chasse au lion. C'est là une tendance essentiellement populacière. Le peuple aime à se payer et à être payé de mots; il a naturellement le geste violent, l'expression outrée et parfois grossière. D'un méchant livre ou d'un méchant tableau, il dit volontiers qu'ils sont infects. En montant dans un tramway, on ne demande plus son billet ; on le réclame, A ce propos, qu'on nous permette de citer un entrefilet humoristique , mais très significatif, du journal des Débats (27 juillet 1909) et signé : Henry Bidou :
« Cet homme doux, ascétique et pâle, hocha la tête et replia son journal agité par le vent.
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11 regarda avec mélancolie frémir l'eau vivante dans la margelle ronde. Au centre de cette nappe d'eau, des enfants de bronze, potelés et musclés, comme on représente les Amours, luttaient avec la vigueur de jeunes dieux. L'homme doux considéra leur groupe tumultueux ; et immobile, il soupira : « Encore une faute de français !
« Les citoyens j^éunis hier au Tivoli Vaux- Hall ont flétri les procédés de la justice ». Qui me dira ce qu'est la flétrissure d'un procédé et comment on doit se représenter celuici après une pareille opération? Ils ont ensuite flétri un jugement. Ali! qu'un jugement flétri doit être laid, racorni et jaunissant! Ce galimatias n'a aucun sens intelligible. Ces gens qui ne savent pas ce qu'ils veulent dire, le disent avec emphase. O politique!
« Ils flétrissent! On flétrit à gauche, on flétrit à droite. Et les flétris flétrissent à leur tour, de sorte qu'il ne reste personne qui ne soit marqué. Quand cette petite cérémonie est accomplie, et que tout le monde porte sa lettre sur l'épaule, nul n'a plus rien à reprocher à aucun, et chacun s'en va content, en sifflant son petit air, qui V Internationale, qui la Marseillaise, qui Vive Henri 1 V. Tous ces flétris se portent bien, f/infirmité est si commune qu'elle ne se remarque plus. On n'incommode plus des voisins qui vous res-
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semblent : la politique est un dîner où tout le monde a mangé de l'ail.
« Je regrette qu'on abuse de ces grands mots. Autrefois dans de pareilles circonstances, on se contentait de blâmer^ C'était assez ».
Souvent un auteur qui forge des mots, qui emploie des expressions de son cru et qui bouscule la phrase française, n'est pas éloigné de se croire du talent, pour cette audace : la langue de nos pères étant insuffisante et trop pauvre pour traduire ses idées et ses sensations. 11 ne pense pas , il ne sent pas comme le commun des hommes; pour ses conceptions rares et uniques, il ne saurait s'accommoder du vocabulaire ordinaire. En créant un mot nouveau, une tournure nouvelle, il croit, bien à tort, avoir trouvé une idée nouvelle. Pédantisme, aurait dit Montaigne ; vanité d'auteur, aurait dit Pascal. M. Bréal a relevé quelques-unes de ces expressions emphatiques : « Termes scientifiques employés mal à propos. Je veux parler de cette prose bizarre qui déguise sous des substantifs abstraits es choses les plus ordinaires de la vie : un dynamisme modificateur de la personnalité; une individualité au-dessus de toute catégorisation; une jeunesse qui sentimentalise sa personnalité. L'impropriété n'est pas toujours involontaire. Elle est destinée à grandir les choses par l'exagération du langage, comme
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quand il est parlé des impériosités du désir ou de célestes attentwités, A côté de la phi* losopliie, on voit les autres études alimenter de ncologismes ce parler prétentieux et obscur : la médecine, la musique, l'exégèse, le moyen âge. Pendant que les verbes donnent naissance aux substantifs les plus inutiles (des frappements de grosse caisse, des /erraillements de verrerie, des perlements de la pluie, les serpentements des bras), on voit d'autre part les substantifs produire des verbes non moins extraordinaires (il soleille lourdement; une idée contagionne les esprits, etc.). On ne peut pas reprocher à ces néologismes d'être contraires à l'analogie : au point de vue de la grammaire, ils sont inattaquables; mais leur défaut est d'être superflus, de remplacer par une locution à la fois lourde et décolorée ce qui se disait de façon plus simple et plus vive. Voltaire a défini ce qu'on appelle le génie de la langue : « une aptitude à dire de la manière la plus courte et la plus harmonieuse, ce que les autres langues expriment moins heureusement ». Si nous acceptons cette définition , nous pouvons dire que les auteurs de ces néologismes pèchent contre le génie de la langue française^». Surtout, ils manquent de sincérité.