CHAPITRE IV
Nous devons parler encore de la stagnation de la population, car c'est le plus grave de tous les périls, le péril de l'avenir. L'infécondité est un fléau dont les effets sont aussi sûrs que lents. Nous perdrons à la longue la bataille de la vie, si nous ne parvenons à déraciner le mal qui nous ronge. Nous serons un jour à moitié désarmés contre l'invasion, et tout-à-fait désarmés contre l'infiltration; la paix nous coûtera presque autant que la guerre. Dans la guerre nous risquerons de perdre du territoire ; dans la paix nous ne manquerons pas de perdre insensiblement du terrain. Déjà nous voyons affluer dans le Midi, dans le Nord, à Paris, les ouvriers italiens, espagnol^, belges, les commis et les artisans allemands. Ce mouvement deviendra plus rapide à mesure que croîtra la différence de densité entre la population de notre pays et celle des pays voisins. La frontière est une muraille que l'on force parfois à coups de canon; quand le canon se tait, c'est une grille qui laisse passer les courants.
Il y aurait un livre à écrire sur ce sujet, le plus intéressant et le plus utile des livres. Celui-là rendrait à la France un service sans prix, qui parviendrait à
créer une agitation profonde autour de cette grande question, à semer dans le public une inquiétude légitime. Si nous avions un juste sentiment de ce péril, si la statistique nous émouvait comme elle devrait nous émouvoir, c'est-à-dire presque autant que le souvenir de nos récents désastres, on chercherait des remèdes ; on en trouverait sans doute, et on les appliquerait à toui prix. Déjà quelques économistes ont poussé un cri d'alarmç qui n'a eu que peu de retentissement. On dit : « La population n'augmente plus guère ; la population va rester stationnaire, va diminuer; c'est un grand malheur; mais qu'y faire? » Et l'on n'y pense plus.
Cette indifférence tient à des causes diverses. On ne croit pas assez au danger; on le croit trop éloigné; on estime qu'il n'y a point de remèdes, ou que, s'il y en a, l'application en serait trop pénible.
Si nous avons réussi à montrer combien a grandi dans les luttes modernes l'importance de la population, combien la race germanique est poussée par sa fécondité à déborder sur les pays voisins, si nous n'avons pas en vain rappelé l'histoire de l'empire romain, il est superflu d'insister sur la réalité du danger. Un jour peut venir où un petit peuple de quarante millions d'âmes, riche et dépourvu de frontières naturelles, excitera sans cesse toutes les convoitises de ses gros voisins. Nous avons cru faire beaucoup en établissant le service obligatoire. Mais les Allemands nous avaient devancés, et chaque année le service obligatoire leur donne une armée plus nombreuse ; sommes-nous sûrs de faire chaqtst> année assez de progrès pour maintenir au moins l'équilibre, pour compenser par une supériorité croissante de courage et de talent l'infériorité croissante du
nombre ? Ce serait le comble de la présomption.
S'agit-il d*un lointain avenir? Il en est de certains périls comme de Torage qu'il faut fuir quand on le . prévoit, car on ne sait avec qjiielle vitesse ils se rapprocheront. La population de l'Allemagne double régulièrement en une cinquantaine d'années ; avant cinquante ans, les Teutons essayeront par un effort désespéré de faire éclater leurs frontières trop étroites ; malheur à nous, si nous ne pouvons contenir cette masse par une masse aussi compacte ! Ce n'est pas la politique qui doit nous avertir, c'est la mécanique. Ceux d'entre nous qui sont assez jeunes pour espérer encore de vivre un quart de siècle verront peut-être où mène la prévoyance égoïste qui nous rend stériles. Ils comprendront alors qu'il est parfois plus sage de faire beaucoup d'enfants pour défendre le patrimoine commun, que d'en faire peu pour éviter le morcellement des patrimoines privés. L'économie est une grande vertu, mais, quand elle va jusqu'à restreindre la fécondité, cette vertu devient un vice, sans parler des vices accessoires. Épargner n'est pas tout: les indemnités de gtierre peuvent être la confiscation, au profit des vainqueurs, de l'épargne passée et future des vaincus.
On dit que les lois sont impuissantes contre les mœurs, surtout en pareille matière, et que le mouvement de la population échappe à l'action des pouvoirs publics. Tout le monde connaît la tentative d'Auguste, ses lois et leur impuissance. Mais l'impuissance div législateur ne prouve pas toujours que le but où il vise soit impossible à atteindre : a-t-il trouvé, a-t-il suivi la meilleure voie? Auguste punissait le célibat; on ne voit pas qu'il ait sérieusement encouragé la fécondité. Il n'y avait sans doute d'autre moyen
qu'une loi agraire assez radicale pour mettre la terre dltalie aux mains du peuple, pour briser en petits fragments les immenses domaines des riches. Mais Auguste était un conservateur, esprit sage et peu hardi, sceptique ami de la religion, prêchant administrativement les bonnes mœurs et donnant l'exemple des mauvaises, d'ailleurs plus occupé d'établir son pouvoir que de restaurer les vertus romaines, dont la renaissance eût ébranlé son pouvoir. De tels réformateurs peuvent ralentir pour un temps les effets visibles de la décadence, mais ils en fortifient les causes profondes.
Mais avons-nous des remèdes à proposer? Celui qui insiste sur la gravité du péril a cependant le droit d'ignorer les moyens de l'écarter^ Celui qui avertit n'est pas forcé de conseiller. La statistique de l'état civil, cette science nouvelle qu'on appelle la démographie, n'a pas encore été poussée assez loin pour offrir une base solide aux prescriptions des médecins du corps social. Hasardons cependant quelques vues ; il n'importe guère qu'on les accueille bien ou mal, pourvu qu'un si grave sujet s'empare des esprits, pourvu qu'on y pense.
On peut combattre le célibat par l'impôt. Rien de plus juste ; quand il sera reconnu que tout citoyen valide doit à la patrie le tribut de l'argent, du sang et de la chair, ses écus, son bras et des enfants, l'impôt sur le célibat sera une taxe de remplacement. Mais cette taxe ne sera jamais qu'un modeste palliatif. Si elle est très-lourde, c'est une tyrannie à laquelle on se soustraira par l'émigration ; si elle est supportable, elle ne vaincra pas la résistance des réfractaires.
Peut-on rendre le célibat moins commode en rendant la débauche moins facile ? Nous posons la ques-
tien sans la résoudre : elle est trop vaste. Remarquons en passant que la France attend encore une loi sur la séduction et sur la recherche de la paternité, que l'interdiction du divorce et le régime de la séparation introduisent au sein même du mariage une sorte de célibat forcé, et enfin que les formalités du mariage, dans notre pays, semblent faites pour en éloigner les indécis. En Angleterre et en Amérique, la législation est moins favorable aux séducteurs, moins exigeante pour qui veut contracter des liens honorables.
Mais laissons de côté la rareté des mariages, et parlons de la rareté des enfants qui naissent de chaque couple. Ici nous avons à lutter non plus contre la débauche proprement dite, mais contre la prévoyance. On n'agira guère sur les ménages riches pour les contraindre à laisser beaucoup d'héritiers. Sur ce point le temps travaille pour nous. Peu à peu la réduction du taux de l'intérêt et l'accroissement continu des salaires et profits de tout genre diminuent le rôle du capital, grandissent celui du travail. En Amérique un père croit faire assez pour ses fils s'il leur fournit une bonne éducation et un léger viatique à leur début dans les affaires, ce qu'on appelle là-bas un beau départ. Mais nous n'en sommes pas là. C'est surtout la nécessité de doter les filles qui rend chez nous les familles aisées si peu fécondes. Après tout, cela les regarde. Les placés vides trouvent toujours qui les remplisse. L'aristocratie se recrute dans la bourgeoisie, la bourgeoisie dans le peuple. Il suffit de faciliter l'instruction à tous les degrés pour hâter ce mouvement salutaire. N'ayant pas autant de cadets que les Anglais, nous aurons plus de parvenus : est-ce un mal ? La stérilité des riches ne nuit guère à la sécurité nationale. Pour avoir le nombre, pour mettre
en ligne autant de centaines de mille hommes que l'exigera la situation de TEurope, c'est à la foule qu'il faut s'adresser, c'est aux petits et aux pauvres.
Dans ces humbles régions le mal est encore tenu en échec, mais il fait des progrès déjà rapides, qui bientôt vont s'accélérer. Dans les villes, la cherté des loyers et la cl^erté de la vie rend les enfants à charge ; le mauvais air , la petitesse des logements , rallaitemenl mercenaire, qui est si souvent un assassinat impuni^ multiplient la mortalité; n'oublions pas l'alcoolisme, la fréquence des relations illégitimes, les rigueurs du chômage. Il faudrait bien des réformes, peut-être impossibles à mettre en pratique, pour combattre efficacement les causes de stérilité dans la population des grandes villes. Dans l'état actuel de notre civilisation, l'industrie use plus d'hommes qu'elle n'en fait naître.
La campagne vaut mieux; la terre est toujours une mère féconde. Mais là môme il y a des dangers à signaler, une contagion à craindre. Plus il y a de paysans propriétaires, plus on redoute de diviser à l'infini les héritages. D'ailleurs nos lois et notre procédure rendent le partage coûteux pour les riches, ruineux pour les petits. Dans les contrées où la religion a conservé tout son empire, comme en Bretagne, la population s'accroît encore ; ailleurs elle tend à rester stagnante; çà et là elle diminue, et les causes de diminution sont chaque jour plus fortes. Pour qu'un ménage s'impose la gêne d'une famille nombreuse, il faut le plus souvent qu'il y trouve son profiL Avouons-le: la procréation des enfants n'est pas toujours inspirée par le devoir; c'est souvent l'effet d'un calcul. Dans beaucoup de régions, l'enfant rapporte plus qu'il ne coûte. 11 est nourri grossièrement, velu
plus grossièrement encore. De bonne heure il gagne sa vie, garde les oies ou les vaches, aide aux menus travaux des champs, remplit à l'usine un office bien payé, qui exige des bras assidus plutôt que vigoureux.
Les réformes législatives les plus utiles, les plus humaines, les plus nécessaires, altèrent chaque jour les éléments de ce calcul. L'instruction obligatoire retarde l'heure où l'enfant commence à rendre des services ; la loi sur les manufactures le protège contre Tavidité des parents. Le moment approche où les paysans et les ouvriers trouveront trop peu de compensations pour les charges de la paternité, tandis que les mœurs et les croyances les obligeront de moins en moins à laisser faire la nature et la volonté de Dieu, tandis que les petits propriétaires, sans cesse plus nombreux, redouteront davantage le morcellement de leur modeste patrimoine.
La population est arrivée chez nous à l'état stationnaire, ou peut s'en faut; elle approche rapidement de l'état rétrograde, résultant à la fois de notre condition morale et de notre condition économique. Or une nation qui décroîtra, au milieu de l'Europe si féconde, est condamnée à de prompts désastres. Allons-nous recommencer l'histoire des derniers siècles de l'empire romain? Les Germains sont encore à nos portes, le Rhin est déjà franchi. Regardons le péril en face ; sondons l'abîme vers lequel nous glissons ; raidissons-nous sur la pente. Le salut est à ce prix.,
La gravité du fléau, l'imminence du danger peuvent seules nous décider à émettre un avis qui semblera paradoxal. 11 faudrait allouer une pension annuelle assez considérable, cent francs par exemple, pour tout enfant âgé de moins de quinze ans, audessus de trois enfants. On ferait ainsi monter rapi-
démentie chiffre des naissances dans les contrées où la vie est simple et peu coûteuse, où la race est bonne. « Chose monstrueuse et contraire à la nature! » vont s'écrier les moralistes. « Dépense folle I » diront les économistes, a Chimère socialiste I » ajouteront les politiques.
Nous ne tenons pas à ce système, et nous le proposons timidement; mais il nous paraît fort soutenable. Si c'est rendre service au pays que d'élever des enfants, pourquoi ce service ne serait-il pas Tobjet d'une prime, aussi bien que la construction d'un navire? Les Chambres viennent de voter, pour encourager les armateurs, une loi tout aussi socialiste, qu'on n'a môme pas combattue au Sénat. Or tous les arguments invoqués dans cette circonstance peuvent être appelés à notre secours. On a dit qu'il fallait que la France se procurât à tout prix des marins. Il lui faut aussi des soldats. On a poussé des cris d'effroi en constatant que notre flotte de commerce n'augmente pas, tandis que celle des nations rivales se développe rapidement; pour la population la comparaison est aussi peu flatteuse, et bien plus alarmante. Est-ce que les chiffres n'ont d'éloquence qu'en matière commerciale? On allègue qu'il faut dédommager les armateurs des impôts trop lourds. Pourquoi ne pas dédommager les parents des pertes que leur infligent l'instruction obligatoire et la loi sur le travail des mipeurs? Il ne s'agit ici que d'aider la nature, en la délivrant des entraves de la civilisation, car la nature est féconde, c'est la civilisation qui stérilise, non qu'elle soit mauvaise en elle-même, mais parce qu'elle est boiteuse, parce qu'elle dérange trop souvent l'équilibre des charges et des ressources, parce qu'elle donne des primes à l'égoïsme, parce qu'elle encou-
rage le mépris de certains devoirs. Pour ce qui regarde la dépense, quand on met si facilement en équilibre un budget de trois milliards, on est en état de tout payer. Nous ne serons pas bien misérables parce que nous interromprons le dégrèvement des taxes, et nous regagnerons bien vite par notre activité l'argent ainsi employé ; une jeunesse nombreuse est une richesse qui en vaut une autre. Il n'y a qu'une bonne politique, c'est celle qui sauve l'indépendance nationale dans le présent et dans l'avenir.
Au reste, si vous êtes d'accord avec nous sur le péril de la dépopulation, cherchez et trouvez mieux.
A ce surcroît de travailleurs il faudra procurer du travail, car il ne s'agit pas de développer le paupérisme, et d'encombrer la France d'oisifs. Mais chez nous le travail ne manque guère ; aussi les travailleurs viennent-ils du dehors. Dites-nous combien nous occupons d'ouvriers belges, italiens, espagnols, combien d'employés suisses et allemands ; dites-nous s'il est vrai que l'agriculture manque de bras.
Au besoin on émigrera. Ayons des colonies et mettons-les en œuvre. Un homme qui émigré dans de bonnes conditions, non-seulement gagne sa vie, mais assure à un de ses concitoyens, resté au pays natal, le moyen de gagner la sienne. L'émigration utile enrichit et peuple, autant qu'elle l'agrandit, le pays d'oti elle sort.
Il ne faut pas s'arrêter à l'exemple de l'Espagne, qu'on dit avoir été appauvrie par l'émigration aux Indes. Cette opinion, qui a cours comme un axiome, n'est qu'un préjugé sans fondement. L'Espagne a été ruinée par un despotisme bête et une superstition croupissante. Si les Indes lui avaient fait du tort, cola prouverait seulement qu'une tyrannie imbécile tourne
tout en poison. Quand on a lu Tadmirable chapitre de Buckle sur TEspagne, on n'a pas besoin, pour expliquer sa décadence, d'accuser l'Amérique ; les rois et les moines suffisent.
Quand nous perdîmes le Canada, ce n'était, pour Voltaire, que quelques arpents de neige. Aujourd'hui c'est un immense empire dont le climat nous conviendrait à merveille; les soixante mille Français que nous y laissâmes en 1760 sont devenus une jeune nation de plus d'un million d'âmes^ non moins attachée à la langue et au souvenir de la mère-patrie que fidèle à la domination anglaise. Cette perte est irréparable, mais l'Algérie est à nos portes. C'est encore un beau domaine, surtout si nous nous hâtons assez pour y joindre le Soudan occidental. Jusqu'ici notre labeur en Algérie a été rude et coûteux ; la moissou arrive. Il en sera de même pour l'Afrique centrale, si nous avons le courage d'avancer, de dépenser, de combattre au besoin, si nous fermons l'oreille à certains économistes qui ne savent pas étendre leurs calculs au-delà d'une courte période, comme aux scrupuleux qui veulent que nous laissions les Anglais tout prendre, pour contempler avec orgueil nos mains vides.
Depuis quelques années nous redevenons entreprenants. On dit encore trop souvent que nous ne savons pas coloniser. A l'appui de ce préjugé banal et trompeur, on allègue la lenteur de nos progrès en Algérie, et les merveilles des colonies anglaises. Mais l'Angleterre a des possessions qu'elle exploité, comme l'Inde, et qu'elle ne colonise nullement; immenses troupeaux faciles à paître et à tondre. Elle a aussi des possessions qu'elle a trouvées vides, comme l'Australie ; on n'a même pas la peine de les conquérir, et
la terre n'y coûte rien. L'Algérie tient le milieu entre ces extrêmes ; elle n*est pas, comme llnde, malsaine et surchargée d'habitants ; le climat y est bon et Ton peut s'y établir; mais une population guerrière a rendu la conquête difficile, et la terre n'est ni vacante, ni fertile sans travail.
Interrogeons notre histoire : que nous manque-t-il? Les Canadiens-Français ont été les plus hardis explorateurs du monde ; ils ont multiplié avec une rapidité que nulle autre race n'a jamais égalée. Saint- Domingue était au xviii® siècle ce que Cuba est au xix«, la plus belle plantation de l'univers. Sommesnous dépourvus de persévérance ? La conquête de l'Algérie aurait lassé d'autres peuples. Pour les capitaux, nous en avons tant que nous les semons à tous les vents ; nous les avons prodigués, usuriers naïfs, à tous les emprunteurs véreux. Deux choses seulement risquent de nous faire défaut : la confiance en nous-mêmes, car nous tombons parfois en pareille matière dans une modestie qui va jusqu'à l'hypocondrie, et la promptitude, car il n'y a plus de temps à perdre, dans un siècle où les Européens se ruent sur le monde barbare, sans qu'il y ait de quoi contenter tous les appétits. Les millions que nous, dépenserons aujourd'hui pour arriver au Niger valent peut-être des milliards. Un empire est le prix de la course.