CHAPITRE V
En arrivant au terme de cette longue étude, nous craignons qu'on ne nous reproche d'avoir été trop sincère. Le lecteur français est habitué à la flatterie; les écrivains qui ne se piquent pas d'optimisme prennent soin de caresser au moins les préjugés de leur public. S'ils ne voient pas tout en rose, c'est qu'ils servent l'opposition, et chatouillent par leurs sombres prophéties les rancunes d'un parti détrôné. On ne trouve guère de juste milieu entre l'enthousiasme des satisfaits et la misanthropie des mécontents. Ceux-ci ne sont pas tant occupés à chercher des remèdes pour le mal qu'ils découvrent, qu'à découvrir des maux pour faire passer le remède qu'ils vantent. Les docteurs Tant-Pis sont pour la plupart des vendeurs d'orviétan politique, social ou religieux, et leurs ordonnances ont l'air d'être dictées ou par l'intérêt ou par la passion.
On rendra cette justice à l'auteur de ce livre, qu'il n'a point sacrifié à l'esprit de parti ; il espère s'être tenu à égale distance de la béatitude où se plongent volontiers les amis du pouvoir, et de l'aigreur par laquelle les vaincus se vengent du pays qui les repousse. S'il s'est parfois montré un peu rude dans
ses jugements sur ses concitoyens, c'est qu'il croit que les vérités les moins agréables ne sont pas les moins utiles. Il faut bien que quelqu'un se charge de les dire. Aucun peuple ne manque de panégyristes; ce sont plutôt les censeurs qui font défaut. Assez de gens nous bercent ; qui nous éveillera si l'heure est venue de secouer une langueur funeste ? Pour se faire entendre, il faut élever la voix.
On se souvient de la sensation que produisit, trois ans avant la guerre, le livre du général Trochu : V Armée française en 1867. Cet avertissement fit beaucoup de bruit, mais peu d'effet ; on réfuta avec succès les assertions de cet alarmiste importun; on l'accusa même de manquer de patriotisme. Il fallut que nos malheurs, en montrant qu'il avait été prophète, fissent de lui un demi-dieu. On le porta aux nues trois ans trop tard ; on l'en a bien vite laissé retomber. Il n'est malheureusement plus nécessaire d'apprendre aux Français qu'un bail fait avec la victoire doit être souvent renouvelé : ils ne pèchent plus par excès de vanité militaire ; mais la vanité civile est restée à peu près intacte. Une autre illusion a pris la place de celle qui nous a fait tant de mal. Nous ne nous croyons plus invincibles, mais nous nous flattons de n'être jamais attaqués; nous ne comptons plus sur les miracles de la valeur française, mais la plupart d'entre nous ajoutent une foi implicite aux garanties de la prudence. Nous oublions que pour conserver la paix il faut être deux, et que pour provoquer la guerre il suffit d'un querelleur.- Jusqu'en 1871, cette sécurité était «à peu près fondée. Elle ne l'est plus.
Aussi n'est-ce plus l'armée qui a besoin d'être avertie, mais la nation. Nos généraux et nos officiers
savent assez qu'il faut travailler; le pays ne sait peutêtre pas assez qu'il faut craindre.
Quelques lecteurs jugeront que nous avons dit trop peu de bien de la France, et trop peu de mal de l'Allemagne. Mais nous n'avions pas à plaider une cause devant l'histoire, ce tribunal qui se laisse si souvent tromper ou séduire, qui ne punit que des noms et qui ne dédommage que des ombres. D'ailleurs nous ne croyons pas que le patriotisme moderne doive consister à s'exagérer le mérite, à se dissimuler les défauts de la nation dont on fait partie. Quand les sujets n'avaient qu'à obéir, on pouvait sans péril nourrir leur amour-propre; il suffisait alors que les hommes d'État fussent exempts d'illusions. Aujourd'hui le suffrage universel est roi : il doit connaître la vérité tout entière, et le chauvinisme des écrivains est presque aussi coupable que l'adulation des courtisans d'autrefois. Si nous n'y prenons garde, on essayera de faire de nous un Louis XIV collectif, un Peuple-Soleil.
Nous fera-t-on un crime de ce qu'il n'y a pas dans notre livre un seul cri de haine contre nos vainqueurs ? Nous l'avouons franchement : la haine est à nos yeux une passion stérile et bavarde, parfois dangereuse, jamais utile. Le plus sincère patriotisme n'est pas celui qui se retrempe dans la déclamation et qui se gorge de phrases. Le salut de la France, l'intérêt de la France, la grandeur de la France, voilà notre seul objet : le reste du monde ne nous touche qu'autant qu'il touche la France. Reprocherons-nous à nos voisins d'aimer leur pays comme nous aimons le nôtre ? Il y a peu de dignité, quand on veut la paix, à faire la guerre en paroles. Et quand même on voudrait la guerre? Les héros d'Homère s'injuriaient
avant d'en venir aux mains ; aujourd'hui deux hommes qui vont se battre à mort se saluent ; ils paraîtraient méprisables s'ils échangeaient seulement une épigramme. Il nous semble que le moment est venu pour les peuples d'imiter cette réserve. Quand les sujets se jetaient réciproquement à la tête les insultes et les imputations les plus violentes, les souverains restaient froidement polis, ce qui ne les empêchait pas de se faire au besoin le plus de mal possible. Maintenant nous sommes tous souverains.
Dira-t-on qu'il faut toujours étaler une superbe confiance, de peur d'affaiblir dans les âmes le ressort du courage, de peur de porter atteinte à l'esprit guerrier de la race française ? Mais il faudrait montrer quels services nous a rendus ce prétendu esprit guerrier. Il a poussé nos gouvernements à se jeter dans les aventures; il ne nous a ni sauvés ni soutenus à l'heure du péril. Pour défendre la patrie, le sentiment du devoir suffit; s'il fait défaut, rien n'y supplée. Or nous aurons d'autant plus le sentiment du devoir que nous nous serons davantage appliqués à prévoir toutes les chances, que nous aurons posé sur l'avenir un regard plus profond et plus viril. Est-ce que, pour faire de bons marins, on essaye de prouver que la mer est toujours belle, et que l'histoire des naufrages est un amas de fables ?
Enfin on dira peut-être qu'il ne faut point parler si haut devant l'étranger. Mais l'étranger nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes. Aurions-nous la prétention de l'intimider ou de le séduire par notre sécurité? Les Allemands ne pensent pas ainsi ; leurs chefs ne chantent par pour nous endormir les douceurs de la paix perpétuelle, n'affichent pas pour nous terrifier la certitude de nous battre sans
peine. Vaici comment s'exprime en janvier 1881 une feuille spéciale qui passe pour officieuse, la Semaine militaire de Berlin :
Qu'elle vienne de FEst ou de FOuest, ou des deux côtés à la fois, une lutte terrible se prépare pour nous, une lutte pour Fexistence de la nation, une lutte à mort, dans laquelle chaque nerf, chaque fibre devra se tendre à son maximum, combat gigantesque et de longue durée, dans lequel nous n'avons pas à compter sur des succès, comme en 4866 et 1870, mais plutôt sur de rudes coups, sur de sensibles revers, peutêtre. C'est alors qu'on verra de quel prix, de quel poids à la guerre sont les éléments moraux et l'énergie de la volonté. Puissions-nous, en un jour de détresse, n'avoir pas à faire en vain appel à l'esprit de l'armée I
Nous n'avons pas à copier en toutes choses les Prussiens; mais nous pouvons du moins apprendre d'eux un art qu'ils ont jusqu'ici merveilleusement pratiqué : l'art d'être prêt.
Dans nos jugements sur la France actuelle, comme dans nos prévisions sur l'avenir, on a pu remarquer des hésitations, des incertitudes ; on a pu trouver des lacunes dans nos conclusions. Ce livre n'est pas une thèse; le but sera atteint si nos lecteurs se donnent la peine de penser aux problèmes que nous agitons. Les bons écrits ne sont pas seulement ceux qui démontrent le plus de vérités, mais ceux qui suggèrent le plus de réflexions et d'idées. Il est des matières où le doute est permis, oîi il est inévitable; on n'a ni le moyen ni môme le droit de deviner un avenir qui dépend du libre-arbitre de tous et de chacun. On ne peut que tracer les voies diverses, et marquer où elles conduisent ; les hommes d'État, les législateurs, les peuples choisissent.
Ce que nous avons essayé de prouver, c'est que
rien n'est perdu, mais que rien n'est assuré. Après 1871, la France a fait un effort. On a réorganisé Farmée, institué le service obligatoire, construit des forteresses et rempli les magasins. Est-ce assez pour nous mettre à Tabri du péril? Peut-être. Mais ce peutêtre n*est pas un oreiller sur lequel doive s'endormir un bon citoyen.
Il faut donc un nouvel effort, pour acquérir une sécurité aussi pleine et aussi légitime que le comportent les choses humaines. Jusqu'ici nous avons suivi nos rivaux; on dit que nous les avons atteints ; on dit aussi le contraire. Mais il faudrait les dépasser. Si nous faisons toujours comme eux, rien ne prouve que nous arrivions jamais à faire mieux qu'eux.
Deux sentiments également forts nous donneront l'énergie dont nous avons besoin : le patriotisme et la crainte. Le patriotisme ne se prêche guère. Ceux qui ne se sentent pas amputés dans leur chair par la diminution de leur pays, ceux à qui il ne manque rien le lendemain du jour où la France est démembrée, ceux-là ne seront touchés d'aucune homélie. Les autres n'ont pas besoin qu'on réveille une flamme toujours allumée dans leur cœur.
Mais la crainte est ressentie même par les âmes froides ; elle peut être inspirée par une démonstration. Un nouveau désastre infligerait à tout le corps de la nation une telle blessure, qu'aucun organe ne serait dispensé d'en souCTrir. Ce serait pour les riches un appauvrissement durable, pour les petits une misère cruelle. Ce serait une malédiction héréditaire sur toutes les générations de notre sang. Nous sommes arrivés à une de ces périodes critiques où les lois de la concurrence vitale et de la sélection s'appliquent brutalement aux peuples. Il s'agit de savoir si nous
tomberons dans une condition inférieure, au rang des vaincus à perpétuité qui traînent sur le sol natal une vie sans honneur, sans sécurité, sans espérance, ou qui colportent dans tous les pays du monde leurs regrets stériles, leurs plaintes sans écho, leur rancune impuissante. Il nous restera toujours des terres à labourer; nous pourrons toujours bâtir, filer et tisser, cultiver les arts, les sciences et les lettres. Oui, quel que soit notre destin, nos enfants feront tout cela, mais, si nous sommes encore écrasés, ils le feront avec un boulet au pied, et sous le bâton.
Vantons très-haut la civilisation, mais sachons-le bien : TEurope est devenue trop petite, et les forts mangeront les faibles. Si nous ne sommes forts, toute la prudence du monde ne nous garantira guère plus que la douceur de Tagneau qui se désaltérait dans le courant d*une onde pure. Car l'homme est un loup pour Thomme; ce qui n'est plus vrai des individus Test encore des peuples. Interrogez là-dessus le plus heureux et le plus puissant des hommes d'État contemporains.
On connaît le mot de Vauvenargues : « La guerre n'est pas si onéreuse que la servitude. » Ajoutons ceci : de quelque prix qu'on achète la force, elle coûte moins que la faiblesse.