‹ Le péril de la langue françaiseChapitre 6 sur 142 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

Op. cit., p

xLvi INTliOnUCTIOX.

aéroplane, en attendant d'autres découvertes et, par suite, d'autres mots.

Un néologisme, pour être acceptable, doil donc répondre à une nécessité réelle; il doil, ensuite être régulièrement formé. Très souvent, quand il n'est pas destiné à en imposer, un mot nouveau est le fruit de la paresse. On ne veut pas se donner la peine de chercher le mot propre, qui existe pourtant. Pourquoi employer le raol solutionner, quand on a résoudre? pourquoi baser, lourd et empâté, quand on a fonder? imprécis, quand on a vague ?

Il faut encore éviter ces composés qui sont un assemblage de tronçons de mots, comme autobus, pour automnibus, lequel est luimême un composé hybride, formé d'un mot grec et d'un mot latin. Nous avons dans la langue française quelques mots ainsi formés contre toutes les règles. Bureaucratie est composé d'un mot français (bureau : de bure et d'un mot grec (xpotTo;). Le latin az-bom donné régulièrement arboriste; mais herba ne saurait former herboriste. Ce dernier est probablement une corruption (ïarboriste, qui, au xvii« siècle, avait le sens d'herboriste.

Comme on peut le constater d'après les exemples qui viennent d'être cités, les néologismes légitimes portent presque exclusivement sur les mots et non sur la syntaxe. La

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syntaxe, en effet, ne devrait pas subir de changements. C'est la partie immuable de la langue : les rapports des mots entre eux restant toujours les mêmes. Aussi doit-on être très sévère pour les constructions nouvelles, dont la plupart sont le produit de l'ignorance.

Art. VI. — Prononciation.

La prononciation des mots français subit aussi des altérations. On peut dire d'une manière générale que, de nos jours, nous avons une tendance fâcheuse à prononcer toutes les lettres d'un mot. Dans la bouche de nos pères, plusieurs de ces lettres ne se faisaient pas entendre : but se prononçait bu, et non, butte; fils se prononçait fi, et non, fisse. Bien que nous ne soyons pas partisan de l'orthographe phonétique, nous devons reconnaître que le plus fort argument à faire valoir contre l'orthographe étymologique, c'est qu'elle mène à déformer la prononciation des mots. Nous ne sachions pas que cet argument ait été mis en avant. Or, le commun des gens croit l)onnement que les lettres sont faites pour être prononcées. Les maîtres d'école et nombre de professeurs sont de cet avis. En quoi l'on se trompe. 11 est un moyen sûr de savoir quelle était la vraie prononciation; c'est de lire les

xi.viii LXTRODUCTION.

vers de nos classiques et de comparer les rimes. Prenons au hasard quelques vers de Boileau. Nous y verrons que :

sens se prononçait san :

... Cet autre fou, non moins privé de sens, Qui jette furieux son bien à tous venants.

{Satire à Le Vayer.)

sept se prononçait se, et non sette, encore moins seppte :

(Le joueur) Attendant son destin d'un quatorze ou

[d'un sept, Voit sa vie ou sa mort sortir de son cornet.

(Ibid.)

sang se prononçait san, et non sanke :

Car si l'éclat de l'or ne relève le sang ,

En vain on fait briller la splendeur de son rang.

{Satire à Dangeau.) lis se prononçait // ;

Et plus brillant par soi que par l'éclat des lis. Dédaigner tous ces rois par la pourpre amollis.

{Ibid.) ours se prononçait our :

Mais sans examiner si, vers les antres sourds, L'ours a peur du passant, ou le passant de Vours.

[Satire à M. M...) tous se prononçait tou :

Ce censeur, diront-ils, qui nous réformait tous. Quoi ! ce critique affreux n'en sait pas plus que nous.

{Épître au Roi.)

INTRODUCTION. xlix

mœurs se prononçait mœur :

Dites que, harcelé par les plus vils rimeurs, Jamais, blessant leurs vers, il n'effleura leurs mœurs.

(A mes vers.) net se prononçait ne :

Il n'en dormira plus, qu'il n'ait fait un sonnet Et mis tous les matins six impromptus au nel. {Art poétique, cli. ii.)

OS se prononçait ô. Dans Tépitaphe d'Arnauld, Boileau le fait rimer avec repos. Le dieu Mars se prononçait Mar :

Chaque climat produit des favoris de Mars, La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars.

(Épître au Roi.)

Corneille nous apprendra que fils doit sonner comme fi :

Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils; Leur hymen peut nous rendre à jamais plus qu'amis.

(Le Cid, acte I.)

Les vers de La Cigale et la Fourmi, chez La Fontaine, sont de sept syllabes. Nous y voyons que août est un monosyllabe comme ou. 11 ne faut donc pas dire a-ou et encore moins a-ou-te.

Avant l'août, foi d'animal.

Dans la prononciation classique, il n'y avait

h INTRODUCTION.

pas de différence sensible entre les voyelles a ou o, quand elles portent l'accent circonflexe et quand elles noie portent pas. Citons encore Boileau :

Molière avec Tartufe y doit jouer son rôle Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole. {Le Repas ridicule.)

Un auteur à genoux, dans une humble préface, Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce. {Satire à son esprit.)

Faire dire aux roseaux par un nouvel organe : « Midas, le roi Midas, a des oreilles (ïâne ».

{Ibicl.) ... Et moi-même à qui Vâge D'aucune ride encor n'a flétri le visage.

[Épilre à Lamoignon.)

Dans les vers de Boileau, cités au début de cet article, on peut constater que la consonne finale. d'un grand nombre de mots ne se fait pas sentir, quand on parle. Girault-Duvivier remarque qu'on ne prononce pas à la fin des mots :

C'y dans almaiiach, broc, croc, estomac, tabac, donc, suivi d'un mot commençant par une consonne. Chez Racine, donc rime avec pardon. Ajoutons arc. On écrit encore au pluriel Ars (les arcs)-sur-Moselle ^ .

l. Les Parisiens disent encore rue Saint-3Iar (Marc). La rue La Harpe s'appelait anciennement rue des Grecs. Comme

INTRODUCTION. i.i

/', dans éteuf, cerf, chef-d'œuvre, nerf, bœufs, œufs.

g, dans legs, poing, étang, çingt, faubourg, etc.

/, dans baril, fusil, gril, nombril, fils.

p, dans sept.

s, dans lis, avis, sens commun.

t, dans acabit, alphabet, vingt.

La prononciation s'est fixée après bien des tâtonnements et des variations. Respect se prononçait d'abord respê. Montaigne, dans ses lettres, écrit respet. Chez La Fontaine [La Perdrix et les Coqs, L X, f. viii), le mot rime avec bec. De son temps, on disait donc respec. La Fontaine fait encore rimer croc avec coq. Corneille écrit abjet^ aversair^e, avenir, pour advenir.

En l'état où je suis, quoi qu'il puisse avenir. {Théodore, acte III, se. v.) Et Racine :

Ou bien (juclque malheur qu'il en puisse avenir. (Mithridate, acte I, se. i.)

On dit encore : à l'avenir (advenir, de advenire), à V avenant (advenant). Le sonde c et celui de^se confondaient sou-

on prononçait Grè, on avait fini par écrire rue des Grès, et beaucoup de Parisiens croyaient que la rue était ainsi nommée, parce qu'elle avait des pavés de grès.

LU INTRODUCTION

vent. Ménage veut qu'on écrive segond, segret, segrétaire, ganif, apparemment parce qu'on prononçait ainsi. Chez Racine, secret rime avec regret. On prononce encore segond (second) et, en italien, sagrestia (la sacristie). Inversement, on disait crotesque, "^ovlV grotesque. Chiflet prétend qu'on prononçait vacaboiid, comme cangrène (gangrène). Dans le patois forézien on dit encore çacabond. Le peuple prononce Claude; reine-glaude.

Très souvent eu se prononçait u, comme aujourd'hui encore dans ]'eus, gageure et déluré (de leurrer). On disait Ugéne, Ustache, et le peuple a conservé cet usage. La Fontaine [Les Vautours et les Pigeons) fait rimer émeute, avec dispute^ Voltaire {La Henriade], Eure, rivière, avec nature.

Plus anciennement, ai se prononçait et s'écrivait oi, comme dans François. Cette orthographe se rencontre encore chez les poètes du xvii^ siècle et du xviii% jusqu'à Voltaire, qui mit l'orthographe d'accord avec la prononciation :

Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie Il faut bien le paNer de la même monnoie.

D'après Henri Estienne, c'est sous lïnfluence de l'italien : Francese, Milanese, lorsque Catherine de Médicis vint régner en

INTRODUCTION. lui

France, que s'introduisit la mode de prononcer Français. Milanais, etc.

Lorsqu'on parle, on ne doit pas, en général, faire sentir les consonnes doubles, par exemple, dans commoddy commissaire, effaroucher, etc. D'autres consonnes, dans le corps des mots, ont le même sort. Le nom propre Regnard devrait se prononcer Renard; on dit encore sinet (signet). La lettre p ne sonne pas non plus dans compteur, dompteur, sculpteur, baptême, exempter, prompte.

Faut-il adopter, sur tous les points, la prononciation du xvii*^ siècle? Cela ne semble guère possible. Dans les questions de linguistique, on ne revient pas en arrière. Cependant bien des gens cultivés tâchent de se rapprocher de la prononciation traditionnelle et disent /? (fils), ô (os), taba (tabac), etc. Il est surtout à désirer qu'on renonce à la déplorable habitude qui se répand de plus en plus et consiste à faire entendre toutes les lettres d'un mot : çinte (vingt), butte (but), agisse (avis), en attendant qu'on articule, non seulement Vs de fils, mais encore VI, comme dans fil à coudre.

Pour remédier à ces déformations, il serait bon de figurer la prononciation dans les dictionnaires élémentaires qui sont entre les mains des élèves et des gens du monde. Il

Liv LNTRODl CTiOX.

serait bon également qu'instiliileurs et professeurs apprissent à leurs élèves à prononcer correctement. La prononciation figurée devrait aussi avoir sa place dans les manuels de géographie, quand il s'agit des noms de pays, de montagne ou de rivière. Presque partout on prononce Briai (Briey, souspréfecture de la Meurthe-et-Moselle). Quand on arrive dans l'Est, on n'est pas peu étonné d'entendre Bri, comme dans fromage de Brie. Les gens du nord et du centre de la France disent Blai (Blaye, sous-préfecture du département de la Gironde) ; ceux du pays, Blaïe, comme dans paille. En revanche, les gens du midi prononcent Acenières (Asnières).

Nous ne saurions finir cet article sur la prononciation, sans parler de l'abus de ce que nos grammairiens modernes appellent les liaisons, phénomène linguistique qui est propre à la langue française et consiste à unir, dans la prononciation, la consonne finale d'un mot à la voyelle initiale du mot suivant : il est arrivé, prononcé comme il ê tarrivé. Rousseau protestait contre cet abus et nos pères usaient des liaisons très discrètement; ils évitaient celles qui étaient dures. Ainsi s'informant de la santé de quelqu'un, ils n'auraient pas dit : Comment [t) allez-vous P en attendant que l'on dise : Comment [i') a-t-il pu

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faire cela. Ils évitaient aussi de multiplier les liaisons. Un de nos anciens camarades de la Sorbonne nous rappelle qu'à ce sujet, Petit de Julleville citait le vers de la Fontaine :

Mais bons et beaux sangliers, daims et cerfs bons et

[beaux.

L'éminent professeur faisait remarquer que, prononcé avec les liaisons et en faisant entendre toutes les consonnes, ce vers formait une cacophonie, tandis qu'il était charmant, si l'on prononçait :

Mais bon et beaux sanliers, daim et cer bon et

[beaux.

Art. V. — Conclusion.

Tous les bons Français devraient unir leurs efforts pour arrêter ce mouvement de décadence et de désagrégation qui compromet le passé et l'avenir de notre langue nationale. Ce patrimoine que nous ont laissé nos pères, devrait nous être sacré et il ne faudrait y toucher qu'avec réserve. Voilà pourquoi nous avons jugé opportun de signaler à l'attention du public les fautes les plus courantes contre k bon usage. Sans doute, notre travail est fort incomplet. Mais ceux qui ont le culte de la langue française — et ils sont

Lvi INTRODUCTION.

nombreux encore — nous aideront à le compléter; nous les en prions, s'ils nous font l'honneur de lire ce petit volume.

Parmi les locutions que nous avons signalées, toutes ne sont pas précisément vicieuses : elles peuvent se justifier, à la rigueur. Nous les avons mentionnées à titre de curiosités, pour les puristes, pour ceux qui aiment à employer les expressions reçues et se défient des nouveautés. Doit-on les en blâmer ? Il est si agréable d'entendre parler la bonne et saine langue des maîtres!

Mais il est des locutions bizarres ou incohérentes dont nous nous sommes appliqué à montrer l'absurdité. Dans notre dictionnaire, elles sont imprimées en caractères spéciaux qui, par leur grosseur, tranchent sur le reste du texte, et sautent aux yeux.' De la sorte ! l'attention du lecteur se portera d'abord sur les choses essentielles; libre à lui, s'il en a le goût, de faire une étude complète des détails.

De nos jours, on use et on abuse du mot rationnel. On a composé des Traités rationnels sur tous les sujets. Que la langue, parlée ou écrite, soit donc rationnelle, c'est-à-dire, pour employer l'expression de nos pères, ■ aisonnable. C'en est la première qualité.

Abbaye, sorte de monastère. Prononcez a-bei.

Abracadabrant-te, adjectif ou adverbe, pour : à la diable, sans soin, sans logique, etc.

Ce mot, qui ne se rencontre dans aucun dictionnaire, a été formé, on ne voit pas d'après quelle règle de dérivation, sur abracadabra, substantif masculin, sorte de nom mystérieux, auquel, au moyen âge, on attribuait une vertu magique : « Mettre ce beau mot abracadabra en une certaine figure pour guarir de la fiebvre » (A. Paré). Écrire d'une façon abracadabrante aurait donc, à peu près, le même sens que : écrire d'une façon cabalistique, sans souci de la raison ni de la logique. Abracadabra est dérivé de abraxas (dc6pa^àç) et de l'hébreu dabar, parole. La valeur numérique des lettres du mot grec abraxas donne, en les additionnant, le total 365. C'est le mot dont se servait le gnostique Basilide pour désigner les 365 émanations de la divinité. Comme abraxas, abracadabra a signifié ensuite une amulette.

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