PARIS LIBRAIRIE LÉOPOLD CERF
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Nous oublions tout, maïs rien ne s^efface plus vite que le souvenir de nos humiliations. L^ guerre de 1870 n'a pas laissé dans les esprits une trace aussi profonde qu'on se plaisait à l'affirmer. Quand les Prussiens nous envahissaient, nous écrasaient, nous réduisaient à merci, il semblait que les douleurs de cette année terrible nous eussent transformés et vieillis. Quelquefois une journée, une heure d'angoisse, suffit à blanchir les cheveux d'un homme. Six mois d'invasion devaient produire sur la nation française un effet pareil. Rappelons-nous l'impression de ces effroyables nouvelles, batailles perdues, armées prisonnières, villes bombardées, provinces occupées ; la journée | de Wissembourg, prémices de la défaite, Forbach 1 et Reischoffen, les combats près de Metz, qu'on \ disait indécis, et qui aboutissaient au blocus, 1^^ 1
coup de foudre de Sedan; puis les citadelles se rendant les unes après les autres , et enfin cette série qui achevait la guerre : la capitulation de Paris, la catastrophe de Tannée de TEst, la retraite de Saint-Quentin, le désastre du Mans. Rappelonsnous notre étonnement, quand on nous dit que nous étions perdus, notre indignation, quand on nous parla de démembrer notre territoire, et com^
iâen fut cuisante cette amputation, la cession de 'Alsace-Lorraine. Qui de nous n'a pleuré avec ^ules Favre et avec Thîers, n'a fait écho dans son ;œur au cri de désespoir de M. Keller ? Faut-il évoquer aussi le spectacle que nous ont donné les [vainqueurs installés à notre foyer, les préfets jprussiens administrant une partie de la France, •les soldats prussiens faisant l'exercice sur nos blaces publiques, les officiers prussiens buvant le èhampagne à la vue de Paris en flammes ? N'estèe pas hier que nous lisions le Moniteur allemand de Versailles et les cruels articles du Times?
Nous jurions alors de toujours penser à cette horrible épreuve. Comme il nous eût blessés, celui qui nous eût dit que nous saurions bien nous distraire et nous consoler, que les Allemands s'en iraient sans laisser phis de trace dans nos cœurs que dans nos champs, qu'au bout de peu d'années nous aurions d'autres soucis en tète I
Ainsi va le monde. Ceux qu'un grand malheur vient de frapper se font d'avance honneur d'un
deuil éternel, et tiennent pour une injure toute allusion à la puissance calmante du temps et de la vie. Déjà plus qu'à demi apaisés, ils s'indignent encore qu'on les soupçonne de souffrir moins qu'à la première heure. Il faut que la convalescence du cœur soit bien avancée pour qu'on supporte même la pensée de guérir. Au sortir de nos désastres, nous n'admettions point que notre douleur pût s'assoupir, que cette humiliation laissât place à maint retour d'amour-propre, et que l'idée fixe de la revanche nous permît jamais de goûter pleinement les douceurs de la paix et de la sécurité. Nous promettions de tout subordonner au besoin de réparer l'honneur national. Que de sacrifices nous avons offerts à la patrie désolée! Pour elle, nous abandonnions nos préjugés et nos passions, nos ambitions et nos haines ; nous voulions désapprendre tout ce qui atténuait le profit de cette cruelle leçon. Nous étions semblables à des enfants, ou plutôt à des hommes qu'une affreuse disgrâce éclaire sur leurs fautes et sur leurs défauts, qui croient puiser dans cette révélation accablante la force de se transformer, et qui prennent leur stupeur pour de la résolution. Nous commencions, pour nous et pour notre pays, une vie nouvelle; le passé était enseveli sous les ruines. Nous disions « Avant la guerre » comme Noé devait dire «Avant le déluge». Ce cataclysme n'avait-il pas tout effacé, tout renouvelé?
Reportons-nous à cette époque déjà lointaine ; interrogeons-nous, et comparons nos sentiments d'alors à ceux d'aujourd'hui. On dirait qu'un siècle s'est écoulé. La blessure est cicatrisée, je parle de la blessure de notre cœur. Car, si l'honneur a été atteint, s'il y a eu de la honte à être ainsi battus et domptés, la honte subsiste tout entière. Si cette épreuve de notre faiblesse nous a mis en péril, le péril n'a point disparu. Si le déinembrement nous a tous rapetisses, nous n'avons pas grandi. Mais nous n'y songeons plus. Nous ne sommes plus humiliés, nous ne sommes plus inquiets, bien que nous ne sachions pas au juste pourquoi nous sommes rassurés. L'Alsace-Lorraine n'est plus constamment présente à notre mémoire. L'empereur Guillaume peut passer ses troupes en revue à Metz ou à Strasbourg sans que sa présence sur notre ancien territoire nous donne la fièvre. Nous nous habituons à appeler nos voisins d'outre- Vosges ceux qui furent jadis nos voisins d'outre- Rhin. Le traité de Francfort, que nous avons signé la mort dans l'âme, le couteau sous la gorge, notre croissante résignation l'a peu à peu ratifié. Quelques années avant la guerre, je causais avec un vieillard, qui avait vu 1814 et 1818, et qui me parlait avec chaleur de la nécessité de reconquérir nos frontières naturelles : « Nos frontières naturelles, m'écriai-je , c'est un mot qui nous laisse froids — Oui, répliqua-t-il tristement, ce qui nous
PRÉFACE. !k
enflammait, vous laisse froids. Il y a un abîme entre notre génération et la vôtre. » Je souris. Mais ce propos m'est revenu plus d'une fois à la mémoire. Qui sait si le même abime ne va pas se creuser entre nous et la génération qui nous suit, si le démembrement de 1871 ne laissera pas nos fils aussi froids que nous l'étions en 1860, quand on nous parlait des traités de 1818 et de la frontière du Rhin?
Ce n'est pas cette crainte qui m'a mis la plume à la main. On n'a pas le droit d'exiger d'une grande nation qu'elle demeure inconsolable, quelque abaissement qu'elle ait souffert. Mais on peut lui demander de ne pas se rassurer trop tôt. Secouons la honte, mais gardons l'inquiétude, ou ne la bannissons qu'à bon escient.Ne pensons plus à la guerre passée, puisque c'est un souvenir importun, puisqu'à ceux qui remuent ces cendres le pays crierait volontiers : « A quoi bon ? » Mais il faut peut-être penser à la guerre future, sinon probable, du moins possible. La prévoyance n'est pas un vain souci, quand il s'agit de l'existence même d'un peuple. Chose remarquable : les écrivains et les orateurs qui se plaisent à prédire une révolution, un bouleversement social, le retour de la Commune^ ne manquent point d'ajouter : « Cette fois, c'en serait fait de la France. » Pourtant, nous avons déjà subi de pareilles crises : les hommes en ont cruellement pâti ; la nation n'en a pas été
accablée. Ni la Ligue, ni la Fronde, ni la Terreur, ni les journées de Juin, ni la Commune, ne nous ont fait déchoir de notre rang. Mais on ne dit guère : « Si nous étions encore une fois battus, si une fois encore FAUemand vainqueur remaniait la carte de France, fixait sans appel la quantité d'or dont il faudrait nous saigner pour nous tenir à terre, ne serait-ce pas bien plus sûrement la mort de notre patrie ? » Cette hjrpothèse vaut qu'on s'y arrête, qu'on la discute, qu'on ne l'écarté qu'après avoir tout pesé. Pascal dit : c< Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas l'opinion de Copernic : mais ceci ! Il importe à toute la vie de savoir si l'âme est mortelle ou immortelle. » En politique, cette question de vie et de mort est aussi grosse qu'en morale la question de l'immortalité deTàme. Je comprends qu'on se soucie médiocrement de tel article de la Constitution, qu'on reste neutre entre la protection et le libre-échange : maïs ceci ! De même qu'une foi sincère illumine tous les sentiers de la vie, et sert de règle à toutes les actions du croyant ; les passions et les intérêts qui dominent la*foule des humains lui paraissent bien futiles, et il voit comme un néant tout ce qui nous émeut ; de même la crainte d'exposer la France à une telle fin changerait le cours de toutes nos idées, et nous ferait regarder d'un autre œil les querelles des partis. Quand les hommes se disputent, il n'est que de crier au feu pour les mettre d'accord.
Certes je ne crpis pas qull faille sonner le tocsin : le péril n'est sans doute pas si proche. On ne voit ni flamme ni fumée. Mais calculons les chances de l'avenir, et la raison contraindra peut-être notre imagination distraite et rétive à nous représenter i'incendie qui consumerait nos travaux, qui ferait disparaître l'objet de nos luttes présentes.
Ce n'est donc pas de notre revanche qu'il s'agit dans ce livre, mais de notre sécurité, de notre existence. On n'y parlera point de laver des affronts à demi oubliés, ni de réparer des pertes dont nous semblons d'ailleurs avoir pris notre ! parti, mais on recherchera les moyens d'éviter un , nouveau désastre, et d'abord on exposera les mo- ; tifs de le craindre.
On se piquera surtout de dire la vérité, sans détour ni fausse honte. Peut-être est-ce à tort que nos ennemis, et aussi nos amis, nous accusent de pousser plus loin que personne la vanité nationale. Tous les peuples méritent ce reproche, car chaque peuple est à beaucoup d'égards une société d'admiration et de féli citation mutuelles. Mais il n'en est pas à qui le mensonge ait coûté aussi cher; il n'en est pas qui doive autant se repentir de s'être flatté et laissé flatter. Aussi un bon citoyen peut-il prendre un mâle plaisir à ne rien taire, à ne rien atténuer de ce qui nous enseignera la prudence, la défiance de nous-mêmes, et au besoin cette humilité dont le christianisme n'a fait
une vertu que pour les hommes, maïs dont l'histoire bien comprise fera peut-être une vertu pour les nations.
Les lecteurs qui tiennent à ce qu'on ne parle de notre pays que sur le ton du panégyrique, ceux qui n'admettent pas qu'un Français avoue les torts, les faiblesses, les défauts de la génération à laquelle il appartient, peuvent dès à présent fermer ce livre. Ils y trouveraient trop de quoi s'indigner. D'ailleurs on ne se flatte pas de leur ôter leurs illusions. Serait-ce même un bien ? H y a des gens qui aimeraient moins la patrie s'ils ne la voyaient plus grande et plus respectée qu'elle n'est. Dissiper leur erreur^ ce serait donc porter atteinte à leur patriotisme. Mais le présent ouvrage s'adresse aux hommes qui aiment la France d'un amour assez éclairé, assez sain, assez robuste pour regarder virilement un avenir qu*on n'écartera pas en fermant les yeux.