‹ Le peril nationalChapitre 2 sur 23 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

.l'utopie pacifique

Parmi les hommes de ce temps, les uns regardent la guerre comme un fléau d'ancien régime, que fera bientôt disparaître le progrès des mœurs, des idées et de rindustrie ; les autres estiment que c'est un mal dont la prochaine extinction n'est nullement certaine, mais auquel il ne faut ni trop songer ni trop se préparer, sous peine de le provoquer. D'autres y voient une loi de notre nature, et n'aperçoivent aucun motif de ranger la paix perpétuelle parmi les dons que l'avenir réserve au genre humain. D'autres enfin vont plus loin encore ; ils ne se contentent pas de croire que l'abolition définitive de la guerre n'a rien de vraisemblable; ils tiennent qu'elle n'a rien de désirable.

Ce vaste problème est intéressant à examiner, mais il serait téméraire de le vouloir résoudre : qui se flatte de deviner comment vivront, comment penseront nos arrière-neveux? Certaines découvertes changent

la face des choses et bouleversent les relations internationales. Celui qui trouverait l'art de diriger les ballons, ou de voyager en Tair de quelque façon que ce fût, ferait beaucoup pour la suppression des frontières, et peut-être même porterait une atteinte indirecte au régime de la propriété individuelle. Il ne faut jurer de rien. Mais on se moquerait d*un homme qui négligerait le soin de sa santé, sous prétexte que la médecine inventera un jour des remèdes contre toutes les maladies et des moyens infaillibles d'allonger la vie humaine. Il est permis de tout espérer, mais en attendant il faut bien s'accommoder de ce qui est, et songer aux périls présents. Les plus séduisants utopistes ne laissent pas de vivre comme la foule des mortels : ce que nous supprimons dans nos rêves ne nous gêne pas moins dans la réalité.

On dit communément que les mœurs s'adoucissent. Il est vrai qu'on a supprimé la torture et les supplices raffinés ; la peine de mort rencontre d'éloquents adversaires. Mais jamais on n'a autant célébré radoucissement des mœurs qu'à la vedlle de la Révolution française, et la Révolution française paya ses conquêtes de plus de sang que n'en versèrent les conquérants les plus insatiables. On préludait à la Terreur par des idylles sentimentales : aucun vœu n'a été mieux exaucé que celui du critique malin qui souhaitait de voir entrer un loup dans les bergeries de Fiorian. Le bel élan qui, eh 1848, entraînait tous les cœurs vers un idéal de fraternité, aboutit aux journées de juin. L'antiquité n'offre rien de plus terrible que l'histoire de la semaine où finit la Commune. La bête *; féroce qui est au fond de l'homme se laisse assoupir : on n'a pas encore su la tuer. Elle a ses réveils soudains, qui d'âge en âge se ressemblent merveilleusement.

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Ce n'est pas de quelques années, ni même de quelques siècles, que date cet amour du genre humain qui enivre les plus nobles âmes. Marc-Aurèle a làdessus d'admirables paroles, dont les Germains de son temps ne se seraient pas moins moqués, s'ils les avaient connues, que leurs descendants ne se sont moqués de la proclamation de M. Victor Hugo. Ce qui était pour la philosophie ancienne le rêve des esprits d'élite fut pour le christianisme un sentiment fondé sur les dogmes essentiels de la religion. Le Christ voulait qu'il n'y eût plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur ; il donnait à ses disciples la mission d'enseigner tous les peuples. Nous n'avons pas dépassé l'ampleur de cette charité universelle : l'utopie humaine aura-t-elle plus de succès que l'utopie divine ? Du temps où le mot chrétienté ne désignait qu'une Église étroitement unie sous la houlette pontificale, la chrétienté fut déchirée par bien des guerres, et les évoques n'étaient pas toujours les derniers à endosser la cuirasse. Pourtant les liens de fraternité ne manquaient pas à ces peuples qui se confondaient dans une même croisade, qui se mêlaient aux portes de Rome, sur le chemin de Compostelle ou sous les murs de la Cité Sainte. Les ordres religieux, les ordres de chevalerie étaient des instruments d'union ; le clergé régulier et séculier formait comme un organe commun à ce grand corps. Se battait-on moins pour cela entre chrétiens ?

Mais nos aïeux étaient barbares, et nous sommes civilisés. Phrase à double tranchant, que nos petitsneveux retourneront sans doute contre nous. Il faudrait prouver que les progrès de la civilisation sont toujours marqués par un affaiblissement de l'esprit guerrier : qui oserait le soutenir pour le passé? Dira-

t-on que l'idée d*en finir avec la guerre est une révélation récente, dont les apôtres ont le droit de compter sur le succès ? Qu'onl^ils donc trouvé de nouveau ? Il y a bien un peu de naïveté dans Téloquence de ceux qui découvrent que la guerre est une chose horrible, et qu'elle enlève les enfants à leurs mères. La nouveauté consisterait à tirer de cette observation incontestable une conclusion pratique. Que faire pour y parvenir? Rabaisser la gloire des conquérants? C'est quelquefois la consolation des vaincus ; c'est surtout le passe-temps des rhéteurs. Déjà Boileau traitait Alexandre de fou, et forgeait des vers d'ailleurs assez plats sur la rage qui porte les hommes à s'entre-déchirer, tandis que les ours respectent les ours. Enseigner aux peuples l'amour de la paix, et en faire l'un des articles d'un catéchisme obligatoire? Tout le monde ne croit pas à la vertu des catéchismes. Il faudrait du moins que toutes les nations se missent d'accord pour graver cette douce morale dans le cœur des enfants.

Rien ne contribue plus à nourrir l'illusion pacifique, si c'est une illusion, que l'espoir du prochain triomphe de la cause démocratique dans tout l'univers. Les partis internationaux se figurent volontiers que leur victoire apaisera soudain toutes les querelles. Cela tient peut-être, dirait un sceptique, à ce que l'on croit aimer les autres peuples à force de haïr une partie de ses concitoyens. Ce fut d'ailleurs l'idée maitresse de la Sainte-Alliance, et le rêve de Metternich, car les Metternich ont aussi leurs rêves.

Quelques optimistes affirment qu'à force de perfectionner les engins de guerre, on finira par rendre la guerre impossible, parce qu'elle deviendrait trop meurtrière. Ce n'est là qu'un propos de table. Il y a

bien longtemps que les armes s'améliorent ; on ne tue pas pour cela plus de monde. Les anciens s'égorgeaient à Tarme blanche. Maintenant on se tue à distance, on s'éparpille et on se met à l'abri. Comparez le chiffre des morts au chiffre des combattants, dans les batailles des Romains et dans les nôtres, vous verrez que le plomb et la poudre coûtent moins de vies humaines que le fer et l'acier.

Dans certains banquets, on boit volontiers aux États-Unis d'Europe. Ce mot séduit, parce qu'il rappelle un grand et heureux exemple. Mais les États- Unis d'Amérique ont traversé une rude crise, bien qu'à Richmond on parlât le même langage qu'à Washington, bien que les généraux du Sud eussent été longtemps les camarades de ceux du Nord. Dans les États-Unis d'Europe, il n'y aurait plus que des guerres civiles, mais il y en aurait sans doute. Ajoutons que cette fédération tant prêchéepar des esprits généreux veut être précédée de quelques révolutions qui ne contribueraient peut-être pas à dompter les mauvais instincts de la nature humaine.

Ne peut-on pas du moins constituer des tribunaux d'arbitrage international ? De temps en temps quelques philanthropes invitent les gouvernements à entreprendre cette belle œuvre. Il nous semble même que des Assemblées politiques ont accueilli avec faveur ce vœu charitable. On n'est pas pour cela entré dans la voie ainsi tracée. Il y a bien quelques procès jugés par des tiers, mais ce sont des procès dont l'enjeu n'est pas assez gros pour soulever les passions. Quand une querelle plus grave s'émeut, on a recours à d'autres moyens pour trancher le litige. Les arbitres en pareil cas risqueraient d'être maltraités, s'ils ne mettaient eux-mêmes la main sur la garde de leur épée.

Orc'est justement Tépée qu'il s'agit de supprimer. La procédure serait difficile à fixer, et l'exécution des arrêts se heurterait à maint obstacle. Au moyen kge, d'après les Assises de Jérusalem, ce code exemplaire de la féodalité, quand les barons rendaient la justice, les plaideurs mécontents appelaient de leur sentence en les appelant au combat. Gela pourrait bien arriver encore, le jour où les nations réunies formeraient une cour suprême, surtout si les membres de cette cour se trouvaient en désaccord, et le Dieu des armées serait chargé de dire le dernier mot, comme au temps où on lui rendait un culte plus officiel.

Mais, dit-on, les peuples se rapprochent : les chemins de fer rendent les voyages plus faciles et plus fréquents ; ils abrègent les distances ; le télégraphe les supprime. Les relations internationales sont de plus en plus actives. Les expositions universelles sont les fêtes communes du monde civilisé. Les congrès se multiplient. L'union des postes est un commencement de fédération. Déjà les capitaux n'ont plus de patrie. Les intérêts matériels contribuent plus vite et plus sûrement que le progrès des sentiments moraux à réunir les membres dispersés de la famille humaine, à rendre par conséquent la paix de plus en plus nécessaire, la guerre de plus en plus rare.

Tout cela est vrai, sauf la conclusion, qui est contestable. Les petites républiques de la Grèce étaient bien voisines les unes des autres, le voyageur traversait plusieurs territoires en un jour. Les Grecs avaient une même langue, une même littérature, beaucoup d'institutions communes, telles que les jeux publics, l'oracle de Delphes, le tribunal des amphictyons. Tous ces liens ne les empêchèrent pas de se battre entre eux avec acharnement, tant qu'ils furent libres. Leurs

haines n'étaient pas moins âpres, pour être des haines de voisins et de frères. On en peut dire autant des républiques italiennes du moyen âge. Les ingénieurs ne feront peut-être jamais que Paris et Berlin soient aussi proches que Thèbes et Athènes, que Piso et Florence, ces constantes ennemies.

Le développement des intérêts matériels rend les guerres plus coûteuses en apparence, non en réalité. On dépense davantage, parce qu'on est plus riche, mais on ne souffre pas plus. Dans les temps à demi barbares, les maux infligés étaient à la fois plus violents et plus circonscrits : cela fait compensation. Les régions envahies étaient livrées à la dévastation , le reste du pays s'en ressentait peu. Aujourd'hui l'invasion cause une ruine moins complète et plus générale. De tout tetnps il a existé de grands intérêts pacifiques ; de tout temps aussi les passions belliqueuses ont eu leurs hejres de triomphe. Il ne faut pas croire non plus que les rivalités commerciales fortifient les sentiments d'amitié entre les peuples. C'est là un thème oratoire, un lieu commun pour les faiseurs de toasts. La guerre des tarifs se fait parfois à coup de canon, quand les décrets ne suffisent pas. On l'a déjà vu ; on peut le voir encore.

La plupart des hommes ne fondent pas leur opinion sur une étude attentive des faits et des arguments, mais suivent un courant général qui les entraîne. Y a-t-il un grand courant d'idées et de sentiments qui entraine aujourd'hui les peuples vers l'abolition de la guerre et l'établissement de la paix universelle? Ce courant, s'il existe, est-il durable?

Nous reconnaissons sans difficulté que le rêve pacifique est fort à la mode ; pour beaucoup de gens, c'est presque un dogme. Ceux qui croient le plus ferme-

mentàrextinction du fléau admettent, il est vraî, qu'on n'y parviendra qu'après quelques bouleversements préliminaires. C'est comme si l'on disait qu'il n'y aura plus de tremblements de terre, après qu'une dernière secousse, violente mais providentielle, aura jeté toutes choses dans un état d'équilibre stable. Ainsi en 1793 les plus fervents et les plus sincères apôtres de la fraternité humaine croyaient conquérir une sorte de paradis terrestre dans la lutte qu'ils soutenaient si vaillamment contre l'Europe. Quelques-uns d'entre eux vécurent assez pour rabattre de leurs illusions.

Mais admettons l'existence et la force de ce courant; rien ne prouve qu'il doive durer. Les sentiments populaires, en tant qu'ils dérivent d'une croyance religieuse, d'une doctrine philosophique, d'une découverte scientifique, suivent de loin les* croyances, les doctrines, les découvertes. Les idées nouvelles font leur chemin avec une extrême lenteur. Il faut qu'elles remportent une pleine victoire dans les régions les plus élevées de l'atmosphère intellectuelle, avant qu'elles commencent à inspirer la conscience publique. Elles sont d'abord le privilège de quelques rares esprits, puis elles pénètrent par degrés, et non sans résistance, dans l'enseignement supérieur, dans • l'enseignement secondaire, dans la littérature. Quand elles arrivent à dominer l'opinion, elles risquent fort d'être déjà réfutées ou dépassées aux yeux des hommes qui sont les éclaireurs du genre humain. Quand elles parviennent à l'empire, leurs titres sont déjà contestables. A l'heure même de leur triomphe ceux qui voient de loin peuvent prédire leur défaite lointaine^ mais assurée. Aussi les tribuns, qui se prennent pour les avant-coureurs des peuples en marche, sont-ils souvent en retard sur les penseurs.

Les théories politiques et sociales qui exercent le plus d'influence sur le grand nombre, comme sur les écrivains populaires de notre temps, ont pour base commune la philosophie du xviii® siècle, philosophie que les spiritualistes de Técole de Cousin continuèrent lorsqu'ils croyaient la combattre. Le principe de toutes les doctrines qui ont échauffé les précurseurs, les auteurs et les continuateurs de la Révolution française, c'est que l'homme est partout semblable à l'homme. Tous ont exagéré la puissance de l'éducation, et méconnu celle de l'hérédité. Tous ont tenu plus de compte des lois que des mœurs. Us ont pensé que les barrières qui séparent et distinguent les hommes sont chose artificielle. Ils ont conclu de là qu'il était facile de rétablir l'égalité et de fonder la fraternité, et que notre espèce atteindrait le but marqué par Dieu ou par la nature, le jour où régneraient l'harmonie et la justice : l'harmonie qui remplace la rivalité par l'amour, la concurrence par la coopération; la justice qui assure à chacun la satisfaction de ses besoins légitimes et qui atténue incessamment les inégalités incessamment produites par la naissance, par l'éducation, par la diversité des tempéraments et des caractères, par tout ce qu'on appelle le hasard ou la Fortune.

Ces belles idées d'harmonie et de justice n'étaient pas étrangères au christianisme, mais le christianisme se débarrassa peu à peu de ce qu'elles avaient d'exigeant et d'impérieux en les reléguant au ciel, et leur livra l'éternité pour soustraire le temps à leur domination. Les philosophes du xvni® siècle et les législateurs de la Révolution furent moins accommodants, ta Révolution établit l'égalité politique, mais non l'égalité sociale. Les amis de la logique se mirent

à rêver une société nouvelle, où les hommes seraient véritablement frères, oîi nul ne serait privé de sa part de bonheur. L'un des premiers dogmes de cette religion moderne est évidemment la suppression de la guerre, car la guerre est la négation la plus complète des principes d'harmonie et de justice, puisqu'elle nourrit la haine et couronne la force.

Les théoriciens qui défendaient le vieil ordre de choses contre les menaces de ces doctrines nouvelles» tinrent bon sur le terrain de la propriété et de l'héritage, parce qu'il y avait là de grands intérêts à protéger ; mais ils ne songèrent pas à soutenir la légitimité ou la nécessité de la guerre. Là-dessus ils étaient au fond de l'avis de leurs adversaires ; aucun motif pressant ne les portait à regimber. Conservateurs et socialistes étaient également convaincus de l'unité de l'espèce humaine, de l'égalité naturelle et de la similitude primitive des hommes ; les uns et les autres tournaient leurs regards vers une sorte d'idéal ou d'âge d'or où les hommes seraient unis d'un bout du monde à l'autre par les liens d'une mutuelle tendresse. Lés uns et les autres admettaient que le mal c'est la lutte, que le bien c'est l'union, et que par conséquent le progrès social consiste à remplacer autant que possible la lutte par l'union. Entre les disciples de Voltaire et de Montesquieu et les disciples de Rousseau et de Diderot, la différence consiste plus dans le choix des moyens que dans le choix du but.

D'autres écoles philosophiques ont surgi sous nos yeux, et se sont à peu près rendues maîtresses des hautes régions de l'intelligence. Leur influence ne se fait pas encore sentir dans la région des sentiments, et elles ont peu de prise sur les peuples'. Car, si l'ignorant retarde sur le savant, même chez celui-ci,

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le cœur retarde sur la tête. Un homme peut être convaincu du néant d'une doctrine et soumettre à cette doctrine sa sensibilité* et sa volonté. C'est pour cela que les religions se survivent si longtemps. Quand elles n'imposent plus la foi, elles donnent encore l'émotion^ elle commandent encore à la conscience. Mais l'arbre mort s'abat tôt ou tard ; l'édifice ruiné s'émiette. Les forces morales qui n'ont plus de racines dans l'intelligence se dissipent et disparaissent peu à peu. Les facultés arriérées de notre âme suivent lentement, mais sûrement, la faculté maîtresse. La morale d'aujourd'hui tient à la métaphysique d'hier, mais la morale de demain sera fille de la métaphysique d'aujourd'hui.

Or la métaphysique d'aujourd'hui, c'est la théorie de l'évolution et de la sélection par la concurrence vitale.

Pendant bien des siècles, les théologiens, les philosophes et les poètes qui contemplaient le spectacle de la nature^ n'y ont vu que des preuves de la sagesse et de la bonté de Dieu. Les animaux surtout étaient à leurs yeux d'admirables machines, qui glorifiaient par leur perfection l'ouvrier divin. On se récriait sur l'ingénieuse disposition des organes, même quand ces organes étaient des instruments de mort, et sur l'étonnante précision des instincts, même quand c'étaient des instincts carnassiers. Racine résume tout une longue étape de l'esprit humain quand il frit dire à Joas :

Dieu laissart-il jamais 96s enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne la pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Assurément ce grand poètes en plaçant ces paroles

dans la bouche d'un enfant, ne songeait pas à ce qu'elles ont de réellement enfantin. Il n'est pourtant pas difficile de remarquer que chaque couple produit plusieurs couvées par an, que les petits sont naturellement appelés à vivre plusieurs années, et que, si le nombre des oiseaux reste à peu près stationnaire, c'est que la plupart sont victimes du froid ou de la faim, de leur faim ou de la faim d'autrui.Et que dire de ces oiseaux dont la pâture consiste précisément en une multitude innombrable d'insectes, ou en quelques douzaines d'oiseaux plus faibles? Voilà donc un Dieu dont la bonté livre à l'hirondelle des milliers de mouches, et au milan des volées d'hirondelles! c'est ainsi que les plus beaux génies, de Cicéron àFénelon, se sont moqués, avec presque tout le genre humain, de l'Être suprême, lui accordant innocemment des louanges dont l'athéisme le plus amer n'égalerait pas l'inconsciente ironie.

Il est vrai que certains théologiens ont attribué au péché d'Adam les malheurs des bêtes, grossissant ainsi à l'infini la responsabilité de nos premiers parents. Ici ce n'est plus seulement la bonté de Dieu qui est tournée en ridicule, c'est sa justice. Car, si l'on peut admettre que le fils reçoive du père, avec l'existence, toutes les charges qui y sont attachées, comment comprendre que la faute de l'homme retombe, de par la volonté divine, sur des êtres qui ne lui doivent rien ? Quoi ! l'agneau serait mangé par le loup, parce que le premier père des moutons était, non un pécheur, mais l'esclave d'un pécheur !

L'Anglais Buckland, estimé comme géologue et comme théologien, imagina que les animaux se dévorent entre eux pour s'épargner les ennuis de la vieillesse et les longues tortures de la maladie, tant il est

1 rai que la bonté de Dieu est partout visible à qui sait la chercher I A ce compte, ce sont les lions et les aigles qui ont à se plaindre, puisque l'ordre de la création les expose sans défense aux infirmités qu'amène le grand âge. Mais revenons aux choses sérieuses.

Il y a seulement quelques années, un naturaliste anglais, voulant expliquer par l'unité d'origine l'unité de plan qu'on découvre dans le règne animal, remarqua que les races domestiques varient rapidement et largement, grâce au choix raisonné que font les éleveurs, ne laissant se reproduire que les individus doués au plus haut degré de certaines qualités. Il supposa que la nature pouvait agir de même, que la force des choses pouvait exercer, elle aussi, une sélection, que cette sélection, avec l'aide des siècles, pouvait créer des races, des espèces, des genres, des familles. A l'appui de cette hypothèse, il produisit des arguments et des faits assez nombreux, assez bien liés, assez frappants sinon pour imposer la conviction, cela n'est pas de notre compétence, du moins pour renouveler le vieux fond des idées humaines.

La théorie de la concurrence, et du progrès par la concurrence, avait été esquissée par les économistes. Elle a été élevée par Darwin , par les émules et les disciples de Darwin, à la hauteur d'une philosophie de la création.

Ce n'est pas une philosophie souriante et bénigne que celle qui met au concours le privilège de vivre et d'engendrer, condamnant tous les vaincus à une prompte mort ou au célibat forcé. C'est à beaucoup d'égards la légitimation du droit de la force, pourvu qu'il soit bien entendu que la force n'est pas seulement la grosseur du corps et la vigueur des muscles, mais aussi, selon les espèces, le bravoure, l'adresse,

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l'agilité , la vigilance, la prudence, la sobriété, et même le dévouement à la famille, à la tribu, à la chose publique. D'ailleurs la philosophie se pique d'expliquer les choses, non de réjouir le cœur des poètes ou de consoler les âmes sensibles et tendres. Enfin ce n'est pas le darwinisme qui fait de notre globe le théâtre d'un immense et perpétuel carnage, mais il montre comment de ce carnage même sort le progrès, comment la mort corrige avec une sorte de discernement la folle prodigalité de la vie semant à pleines mains les germes dans un monde borné, comment le sacrifice incessant de ces innombrables ébauches appelle à l'existence . des chefs-d'œuvre d'une perfection croissante. On peut répondre à ceux qui trouvent cette doctrine impie : puisqu'il a plu à Dieu de décider qu'au banquet de la vie il y aurait beaucoup d'appelés et peu d'élus, sa providence est-elle moins admirable et sa justice plus douteuse, s'il fait servir cette rigueur au développement de son ouvrage, que s'il l'emploie à se divertir ou à châtier le péché d'Adam? Les poètes auront-ils le droit de gémir si on leur dit que les magnifiques couleurs dont se parent les oiseaux, les insectes et les fleurs, ne sont pas un tableau composé par le créateur pour réjouir les yeux distraits et indifférents des hommes, mais le résultat accumulé des conquêtes qu'une amoureuse rivalité a fait faire à des milliers de générations ?

Quoi qu'il en soit, cette idée de la concurrence vitale , que l'illustre Max Millier a pu appeler une nouvelle catégorie de la pensée, s'est emparée des sommets de la science et de la philosophie. De là, elle descendra, elle descend lentement dans les vallées où la multitude humaine s'agite et s'émeut. On peut prévoir que le système de Darwin sera ébranlé dans beaucoup de

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ses détails; peut-être même sera-t-il réfuté. 11 n'en aura pas moins accompli une sorte de révolution dans Tunivers intellectuel. Il en restera au moins quelques parties. Ni les savants, ni les philosophes, ni les moralistes, ni les hommes d'État ne pourront désormais perdre de vue cette loi de la nature que Thomme est seul à violer, quoiqu'il ne la viole ni régulièrement, ni impunément, et en vertu de laquelle toute espèce tend à se multiplier jusqu'à ce qu'elle soit douloureusement limitée par la guerre ou la famine. On n'oubliera pas que c'est l'hérédité qui amasse et conserve tous les éléments du progrès dans le règne animal, et le rôle de l'hérédité se montre plus grand à mesure qu'on recule les bornes de nos connaissances physiologiques. Enfin , quoi qu'on pense des causes qui ont donné au lion ses griffes, à l'aigle ses serres, on aura pendant quelque temps admis que ces avantages ont été acquis par une longue série de tâtonnements, de luttes et de sacrifices, et l'on ne pourra s'empêcher d'avoir présentes à l'esprit toutes les raisons qui portent à voir dans la victoire le résultat du labeur de longues générations. Ce n'est pas en vain qu'aura été enseignée au monde cultivé une philosophie d'où dérivent bi aisément ces deux propositions : « La guerre est pour l'humanité la forme la plus achevée de la sélection; la force est de la vertu accumulée. »

D'ailleurs ces idées commencent à pénétrer profondément les classes dirigeantes de certains pays. Les docteurs allemands s'en servent pour justifier et glorifier l'esprit envahissant de la race germanique. La philosophie de M. de Bismarck est un mélange de christianisme inconséquent et de darwinisme inavoué, et M. de Bismark pense pour des millions d'hommes. Il en serait de même chez les Anglais, si les Anglais n'é-

taient pas, comme les anciens Romains, naturellement exempts du besoin d'excuser leurs conquêtes.

Gomme on ne fait que depuis peu usage des ressources de la statistique, comme la physiologie est d'hier, la philosophie de Thistoire est encore dans Tenfance. Quand cette science sera sortie de la période des déductions téméraires, de Tàge des romans et des épopées, on cherchera quelle influence la guerre, soit qu'on s'y prépare, soit qu'on la fasse, exerce sur le moral des nations. Alors on opposera aux calculs des économistes qui ne voient que du travail perdu, des calculs qui pour être moins faciles ne seront pas moins solides. Les vertus que développe la paix sont-elles tout l'homme? Les races qui n'ont su défendre ni leur liberté, ni leur existence, n'étaient-elles pas inférieures aux races qui les ont asservies ou supplantées? Les grandes invasions, où les esprits superficiels ne voient que le triomphe de la barbarie, ne sont-elles pas bien souvent une régénération? N'a-t-on pas eu raison de dire que, sous un régime de sécurité absolue, le genre humain deviendrait un marais stagnant? Quelle eçt, en un mot, la part de la guerre dans le progrès? Cette question a de quoi tenter les historiens à venir. Le moment n'est pas venu d'y répondre. Il y a tant de faits à comparer, tant de résultats à analyser, tant d'arguments à peser et d'illusions à détruire I Bornonsnous à faire remarquer qu'en ce moment même les Européens s'empressent à mettre la main sur le reste du monde, et qu'aucun scrupule ne les fait hésiter dans cette conquête de plus en plus rapide.

Supposons la conquête achevée. Les peuples d'Afrique et d'Asie qui n'ont été ni détruits, ni asservis, sont entrés dans le grand courant de la civilisation occidentale. Partout les terres incultes sont occupées ou

défrichées. On a enlevé au désert tout ce qu'on pouvait prendre sur lui. Une longue paix répand ses bienfaits sur tout le genre humain; les nations sont unies et même un peu mêlées. Le monde est plein : qu'arrive-t-il?

Ou bien Taccroissement de la population s'arrête de lui-même, ou bien la guerre intervient, et les races fortes envahissent le domaine des races faibles. En vain alléguera-t-on les progrès de l'agriculture. Ces progrès ont une limite ; la fécondité du sol n'est pas infinie ; d'ailleurs il faut bien conserver une certaine marge, à cause de l'inégalité des saisons. Le jour où l'homme demandera à la terre tout ce qu'elle peut produire, une mauvaise année amènera une famine terrible. Il ne servirait de rien d'établir des greniers d'abondance ; car, tant qu'il y aurait un superflu, la population continuerait de croître.

Toute espèce tend à se multiplier indéfiniment. Cette loi est implacable. Ce qui en suspend l'action est un mal. Ce qui y soustrait les races humaines est une forme de l'un de ces deux fléaux, le vice et la maladie, un symptôme de décadence morale ou de décadence physique. Viendra-t-il un temps où la continence sera de nouveau élevée au rang des vertus les plus respectables, où le célibat sera de nouveau en honneur, mais un célibat sans religion, sans espérance ultraterrestre, sans la compensation de l'amour divin et des fiançailles de l'âme avec son sauveur ? Faisons un effort d'imagination. Heprésentons-nous un état social où l'humanité tout entière imiterait la bourgeoisie française du xix* siècle, ou la noblesse du xviii*. Si on limite la fécondité des mariages, quelle corruption ! Si l'on condamne les cadets à la stérilité, quelle oppression I Ce sera une triste société que celle où Tamour

conjugal sera rigoureusement soumis à la loi de l'offre et de la demande.

Assurément nous en sommes encore loin. Mais qu'est-ce que la paix perpétuelle? Un idéal. Nous avons le droit d'interroger l'idéal, de le forcer à nous dire ce qu'il promet et ce qu'il cache. Les pacifiques s'écrient : « Tous les hommes deviendront frères ; les peuples s'embrasseront; on ne tuera plus personne; on ne forgera plus que des socs de charrue; on ne fondra plus que des statues et des machines. » A merveille! Et après? Savez-vous comment Proudhon résume le système de Malthus ? Proudhon ne peut pas toujours être cité. Ce qui est clair, c'est qu'à force de vivre en paix, les hommes finiront par se gêner un peu les uns les autres , et que la terre ressemblera à une ville bloquée sans espoir de délivrance. On ne pourra pas coloniser la lune, ni essaimer dans les étoiles. Il faudra ménager les ressources du genre humain, et le mot de bouche inutile recevra un sens nouveau. Les économistes et les hommes d'État de cet âge d'or auront à choisir entre les trois régulateurs de la production : la débauche, la peste et la guerre. Ou plutôt la force des choses choisira, à moins qu'elle n'use des trois à la fois. Cherchez bien : il n'y a pas d'autre issue ; car, si jamais les hommes doivent être assez dégoûtés de la vie pour ne pas souhaiter de la transmettre à beaucoup d'enfants, ou assez dégénérés pour être naturellement peu féconds, un pareil avenir n'a rien qui nous tente ; ce n'est pas la peine d'y courir si vite.

Laissons cette hypothèse, bien qu'elle s'impose, et accordons aux ennemis de la guerre qu'un jour il n'y aura plus que des luttes pacifiques. Les luttes pacifiques, qu'est-ce que cela ? Vous pensez d'abord à une

exposition qui commence par des fêtes et finit par un déluge de croix. Regardez-y de plus près. Vous verrez que la plupart des humains qui meurent de faim, de froid, de consomption, tombent victimes des luttes pacifiques de Tindustrie. La concurrence tue plus de gens que la guerre, tue plus lentement, n'épargne ni les enfants ni les femmes. Aussi nous promet-on la fin de 1^ concurrence et l'avènement de Tharmonie. Mais, si une race est à la fois plus pacifique, plus patiente et plus sobre que les autres, si le Chinois est une machine qui coûte moins à établir que l'Européen, et qui consomme moins de combustible pour produire un travail donné, comment l'Européen se défend ra-t-il, le jour où le dernier canon aura été installé sous verre dans un musée d'archéologie? Cette question n'est pas si futile que le croiront quelques lecteurs ; consultez là-dessus les Californiens, qui la trouvent déjà brûlante.

Dans notre civilisation, si imparfaite qu'on la trouve, le monde appartient aux hommes qui ont à la fois la science, la discipline et un système nerveux qui permette d'aller au feu. Dans la civilisation que rêvent les amis de la paix, le monde sera aux peuples qui transformeront avec le moins de frais possible une certaine quantité de riz en une certaine quantité de travail, s'ils joignent à cette supériorité économique le mérite physiologique qui distingue les habitants et surtout leslhiabitaintes du Céleste-Empire, et un parfait mépris pour toutes les délicatesses dont nous ne pouvons nous passer. Quand la justice enfin triomphante exigera que l'Anglais et l'Allemand cèdent la place au Chinois, l'Anglais et l'Allemand jetteront un regard d'envie sur le temps où il y avait des frontières gardées par des douaniers, défendues par des

soldats, et ils trouveront que le droit du plus brave avait du bon. Admettons que les loups apprennent à paître Therbe des champs ; encore ne se laisseraient- ils pas. resserrer dans leurs pâturages par Tenvahissement des moutons, sans se rappeler que le Créateur, dans sa bonté, leur a donné des dents plus longues, des muscles plus forts et des nerfs mieux trempés. Vers le milieu du xxn® siècle, si tout marche d'ici là au gré des apôtres de la fraternité universelle, quelques hardis novateurs feront de singulières découvertes. Ils soumettront l'idée de la justice à un nouvel examen, et proposeront peut-être à l'humanité un idéal bien différent de celui qui fait l'orgueil du XIX® siècle.

En attendant cet avenir où nous logeons nos rêves, la guerre est un accident que tout le monde prévoit, une épreuve à laquelle tout le monde se prépare. Les peuples qui sont le mieux décidés à ne pas donner le branle ne sont pas ceux qui se mettent le moins en garde. Chacun proteste de son amour pour la paix, mais personne ne croit la paix suffisamment gardée par l'amour qu'elle inspire. Prenons les choses comme elles sont; on fait de la philosophie pour tous les temps, et de la politique pour le temps où l'on vit. Que la formation des États-Unis d'Europe et même des États-Unis du globe soit possible ou chimérique, désirable ou fâcheuse, ce n'est encore qu'une idée. Occupons-nous des faits. Il peut être intéressant de conjecturer ce que sera la paix future : voyons d'abord ce qu'est la guerre de nos jours.

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