CHAPITRE PREMIER
§ I. — lies fatnri.
J'appelle ainsi celui ou celle quia en perspective un projet d'union, sans être lié par aucun engagement, assujetti à aucune date. Et voici immédiatement un exemple de la manière dont les choses se passent entre le médecin et les gens de cette catégorie :
Homme. — A la fin de sa consultation un client, négligemment, du ton le plus détaché : « Docteur 1 vous dit-il, je n'ai rien, absolument rien en vue. Mais enfin ma famille me tourmente. Si je trouvais à me marier... dites-moi dans combien de temps serai-je guéri de machaudepisse ?»
Méfiez-vous ! ou du moins n'acceptez les prémisses de cette déclaration que sous bénéfice dinventaire. Et surtout pesez bien votre réponse, car souvent, en se disant si dégagé, le client ne fait qu'user d'un artifice forl légitime d'ailleurs. En vous mettant ainsi à Taise, il espère avoir votre opinion plus franche et plus sincère.
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Donc soupçonnez toujours, chez celui qui vous interroge ainsi, une réticence, une arrière-pensée. Plus il vous laisse^ en ce moment, de liberté pour fixer le terme de sa guérison, plus dans la suite il vous accusera, il sera autorisé à \ous, accuser de l'avoir trompé, si ce terme est dépassé.
Mais, dans ce pronostic à porter^ il y a une autre considération dont il faut tenir grand compte. La blennorrhagie uréthrale, chez un homme jeune, sain, docile, ayant pouvoir et volonté de se soigner, à qui surtout, avant de contracter celle-ci, il ne restait nul suintement ; cette biennorrhagie-là dure en général de huit à neuf ou dix semaines^ Vous ajoutez un temps égal pour les complications possibles (cystite, épididymites), et, après avoir demandé quatre mois, vous pensez avoir fait largement les choses, et vous vous croyez en règle !
Eh bien ! Je vous en avertis, je vous en prie, chers confrères, regardez-y à deux fois avant de vous lier par une telle promesse. Ou, si vous Ja croyez possible, ne la faites qu'accompagnée de restrictions explicites. Il est — apprenez-le ou repensez-y — il est une série, peu nombreuse mais point du tout exceptionnelle, de cas — blerinorrhagies à jetées metastatiques — où les complications vers les bourses, la vessie, l'œil, les articulations se succèdent, se remplacent avec une
ténacité inyincible. Chez les malheureux ainsi atteints, la durée de la maladie est toujours prolongée, très considérablement prolongée ; soit parce que l'état aigu (lequel est rebelle aux antibiennorrhagiques) dure cinq, six mois, quelquefois davantage ; soit parce /[ue, au moment où l'acuité a cessé, il arrive qu'on ne peut réprimer par la thérapeutique Tune des complications sans faire surgir une autre complication ou sans faire reparaître l'écoulement : ce qui accroît pour ainsi dire indéfiniment la durée du mal et par conséquent de l'inaptitude au mariage.
Or, ce qui à te dernier point de vue intéresse le médecin et devra toujours rendre son premier pronostic très réservé, c'est que l'art ne possède aucun moyen de discerner si l'uréthrite qu'un client vient nous montrer sera une blennorrhagie simple ou une de ces blennorrhagies àmétasta-ses. Toutes deux se présentent, se comportent de même en commençant, et ce n'est que par la suite qu'apparaît la différence ; c'est à l'usage seul qu'on apprend à les connaître.
Une seule circonstance vous permettrait de prévoir la blennorrhagie à métastases : ce serait si le malade, questionné dans ce sens, vous répondait qu'il a déjà été affecté d'une blennorrhagie et qu'elle a offert ces caractères-là, cette fâcheuse extensivité, ces jetées multiples et interminables sur le système fibro-séreux.
Mais, à part ce cas, la chose, sans que rien tous autorise à la présumer, étant toujours possible, et^ d'ailleurs, ce malade, ainsi que nous le savons, ne vous demandant point pour le moment de le guérir vite, mais simplement de lui dire quand il sera guéri, n'b^itez pas à user de la latitude qu'il vous donne, et fixez, en vue de complications toujours possibles^ un maximum de six mois.
Ne lui laissez pas ignorer non plus qu'un homme n'est pas mariable dès le lendemain du jour où il a cessé de couler.. .^ mais nous reviendrons sur ce point.
Dans ce qui précède il n'est question que d'une blennorrhagie récente. S'il s'agissait de l'état chronique, d'une blennorrhée, surtout datant de plus d'un an, ne vous engagez en rien, à aucun terme, le client tous offrit-il six ou huit mois de docilité et de résignation. JNe le découragez pas néanmoins par un refus. Dites-lui, ce qui est la vérité, que dans de pareilles conjonctures la guérison est la règle ; mais que, bien que peu probables, les difficultés et les mécomptes sont quelquefois tels que vous ne pouvez répondre que d'une chose, mettre au service de cette cure tout votre zèle, toute votre persévérance sur laquelle il fera sagement de modeler la sienne.
Femme. — Quand une adolescente a passé nu-
bile, lorsqu'elle est en âge de s'étabHvy souvent s:\ mère, s'inquiétant alors de sa santé spéciale, découvre des perles blanches, et la conduit chez le médecin.
Je ne mentionne ici ce cas que pour prémunir mes confrères contre Terreur qu'ils pourraient commettre à l'aspect d'un écoulement abondant, même puriforme, odorant, s'accompagnant de rougeur et de gonflement de la vulve.
Tout en écoutant la maman si, par hasard, elle avait quelque conOdence à vous faire sur des tendances, précoces, ou même sur un antécédent accidentelsuspect, préoccupez-vous surtout des influences constitutionnelles qui ont pu donner naissance à cet état morbide et qui l'entretiennent. L'herpétisme, le lymphatisme, la chloro-anémie si commune à cet âge, la gastralgie qui est souvent le résultat d'une demi-inanition chez les ouvrières soumises à l'insuffisant régime des ateliers : telles sont, dans les conditions sociales modernes, les principales origines de ces leucorrhées le plus souvent aussi difficiles à faire disparaître que leurs causes si multiples^ si complexes et surtout si réfractaires aux moyens d'action dont la médecine dispose.
En prenant ces considérations pour base de vos prescriptions, prenez-les aussi pour base de vos explications et de votre pronostic. Rassurez complètement la mère sous le rapport d'une contagion
à craindre pour son futur gendre, contagion qui^ dans ce cas^ n'a jamais lieu. Mais n'omettez pas cependant de lui dire qu'une incommodité sem* blable, sans infecter le mari, peut souvent amener chez lui le dégoût, les reproches, la froideur, qui sait même?... quelque fâcheux soupçon 1
Allez un peu plus loin, puisqu'on yous écoute. Comme j'en donne ici l'exemple, ne répondez pas seulement à ce qu'on vous demande : à côté du médecin, faites intervenir le père de famille. A moins qu'ils ne soient une manifestation directe de l'herpétisme, ces écoulements tenaces dénotent presque toujours une constitution affaiblie par quelque dyscrasie ou par un vice de nutrition. Faites comprendre que ce n'est rien de parer au plus pressé, que de réprimer la sécrétion apparente au moyen de bains sulfureux, d'injections astringentes ou caustiques. Si l'on ne remonte pas aux sources pour les tarir, si l'on néglige de s'attaquer aux influences constitutionnelles dont cette sécrétion n'est qu'un symptôme, rien n'est fait, rien ne sera durable : on pourra nettoyer le vagin, on n'aura pas assaini Torganisme.
Cet assainissement a, ici, une importance qu'il vous appartient de faire ressortir. Derrière la jeune fille leucorrhéique par débilitation organique, vous apercevez la jeune femme inapte aux premières et douces épreuves de la vie en commun; réponse incapable de supporter les fatigues
du ménage ; la mère d'un produit malingre et rachitique ; l'accouchée vouée aux complications soit immédiates, soit lointaines et opiniâtres qui vous promettent une cliente à perpétuité ; la nourrice qui ne pourra jamais que s'essayer au plus doux des devoirs de la maternité et qui compromettrait deux existences en s'y essayant trop obstinément. Dévoilez discrètement ce tableau à la mère; montrez-lui que si elle veut faire de sa fille une femme saine et par conséquent une heureuse épouse et une heureuse mère, ce n*est pas trop que de changer dès à présent, parfois de réformer complètement toutes les conditions de son alimentation, de son hygiène, au besoin de son éducation professionnelle : et ce ne sera pas seulement la malade, la mère, la famille actuelle, la famille future, qui vous seront reconnaissantes du service rendu, ce sera la société tout entière.
§ II. — lies fiancés.
Homme. — Y a-t-il une façon plus expéditive de traiter la blennorrhagie, existe-t-il des antiblennorrhagiques spéciaux à l'usage des gens pressés de guérir?... On pourrait le supposer à voir la multitude de clients qui, de bonne foi et sans croire le moins du monde vous offenser :
Docteur, vous disent-ils, dépêchez-vous de me
guérir : je me marie dans six semaines, » absolument comme ils disent au tailleur, en lui commandant un paletot : « Il me le faut pour demain soir; et sans faute... je pars après-demain. » Qu'ils soient de faux (1) ou vrais fiancés, il n'y a qu^une réponse à leur faire : c'est que, pas plus en fait de copahu qu'en fait de dévouement, le médecin n'a deux poids et deux mesures; mais qu'ils peuvent, eux, et très notablement, contribuer à avancer leur guérison, savoir :
a. En suivant exactement les ordonnances (médicaments et régime);
b. En revenant consulter régulièrement, aux époques fixées ;
c. En plaçant à chaque visite, sous les yeux du médecin, ses ordonnances précédentes, ordonnances dont l'examen est indispensable pour lui permettre de se rappeler le cours die la maladie,
(1) Une famille, de mes intimos amis, comprenait, en deux branches, six charmantes jeunes personnes. De 1840 à 1855, sans s'en douter, ces pauvres filles ont fait à mes clients, comme on dit vulgairement, wi itsage de paui>re! On n'ignorait pas mon profond attachement à leurs parents, on savait l'intérêt presque paternel que]e portais à ces chères enfants. Aussi que de fois, alors, ne me suis-je pas vu relancer par quelque blennorrhéen qui, pour se ménager un accueil favorable et un traitement exceptionnellement attentif: « Vous ne savez pas, docteur? me disait-il dès l'entrée, Je suis en pourparlers sérieux pour épouser une des demoiselles C...! » — Je puis bien aujourd'hui le dire sans les blesser, et surtout sans leur donner de regrets, jamais elles ne sauront quelle quantité, hélas! et quelle qualité de poursuivants les ont, vers ce temps-là, compromises de leur dommage aussi fictif qu'intéressé !
d*apprécier le degré d'accessibilité ou de résistance qu'elle a offert aux premiers remèdes, et par conséquent la nature et la dose de ceux qu'il convient maintenant de conseiller ;
d. En mettant le médecin à même de juger^ de visu, de l'abondance et des caractères physiques de l'écoulement ; ce que le client obtient, soit en veillant à n'uriner que trois ou quatre heures (davantage, s'il se peut) avant la visite; soit en apportant un linge sur lequel il ait recueilli la quantité d'écoulement obtenue, le matin, en pressant le canal après une nuit passée sans uriner.
D'après mes souvenirs, lorsqu'un fiancé nous consulte, c'est en général de deux à quatre mois avant le mariage : c'est donc ce laps de temps dont nous pouvons disposer pour le traiter.
Ces préliminaires techniques posés, entrons dans le vif du sujet.
Deux espèces, ou pour mieux dire deux périodes de blennorrhagie sollicitent Tattention du médecin à propos d'un mariage imminent. Tantôt c'est une inflammation aiguë ou subaiguë, tantôt un état chronique. Distinction importante, car ni le danger à craindre, ni les difficultés à résoudre, ni le langage à tenir ne sont les mêmes dans l'un et l'autre cas.
Premier cas. — il est à peu près analogue à
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celui Aw futur, exposé ci-dessus. Seulement, ici, le client exige de nous plus qu'un pronostic.
Après avoir demandé à son docteur : « Quand serai-je guéri?» il ajoute expressément : « Guérissez-moi au plus tôt, » ce qui implique la question, pournous capitale : « Pouvez-vous me répondre que je serai guéri à temps pour telle époque? »
Là, en effet, se dresse devant le médecin une responsabilité des plus sérieuses. Mais avant de prendre un engagement, qu'il se fasse d'abord indiquer exactement la véritable époque. Ceci n'est point aussi simple qu'on le suppose.
Le client, en général, la connaît, lui, cette époque. Mais par un très faux calcul, croyant être d'autant mieux servi qu'il accordera moins de temps, il indique ordinairement au médecin une date antérieure d'au moins quelques semaines à la date réelle.
Or, qu'arrive-t-il? Procédons par exemples et par chiffres. Voici, devant moi, je suppose, un jeune homme qui se marie, me dit-il, dans cinq semaines, — en réalité dans sept ou huit — et dont la blennorrhagie, assez aiguë, au moment de sa visite, ne date que de quinze jours. Pour qu'elle fût mûre, il faudrait encore quatre semaines, plus quinze jours pour couper^ plus huit jours pour vérifier si la cure est solide. Total sept semaines, et je n'en ai que cinq à ma disposition !
Qu'eQ résulte-t-il ? naturellement que, pressé par le temps, j'abrège de dix ou douze jours la période d'expectation que j'avais jugé nécessaire de faire plus longue afin d'obtenir une maturation suffisante; et naturellement, en conséquence^ que la maturité étant incomplète, les spécifiques ou échouent, ou ne donnent qu'un résultat incomplet, occasionnant, au préjudice du pauvre client, la série de périls et de déboires dont je parlerai tout à Theure; tandis que s'il m'eût tout d'abord déclaré franchement la véritable époque fixée pour son mariage je l'eusse, de la manière la plus simple, guéri radicalement et définitivement.
Mais, notons-le, dans l'exemple qui précède, j'ai parlé au nom d'un confrère quelconque, et non au mien propre : car ce n'est pas ainsi,, ce n'est pas d'après ces principes de condescendance que je procède et qu'il faut procéder.
Lorsque le terme du temps dont le client peut disposer me paraît inférieur à celui dont j'ai besoin pour le guérir, je lui demande d'abord s'il ne peut retarder le mariage? Vu l'importance de la question, je le fais jaser; je me familiarise avec lui. Je lui ouvre, à ce sujet, toutes les voies, toutes les issues dont la cervelle d'un vieux praticien a le plan. Puis je le fais revenir deux ou trois fois, à brefs intervalles, pour m'initier au cours de sa maladie, pour apprécier, d'après la
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manière dont, en un laps de temps donné, elle a cru^ persisté ou décru, sa durée probable ainsi que le degré de résistance qu'elle annonce devoir offrir aux remèdes. Enfin, mon compte fait, si j'entrevois non pas seulement Timpossibilité, mais le peu de probabilité d'être prêts à f heure voulue ^ je le dis dès lors, sans détour, carrément ; formulant mon arrêt, avec une expression sincère de compassion, mais sans y mettre d'accent qui fasse espérer que je pourrai transiger.
Que se passe-t-il alors ? De trois choses Tune :
Ou le client va dans un autre cabinet, parfois là où se vend ïune des vingt injections, seules infaillibles, qui guérissent en trois jours ! — Tant pis, alors, mais tant pis seulement pour lui !
Ou, dompté par votre refus, il concède ce que vos instances n'avaient pu obtenir, allègue les papiers de famille en retard ; se rappelle alors subitement un oncle rhumatisé, un collègue qui Ta supplié de le remplacer; simule au besoin quelque honnête maladie personnelle, un panaris, une entorse, une névralgie, s'ingénie en un mot à créer le délai nécessaire. Dès lors, tout est sauvé, car, selon le proverbe italien, le train marchant à petite vitesse ne peut manquer d'arriver sûrement.
Ou, enfin, le malade étant impuissant à vaincre cet obstacle se voit réellement forcé d'aller de l'avant, de donner suite au mariage. Alofs,
a LE PÉRIL VÉNÉRIEN.
lui bien prévenu et ma responsabilité à moi pleinement sauve, je suis tout à lui de tout cœur ; je deviens son confident, son auxiliaire, son complice même au besoin... mais voyons dans quels termes.
Dans ces circonstances, le temps nous pressant, n'ayant devant nous qu'un mois, par exemple, parfois moins encore, pour traiter une blennorrhagie qui vient de paraître, voici comment je formule :
Un bain tiède, d'une à deux heures, tous les jours ou tous les deux jours ; un litre et demi ou deux litres par jour de tisane délayante; pas de marches ni de voyages inutiles ; quelques doux laxatifs ; fréquentes ablutions et irrigations froides ; linges mouillés d'eau froide en permanence autour de la verge et des bourses; camphre, lupulin, bromures à profusion; lavements émollients ; alimentation plutôt végétale ; fréquentations de la fiancée plutôt platoniques.
Catégoriquement averti de n'essayer aucune injection ni surtout aucune préparation de copahu, cubèbe, santal, — afin de réserver à son organisme la virginité de l'action de ces remèdes — le fiancé est ainsi conduit jusqu'au douzième jour avant le mariage à l'église (car pour le praticien comme pour les pratiquants , celui-là seul compte). A ce moment, brusque et complet changement du système de traitement. J'ouvre le feu de toutes
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mes pièces. Par tout orifice et sous toute forme, le pauvre diable ingère et injecte le double agent curatif, général et local....
• Sans vouloir empiéter ici sur le domaine thérapeutique, je dois cependant indiquer nette* ment quand il faut suspendre cet effort médicateur et comment on peut le suspendre sans danger.
En principe, un fiancé aussi à plaindre que celui dont je, viens de tracer la silhouette, un homme aussi exposé à devenir agent de contagion devrait être tenu sous l'influence des antiblennorrhagiques jusques et par delà le moment où il consommera le mariage. Mais allez donc lui parler de cubèbe, d'opiat, de chopart le jour où il va passer deux heures à Téglise, quatre à table, et le reste. Il y a là évidemment une incompatibilité sociale autant que gastro-intestinale, contre laquelle vos exhortations ne sauraient prévaloir. D'ailleurs, ces remèdes, nous le savons, sont à ce moment administrés depuis un certain temps.
Eh bien ! ou ils ont déjà réalisé la guérison, n'est-ce pas? ou bien elle est inachevée? Dans le premier cas, ils ne sont plus nécessaires. Dans le second, feront-ils, envingt-quatre heures, ce qu'ils n'ont pu faire en douze jours ?
Précisons. La situation est celle-ci : Monsieur se marie mardi prochain.
Pressé par le temps, je l'ai dit^ on a dû com-
mencer un peu trop tôt à lui administrer le copahu. Aussi, tant qu'il en prend, Técoulement est bien suspendu : mais ne reparaîtra-t-il pas dès qu'on cessera le remède. . . ? Voilà ce qu'on est fondé à craindre. Et justement ce jour-là, ce mardi où la guérison ne fût-elle que temporaire est absolument nécessaire, ce mardi, l'emploi du copahu est, pour les motifs que j'ai dits, impraticable !
Pour continuer l'effet suspensif, le médecin songe bien aux injections. Mais, comme il importe aussi, et beaucoup, de ne rien faire qui, ce jourlà, puisse enflammer l'urèthre, il s'en tient aux injections astringentes. Or celles-ci, trop faibles, manquent souvent le but médicateur désiré ; et de plus, et quelles qu'elles soient, elles ont un inconvénient sérieux dans la circonstance. Pour avoir de l'efficacité elles doivent être répétées fréquemment. Or, fréquemment répétées, elles exposent à la cystite, c'est-à-dire à des micturitions incessantes ; grave empêchement à l'accomplissement des devoirs de toute nature qui remplissent et terminent cette journée.
Dans cet embarras, un moyen de salut nous reste, un seul, mais souverain : l'injection au nitrate d'argent.
Tout le monde connaît l'effet de cette injection. Elle peut ne pas guérir ; mais toujours, mais à coup sûr, quand l'écoulement est chronique ou subaigu, elle le supprime pendant un certain
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temps. Voici point par point ce qui se passe alors : Supposons qu'on ait employé une solution à dose moyenne (3 centigrammes de nitrate d'argent pour 40 grammes d*eau). Une heure et demie ou deux heures après Tinjection, il apparaît un écoulement, simple effet de traumatisme, accompagne d'un peu de cuisson en urinant. Cette légère inflammation dure cinq ou six heures. Puis alors, précieux résultat, le canal devient sec; toute sécrétion morbide y est tarie, et cet état persiste de dix-huit à vingt-quatre heures ; temps bien suffisant, on le voit, pour que le nouveau marié aborde la couche nuptiale sinon guéri, du moins non^ contagieux. — En chiffres nets, si les époux doivent se retirer dans leur appartement le mercredi à une heure du matin, c'est le mardi vers neuf heures du matin que Tinjection préservatrice aura dû être faite.
Davantage^ — dirai-je avec nos vieux auteurs, — comme les effets d'un remède, quelque réguliers qu^ils soient, varient toujours selon les conditions individuelles ; comme il n'y a jamais le moindre inconvénient à faire une de ces injections durant le cours de quelque médication antiblennorrhagique que ce soit ; comme enfin il importe extrêmement d'être fixé d'avance sur le moment où commence et sur le temps que dure \di période de sécurité réalisée par ce traitement in extremis^ je conseille au fiancé de pratiquer, quelques jours
avant le sacrement^ une de ces injections à titre d'expérience instructive. Ayant vu se dérouler ses suites, il saura plus au juste à quelle heure précise il est le plus profitable de faire , au jour . dit, celle qui doit momentanément lui conférer patente nette.
Encore un bon conseil : pour peu qu'il se défie de son habileté, qu'il fasse exécuter la dernière injection par un médecin.
Encore deux mots à l'oreille : non ter in eâdem nocte. — Puis et surtout, non mingere ad parietes. Pour assurer la sécurité de votre conjointe, but qui doit ici tout primer, vous avez un meilleur emploi du liquide détersif, que la nature, que les vins du dessert mettent si libéralement à votre disposition.
Mais chut ! laissons monsieur sur le seuil de l'alcôve. Hélas I il ne me re verra que trop tôt ! (V. plus loin, p. 28.)
Deiuième cas, — Le suintement uréthral, chronique, établi de longue date, constitue une situation entièrement différente. Tout à l'heure, la blennorrhagie figurait comme un accident dans l'évolution des périodes antématrimoniales : ici c'est le mariage, pour ainsi dire, qui se présente comme un accident dans le cours de la blennor^ rhée. Aussi les dispositions de ce malade sontelles tout autres* 11 nous apporte^ celui-ci, une
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résignation absolue, une docilité parfaite. Car il connaît la gravité possible, la ténacité proverbiale de son mal. Et, loin de s'étonner, de se formaliser des délais qu'on lui impose, du non possumus qu'on lui laisse entrevoir, il n'en n'accuse ni les médecins, ni la médecine, mais lui seul et son inqualifiable incurie, confessée de bonne grâce^ à se soigner lorsqu'il en était temps. Avant de donner raison à son découragement, et avant de trahir le nôtre par un pronostic trop sombre, il faut discerner si le malade offre en réalité le genre de mal qu'il redoute. Le suinte* ment {goutte militaire) est cet état où, sans inflammation bien sensible, il sort de l'urèthre, par la pression, une gouttelette dont la couleur, dont la densité, dont l'abondance, varient selon que le sujet, pendant les vingt-quatre heures qui précèdent, a eu une vie calme ou s'est échauffé. Le danger propre à cet état est que par son indolence, par l'absence de douleur, qui est son caractère habituel, il rassure les malades et leur donne lieu de penser qu'ils pourront agir en époux sans préjudice pour leur femme. Illusion grosse de fâcheuses conséquences : car, la sécrétion redevenant purulente par le fait même de l'orgasme vénérien et du fonctionnement génital, il arrive que la même goutte qui fut inoffensive dans le coït de la soirée, se trouve être offensive dans le coït du matin 1
C'est donc une grave affaire de décider si la ffouttesuT laquelle on est prié de porter un jugement, restera innocente ou pourra devenir contagieuse : et ce n'est pas trop, dans cet épineux diagnostic, de consulter et les commémoratifs et les résultats de Texamen direct.
Plus d'un malade cherche à vous dicter votre jugement en disant: « J*ai eu une, j'ai eu deux, trois maîtresses. Etant dans l'état où je suis aujourd'hui, je les ai vues souvent, en m'échauffant beaucoup, sans prendre aucune précaution contre la contagion ; et jamais je ne leur ai rien donné. »
Ce témoignage a sa valeur ; mais notons qu'il est produit sans contrôle, sans débat contradictoire, uniquement par celle des deux parties qui croit avoir présentement intérêt à lui donner un sens affirmatif. Notons surtout que la question est de savoir non pas si le consultant a été jadis, mais bien s'il est actuellement en état de donner du mal.
L'examen direct peut donc seul lever les doutes : mais, pour qu'il n'en laisse point subsister, il y faut certaines conditions indispensables. Tel qu'il se présente dans voire cabinet, le client, neuf fois sur dix, ne vous montrera qu'une goutte iusignifiante, un canal un peu humecté d'une humidité à peu près transparente. Mais demandez-lui si, à d'autres moments de la journée, il
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n'a pas un écoulement plus abondant ; elneuffois sur dix, il répondra : « Oui, en effet, le matin en me levant. y> C'est donc cette goutte matinale qui est seule décisive. Elle Test au point que, si vous opinez sans l'avoir vue, vous êtes à peu près sûr et de vous tromper et d'être ainsi responsable des déceptions et des dommages, conséquences fatales de cette erreur. Ajournez donc votre sentence. N'ayez scrupule d'imposer quelque gêne au client pour qu'il revienne chez vous un matin où, ne prenant, depuis cinq jours, ni copahu ni injections ; ayant bu^ la veille, quelques verres de bière ou de vin blanc; n^ ayant, de toute la nuit, ni uriné, 7ii eu de perte de semence^ ni, s'il se peut, d'érection prolongée, il nanra, avant votre examen, ni pressé sur Vurèthre ni même écarté par curiosité les lèvres du méat. Dans ces conditions seulement, je le répète, vous êtes apte à vous prononcer valablement. Dans ces conditions seulement si, en pressant sur le canal, vous n'amenez pas au méat de sécrétion ayant les attributs de la contagiosité, vous pourrez délivrer au fiancé Tautorisation de devenir époux. Or, par quels caractères se révèle la contagiosité du liquide? S'il est transparent; si, pris entre deux doigts, il file quand on les écarte, et reste filant a cinq centimètres d'intervalle, il n'y a rien à craindre. Ne concluez pas encore, cependant. Quelque rassurant que vous paraisse
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cet examen, ne vous prononcez pas sans avoir demandé au malade si la goutle qu'il voit ordinairement lui-même est bien semblable à celle que vous avez ramenée, si elle n'est pas quelquefois plus abondante, plus colorée, — L'écoulement se présente-t-il, au contraire, blanc comme du lait, à plus forte raison jaune et ne filant pas entre les doigts? Dans ce cas, il est contagieux.
Entre ces deux extrêmes, aisés à apprécier, naturellement il y a des nuances ; il y a des transparences louches, des opalinités plus ou moins foncées, des viscosités de trop court rayon. Ici la parole et la plume doivent confesser leur insuffisance. 11 y faut le coup d'œil d'un praticien expérimenté ; mais ce doute même, on lé comprend, mérite de peser dans la balance, d'y peser dans le sens de l'ajournement du mariage et de l'exécution obligatoire d'un traitement actif.
Ce traitement, quel est-il ? Je n'ai pas ici à le décrire : mais je tiens à rappeler qu'il ne compte pas de moyens capables de réussir toujours et à coup sûr ; qu'il se compose, au contraire, en général d'une série de tentatives dont chacune par son résultat positif ou négatif, partiel ou tempo-^ raire, éclaire le praticien sur le choix à faire ultérieurement entre les autres agents médicamenteux ; — que, par conséquent, avant d'ouvrir cette lutte, il faut armer son client, s'armer soimême d'une patience, d'une persévérance à toute
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épreuve ; — que le plus souvent, ce n'est pas tout d'un coup, mais peu à peu, en partant d'une amélioration acquise pour réaliser une amélioration plus notable, qu'on arrive à la guérison complète ; — enfin et surtout que cette guérison ne doit être réputée définitive et radicale qu'autant qu'elle a persisté pendant au moins quinze jours (comptés à partir de la cessation de tout traitement), et qu'elle s'est maintenue durant ce temps malgré quelques écarts de régime intentionnels et probatoires, excès méthodiquement gradués et, s'il se peut, dûment réglés par le médecin (trois bocks, coup sur coup ; un bain chaud ; une soirée en tète à tète avec sa fiancée ; une course activement poussée jusqu'à amener la transpiration; une nuit de café, entre jeunes gens; un repas où figurent quelques poudreuses épaves des côtes du Rhône ou des rives de l'Yonne).
Femme. — Il convient d'ouvrir ici un petit compte à la fiancée. J'ai vu quelques jeunes femmes, presque toutes se faisant passer pour veuves, venir me demander conseil, en vue d'un mariage projêlé. Elles avaient depuis assez longtemps une perte et voulaient savoir si, dans cet état, elles ne pourraient pas infecter leur futur.
J'écris infecter sous leur dictée ; car ces malheureuses, incapables de faire ou d'admettre aucune distinction entre les différentes maladies
vénériennes, sont souvent affolées de terreurs qui, pour n'être qu'imaginaires, n'en sont ni moins cruelles, ni plus faciles à dissiper.
Pour débrouiller ce cas, pour savoir si Idi perte blanche en question est une simple leucorrhée inoffensive, ou un reste de blennorrhagie, il faut, avant tout, poser à la cliente quelques questions catégoriques et insister jusqu'à ce qu'on ait obtenu des réponses nettes et précises : « Quand ceite perte a-t-elle commencé? — S'est-elle établie d'emblée,- en quelques jours, abondande et purulente? — S'est-elle, vers cette époque, c'est-àdire à son début, accompagnée de douleurs durant le passage des urines ? — A-t-elle commencé trois ou quatre jours après un rapprochement suspect (dites par euphémisme : « après que votre mari était rentré de voyage ? ») — N'aviezvous pas précédemment une perte habituelle (suite de couche ou d'origine anémique, gastralgique, catarrhale), capable d'être confondue avec celle-ci ? — Avez-vous remarqué , par exemple, que la perte ancienne fût glaireuse comme du blanc d'œuf, et que la nouvelle ressemblât à de la crème, à de l'humeur? »
Pardon pour ces expressions vulgaires, pardon pour ces détails qui sentent la médecine de bonne femme plus que le traité de pathologie ; mais il faut les connaître, il faut en user si nous voulons apprendre la vérité. En effet ce sont là les prin-
cipaux, souvent les seuls éléments de diagnostic et de pronostic à la disposition du médecin. A moins qu'il ne se rencontre ce qui est tout à fait exceptionnel, avec une blennorrhagie vaginale et uréthrale récente où Tacuilé des symptômes lui révèle l'origine vénérienne et la nature contagieuse du mal, l'exploration directe ne lui apporte que des renseignements absolument insuffisants. Sous ce rapport^ le sexe est dans des conditions tout à fait... dirai-je défavorables ou favorables ?... Disons les deux; car ces conditions sont en même temps favorables a celle qui veut cacher une ancienne faute, faire passer une réelle blennorrhagie sous le couvert décent de simples fleurs blanches — et défavorables à celle qui, sur le point de se marier, voudrait bien savoir et demande de bonne foi si la perte blanche presque indolente et à peine visible dont elle est affectée ne recèle pas encore le dangereux vestige d'une ancienne maladie contagieuse qu'elle a avouée ou que le médecin soupçonne.
En effet, si, faisant abstraction des commémoratifs, ou ne tient compte que de l'exploration au spéculum, que de l'examen de la sécrétion fournie par les surfaces malades, il peut y avoir des présomptions soit pour l'existence d'une vieille blennorrhagie, soit pour une irritation ou une hypercrinie simples ; mais on ne peut fonder sur ces seuls signes aucune certitude. Singulière différence :
lorsque, chez l'homme, il sort de Turèthre une goutte de pus, cette goutte porte avec elle son étiquette indiscutable : blefinorrhagie ! 11 en serait bien de même d'une goutte uréthrale chez la femme. Mais le plus souvent, avec le temps, l'uréthrite, si elle exista jadis, a passé ou ne donne plus lieu qu'à une sécrétion très difficilement perceptible. La sécrétion n'apparaît donc plus que dans le vagin . Et, soit qu'elle s'exhale à la surface même de ce conduit, fait plus rare qu'on ne le croit, soit qu'elle provienne de Tutérus, tant de causes non vénériennes peuvent donner lieu à une sécrétion semblable, qu'on reste forcément dans le doute sur son origine, partant sur sa nature, son innocuité ou sa nocuité au point de vue de la contagion. Si en pressant sur la glande de Bartholin, on voit sourdre à son orifice une goutte de pus, ceci fait bien soupçonner une ancienne blennorrhagîe; mais outre que le signe peut manquer, il n'est point pathognomonique.
A la question anxieuse que nous posent les clientes, nous sommes donc, en général, hors d'état de répondre. En pareil cas, par conséquent, l'élément d'un diagnostic précis faisant défaut, ne rougissons pas de nous décider d'après les probabilités, et surtout en vue des éventualités que la consultante appréhende. Essayons d'abord du copahu. Ce spécifique de l'uréthrite blennorrhagique peut quelquefois jouer ici le double
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rôle de remède et de moyen de diagnostic. Si, après en avoir pris trois ou quatre jours, la malade éprouve, accuse une amélioration réelle de son état, il y a lieu, surtout si Ton avait auparavant donné sans succès la térébenthine, il y a lieu de soupçonner quelque chose de blennorrhagique et d'agir médicalement ainsi que dV journer matrimonialement, en conséquence.
Un autre médicament rendra à peu près le même service, en ce qui concerne la sécrétion utéro-vaginale. Faites, à court intervalle, deux attouchements avec la pierre infernale, ou deux ou trois injections avec une solution assez concentrée (au dixième) de nitrate d'argent. S'il en résulte consécutivement une diminution notable de la sécrétion ; si seulement l'écoulement, par le fait de cette médication, a passé de l'état purulent ou muco-purulent à l'état glaireux, vous êtes à peu près fixé sur la part que l'élément blennorrhagique pouvait avoir eu dans son étiologie; évidemment c'était une vieille blennorrhagie,ou, pour ne rien exagérer, il devait y avoir un peu de vieille blennorrhagie dans une leucorrhée qui a été aussi vite amendée par le spécifique des blennorrhagies. Vous voilà par conséquent éclairé et en mesure d'éclairer la fiancée sur son état, sur ses chances et sur le plan de conduite à adopter.
Et ce qu'il y a d'avantageux dans cette manière de procéder, c'est qu'elle vous fournit en
même temps un indice et une indication. Tant pour le copahu que pour le nitrate d'argent, le remède qui grâce à son effet atténuateur vous a appris la nature probable du mal, peut, par une continuation méthodique et suffisamment prolongée de son emploi, vous mettre à même de le guérir.
§ in. — liei époux.
Homme. — L'occasion de douner ses conseils à un blennorrhagien en ménage se présente au médecin dans deux circonstances bien différentes. Tantôt c'est un jeune époux qui, la veille du mariage, était encore atteint de blennorrhagie. Tantôt, c'est en pleine vie conjugale que l'un des époux, le mari, a contracté une chaudepisse.
Premier cas, — Nous connaissons déjà le sujet de ce chapitre : c'est le jeune marié, de la page 18 ; celui-là même que j'ai laissé à l'entrée de l'alcôve nuptiale. Il n'en aurait pas franchi le seuil si la morale et l'hygiène présidaient seules à nos unions modernes. Au nom de l'honneur, au nom de son plus pressant intérêt^ j'eusse été écouté de ce pauvre garçon en lui disant :
a Vous n'êtes pas guéri, ou vous l'êtes de si fraîche date que faire fonctionner l'organe à peine remis en état, c'est presque à coup sûr y ressusciter la phlegmasie mal éteinte.
« Ne me dites pas que vous saurez bien vous
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arrêter, que vous ne voulez que faire acte de présence et de prise de possession I Vain serment auquel vous ne croyez pas vous-même ! Et d'ailleurs, le voulussiez-vous sincèrement, vous laisserait-on libre de le tenir? Non : vous l'enfreindrez certainement; et très probablement vous ne serez pas seul ensuite à vous repentir de Tavoir enfreint. Revenez sur vos pas : suivez la seule voie sûre et droite. Sous un prétexte aussi aisé à faire accepter qu'à faire naître, obtenez de vous abstenir quinze ou vingt jours, le temps d'assurer votre guérison; et vous reprendrez alors le plein exercice de vos droits conjugaux en toute sécurité d'esprit et de conscience. »
« Vous insistez et je le comprends, mon jeune ami, — vous alléguez l'ignorance absolue de votre femme et la possibilité par conséquent de la satisfaire au moyen d'un bon à-compte suivi d'atermoiements que vous saurez bien ensuite prolonger!... Faux calcul ! Instinctivement, toute créancière, en pareil cas, compte sur une série de paiements effectifs échelonnés à sa convenance. Quelqu'innocente , quelqu'inexpérimentée que soit votre jeune femme, en admettant, ce qui est souvent vrai, que les premières approches lui aient causé plus d'effroi que d'attrait, elle ne comprend qu'une chose; c'est que, à ce momentlà, son mari lui avait paru plus enivré d'amour qu'elle ne l'avait vu jusque-là, qu'elle ne l'a revu
depuis. Et si, les jours suivants, elle n'assiste plus à cette expansion suprême où la supériorité de la délicatesse féminine sait trouver un si doux charme, même en l'absence de toute participation sensuelle, qu'en conclura- t-elle?... Elle se jugera moins aimée^ et elle s'inquiétera. Puis, voyant continuer cette singulière grève et n'y pressentant pas de terme, elle s'informera, se plaindra à ses amies, à sa mère. Se trahissant, elle vous trahira ; et vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous, mon cher, si la Phébé de vos jeunes amours voit son disque prématurément échancré par un phénomène en avance de deux quartiers sur les calculs astronomiques... je parle de l'immixtion orageuse de la belle-mère dans le département de l'intérieur. »
Le parti de l'abstention absolue se recommande encore par deux motifs. D'abord elle n'est nécessaire, partant exigée que pendant un temps relativement fort court, quelque long qu'il paraisse à de viriles impatiences. Puis, ce n'est pas ici comme dans la syphilis où l'on prescrit la continence bien plutôt pour éviter l'infection du conjoint sain que pour guérir le conjoint malade. Dans la blennorrhagie, tout au contraire, la continence est une condition essentielle du traitement du mari ; et s'il manque à cette condition, il en est immédiatementpuni par un retour ou par un redoublement de l'inflammation. Et, de plus.
il a par là retardé et irrémédiablement compromis sa guérison.
Eh bieni tout ceci est fort retionnel, sans doute, très intelligible, indiscutable. Aussi nos clients ne le discutent-ils point. Us ne le contestent pas plus qu'ils n'en tiennent compte. J*ai bien y\i quelques stoïques suivre mon rigoureux conseil d'abstention ; quelques autres, après s'être mis en règle avec le devoir conjugal, s'y soustraire immédiatement pour rentrer sous les lois, sous les prohibitions de Thygiène. Mais quelles rares exceptions ! Et, d'ailleurs, reste-t-on maître de se tenir à soi-même ses promesses ? La plupart du temps, en pareille matière, qui croit se libérer par une feinte ne fait que s'engager plus avant. Aussi la première quinzaine de ces unions compliquées de blennorrhagie est-elle ce que je connais de plus déplorable. Toujours feindre; se cacher en tremblant; imaginer, tous les soirs, un nouveau prétexte ; s'isoler à chaque instant pour prendre, à heures fixes, de nauséabondes et compromettantes drogues; répondre auxdouxépanchements d'une tendresse virginale par une froideur d^ convention ; et mener cette existence soit au milieu et sous le coup de vingt regards où Ton voit percer le soupçon, soit, qui pis est, dans l'embarrassant tête-à-tête du voyage de noces.... voilà certes^ et sans que j'en achève les contours, un tableau à donner le frisson à quiconque
32! LE Ï>ÉRÎL VÉNÉRIEN.
s'expose à y remplir le principal personnage.
Mais je m'arrête. Connaissant la faiblesse humaine et désespérant d'y rien changer par ses prédications, un vieux praticien ne songe qu'à en atténuer dans la limite du possible les fâcheuses conséquences. C'est 4'habitude des bons navigateurs de carguer les voiles devant la tempête. Telle doit être aussi la règle des bons thérapeutistes. Laissons passer Forage des passions, laissons-le s'épuiser de lui-même, puis alors reprenons le gouvernail.
Miais que faire pendant, que faire après l'orage ?
Pendant? Recommandez la modération, la régularité dans l'emploi des petites précautions propres à empêcher la contagion. Mais il y a surtout un précepte important à faire observer au malade relativement à l'usage des remèdes antiblennorrhagiques.
En effet les seuls efficaces de ces remèdes sont les injections, d'une part, de Tautre, le copahu et ses succédanés.
Or ces deux classes de médicaments sont sépa** réespar un trait différentiel important': l'actioD curaiive du copahù s'affaiblit, s'émousse par l'accoutumance. Et, tout au contraire, l'accoutumance n'a pas de prisesur l'effetdes injections (1 ).
(1) Il faut distinguer entre raccoutumance aux injections en gercerai et l'accoutumance à telle ou telle injection. Évidemment une solution de sulfate de zinc au 100*» qui d'abord avait causé
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Par conséquent, durant la période d^orage, lorsque l'indocilité du client nous condamne à ne pas espérer de nos efforts plus que la suspension de l'écoulement, bornons-nous à le traiter par les injections ; et ne compromettons pas en les employant, alors qu'elles demeureraient forcément inefficaces, la puissance de nos meilleures armes.
Après? ces armes, nous aurons à nous féliciter de les avoir gardées intactes, lorsque^ au bout de quinze ou vingt jours, le client assouvi et repentant — post hoc ergo propter hoc — viendra se rendre à discrétion entre nos mains. Alors le copahu reprendra tous ses droits; et son pouvoir ayant puisé une nouvelle énergie dans cette prudente interruption de son emploi, la blennorrhagie^ bien que tourmentée dans son cours, ayant d'ailleurs en réalité eu tout le temps de mûrir, souvent, je le dis par expérience, le médecin aura lieu de s'applaudir du prompt et sûr effet que produisent alors les remèdes ; sou^ vent il sera aussi surpris qu'heureux de pouvoir, profitant, par exemple, d'une opportune
un certain degré de cuisson et avait modifié avantageusement l'écoulement, perdra, si on n^y élève pas la dose du sel, tout effet sur la vitalité de la muqueuse. Mais évidemment aussi on lui conservera et son action physiologique et son action curative^ si on la rend de plus en plus concentrée, ou si on la remplace, de temps en temps, par Tune des vingt autres excellentes préparations possédant une action analogue, qui remplissent nos formulaires.
indisposition de madame, dénouer en deux septénaires un drame de famille auquel tout semblait présager la classique durée de cinq longs actes, sans compter l'épilogue I
Deuxième cas. — Deux époux vivaient en paix, spécifiquement parlant : Tun d'eux contracte une blennorrhagie.
Au moment d'aborder ce sujet où l'intervention du médecin comme conseiller est à la fois si nécessaire et si délicate, une question de déontologie m'arrête.
Il y a longtemps déjà qu'un écrivain médical n'a plus, en exposant le traitement des maladies vénériennes, à se disculper du reproche d'immoralité. Mais, en le voyant, comme dans la circonstance présente, enseigner à l'époux malade les moyens de détourner de lui les soupçons, et comme conséquence de les faire parfois peser sur son conjoint^ on peut se demander jusqu'à quel point un tel rôle est légitime. Sans être trop chatouilleux sur le point d'honneur, on peut bien se demander si un avocat toujours prêt à prendre parti pour le coupable contre l'innocent ne serait pas, au palais, averti par le conseil pour la première fois, rayé du tableau à la seconde?
Que CCS louables susceptibilités s'apaisent : je devais les éveiller ; mais je puis les rassurer. Notre mission toute de conciliation ne s'exerce jamais,
en réalité, que dans l'intérêt de celle que nous paraissons desservir. C'est pour prévenir un malheur dont elle souffrirait cruellement, dont elle ne serait pas bien longtemps seule à souffrir, que nous travaillons à épaissir le bandeau sur ses yeux. En lui laissant seulement soupçonner le nom de la maladie qui, jour et nuit, parcourt, à son côté, ses périodes^ ne tuerions-nous pas sans retour la foi conjugale, la mutuelle confiance, jusquelà intactes? Ne porterions-nous pas une atteinte irréparable à cette paix du ménage, sauvegarde sacrée du bonheur des époux^ du repos des familles, de l'avenir des enfants?
Aider à tromper, prendre l'initiative d'aider à tromper est donc pour nous, en ce cas, dans la stricte acception du mot, un devoir. Et si nous le remplissons plus fréquemment en faveur de notre sexe, c'est pour deux motifs dont l'un seulement mérite d'être mis à sa charge. En effet, il est très vrai que le mari a plus souvent besoin que la femme de nos services en ce genre. Mais il est également vrai, quoique ceci ait l'air d'un paradoxe, que la découverte de l'infidélité du mari compromet aussi gravement la paix du ménage que la découverte de l'infidélité de la femme, lorsque cette découverte a lieu par la révélation d'une maladie vénérienne, surtout d'une bien* norrhagie. Sans doute, çn pareille occurrence, quand il sent la preuve cuisanle que sa femme l'a
trompé, Monsieur s'emportera tout d'abord. Il s'irritera au nom de son honneur qu'il croit engagé dans l'affaire : il menace au nom de la loi, qu'il a faite pour protéger ou venger ce singulier honneur. — Mais la femme !...
Sensible» elle souffrira beaucoup sans contredit ; mais fière, elle fera beaucoup souffrir. Puis l'ignorance — complication bizarre — son ignorance aussi profonde qu'on puisse se l'imaginer en physiologie comme en pathologie, vient encore , à ses yeux, aggraver et nos torts et sa peine. Jamais aucune femme n'admettra aucune distinction entre une accidentelle incartade, effet de l'organisation masculine autant que de nos mœurs sociales, et l'infidélité intentionnelle, véritable et seul manquement à l'amour dû, à la foi jurée. Jamais, aucune femme n'admettra non plus aucune distinction entre telle ou telle maladie vénérienne. N'essayez pas de lui expliquer que quelques-unes sont, que celle-là en particulier est essentiellement locale et temporaire. Toutes, à ses yeux, sont également odieuses, répugnantes, incurables! Eût-elle absous le péché, il lui sera impossible d'oublier la conséquence.
Que de fois n'ai-je pas vu un mari jusque-là tendrement aimé, devenir pour sa femme, à partir de la plus simple uréthrite imprudemment avouée ou fatalement découverte, l'objet d'un insurmontable dégoût I On n'y fait rien, on n'y
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peut rien à ce ressentiment instinctif; le repen** tir l'avive, Tamour le réveille; le prêtre y perd ses exhortations; le docteur, ses raisonnements ! C'est là une loi de nature ; c'est l'organisation , c'est l'attribut originaire, la marque distinctive du sexe. Et faut-il nous plaindre, faut-il nous étonner surtout si cette exquise délicatesse qui presque toujours nous récompense au delà de nos mérites, nous punit quelquefois au delà de nos fautes?
On doit comprendre maintenant comment, en cette matière, péché avoué n'étant jamais péché pardonné y l'intervention, l'initiative même de la diplomatie médicale se justiGe et se commande. Entrons donc à présent dans les détails, et appelons le principal accusé.
Le principal!... On devine de qui je veux parler. Lorsque, à la première visite que me fait im homme atteint de blennorrhagie, je remarque dans ses allures une inquiétude plus qu'ordinaire :
— « Etes-vous marié, monsieur, lui dis-je, presque sûr d'avoir touché juste. Tellement sûr que avant sa réponse affirmative, je continue : « Et .. qu'avez-vous dite madame? »
— a Ah ! voilà justement, docteur, murmuret-il, sur quoi je voulais avoir votre avis. »
Car il veut deux choses, ce client-là. Il veut — uniquement parce qu'il est marié — que je trouve un moyen de le guérir plus vite que les célibataires ! Et il veut aussi que, avant ce terme, sa femme
38 LE PÉRTL VÉNÉRIEN.
ne se soit aperçue ni de sa maladie, ni des remèdes qu'elle nécessite !
Sur le premier point, toujours et résolument refusons de lui donner la moindre satisfaction, le moindre espoir. D'abord, il n'y a qu'un moyen de vite guérir : c'est de suivre le régime délayant assez longtemps pour que la blennorrhagie soit parfaitement mûre quandon emploiera le copahu. En agissant autrement, en voulant gagner du temps, on en perd ; car le copahu, pris trop tôt, échoue. Alors, après l'avoir continué inutilement au moins huit ou dix jours, il faut le cesser, recommencer le traitement expectant afin d'amener une maturité plus complète que la première fois; administrer de nouveau le copahu, mais alors avec beaucoup moins de chances de le voir réussir que si on ne l'avait, du premier coup, donné qu'après une suffisante temporisation... Toutes vérités banales, mais méconnues par Timpatience des malades et qu'il ne faut cesser de répéter, de rabâcher en réponse aux promesses de guérisons en trois jours, dont fourmille, à 2 francs la ligne, toute quatrième page de tout journal qui s'intitule défenseur desintérêts du peuple.
Or, à qui faut-il les répéter ces vérités, à qui importe-t-il plus de les imposer comme règle de conduite, qu'à cette classe de clients qui, a peine guéris, vont être, le code en main, sollicités de subir l'épreuve la plus propre à compromet-
ire le résultat du traitement. Garçon, on a des occasions, qu'on est libre de fuir ; marié, il faut compter avec des devoirs, dont l'accomplissement est le charmant mais trop sûr écueil d'une convalescence récente. Conclusion : si le blennorrhagien est en puissance de femme, ne tentons que dans des circonstances exceptionnellement propices à leur réussite, les méthodes thérapeutiques expéditives. Obligeons-le à subir d'emblée un traitement méthodique aussi long qu'il le faudra pour que sa guérison, une fois obtenue, se maintienne à l'abri des causes de récidive.
Mais il nous demande autre chose : de l'aider à cacher son mal à sa femme ; désir si naturel que, avant même qu'il ne fût formulé, nous nous en étions fait le promoteur. En effets en légiti* mant, comme il a été dit ci-dessus, notre coopération à cette œuvre de mystère, je n'ai fait que répondre à un instinct inné au cœur de tout con-» frère. Que chacun de nous s'interroge et qu'il dise si^ outre le devoir d'assurer la paix du ménage, il n'est pas poussé à conspirer ainsi avec son client par un autre sentiment^ par le secret amour de la difficulté à vaincre?
A ce point de vue-là, ah ! certes ses vœux vont être accomplis, car il n'est pas de diplomatie plus ardue que celle dont il prend charge. Encore si c'était la femme qui, en cette circonstance^
nous échut pour alliée ! Mais dix-neuf fois sur vingt, c'est elle, au contraire, dont nous avons à détourner le regard, à tromper l'active défiance, à déjouer l'ingénieux et incessant espionnage ! Sans qu'il s'en doute, le pauvre mari se trahit, du soir au matin dans les mille incidents de la vie commune ; vie si douce, si facile jusque-là, et dont les moindres, les plus insignifiants détails vont lui devenir tantôt un supplice qu'il doit subir le front serein, tantôt une épreuve qu'il lui faut feindre de n'avoir pas même aperçue.
Sans doute, surtout au débuts il s'exagère plusieurs de ces difficultés. Son régime alimentaire, d'abord, sauf la bière et le vin blanc, peut impunément être continué sans aucun changement ; et c'est même là une contre-ruse à opposer à l'inquisition de sa compagne qui n'a jamais insinué d'une voix plus câline: « Mais prends donc ton café, mon ami ! . . . Veux-tu essayer cet excellent cognac de la tante Eudoxie ?.. . » — Avec ses 2 fr. 50, sans dépareiller la douzaine de mouchoirs, plus soigneusement que jamais comptée et recomptée, il se procurera, au premier magasin, le linge nécessaire pour protéger le devant de chemise accusateur... auquel il importe cependant de ne pas laisser l'excès de propreté qui serait non moins suspect à l'œil exercé de la ménagère. — Soit chez un ami, soit en emportant à son bureau les ingrédients nécessaires, soit chez le pharmacien qui ne
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refuse jamais son précieux concours, il exécutera son traitement dont nous nous appliquerons, d'ailleurs, à simplifier les agents. — A un moment donné, il portera ailleurs qu*à domicile Texcrétion urinaire dont l'odeur décèlerait Tingestion du copahu (1). — Il mettra en lieu sûr les ordonnances, témoin incorruptible et explicite. — Il évitera toute rencontre de Madame avec son médecin traitant ; ne refusera aucun des dîners, aucune des distractions, des parties de plaisir qu'elle propose alors avec une insistance peu ordinaire ; cultivera comme d'habitude ses relations sociales ; fera surtout et plus que jamais bon visage à la belle-mère que sa fille amène parfois comme escouade policière de renfort... Mais tout ceci ne constitue que les bagatelles de la porte. Et le client le sent, hélas! mieux que personne, ainsi qu'en témoigne cette question revenant à chaque instant sur ses lèvres : « Bon ! mais comment vais-je faire avec ma femme ? »
Oui, justement, comment va-t>il faire, ou plutôt ne pas faire avec sa femme ?
Et notons, à ce propos, combien il y a de bons
(1) J'ai souvenance que^ en ttne maison de chanoines habitant f vers 1842, maison où, seul profane, seul j'étais suspect et tenu en suspicion, je flairai^ un jour, dans des communs communs, certaine odeur accusatrice. Si j'avais voulu!... si je voulais encore aujourd'hui!... Mais déjà alors j'étais médecin et pratiquais cette tolérance qu'eussent bien pu, dans la circonstance, m'envier les voies diçestives de mes pieux voisins de chambre l
ménages ! Il y en a réellement plus qu'on ne le croirait, plus même parfois qu'on ne le dit. Écoutez plutôt ce mari entrant dans mon cabinet:
<c Docteur, ne m'accusez pas ; vous voyez un malheureux qui n'est réellement pas coupable. Si j'ai péché, c'est contraint et forcé. On est homme, que diable ! et depuis de$ années, ma femme a une maladie qui m'interdit toute approche. » — Le pauvre homme!... vous dites-vous. Attention, toutefois, et écoutez encore le même, sa consultation reçue et lue : « Merci, docteur, vous lance-t-il pour adieu, merci bien ! Mais maintenant... comment vais^je faire avec ma femme? » Qu'il l'avoue ou non, tout mari sent donc avec le poids de ce devoir, la beaucoup plus lourde nécessité d*avoir à en omettre l'accomplissement pendant sept à huit semaines.
Or, quel prétexte acceptable donner à cette continence insolite ?
Pour formuler à ce sujet, un avis utile, ce ne serait pas trop de connaître à fond, d*une part, le tempérament, le caractère, le degré d'expérience de la conjointe en cause, les habitudes spéciales du ménage, d'autre part^ l'habileté du mari à feindre et surtout à persiater dans sa feinte. Aussi ces données indispensables lui manquant, le médecin devra-t-il éviter de tracer un plan arrêté, tout fait. Qu'il se borne à tracer les grandes lignes, à mettre sous les yeux de Monsieur les
expédients ordinairement ennployés^ en le laissant choisir entr'eiix, selon les circonstances particulières qu'il sait, lui époux, et peut mieux que personne, apprécier. — Voici, cependant quelques-unes des plus accrédités:
— « L'échauffement du voyage, les nuits passées, la nourriture d'hôtel, m'ont causé une ardeur (t urine, pour laquelle on m'a recommandé le régime et ! la sagesse ! »
— « Ron I n'ai-je pas pris une attaque de gravelle. — Et quelle douleur dans certains mouvements! — Aie! Aie! — Je le voudrais vraiment, ma pauvre amie, je voudrais... tu sais ! que je ne saurais comment m'y prendre.... »
— « Mes hémorrhoïdes sont revenues! Allons!
me voilà — nous voilà tous les deux — au régime pour plus d'un mois !
— « Je ne sais ce qui me prend. Depuis quelque temps, je me sens énervé à un point!...
Serait-ce le printemps? Dès que la nature parle rien qu'en t'approchant, bichette, j'ai là, au cœur, une palpitation!... Le médecin m'a bien dit de ne pas négliger cet avertissement. Mais il n'en sera que ce que tu voudras, pourtant... »
— « Oh! mon ami, avant tout soigne-toi, »
répond invariablement la tendre abusée; et le congé en bonne forme est signé.
Quelques-uns se tiennent satisfaits, sont sûrs de leur affaire s'ils ont obtenu du médecin une
déclaration écrite attestant qu'ils n'ont qu\in simple échauff entent.
Plus hardis ou poussés dans leurs derniers retranchements, d'autres prennent le taureau parles cornes : «Regarde, donc, bonne amie, ce qui vient de m'arriver. Ah bien ! s'il y a quelqu'un de surpris! h — Périlleuse partie à jouer que celle-là! car, non seulement il faut que bonne amie soit d'une innocence légendaire, mais il faut s'assurer qu'elle n'a, qu'elle n'aura jamais, par la suite, de confidente plus expérimentée.
Mais, en matière d'effronterie masculine, voici le comble. Quelques femmes, — c'est rare, mais ce n'est point exceptionnel, — donnent la chaudepisse à leur mari. Inspiré par cette notion, j'ai vu plus d'un dresser ses batteries en conséquence. Au lieu de se laisser mettre sur la sellette, c'est lui qui se dresse en accusateur. Rentrant brusquement à la maison, il va jouer l'étonnement, la douleur, l'indignation, au besoin : (( C'est toi, malheureuse, qui m'as infecté! Mon Dieu! je ne te fais pas de reproches; mais enfin, comme le médecin me l'a dit^ quand on a de3 fleurs blanches, si l'on ne se soigne pas, au moins devrait-on se tenir propre! — Tu dis?... Voyons ! après tout, si tu ne me crois pas, vas te renseigner auprès du docteur ! »
Et, comme dans nos villes, sur dix femmes, il y en a bien sept affectées de leucorrhée, ce sers^it
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jouer de malheur si Ton ne parvenait pas, au besoin y à persuader aux trois saines qu'elles en ont à certains moments, lorsqu'elles s^échauffetii!
Mais on ne s'avise jamais de tout, et, par une juste punition de ces audaces qui frisent l'immoralité, j'ai Yu proprement remis à sa place un mûr céladon qui, au second septénaire d'une chaudepisse d'importation étrangère, avait cru pouvoir s'innocenter en intentant une action reconventionnelle de ce genre : a Et pourquoi donc Mon* sieur fait-il depuis huit jours des remèdes en cachette?» cria, devant moi, son Argus de compagne à l'apprenti diplomate qui, en cachant son jeu, avait omis de cacher sa seringuej
Mais si, de la part d'une femme on doit prévoir toutes les ruses et contre-ruses, il faut aussi s'attendre à tous les sacrifices. N'oublions pas la noble et digne épouse qui, en pareil cas, sait fermer les yeux, feindre d'ignorer, sait même consoler et panser. A celle-là avec mon plus sincère hommage, ma poignée de main confraternelle. Oui, et doublement confraternelle, car en levant les obstacles que la nécessité de garder le secret apportait à l'exécution des remèdes, sa coopération simplifie le traitement et abrège le cours de la maladie. Mais elle fait plus, et il faudrait que la semence tombât sur un sol bien ingrat pour que cette généreuse et muette indulgence ne devînt pas, en même temps que le
meilleur remède pour la contagion actuelle, le plus sûr prophylactique de toute contagion ultérieure I \
N'exagérons rien toutefois. Et vous, maris, ' modérez Tentrainement où cet exemple pourrait vous induire: il n'obtiendrait pas toujours pareil accueil, pareille récompense. V épouse du blennorrhagien n'est qu'un chapitre du grand livre de la femme. Et qui de nous osera se flatter d'en avoir déchiffré le texte entier? Seule elle peut nous dire, elle, — le pourrait-elle toujours? — la raison des variantes dont fourmille ce gracieux volume. Magnanime aujourd'hui, demain à peine équitable, son indulgence est comme ses faveurs. Ce n'est rien de les mériter; il faut surtout que celle de qui la chose dépend trouve son compte à dire oui. Et peut-être, dans l'exemple de tout à l'heure, n'a-t-elle pardonné que parce qu'elle avait pu prendre l'initiative du pardon ! — En principe donc, je vous le répète avec toutes les autorités médicales, approuvées par tous les moralistes, repentez-vous, maris: il le faut, c'est votre devoir et votre salut. Actes de pénitence, de contrition, de ferme propos surtout, faites-en tant que vous voudrez. Mais faites-les intérieurement. Pas de confessions que, tôt ou tard, dans l'alcôve, en plein salon^ qui sait? peut-être au Palais, on retournerait contre vous. Sachez refouler ces épanchemenls, ces aveux qui, à cer-
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tains moments, sont le besoin d'une âme délicate. En somme, par tout moyen, en dépit de toute tentation contraire, cachez-ifous du mieux qu'il TOUS sera possible et ne demandez grâce que si, par malheur, on a constaté le flagrant délit !
Encore, dans ce cas désespéré, une porte tous reste-t-elle ouverte. Alléguez bravement que votre mal n'est rien, rien en vérité, et que si vous avez voulu le cacher, c'était afin de ne pas alarmer inutilement Madame. — Faible argument, néanmoins, je vous en avertis, et qui, pour valoir quelque chose, demande un solide avocat I
Mais le point de vue du médecin, dans le cas qui nous occupe, n'est pas, ne saurait être le point de vue du mari. Celui-ci veut, avant tout, cacher sa maladie à Madame, dût-il, pour mieux la lui cacher, s'exposer à la lui donner. En croitil son médecin, au contraire? Il devra, avant tout, éviter de la lui donner, dût-il, pour cela, la lui laisser découvrir."
Heureusement, tout, en général, peut se concilier. C'est même la justification, la seule peutêtre, des supercheries maritales décrites ci-dessus, que la sécurité qu'elles assurent à l'cpouse. Plus un homme met de soin à dissimuler son écoulement, moins il y a de chances pour que la sécrétion contagieuse touche accidentellement sa
femme, soit directement, soit par Tintermédiaire des doigts, du linge, des objets de toilette.
A ce propos, en passant, une jolie réponse à moi d'un mari campagnard: D. « Couchez-vous avec votre femme?» — R. « Non, je couche avec un caleçon. »
Quant aux chances de contagion par le coït, la question qu'elles nous posent est tellement vaste, importante, ardue, inextricable même, serais-je tenté de dire, moi qui me donne mission de la débrouiller, qu'il faut lui consacrer un chapitre à part. Ce chapitre qui n'a sa place qu'ici, c'està-dire entre la blennorrhagie de l'époux et celle de l'épouse, je l'intitule :
Des blennorrhai^les lnter-eoiiJa|^ale0.
Elle devrait être aussi brève qu'elle va être longue, cette étude consacrée aux transmissions de la blennorrhagie de l'un des conjoints à l'autre, puis réciproquement. Comment en effet, le premier et principal agent de ces transmissions, comment l'homme n'a-t-il pas assez de raison pour, se sachant malade, différer l'acte dans lequel , à l'inverse du héros de La Fontaine
Le galant doit bien voir un double mal h faire : j3on mai premièrement, et puis le mai d'autrui?
Mais tous ne Tentendent pas ainsi, et divers mo-
biles portent le mari à enfreindre cette loi pourtant si naturelle ; mobiles diversement puissants, inégalement actifs, suivant le tempérament, la moralité, l'éducation, les habitudes de Tindividu, suivant aussi Tacuité de sa blennorrhagie.
Premier et curieux spécimen. Appelé à donner mes soins, pour maladie utérine, dans le ménage, qui me parut tendrement uni, d*un capitaine en retraite, je lui recommandais, en sortant, de ménager sa femme. — « Et ma jouissance^ donc a » se récria littéralement ce mari jusqu'au bout des ongles. — La race de tels cyniques n'est pas absolument rare. Peu avouent aussi carrément leurs principes, mais plus d'un, croyez-le, les met en pratique sans les professer.
Mais ce qui porte le plus de maris à ces imprudences coupables, c'est moins l'aiguillon de la chair que celui de la peur. C'est encore, c'est toujours le même motif : « Onse doutera de quelque chose, se dit-il, si je ne me conduis pas comme j'en ai pris, comme j'en ai donné l'habitude! » Aussi n'y vont-ils point à l'étourdie. Retenus par notre interdiction en même temps qu'ils sont poussés par l'exigence conjugale, beaucoup de malades, sans nous en parler, se font un plan de conduite qui, selon eux, doit tout concilier. Us espacent à plus long intervalle les coïts réglementaires, mais ils les continuent. Les raisons —
les mauvaises — ne manquent pas pour justifier
cette pratique que quelques auteurs médicaux, d'ailleurs, n'ont pas craint de sanctionner. A la période aiguë de la blennorrhagie, disent-ils, l'émission spermatique tempère la congestion inflammatoire. D'autre part — e sempre bene — à la période chronique, cette même émission ne peut plus irriter les organes. Enfin, ajoute-t-on, exécutée méthodiquement, elle le sera de sangfroid, et par conséquent entourée de toutes les précautions nécessaires pour éviter la contagion...
Un auteur qui veut être complet peut bien mentionner de tels considérants ; il le doit peutêtre. Mais il ne fera ici ni à la physiologie, ni à la morale, l'injure de les admettre à discussion.
Toutefois, il faut le reconnaître, ces imprudences voulues, et par conséquent surveillées, exposent moins à la contagion que celles dont je vais maintenant parler. Soupçonné, épié, traqué, à bout de stratagèmes, forcé dans ses dernières défenses par une insistance supérieure, souvent un mari a recours à l'argument sans réplique : pour prouver qu'il est libre de ses actions, il agit; ne rougissant pas, après coup, de se dire par forme de justification : « S'il lui arrive malheur, tant pis ! c'est bien elle qui l'a voulu ! »
D'où que vienne, en ce cas, le péril, c'est au médecin d'y pourvoir, je veux dire de le prévenir. Qu'il parle donc à temps, et net et clair; mais surtout qu'il n'excepte personne de ses aver-
BLENNORBHAGIE. 51
tissements explicites, a Nul n*est censé ignorer la loi », dit-on en France. Je préfère, moi, pour la circonstance, cet adage favori des vieux magistrats : « Il faut toujours supposer le mal ! » En recevant, dans votre cabinet, un homme sensé, intelligent, d'éducation libérale, de moralité en rapport avec son éducation, une sorte de pudeur, peut-être la crainte d'être traité à l'égal du sieur de la Palisse, vous retiennent de lui décocher le petit trait final : « Monsieur, puisque vous avez la ehaudepisse, il faut vous abstenir de rapports avec Madame. » N'y manquez pas néanmoins, et plutôt deux fois qu'une, et par chaque visite. Procédez avec décence et courtoisie, mais sans obscurité. Admettez, devant lui, excusez pour ce qui concerne le passé, les faiblesses de la chair. Mais insistez bien sur la facilité avec laquelle la contagion se produit ; expliquez que, malgré toutes les précautions, voire avec une ou deux précautions superposées, ce péril, si on le fait naître, n'est jamais sûrement conjuré ; rappelez qu'il existe à toutes les périodes de la maladie ; que lors même que celle-ci paraît presque éteinte et par conséquent inofTensive, elle peut, du soir au matin, se réveiller menaçante. Mais avant tout, efTrayez-le — car grattez l'époux et vous retrouverez toujours Thomme — effrayez-le par les dangers auxquels il s'exposerait lui-même. — Je dis dangers^ car il en est deux : l'un présent.
certain , l'autre éventuel mais 'plus sérieux.
Le premier est rexacerbation chez le mari de sa phlegmasie uréthrale, exacerbation qui, plus ou moins forte, résulte infailliblement du coït même le plus modéré. Il retarde assurément ainsi sa guérison au minimum de dix ou douze jours. Et si, au moment oii l'écart a été commis, il était en traitement pour couper^ s'il prenait du copahu, oh ! alors c'est tout à recommencer^ et à recommencer, faisons-le lui bien sentir, avec beaucoup moins de chances de succès, parfois même, je puis le dire, avec la presque certitude de l'insuccès.
Quant au deuxième danger, j'entends par là — ce point est souvent le seul qui touche notre homme — j'entends, dis-je, celui qui résulte de la future blennorrhagie, que Monsieur, en la communiquant aujourd'hui à Madame, se prépare en quelque sorte, à lui-même, pour demain. Mais, pour bien comprendre cette considération, pour en apprécier toute la portée comminatoire, pour savoir comment et dans quels cas cette part des acquêts de l'épouse peut, aux termes du Code médical, faire retour à l'époux, il faut regarder le tableau sous une forme différente. 11 faut voir comment la blennorrhagie naît, prospère, s'acclimate sur le sol féminin, comment surtout elle v devient productive.
Une femme mariée qui est atteinte de bien-
BLËNN0RRBÀ6IB. 53
norrhagie la tient, huit fois sur dix, de son mari : et sur ces huit fois, voici sept fois comment les choses se passent :
Monsieur est marié, mais il voyage. Or, que faire en voyage?... Il a pris une chaudepisse.
Mais l'heure du retour a sonné. Sur le point de rentrer.au domicile conjugal, sachant quelle épreuve Fy attend et quelle preuve il aura à fournir, il va trouver un pharmacien renommé pour expédier ces sortes d'affaires^ tandis que, avec toute leur science^ ces farceurs de médecins semblent se faire un jeu de vous traîner en longueur!
Guéri en huit jours et guéri radicalement — on le lui a garanti — il part, continuant le traitement par prudence, arrive... et opère sa rentrée, avec les précautions d'usage.
Tout allant bien, il continue les rapports ; peu à peu omet les précautions; puis, un jour, de guerre lasse, le jugeant désormais superflu il cesse aussi le traitement.
Il le cesse. L'écoulement reparaît alors, mais tellement faible, tellement rien du tout, pour employer l'expression consacrée, que vraiment ce n'est pas la peine d'en parler, ni d'opérer dans la vie de ménage des retranchements qui éveilleraient le soupçon... L'écoulement néanmoins augmente graduellement, si bien que, tôt ou tard, il faut cesser les rapports et recommencer le traitement.
Oui, mais c'a été plus souvent tard que lot.
Aussi, fréquemment, dans un de ces rapprochements que répoux, les jugeant inofifensifs, répétait sans précautions ni mesure, a-t-il transmis à sa femme la blennorrhagie.
Or, qu'arrive-t-il alors?
Si les rôles, je veux dire les sexes étaient ici intervertis, Monsieur mènerait beau bruit, je vous jure. Cris et récriminations. Madame traînée immédiatement chez le médecin; constatation sur elle du mal ; pour finir, traitement obligatoire, complet de Fun et de l'autre conjoint, voilà ce qui s'ensuivrait.
Oui, mais le mari, coupable, craint de se trahir en s'informant de ce qui a pu survenir chez sa femme. De son côté. Madame qui en général souffre fort peu, à peine, surtout si la blennorrhagie n'est que vaginale. Madame attribue volontiers à l'excitation causée par la reprise des habitudes conjugales, les cuissons et l'écoulement modérés dont elle s'aperçoit. — Est-elle moins insouciante, cependant ? Formule-t-elle quelques soupçons?... Monsieur est là pour les étouffer.
C'est incroyable comme, en si grave et si tangible matière, on se persuade aisément, on se paie de mots : « C'est un retour de tes pertes blanches^ lui dit son mari. Et puis.... tu sais.... nous nous étions un peu échauffés ! » — « C'est ma foi, vrai : c'est parce que nous nous sommes
échauffés 1 » répète-t-elle, souffrant en silence et laissant son mal s'aggraver.
Tous les maris cependant n'ont pas, en face de ce danger, une attitude aussi insouciante. Pour beaucoup, au contraire, c'est une préoccupation incessante, obsédante que de savoir si leur femme a plis du mal. Ils la suivent d'un œil inquiet, l'observent, l'épient dans ses fonctions intimes, prêtent Foreille aux moindres plaintes qu'elle fait entendre, provoquent ses explications. Et parfois, supposant ce qu'ils n'ont pu ainsi constater, ils la conduisent chez le médecin pour en avoir le cœur net.
Or, dans ce cas — plus favorable, je l'accorde, que le précédent à l'honneur de l'époux et à la santé de l'épouse, — dans ce cas-là même, que se passe- t-il? Que peut- on espérer?.. Bien peu de chose. Nous examinons, nous reconnaissons les lésions, nous ordonnons les remèdes appropriés à la période de la maladie. Mais après ?
A moins que le mari n'impose par des ordres formels, par une surveillance quotidienne l'exécution des remèdes prescrits, le traitement est négligé. On prend bien à peu près bien les tisanes, les bains ; mais on omet, ou l'on ne pratique qu'à bâtons rompus la partie désagréable de l'ordonnance, injections, badigeonnages, attouchements, cataplasmes ; et surtout l'on s'en tient généralement à la première visite.
C'est encore bien pis lorsque, cas le plus commun, au lieu de provoquer un examen en règle, le mari, à la fin de la consultation que vous lui donnez pour sa blennorrhagie, se borne à vous . dire : « Docteur je crains bien d'avoir donné quelque chose à ma femme. Mais elle ne veut pas se laisser visiter. Elle assure qu'elle n'a rien. Ditesmoi donc, je vous prie, ce qu'il faut lui faire ? »
N'accueillez jamais que sous toutes et expresses réserves une demande ainsi formulée. Guérir de sa blennorrhagie une femme dont vous avez pu de visu apprécier l'état est déjà besogne fort ardue. Et l'on veut que, ignorant si, dans quelle région et à quel degré elle est malade, vous instituiez la médication ! On compte qu'elle saura l'exécuter sans vos conseils I On se figure que, jugeant (elles en sont toutes là) l'ordonnance inutile, elle va se prêter, tout le temps voulu, à ses multiples et assujétissantes exigences !... Croyez-moi : afin de rester poli, ne refusez pas, formulez quelques bains de son, des injections d'eau végéto-minérale, un régime doux... et passez à un autre client.
Mais je reprends mon récit interrompu, et je le reprends en posant cet axiome : soit quelle ait méconnu son mal^ soit qu'elle fait traité...
comme elle le traite^ la femme^ une fois blennor^ rhagifiée^ demeure fort longtemps^ pour quelques unes je dirais à perpétuité, une source desécré-
BLENM0RRHA6IB. 57
tion contagieuse; source d'autant plus féconde que cest une source profonde^ cachée^ et surtout une source intermittente!
Donc, pendant que Monsieur, qui souffre, qui connaît le nom de sa maladie, qui la sait contagieuse, fait son traitement en conscience, Ma* dame, à qui, dès qu^elle ne souffre plus, on ne persuadera jamais qu'elle a du mal^ laisse aller les choses, et de très bonne foi se croit saine, incapable de nuire. Et le croyant ainsi pourquoi ne le dirait-elle pas de même à son mari, s'il le demande? surtout s'il le demande d'un certain ton, à un certain moment ?...
Les Toilà donc, au bout d'un mois, lui se voyant guéri, elle ne s'étant pas sue ou ne se jugeant plus malade ; lui que trente jours de continence poussent à exprimer un vœu, elle qui n'a nul motif pour ne point l'exaucer !...
Entre parties si bien disposées, l'accord est facile. Consenti, il se fait ; fait, il se signe. 11 se signe ! Et après ?
Monsieur, à peine guéri, était éminemment recontagionnable. Madame était encore contagionnante. De là, réapparition chez le mari de l'écoulement et de la douleur. — Nouvelle et plus vive émotion dans le ménage, //s'emporte de plus belle ; elle n'y comprend toujours rien. Scènes, menaces, pleurs, dégoût mutuel, soupçons réciproques ; chez l'époux, froideur passagère d'à-
bord suivie d'une indifférence d^autant plus persistante qu'il la croit et peut la dire, justifiée par le soin de sa santé... Et ceci jusqu'à ce qu'un médecin expérimenté, pouvant prendre l'un et l'autre à part, parvienne à faire comprendre :
Au mari :
Qu'il a été la cause première de tout ce qui est arrivé ; sérieux motif pour le rendre plus indulgent relativement aux conséquences qui s'ensuivent ;
Que, pour sa part, il n'a qu'à se traiter de façon à obtenir la cure complète ;
Mais qu'on n'est, en ce cas, réellement guéri que lorsque on a passé douze ou quinze jours, — comptés à partir de la cessation de tout remède - sans voir reparaître l'écoulement ;
Enfin qu'une condition de rigueur pour le succès du traitement est l'abstention absolue, durant son cours, non seulement de tout rapprochement intra ou extra conjugal, mais de toute excitation erotique volontairement prolongée.
A la femme : Qu'elle peut très bien avoir du malj et un mal contagieux, sans en être avertie par aucune douleur ;
Que ce fait s'explique par la différence chez l'hojnme et chez la femme des organes qui sont atteints dans ce cas ; l'homme ayant toujours la maladie dans un canal où le passage de l'urine produit et avive la souffrance, la femme l'ayant
BLEiNiNORRHAGIE. 59
dans un canal qui sert à tout autre usage qu'à ceux quip éveillent cette sorte de douleur ;
Que, si elle veut redevenir épouse sans danger pour son mari, elle doit suivre exactement un traitement méthodique, en le prolongeant, sinon de manière à tarir tout flu\ vaginal, ce qui est souvent impraticable, du moins jusqu^à ce que Técoulement ait perdu le caractère purulent ; un écoulement qu'on garde comme simple perte blanche pouvant, tant qu'il conserve ce caractère purulent, cacher un reste de Tancienne maladie contagieuse et par conséquent reproduire cette maladie chez le conjoint ;
Enfin, que son mari est loin de Taccuser, qu'il est, au contraire, le premier à reconnaître ses torts ; mais que, de son côté, elle fera bien de lui épargner des reproches inutiles ; que c'est, à la vérité, un sacrifice qu'on lui demande, mais qu'elle en sera bien payée par le sincère retour, la vive quoique tacite reconnaissance de celui que l'indifférence, l'aigreur de sa compagne risqueraient, au contraire, d'éloigner plus complètement encore et peut-être à jamais de son ménage.
En prenant ainsi les deux époux par de bonnes paroles^ comme disaient nos vieux auteurs, on les amène à une juste entente de la situation; et chacun d'eux, éclairé désormais sur ses devoirs envers son conjoint, envers sa famille, envers
lui-même, va travailler fructueusement à opérer une guérison qui, pour être durable, a aussi absolument besoin d'être simultanée que d'être complète.
Parmi les causes de la défiance réciproque que suscitent ces transmissions morbides d'époux à époux, il en est une, assez intéressante d'ailleurs sous le rapport pathologique, et que pour ce motif, je tiens particulièrement à signaler. C'est ce que j'ai appelé la refocillation de la blennorrhagie par Vhomme, Ce nom explique suffisamment, ce me semble, ma pensée. Il signifie que, lorsqu'elle passe de l'homme à la femme, la blennorrhagie s'adoucit, s'atténue, en fait devient moins aiguë, moins sécrétante, moins douloureuse; que, lorsque, au contraire, elle passe de la femme à l'homme, elle acquiert ou elle reprend, selon le cas, ses caractères inflammatoires.
Réduit à ces termes le fait ne vaudrait guère la peine d'être énoncé; car ce n'est ni une nouveauté, ni un mystère que cette différence quantitative imprimée au processus phlegmasique par la différence des systèmes organiques où il accomplit son cours ; et j'ai moi-même, tout à l'heure, rappelé à quel point la structure, et surtout les fonctions propres à l'organe blennorrhagifié dans l'un et l'autre sexe, exercent d'influence sur le degré d'acuité de la maladie, tou-
BLENNORRDAGIE. 61
jours si douloureuse chez rhomme, parfois tellement indolente chez la femme qu'elle peut passer inaperçue de la malade, de son mari et même du médecin.
Mais ma remarque aura plus d'importance, en pathologie comme en pratique, si je prouve qu'une blennorrhagie étant donnée, — donnée est bien ici le mot propre — cette blennorrhagie ^ en repassa?it de rhomme qui ta reçue à la femme qui primitivement la lui avait communiquée^ redevient alorSy chez cette femme^ plus inflammatoire qu'elle n'était la première fois^ et, ce qui surtout flous intéresse^ plus contagieuse (1). Or, c'est ce que j'ai maintes fois observé, ce que je veu\ maintenant établir par deux observations empruntées, dans le nombre, à mes anciennes notes.
Observation I. — Madame, lorettjB classée — je ne dis pas inscrite — dans le tiers de monde lyonnais, m'avait plusieurs fois consulté pour des pertes blanches, indolentes quoique abondantes, mais qui pour elle avaient le grand inconvénient d'avoir produit une blennorrhagie chez quelques-uns de ses amants. — Le 28 no-
(I) Je veux rendre ma pensée plus intelligible, en disant :
La blennorrhagie que Joséphine avait, au moment de son coït avec Arthur, était forte comme 1 ..
La blennorrhagie contractée par Arthur dans ce coït est forte comme 3.
La blennorrhagie que Joséphine reprendra en coïtant avec Arthur ainsi contaminé, sera forte comme 2.
vembre 1848, elle vient de nouveau me consulter, mais cette fois pour une vraie chaudepisse , (miction douloureuse, écoulement purulent, tuméfaction des lèvres). Que s'étail-il passé? Voici ce qu'elle me raconta :
Elle avait pour locataire principal un M. P., âgé de 47 ans (lui aussi devenu à cette occasion mon client), homme méticuleux et réservé. II était l'amant de cette femme depuis deux mois. Dès le quinzième jour, il avait pris d'elle une blennorrhagie, qu'il avait laissé couler, et s'était séparé de sa maîtresse. Mais enfin, cédant à ses instances, à ses protestations, et convaincu que ce qu'il avait eu, que ce qui lui restait n'était qu'un échauffement^ il s'était réconcilié avec elle. Le raccommodement avait eu lieu le 20 novembre, et, huit jours après, elle venait me montrer la chaudepisse que j'ai décrite ci-dessus.
Avait-elle vu, elle, en temps utile, un autre homme? Avait-il vu, lui, en temps utile, une autre femme?... D'après son caractère sérieux, posé, loyal, je jure pour lui que non ; et j'en jurerais aussi pour elle d'après son caractère absolument opposé; car à moi qui la connaissais bien, m'avouer, sur le nombre, une amourette, une passade de plus, n'eût certes pas été pour faire rougir sa pudeur ! Loin de réclamer de moi, un certificat de santé, ainsi que tant de ses pareilles, elle venait au contraire, comme piquée au jeu
par la singularité de la chose, me demander presque en riant : « Mais comment donc a-t-il pu me rendre plus que je ne lui avais donné? »
Observation II. — Presque vers la même époque, un pharmacien de petite ville avait des rapports avec une femme mariée. Il contracta d'elle une blennorrhagie, se plaignit à elle, obtint de l'examiner, constata qu'elle n'avait que de légères pertes blanches sans inflammation, se soigna, lui, selon ses connaissances pharmaceutiques, et, pressé sans doute de recommencer, se déclara un peu tôt guéri. — Il revit donc sa maîtresse. Mais à la suite de ce coït, elle, qui n'avait eu jusquelà, je l'ai dit, que des pertes blanches peu abondantes et sans douleur, vit commencer une vulvouréthrite douloureuse... dont le pharmacien la traita.
Ce n'est pas tout. A l'origine de cette vulvo-uréthri te, jugeant que son mari (avec qui elle avait eu des rapports jusque-là toujours inofifensifs) avait conçu quelques doutes. Madame eut l'imprudence de se rapprocher de lui afin de dissiper ses soupçons, et lui donna une chaudepisse.., dont le pharmacien le traita à son tour. — J'ai, depuis lors, perdu de vue ce triple ménage si bien uni, si bien soigné !
Cette notion — qui, pour moi, on le voit, date de loin — méritait d'être vulgarisée. Précieuse pour l'intelligence des transmissions morbides,
elle est surtout importante sous le rapport médico-social ; car elle préviendra bien des contestations en permettant de rapporter à l'origine la plus légitime certaines maladies que Fétrangeté de leur évolution aurait pu faire regarder comme résultant d'une faute. Le mari, désormais, dans ce cas, aura d'autant moins de peine à pardonner qu'il sera bien forcé de s'avouer seul coupable.
La blennorrhagie qu'une femme a reçue de son mari est notablement influencée dans son cours selon le compte que tient de cette maladie, selon le cas qu'en fait celui qui en est l'auteur. J'ai, sous ce rapport, divisé tout à l'heure les maris en deux classes : ceux qui, systématiquement ne s'inquiètent, ni ne s'informent, se sachant eux malades, de ce qui a pu advenir à Madame ; et ceux qui, tout au contraire, s'en préoccupent outre mesure.
Mais il y a place pour une troisième catégorie non moins intéressante à notre point de vue spécial. C'est le mari qui, sachant que sa fçmme a, de son fait à lui, contracté une blennorrhagie, s'applique à ce qu'elle ne s'en aperçoive pas, je veux dire à ce qu'elle ignore la nature et le nom de son mal.
C'est là, chez l'époux, une tendance fort commune. Ajoutons qu'elle contribue singulièrement à faciliter la giiérison de l'épouse. Car, pour
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peu qu'il ait de conscience, le mari qui entreprend ainsi de dérober à Madame cette cruelle découverte, doit sentir qu'il assume par là une de ces responsabilités qu'un galant homme n'élude pas. Si elle avait connu sa maladie, elle s'en serait fait traiter ; n'est-ce pas ? cela est positif. Donc, en la mettant avec intention, hors d'état de soupçonner le péril et par conséquent d'y pourvoir, il lui doit moralement d'intervenir en son lieu et place, de se substituer à elle pour agir au mieux de ses intérêts.
La tâche, du reste, s'offre à lui facile autant qu'elle est obligatoire. A moins que l'épouse ne soit déjà aigrie par des discordes d'intérieur ou circonvenue par une mère expérimentée et rancuneuse, elle semble vraiment aller au-devant de l'illusion qu'on a besoin de créer dans son esprit. C'est merveille de voir comme une femme accepte le nom duquel il platt à son mari et au médecin de baptiser l'état dont elle souffre. Est-ce vertu d'abnégation? Est-ce pure ignorance?... Autant nous l'avions vue, tout à l'heure, habile à éventer les mines et contre-mines de son mari malade, autant elle prête le flanc aux stratagèmes du même genre quand c'est contre elle qu'on les dirige ; si bien que l'on peut dire en toute vérité, l'expérience justifiant ce paradoxe ; de deux blermorrkagies existant simultanément daîis son ménage, Pune chez son mari, Pautre
chez ellcy celle qu'il est le plus aisé de cacher à une femme j c'est la sienne !
Sans avoir à préciser ici les règles et la durée I du traitement, je veux seulement insister sur la \ nécessité d'y comprendre l'interdiction absolue et prolongée des rapports conjugaux. L'un des époux ne pouvant guérir radicalement tant que l'autre reste le moins du monde malade, c'est un précieux avantage pour le médecin d'avoir, pour remplir cette indication, l'appui de l'épouse. A peine rétabli, le mari échaudé, revenu au giron, prétend jouir de ses droits; et nos prohibitions les plus impératives risquent fort d'être transgressées. Le docteur est si loin et l'occasion si proche ! . . . Eh bien ! dans cette lutte entre la passion et la raison, dans cette partie chaudement disputée qui se joue tous les soirs, les dames valent des atouts. Mettons Madame dans notre jeu. Sa maladie nous donne prise sur elle. Car — c'est encore là un exemple de la supériorité des délicatesses féminines — si elle ne devait que souffrir elle-même par le fait du coït, on obtiendrait difficilement qu'elle résistât aux avances de son époux ! Mais faites-lui peur pour autrui. Dites-lui, par exemple, que « abondante comme elle est devenue en ce moment, sa perte blanche pourrait bien donner un échauffement à son mari » et soyez sûr qu'elle saura repousser victorieusement toutes les instances que, dans l'aveugle ardeur d'un appétit
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surexcité par le jeûne, notre client aurait Timprudence de renouYcler auprès d'elle. — Les tenant ainsi l'un et l'autre chacun par les deux mobiles appropriés à leur nature, elle par la crainte *de donner du mal, lui par les refus qu'il rencontre, TOUS assurez le maintien de la continence, condition obligatoire de succès pour le traitement de ces blennorrhagies géminées ; et vous terminez ainsi, à l'avantage de tous, ce long et scabreux chapitre de la blennorrhagie inter-conjugale, qu'un vieux praticien peut bien ébaucher, où un romancier trouverait sans peine le sujet d'une piquante peinture de mœurs, mais auquel seule peut-être une femme médecin saura, dans l'avenir, mettre la dernière main.
Femme, — J'ai déjà incidemment feuilleté son dossier si emmêlé avec celui du mari qu'il était impossible de les séparer. Aussi ne me reste-t-il maintenant qu'à examiner un ordre absolument distinct de faits, celui que je comprendrais volontiers sous le titre de blennorrhagies illégitimes. C'est le cas, est-il besoin de l'expliquer? où la maladie a été contractée par une femme hors de son ménage.
Or l'intervention du médecin, en cette circonstance, peut être sollicitée, par l'une ou l'autre des deux malades, et pour quatre motifs diflTérents :
Soil par ramant, parce qu'il sait que sa maîtresse (femme mariée) vient d'être exposée à contracter une blennorrhagie ;
Soit par le même parce qu'il craint qu'elle ait déjà la blennorrhagie ;
Soit par le mari qui soupçonne qu'elle l'a contractée ;
Soit enfin par la femme parce qu'elle sait fort bien, elle, qu'elle l'a contractée.
Ceci paraît subtil à force de vouloir être complet. Et cependant on va voir que chacun de ces énoncés répond à un ordre de faits qui nous sont souvent présentés, à une indication par conséquent, que nous devons être en mesure de satisfaire.
Premier cas. — « Docteur, je suis depuis deux mois votre traitement pour une blennorrhagie, et vous m'avez bien recommandé d'être sage.
Mais, ma foi ! j'ai perdu patience, et vous me voyez dans des transes mortelles. Hier, je me suis oublié avec ma maîtresse ; et ce qu'il y a de terrible, c'est que c'est une femme mariée. Pendant qu'il en est encore temps, dites-moi donc à quoi je reconnaîtrai si elle devient malade ; et, puisque nous pourrons attaquer le mal à sa naissance, dites-moi comment il faudra faire pour la guérir sans retard. »
Ce petit discours, que vous entendrez assez sou-
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Tent, est gros de perplexités pour le jeune médecin. Ce qu'on lui demande est si peu de chose !... Et d'ailleurs, puisqu'on s'y prend à temps!...
N'engagez pas, cependant, Totre responsabilité dans cette si simple entreprise. Vous pouvez, en effet, donner un bon conseil à ce client, mais un conseil plutôt qu'un remède.
Avant tout, dans son intérêt, qu'il résiste à la tentation si naturelle d'éclaircir ses doutes en demandant à sa maîtresse si elle ne se sent pas quelque chose. Par là, d'abord, il se dénonce, lui, comme coupable et comme malade et, devient, je l'ai dit, un objet de dégoût et de haine ; — ce qui, d'ailleurs, est assez indifférent à la médecine et plus qu'indifférent à la morale. Mais surtout il jette dans l'esprit de la malheureuse un germe d'inquiétudes qui, doublées par les remords et les craintes incessantes pour la santé de son mari, vont empoisonner son existence.
Touché par cette triste perspective, et plein d'une commisération professionnelle pour les repentirs même les moins méritoires, je ne crois déroger à aucune loi du code de l'honneur en enseignant à qui en saura profiter un moyen de savoir sur ce point la vérité sans rien compromettre.
L'incubation de la blennorrhagie est de trois ou quatre jours, n'est-ce pas? Eh bien ! attendez, l'arme au pied, jusque-là. Arrivé à ce terme
ménagez-vous une occasion de tenter — je ne dis que tenter — chez Madame, quelques privautés sur la région suspecte ; région où, si la contagion a agi, un certain degré d^inflammation doit déjà, à ce moment, exister. — Or, éveillez-vous ainsi quelque malaise? Est-ce à un loco dolenti que vous vous trouvez avoir affaire alors que vous vous adressiez au vasi debito ? Quelques discrètes qu'eUes fussent, vos invites amènent-elles un refus inusité?... Oh! alors, il y a grande probabilité que la contagion s'est réalisée ; et vous pouvez, vous devez poser des questions plus directes pour donner à la victime l'avertissement qui la mettra à même de se soigner et surtout d'éviter la diffusion du mal dans son ménage.
Grâce à ce procédé, votre client n'a fait à sa femme le pénible aveu que lorsqu'il lui a été démontré que cet aveu était nécessaire.
Mais Le client vous a demandé davantage. Vous prévenant à temps du danger, il compte sur votre savoir pour l'étouffer à l'heure et sur le lieu de sa naissance.
Ici, j'ai le regret, mais j'ai le devoir de l'avouer, sa confiance dépasse les bornes de notre pouvoir. Dans des cas tout à fait exceptionnels, si la femme se prête pendant trois ou quatre jours consécutifs à une exploration quotidienne, il est possible qu'on saisisse, chez elle, le mal à l'état naissant,
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qu'on voie apparaître, avec la première miction un peu douloureuse, la première goutte opaline sortant de Turèthre ; et il est permis, dans ces conditions de choix, d'espérer que, en cautérisant immédiatement la partie antérieure de Turèthre ayec le crayon de nitrate d'argent, on réalisera Teffet abortif. Mais hors de là!... Si, comme c'est le plus commun, la blennorrhagie n'attaque que la vulve et le vagin ; si elle s'y développe sans doideur bien perceptible ; si des pertes blanches habituelles plus ou moins abondantes masquent la faible sécrétion spécifique initiale, alors que faire, que tenter avec quelques chances de succès? D'après quels indices discerner le point de la surface vulvaire et vaginale par lequel la blennorrhagie commence et qu'il faut modifier par le caustique ? Et, dans le doute, de quel droit se décider à cautériser toute cette surface?... Autant de questions qui m'ont laissé jusqu'à présent dans l'incertitude, partant dans l'inaction.
Le langage du médecin ne peut que s'inspirer de ces trop justes réserves. Quelles que soient les instances du client, ne lui promettons donc rien : disons-lui seulement en termes généraux que, une fois la maladie constatée, plutôt nous serons mis à même de traiter la malade et plutôt elle aura chance d'être guérie. En l'état actuel de la science, et pour dégager notre responsabilité visà-vis d'un impatient qui n'a que le tort de trop
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compter sur nous, on peut bien lui conseiller de placer et de laisser deux minutes, au point de la région vulvo-vaginale où Madame sentirait quelque douleur — et dès qu'elle Ty sentirait — une petite boulette de charpie imbibée de solution de nitrate d'argent au quinzième. Mais c'est tout ce que, rationnellement, je me permettrais de faire.
Deuxième cas, — Ce cas est le complément du précédent. Après les quelques jours où il ne faisait que craindre d'avoir donné du mal à sa maîtresse, votre client a constaté chez elle certains malaises qui redoublent ses inquiétudes, et il vous l'envoie ou vous l'amène afin que vous vérifiiez le fait.
Vérifiez-le ; mais cette fois, procédez en toute liberté. Ainsi que la situation, vos devoirs ont changé du tout au tout. Vous n'avez plus sous les yeux ce couple légal, dont il faut à tout prix maintenir l'union. Sans vous départir des ménagements que dicte la courtoisie, sans refuser absolument et toujours la connivence usuelle et licite en cette occurrence de médecin à client, s'il arrive que l'un des contendants en appelle à votre entière franchise, éclairez-le sans scrupules. Éclairez-le surtout, si la révélation du nom, ainsi que de l'origine réelle de la pénitence qu'il subit doit l'amener à mieux détester son pèche' ; si, en portant la sape dans les frêles assises du
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faux ménage, vous entrevoyez quelque chance de reconstituer sur des bases solides celui aux dépens duquel il s'était édifié.
Ce conseil mérite d'autant plus qu'on le pèse qu'il y a, pour notre cliente, un intérêt supérieur en jeu, celui de son mari. Voyez la scène et surtout écoutez les personnages. La femme vous est envoyée par l'amant, lequel n'a d'autre but que de savoir ^i elle est malade. S'agit-il d'un couple réuni par les simples lois de l'attraction passionnelle? Votre parti est bientôt pris. Sans rechercher si M. Alphonse est l'auteur réel du méfait qu'il se reproche ; si, en fait de remords, il n'a point, comme Panurge, l'étourderie dese yraiter où ça ne lui démangeait pas.,, vous examinez Madame; laquelle, selon l'usage, quoique venue, soi-disant, pour vous mettre à même de constater si elle a un écoulement, ne s'est présentée dans votre cabinet que sous linge bien propre, soigneusement lavée et injectée. Puis, selon l'usage aussi, vous lui délivrez un certificat de santé ; vous réservant bien, au client qui viendra vous dire : «Mais pourtant, docteur, elle m'a donné du mal! » de répondre : « Cher monsieur, faites que l'exploration ait lieu avant les ablutions qui la rendent illusoire, et alors seulement, mon certificat sera valable ! »
Mais parfois cette femme, tout en voulant donner à f autre la satisfaction qu'il désire, est
74 LE PÉRIL VÉNÉEIIEN.
conduite chez vous par un motif plus sérieux. Elle est mariée, ai-je dit, et en \ous rapprenant, elle vous demande de lui dire si elle peut faire courir quelque danger à son mari....
Devant une question ainsi posée, votre devoir et votre langage doivent changer. Ce n'est plus avec son amant qu'il y a lieu, s'il vous y force, de vous expliquer sur la valeur des certificats de santé spéciale : c'est avec elle, sur l'heure, de la façon la plus positive, et en faisant suivre votre explication du conseil le plus pressant. Insistez sur la nécessité de pouvoir l'examiner dans Fétat où elle s'éveille^ avant qu'elle ait satisfait au moindre besoin de la nature^ ainsi qv!aux plus simples exigences de la toilette (1). A ce prix seulement, vous êtes en mesure de savoir la vérité, qu'elle a pour le moins autant d'intérêt à connaître que vous avez l'obligation de la dire. — En attendant le résultat de ce nouvel examen, qu'elle s'abstienne... et qu'elle fasse s'abstenir !
Troisième cas. — Changement à vue ! Deux
(1) Il y a longtemps que la blennorrhagie serait descendue au rang des curiosités pathologiques si, par la plus facile à prendre des mesures de surveillance, on réalisait ces conditions chez les filles qui vont passer la visite. Depuis 1868, je le répète bien à tout le moins une fois l'an, dans mes communications académiques ou dans mes publications. Mais personne n'entend de cette oreille. -— « Et s'il me piait> à moi, de prendre la chaudepisse ! » semble vraiment dire, avec madame Sganarelle, la société moderne I
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personnes entrent chez vous ensemble, mari et femme. Faites appel à toute yotre perspicacité ; c'est peut-être le premier acte d'un procès, mais toujours une scène de haute comédie qui va se dérouler devant vous. Car il y a là toujours un trompeur — au moins un ! — et le plus souvent un trompé ; celui-làtraditionnellement pressé de savoir son sort et vous pressant de le lui faire connaître !
Étant, un jour, allé visiter mon ami si riegretté A. de Latour, dans son cabinet de juge d'instruction, et causant avec lui de la difficulté de ses austères fonctions : « Vois-tu cette chaise ? me dit-il désignant un siège en bois, placé à quatre pas de son bureau. Eh bien ! rien qu'à la manière dont s'y assied le prévenu qu'on m'amène, je devine s'il est innocent ou coupable ! »
De même, un coup d'œil a suffi au vieux praticien pour discerner lequel des deux conjoints qui ont franchi sa porte veut savoir la vérité, lequel a intérêt à ce qu'elle reste cachée.
Mais c'est pour les jeunes que j'écris : et il m'est doux de pouvoir, dans cette recherche qui n'est ardue qu'en apparence, former leur expérience d'un seul mot, mot toujours et partout le même : Regardez la femme ! — Examinez-la donc une fois d'abord, en face, puis une fois à la dérobée. Selon qu'elle vous apparaît hautaine ou intimidée, selon qu'elle discute ou laisse la parole au chef
de la communauté, selon que son regard adouci cherche le vôtre ou dédaigneux semble braver le
qu'en dira-t-on votre opinion doit être faite.
Si elle ne Test, s'il vous faut trois ou quatre cents grossissements pour porter ce diagnostic-là, renoncez à pratiquer la médecine des ménages.
En pareil cas, c'est toujours le mari qui expose l'affaire. Laissez-le user de son droit : la clarté de l'instruction n'y perdra rien.
De son récit, en somme, il se dégage ceci :
D'abord qu'il est malade, qu'il a une blennorrhagie ; parfois que, à peine en est-il guéri, dès qu'il vient à reprendre ses habitudes conjugales, ce n'est pas seulement ses habitudes qu'il reprend ! . . .
Puis, quant à l'origine de ce mal, le médecin démêle sans peine que Monsieur :
Tantôt craint que sa femme n'ait « des pertes blanches anciennes capables de lui donner cet échaufifement si ennuveux ! »
Tantôt, au contraire, soupçonne que sa femme « a bien pu prendre ailleurs cet affreux mal dont elle l'a empoisonné ! »
D'autre part, il faut voir — il n'est pas moins curieux de voir — comment la femme se pose en face de ces plaintes ou en face de cette accusation.
Son langage, son système est invariable. Vous le retrouverez dans toutes les bouches, à tous les degrés de l'échelle sociale.
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Aux doléances, elle répond : « Je ne sais ce que Monsieur veut dire ; je ne me sens, moi, aucun mal ! »
A rincrimination, un seul mot : « Qu'on m'examine ! »
Et bien rarement l'interrogation finit sans que, sous une forme ou sous une autre, au nom du présent ou du passé, elle ait introduit quelqu'^iction recoivoentionnelle contre celui qui l'accuse.
Observez, dans ce débat instructif, la contenance des deux parties. Voyez qui porte les coups, qui se défend mollement ; lequel insiste sur les vrais griefs, lequel élude, ou pencherait plutôt & laisser tomber la conversation.
Quant à vous, cependant, avez-vous reconnu que le mari n'est inquiet que sur sa santé :
« Monsieur, lui direz-vous, il ne s'agit bien certainement, chez Madame, que de pertes blanches tenant à un mauvais état de santé, et capables, quand on s'est échauffe, de communiquer....
quoi?.. Eh ! mon Dieu, un simple échauffement. Et, par le fait, vous voyez bien qu'il ne vous est rien arrivé, et je vous garantis qu'il ne vous arrivera rien de pire. »
(A ce discours Madame se déride.) — «Mais que Madame m'écoute à son tour, continué-je. Il faut qu'elle prenne sa part de ce que je viens de dire ; qu'elle comprenne bien que, quoique absolument indolentes la plupart du temps, ses pertes peu-
vent, dans certains moments, s'irriter et devenir pour vous la cause de ces incommodités si désagréables. Sentant maintenant l'importance de s'en débarrasser, qu'elle s'adresse donc à son médecin et surtout qu'elle suive avec persévérance le traitement un peu ennuyeux et toujours assez long qui lui sera ordonné. »
Quand j'ai ainsi tout expliqué pour le mieux ^ quand, après avoir exploré les organes de Madame si cela m'est demandé, j'ai bien spécifié qu'elle n'a que des pertes blanches, effet d'un état constitutionnel, et non maladie vénérienne, je renvoie mes clients satisfaits. — Mais une surprise de temps en temps m'est réservée. Et savezvous quel est parfois le plus heureux des deux?... Le mari, qui, en portant la guerre sur le terrain d' autrui, a ainsi pour son compte esquivé l'examen, et que du coin de l'œil, je vois se frotter les mains, ravi d'en être quitte à si bon marché !
Mais souvent il s'agit de toute autre chose. A l'attitude irritée ou froidement contenue de Monsieur, vous avez deviné un jaloux, et à l'attitude de Madame un jaloux qui pourrait bien ne l'être pas sans motifs. Il ne se paiera pas de cauteleuses défaites, de vaines explications, celui-ci ! Il veut la vérité ; et comme, devant vous, il met sa femme au pied du mur, elle ne peut se refuser à un examen complet ; parfois même elle est con-
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trainte à demander elle-même — mais de quel ton, hélas ! — que vous tous prononciez sans réticences sur son état !
Eh bien ! je plains sincèrement le pauvre diable. — Faut-il vraiment l'en plaindre? — Mais même dans ces conditions en apparence si favorables pour la manifestation de la vérité, il risque fort de rignorer.La scène tournait au drame tout àTheure?... c'estla plume de La Fontaine qu'il faudrait maintenant pour en tracer le dénouement. Un mari soupçonnant la chose, exhibant sinon le flagrant délit, du moins ses traces flagrantes, payant afin de savoir im il en est^ et ne pouvant le savoir pour son argent, tandis que tant d'officieux sont prêts à le lui dire pour rien ! . . . Tel est pourtant le sort qui l'attend dans notre cabinet. Il n'est que deux personnes au monde à qui, d'instinct et par principe, le médecin, quand il la sait, refuse de dire la vérité : un moribon4 et un c... ! Mais il la refuse obstinément. En vain notre homme changera-t-il de docteur ; en vain assemblera-t-il une consultation. Partout il se heurtera à la ligue formée contre son imprudente curiosité, en faveur de ses vrais intérêts. A moins d'user à son tour de ruses, de dérober par exemple, à Madame, puis d'aller produire quelque ordonnance compromettante ; à moins de prendre, au lieu du rôle de celui qui veut savoir, le rôle de celui qui veut dissimuler, et, une fois
Madame examinée, resté seul avec le médecin, de lui arracher Faveu en alléguant qu'il s'agit d'éluder les soupçons d'un mari, il est destiné à nous rappeler, avec une toute petite variante, le titre du chef-d'œuvre de Sedaine, type encore plus commun en ménage qu'à la scène :
Le Philosophe sans le savoir.
Pour terminer et, d^accord sur ce point avec les mœurs sociales et les obligations professionnelles les plus accréditées, je conclus : Devant la justice et muni du libre consentement des deux parties, le médecin doit déclarer la vérité. Partout ailleurs, à quelque titre qu'on l'appelle, au milieu du conflit des passions humaines, qu'il ait toujours en vue, à travers leurs orages présents, leurs funestes et durables conséquences dans l'avenir ; et absous comme guidé par ce pur mobile, qu'il agisse autant que possible en homme de tact : il aura par surcroît agi en homme de cœur.
Quatrième cas, — Nous ne voyons pas dans nos cabinets la moitié, tant s'en faut, des femmes qui ont contracté la blennorrhagie hors de leur ménage. Défalquez celles qui méconnaissent l'accident vu sa bénignité ou parce que, en raison de certaines conditions présumées chez leur amant, elles ne se figurent point avoir pu prendre du mal. Eliminez celles qui, par pudeur, n'osent pas nous faire une visite qu'elles savent devoir se ter-
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miner par une visite! Elaguez encore celles qui se contentent des conseils d'une amie, d'une accoucheuse, d'un herboriste, d'un pharmacien... et faites le compte.
Encore si elles se présentaient dès ledébut, nous faisant la confidence complète de ce qui s'est passé !
Encore si elles se présentaient avant d'avoir contagionné leur mari I
Je le dis d'après mon expérience : une femme qui vient dans de telles conditions nous soumettre le cas, en nous demandant ce qu'elle a à craindre et ce qu'elle a à faire pour éluder le péril est une exception rare.
Mais, je me plais aussi à le reconnaître, si elles ne nous demandent pas conseil, c'est que, pour la plupart, ce conseil leur serait superflu. Prenez la plus neuve doublée de la plus niaise, et — pourvu que le danger dont elle peut être cause lui soit révélé — fiez-vous à l'astuce innée chez Agnès comme chez Rosine. Fiez-vous surtout à la profonde connaissance que chacune a du cœur humain... de son mari, et laissez faire : tout ira bien sans que nous nous en mêlions, vous ou moi. Dieu me garde de prétendre ici instruire celles qui pourraient si bien professer !
Quelques-unes, toutefois, de temps en temps vous appelleront à l'aide : car, pour quelques-unes le fardeau dépasse leurs forces. Mais prenez-y
garde : en pareil cas, ce qu'une femme attend, espère du médecin, c'est plutôt son concours personnel que son avis scientifique. Ce qu'elles voient en vous et veulent de vous, c'est bien plus un allié qu'un guide.
11 en était ainsi, par exemple, chez une honneste dame^ cliente du docteur C..., lequel se plaisait, il y a trente ans, toutes les fois qu'il se sentait entre auditeurs discrets, à raconter l'histoire que je vais répéter, ses héros ne pouvant plus aujourd'hui être compromis par la publicité que je lui donne.
Une dame de trente-cinq ans, depuis longtemps mariée, et fort bien mariée quant à la fortune, ne trouvait pas qu'elle l'eût été aussi avantageusement sous d'autres rapports. Ces rapports en effet, très courtois assurément, demeuraient presque invariablement empreints de cette courtoisie dont on ne se départait guère que, à tout le plus, une fois l'an.
Elle s'en plaignit longtemps ; puis un beau jour, elle finit par ne plus se plaindre !
Or, soixante-douze heures environ après ce jour-là, Madame reconnaît avec effroi qu'elle a un autre sujet, encore plus douloureux, de plainte contre un tiers. Elle va, en conséquence, trouver son docteur et ami, notre cher C..., lui . confie tout, ne lui cache rien, absolument rien el, toutes pièces communiquées, attend son arrêt. —
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Il s'agissait d'une blennorrhagie aiguë, récente, transmissible au premier chef.
Or, la situation était celle-ci : le mari use rarement de ses droits; mais enfin il n'a pas renoncé juridiquement à les exercer. Et si, par hasard, l'idée lui vient, justement ce soir, de s'arranger de façon à ne pas leur laisser opposer la prescription annale, il ya, dans trois jours, avoir la cuisante preuve qu'il n'est pas de propriété plus exposée aux dévastations du braconnage que celle dont on a abandonné la garde au fermier, sur sa bonne foi.
Sans être urgent — mon Dieu ! s'il l'était, il ne se présenterait point ! — sans être précisément urgent, le cas pouvait se poser d'un jour... ou d'une nuit à l'autre ! — On cherche, on délibère, docteur et cliente chacun y met du sien, le plan est arrêté et voici comment il s'exécute :
Madame feint un voyage de vingt-quatre heures, qu'elle a bien soin d'annoncer deux jours d'avance. Un ami de la maison va trouver le mari, lui joue de son mieux le deuxième acte de Faust^ le tente et le décide à profiter de l'occasion qui lui laisse jusqu'au lendemain toute sa liberté. Bref, le soir même du départ de Madame, Monsieur figurait à un dîner de quatre couverts, dont le docteur me contait si bien le menu choisi et les scabreux détails que je le soupçonnerais de n'avoir pas été seulement témoin auriculaire ! Sa
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présence d'ailleurs n'était-elle pas indiquée pour marquer le point exact où devait s'arrêter Fintimité entre les convives : pour, libre échangiste éclectique, tour à tour invoquer puis subitement abroger l'accommodante loi du laissez faire^ laissez passer!... car, c'était là le point important: à chaque assaut du mari vers sa nouvelle conquête, il fallait, après un simulacre de prise de possession, lui faire entendre le vieux refrain de la vieille salle de garde :
« Mes chers amis, respectons la décence f »
Dénouement : De retour chez lui, aussi peu rafraîchi, hélas I que bien arrosé, le mari trouve sa femme rentrée àl'improviste. Il ne la querelle point sur ce retour prématuré. Oh I non, l'histoire ne dit point qu'il l'ait querellée... tout au contraire. Mais, huit jours après, soufiTrant d'une uréthrite aiguë, il apprenait, tout confus, du docteur mandé en hâte, qu'il avait infecté sa pçLUvre femme ; chose, d'ailleurs, on ne peut plus facile à comprendre et qu'il comprit à demi mot, d'après les explications techniques du docteur sur le mécanisme de la contagion médiate digitale!...
«Et je n'ai jamais vu, concluait le docteur C..., je n'ai jamais vu de ménage exemplaire comme celui de ces deux époux, tous deux repentants, et repentants sans confession (car j'avais dit à Mon-
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sieur : << Ne tous inquiétez de rien : je me charge de détourner les soupçons de Madame »); se soignant à qui mieux mieux ; se renseignant par les plus habiles subterfuges et avec le plus tendre intérêt sur le progrès de leur guérison respective ; et tous deux, depuis lors, restés plus unis qu*auparayant par le lien le mieux fait pour enserrer deux âmes délicates, le remords d'une faute qu'on se reproche d'autant plus qu'elle ne tous est jamais reprochée ! »
J'ai détaillé cette gauloiserie afin de montrer, — par un exemple où, selon moi, elles furent dépassées — les limites dans lesquelles l'interyention du médecin doit s'exercer : allié, confident, conseiller de sa cliente, qu'il n'en devienne point le complice. Tout le monde n'a pas la sûreté de tact qui vous apprend jusqu'où vous pouvez impunément glisser le doigt entre l'arbre et l'écorce ; et si le succès vous absout, il ne saurait vous tranquilliser complètement dans une intrigue où, à chaque instant, tôt ou lard, on peut craindre d'être, soit démasqué par celui qu'on a aidé à tromper, soit involontairement ou non trahi par celle qu'on a voulu servir.
La question de prophylaxie impose un langage plus net. Ici le médecin doit parler exclusivement en médecin. Gomme l'homme, la femme sait bien que le meilleur moyen de dissimuler son
mal est d'agir comme si elle n'en avait point. Mais, quoiqu'elle en ait d'autres, elle n'a pas pour cela les mêmes facilités que nous. A l'aide d'une injection, puis d'une miction préalables, le mari a neutralisé toute chance de contagion. — « Ça ne sert que pour une fois ! » allez-vous m'objecter. — D'accord, mais ne lui est-il donc pas loisible de s'en tenir à une fois?
Chez une femme rien de pareil, et il importe qu'elle le sache. La détersion des surfaces contagionnantes, quelque soin qu'on y apporte, ne sera jamais que problématique. Puis, même en la supposant réalisée à l'heure la plus probable du principal danger, la nuit peut à chaque instant ramener l'occasion d'un danger plus grand, les surfaces qui ont été excitées sécrétant un liquide plus contagieux ; et d'un danger que la prévenue ne peut éviter. Car le mari, quand c'est lui qui est soupçonné, dissipe d'un seul coup tout soup* çon; tandis que, pour la femme soupçonnée, elle peut, selon le tempérament et l'humeur du juge d'instruction qui l'interroge à sa manière, être mise à chaque minute et itérativement en demeure d'établir son innocence en acceptant des propositions qu'elle voudrait bien décliner.
On sait pendant quels longs mois la contagiosité peut se prolonger chez la femme malade sous le couvert d'un état de santé en apparence complet : et l'on sait aussi combien il est difficile
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d'apprécier le moment où ce danger a cessé d'exister. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit ailleurs sur ces questions qui ressortent avant tout de la thérapeutique ; mais il importe d'éclai* rer la consultante à cet égard, de lui dire la vérité sans ménagements ni périphrases, finalement de ne lui délivrer patente nette^ qu'après consta* tations directes et réitérées de sa guérison.
Mais pour qu'elle persiste, cette guérison, il est une autre condition nécessaire : c'est, comme on dit en mathématiques, de supprimer le troisième facteur. Or, vous ne le connaissez pas celui-là ; vous ignorez s'il s'est soigné ; s'il n'est pas encore malade. Et s'il l'est? Et si, au moment où Madame étant bien guérie, étant prête à remplir sans danger ses devoirs conjugaux, s'il intervient à nouveau, lui — (souvent, par un raffinement d'égoïsme masculin il l'exige justement, à ce momenir-là, et jamais il n'éprouve un refus) — s'il intervient, il y a alors chance de contagion pour le mari, même sa femme restant saine.
Ces exemples de contagion médiate ne sont que trop réels dans les ménages. J'ai vu une blennorrhagie conjorictivale produite de cette manière. Un de mes clients affecté de blennorrhagie uréthrale aiguë se baignait, et il se rappela plus tard qu'il voyait un flocon de pus flotter à la surface de l'eau. Tout à coup, en se levant pour tourner un robinet, le pied lui glisse.
et sa tête plonge un instant, la face la première. Quarante-huit heures après, Tœil était pris, et je réponds qu'il le fut de caractéristique et rude façon.
Eh bien I pourquoi une semblable goutte déposée à la surface du vagin ne s'introduirait-elle pas dans un urèthre dont Forifice va heurter en tout sens contre elle pendant plusieurs minutes? Avertissez donc aussi votre cliente de ce danger-là. Le fait, expérimentalement, est possible : donnez-le lui pour très probable. Jamais la science ne se plaint qu'on force un peu sa voix, lorsqu'on la fait, comme ici, parler à la fois au nom de la morale et dans l'intérêt de la sécurité sociale.
Je reviens de nouveau et j'insiste, à la fin de ce chapitre, sur la nécessité de donner, en pareil cas, à notre cliente un bon avertissement moral en même temps que de bons conseils médicaux.
Vous la tenez sous votre main, désolée, désillusionnée, terrifiée, repentante : il n'en faut pas tant pour faire naître la contrition ; et il ne dépend que d'un mot de vous que ce sentiment prenne les caractères de là contrition parfaite.