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CHAPITRE II

CHANGRELLE.

Circonscrites à Tétude des maladies transmissibles, la médecine et notamment la prophylaxie familiales exigent avant tout des indications séméiotiques et chronologiques précises. Vous alarmerez en pure perte votre client, si tout en lui disant : « tel danger vous menace », vous ne pouvez ajouter : « il vous menace sous telle forme ; il vous menace à partir de telle époque ; il vous menace pendant tant de temps. »

Or cette notion précieuse, nulle part le médecin n'est à même de la fournir avec autant de certitude que dans la maladie qui va nous occuper. Pour la blennorrhagie, surtout pour la syphilis, rien malheureusement n'est plus juste que le vieux dicton « on sait bien quand elles commencent; on ne sait pas quand elles finiront. »

Tout au contraire la chancrelle (1) a sa marche

(1) J'ai créé et je maintiens ce mot: l*" parce qu'il exprime bien qu'il y a entre le chancre infectant syphilitique et le chancre simple, mou, non infectant^ une différence aussi profonde qu entre la variole et la yaricocelle (maladie qui n'a aucun rapport avec la variole et ne garantit pas ultérieurement de ses at-

réglée, ses périodes fixes. Ses complications ellesmêmes — excepté le phagédénisme, fait rare et qui le devient, ce me semble, de plus en plus — peuvent en général être prévues : on sait quand elles éclatent, ce qui les engendre, et quels changements elles apportent à révolution normale du mal.

C'est ainsi qu'on peut fixer :

A trois ou quatre jours l'incubation de l'ulcère chancrelleux ;

A quatre ou cinq semaines la période pendant laquelle il fournit une sécrétion inoculable, où par conséquent il est contagieux ;

A deux ou trois mois, la durée maximum de ces ulcères dans les cas où leur siège particulier les rend : soit exposés à des causes incessantes de tiraillements ; soit moins aisément accessibles aux agents de la médication locale ;

A un supplément de deux mois environ pour le cours total de la maladie, lorsqu'elle se complique de bubon chancrelleux — ces deux mois étant comptés à partir du commencement du bubon (traité selon le procédé classique — incision suivie d'injections avec une solution de ni-

teintes) ; 3* parce qu'il laisse au mot chancroïde sa seule acception admissible, celle qui, comme pour la varioloîde, désigne la lésion née de Tinsertion du virus syphilitique sur un sujet déjà atteint de syphilis ; S» parce qu'il sert à la formation de certains mots (bubon chancrelleux, plaie chancrellifiée), mots dont le sens, pour être rendu autrement, demanderait toute une phrase.

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trate d'argent — qui, en raison de la négligence des malades à consulter de bonne heure, est, dans la plupart des cas, le seul applicable).

El ce qu'il y a de remarquable à ce point de vue, c'est que la thérapeutique n'influence pas très sensiblement FéTolution naturelle de cette lésion vénérienne. Sans doute, en se traitant, on calme les douleurs ; on rend l'existence du mal compatible avec l'accomplissement des devoirs sociaux; ou en prévient, chez le sujet, l'extension soit de proche en proche, soit d'une région à une autre ; on empêche qu'il ne le transmette à autrui. Mais, quant à ce qui est de la chancrelle non compliquée, à laquelle on n'a pas appliqué la méthode abortive, je maintiens que l'art ne peut guère en diminuer la durée. Et le pût-il même — ajouterai-je au nom de ma vieille expérience — je doute fort qu'il rendît réellement service au malade, en l'essayant.

A quoi bon, par exemple, tenter d'abréger de quinze ou vingt jours l'évolution d'un ulcère qui en aurait duré trente ou quarante pour infliger ultérieurement au malade une série de petites récidives qui ne durent que cinq ou six jours, il est vrai, mais qui se reproduisent tous les deux ou trois mois, et peuvent reparaître toute la vie (herpès récidivant des parties génitales) ?

Vu la brièveté relative du cours de la chan-

crelle, il n'y a pas lieu de maintenir la division précédente en futurs^ fiancés et époux. Un individu affecté de ce petit accident n'a point à en tenir compte dans les arrangements ou projets qu'il fait en prévision d'un mariage éloigné. Il se guérit d'abord, puis songe à se marier; étant bien certain que ni la prolongation, si exceptionnelle qu'elle puisse être, de l'ulcère contagieux, ni aucune de ses suites, ne l'empêcheront d'être, en toute sécurité, le moment venu, époux et père. Je raye, en conséquence, de mon plan la première classe, celle des futurs^ en ne conservant, et encore pour simple motif d'ordre, que les deux dernières.

§ I. — I^efl fiancés.

Homme. — Raisonnablement — j'aimerais à pouvoir dire moralement — le dernier coït qu'un fiancé se permette remonte bien à plus de trois jours avant la date fixée pour la célébration. 11 n'y a donc pas lieu de s'occuper des ulcères qui — comme nous le verrons plus loin pour ceux d'une autre espèce — incubent durant la cérémonie pour éclore le lendemain ou le surlendemain.

Il ne peut non plus être qu'exceptionnellement question d'une chancrelle contractée in extremis^ mettons douze ou quinze jours avant la

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noce. Si le cas se présentait, et s'il m'était soumis à temps, je cautériserais vigoureusement la chancrelle naissante, non pas ayecle crayon de nitrate d'argent, ni même ayec Facide nitrique monohydraté, mais par mon procédé (1), avec la pâte de canquoin. Manié comme on sait le faire à l'Ecole lyonnaise, ce caustique convertit, sur l'heure, la plaie contagieuse en une escarrhe d'abord, puis en une plaie simple. Cette plaie, ainsi que l'a démontré notre A. Bonnet, tend à la cicatrisation avec une rapidité remarquable ; propriété précieuse mais qui le cède néanmoins à cette autre conséquence encore mieux accueillie du fiancé : c'est que, deux heures après le canquoin appliqué, toute source de contagion est tarie. Par conséquent, que son ulcère soit alors à l'état d'escarrhe ou à l'état de plaie simple, le fiancé devenu époux peut dès lors remplir sans crainte ses nouveaux devoirs. 11 souffrira un peu, lui, plus ou moins, suivant la phase où la cicatrisation en sera à ce moment. Mais les rapports seront immédiatement possibles, et ce qui importe, sans danger pour la conjointe.

Mais je suppose, — je dois tout supposer, car j'ai vu tout arriver, — je suppose une situation que l'insouciance des clients rend assez fréquente. Un fiancé a vu sa chancrelle paraître un mois

{D y en ai décrit minutieasdment le mécanisme dans mon Traité de ihérapnutique du maladies vénérietines, p. 160.

environ avant le mariage. Sur l'assurance réitérée de son pharmacien, — qui nonobstant le gorge de salsepareille, — il s'est persuadé que ce ri était rien! 11 a ainsi laissé aller les choses et vient vous demander avis à une date trop rapprochée du jour du mariage pour qu'il puisse le faire retarder.

L'ulcère est en pleine période d'inoculabilité. Que faire?

Trois partis se présentent. Pour choisir entre eux précisons encore davantage (ici, on peut calculer en quelque sorte par heures et par millimètres) : Précisons et surtout distinguons.

Voici trois jeunes gens, Charles, Joseph et Paul dont le mariage est fixé au 1" mai.

1** M. Charles a, depuis le 2 avril, deux chancrelles, situées, l'une à la rainure près du filet, l'autre sur le limbe, de huit millimètres de diamètre. Depuis le coït contagionnant, il n'a pas vu d'autre femme. 11 vient me consulter le 14 avril.

Deux circonstances décident ici du parti à prendre : le siège et les dates. C'est au limbe, c'est au filet surtout que, en raison des tiraillements et des frottements incessants causés par la marche, l'érection, les soins de propreté, la chancrelle a le plus de chances de durer outre mesure. D'autre part, ce sont encore ces régions-là. qui fatiguent le plus dans le coït; car elles con-

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courent à cet acte non seulement en subissant le frottement de génitoire contre génitoire, mais en exécutant des mouyements alternatifs bien connus de déplissement et de replissement.

De ces deux considérations^ la première m*a- Yertit de la possibilité, de la presque certitude de voir le mal, si je le traite par de simples pansements astringents ou cathérétiques, se prolonger au delà du très court délai qui m^est accordé : la seconde me rappelle la nécessité d'avoir, en vue du prochain fonctionnement de Torgane, une bonne et solide cicatrice. Or, je sais que remploi de la pâte de canquoin me promet ce double avantage. D'autre part, les seize jours qui nous restent me donnent bien le temps d'obtenir la cicatrisation de la plaie de cautérisation. Enfin, Yu l'absence de tout coït récent, je suis rassuré sur les éventualités d'une réinoculation de seconde main qui viendrait tout gâter. — Ces diverses considérations pesées, c'est, malgré le début déjà ancien de l'ulcère, pour la méthode abortive que je me décide et je la mets immédiatement à exécution.

2"* M. Joseph a, depuis le 24 mars, six chancrellessur la rainure et sur le gland, de cinq à six millimètres et assez rapprochées les unes des aures. Il vient me consulter le 7 avril.

Ici les conditions sont toutes différentes. Si j'applique la cautérisation abortive. j'ai à appré-

hender deux conséquences également fâcheuses et également probables. D'abord , vu le peu d'intervalle qui existe entre ces ulcères, la cautérisation, qui momentanément leur donne plus de largeur, va les convertir en une plaie unique, en une vaste perte de substance toujours plus lente à cicatriser que plusieurs petites plaies isolées. Et si j'évite cet inconvénient, malgré tout le soin que j'y mettrai, puis-je être bien sûr que de mes six abortions aucune n'échouera? et que ayant échoué, c'est— à-dire laissant, à l'insu du malade, une source de réinoculation ouverte, mon opération n'aura pas ainsi prolongé la durée de la sécrétion contagieuse qu'elle se proposait de tarir?

D'ailleurs, pourquoi courir ces risques, quand rien n'en fait une nécessité ; lorsque, avec les trois semaines qui me restent, ajoutées aux deux semaines écoulées depuis le début du mal, j'ai le laps de temps ordinairement suffisant, surtout dans cette région, pour obtenir par des pansements simples, la guérison complète à l'époque voulue, au 1" mai. — Tout ceci débattu, je prescris le pansement classique, bi-quotidien, avec la solution de nitrate d'argent. Je le fais exécuter une première fois devant moi pour être sûr qu'il y sera procédé exactement. Je surveille, de cinq jours en cinq jours, la dose du caustique afin qu'il morde toujours sans jamais produire un degré

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inutile d'irritation. Je me résenre surtout de décider de visu quand il faudra le cesser. Mais je tiens surtout et essentiellement à revoir le malade trois ou quatre jours après lui avoir donné ce dernier conseil, afin de savoir si le pansement caustique n'a pas été cessé trop tôt, si la plaie ne se rechancrellise pas dans quelques-uns de ses points. — Ces diverses précautions prises, Mon* sieur peut impunément subir les épreuves du plus beau jour de la vie (le jour bien entendu, comptant pour vingt-quatre heures).

S"" M. Paul nous offre un cas à la fois plus simple et plus urgent. 11 avait sur le gland une chancrelle apparue au milieu de mars. On lui avait promis qu'il serait guéri à temps pour se marier. Et soit par son incurie, soit par un faux calcul du médecin, soit à cause d'un peu de phagédénisme qui est venu se jeter au travers, le voici arrivé à la veille même de la date fatale, du 1*" mai, et son ulcère, quoique en très grande partie réparé^ réduit à de petites dimensions, indolent, ne demandant plus pour être complètement guéri que trois . ou quatre jours, n'en laisse pas moins quelques craintes, pour l'épreuve de demain, relativement à l'aisance du fonctionnement et sur tout relativement à la transmission du mal.

En cette occurrence, si le mariage, ainsi que nous l'avons supposé au commencement de cette étude, ne peut absolument pas être retardé, au

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moins est-il toujours loisible à un homme, avec un peu d'empire sur soi-même, d'en différer de quelques jours la consommation réelle.

Oui, mais encore est-il toujours prudent de compter avec Tentraînement de l'amour, surchauffé par les conseils et les suggestions non moins puissantes d'un aveugle optimisme que la passion, à ces heures-là, trouve immanquablement à son service !

Aussi, prends-je toujours mes précautions en conséquence. En principe, j'interdis formellement le coït jusqu'à cicatrisation complète, constatée médicalement, en faisant ressortir les graves conséquences qu'une infraction pourrait engendrer. Mais ce devoir accompli, rigoureusement, itéra tivement accompli, je pourvois à la réalité des choses. Et sans admettre que M. Paul puisse se permettre de contrevenir à mes ordres, je lui indique — afin, dis-je, d'écarter tout danger pouvant résulter d'un contact accidentel, — je lui indique le procédé suivant :

Deux ou trois heures avant de se mettre au lit, qu'il absterge complètement la surface encore malade ; puis, qu'il y laisse tomber deux ou trois gouttes de bon collodion riciné. — Au bout de 6 à 8 minutes, cette première couche s'élant desséchée, qu'il en dépose de la même manière une seconde... Le voilà muni d'un opercule adhérent qui l'assure, et ne l'assure pas seul, contre les

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hasards et les heurts de cette nuit d'aventures.

J'ai détaillé ces exemples pour montrer au médecin ce qu'il peut, dans tel ou tel cas, promettre, et comment il doit faire pour tenir sa promesse* Mais toute médaille a son revers. A côté de ces cas simples, à diagnostic aisé, — et ce sont bien les plus fréquents, — il faut maintenant examiner ceux qui sont grevés de complications diverses ; et il faut aussi tenir compte des causes éventuelles d'aggravation, qui pèsent toujours sur le pro« nostic.

A. Complications, — Toute chancrelle qui avoi* sine le filet peut s'étendre au filet ; et toute chan* crelle qui attaque le filet a le fâcheux privilège de ne cesser qu'après avoir d'abord détruit ce repli, puis creusé dans le gland un sillon ulcéreux de 8 à 15 millimètres de longueur, de 2 à 3 de profondeur. Si cela ne se réalise pas toujours ainsi, voilà du moins ce qu'il faut toujours, prévoir.

Or la destruction du filet, si on la laisse effec^ tuer par le travail érosif chstncrellcux, exige bien six semaines au minimum. Le creusement du sillon balanique — qui ne commence que après l'érosion du filet — demande un mois de plus. Enfin la cicatrisation complète, solide, de toutes ces surfaces ulcérées n'a lieu qu'au bout de six semaines, et plus. Faites le total ; calculez largement, afin d'éviter un mécompte qui à bon

droit VOUS serait durement reproché, et ne vous engagez pas à livrer guéri avant quatre mois le malade chez lequel vous avez vu ou seulement préyu une telle complication. — J'ai, à la vérité, indiqué un moyen opératoire pour abréger cette longue durée (section du filet ulcéré). Employezle, soit ; mais n'y comptez pas pour réduire de plus de trois ou quatre semaines, le cours du traitement.

La chancrelle de la marge de l'anus, celle des bords du limbe préputial, motivent un pronostic non moins réservé. Pansements malaisés et par conséquent imparfaits; causes incessantes de distension, de déchirures inévitablement suivies d'inoculation de la surface déchirée (causes d'autant plus difficiles à éviter pour l'anus, qu'elles tiennent au mécanisme même d'une fonction essentielle) ; extension de l'ulcère de l'une des faces d'un pli à l'autre face ; exposition des ulcères à l'air et partant propension continuelle à la formation de croûtes, à l'abri desquelles le processus chancrelleux fait son chemin..., voilà pourquoi la chancrelle de ces régions est lente dans son évolution, se prolonge et renaît d'une façon désespérante, impose par conséquent un pronostic non seulement à longue échéance (trois mois environ), mais même sous toutes réserves.

Il en est de même, à plus forte raison, de la chancrelle à siège non perceptible à la vue, de

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celle qui suit ses phases sous un prépuce qui, ori* ginairement ou par Teffet du mal actuel, reste en état de phimosis. Ici vous n'avez que des présomptions sur le nombre, rétendue, la nature des ulcères. Heureusement les injections de solution de nitrate d'argent, méthodiquement exécutées et suffisamment continuées, telles que j'en ai réglementé le maniement et le dosage, donnent le moyen de guérir dans un délai relativement court. — Quelques auteurs s'imaginant aller plus vite, vont tout droit. Us fendent le prépuce pour voir ce qu'il y a dessous, et pour faire des pansements directs. Si ce procédé vaut celui que je préfère — ce que je nie très catégoriquement d'après ma longue expérience et des succès qui ne se sont ja* mais démentis — ce n'est pas à la veille du jour où un état présentable de l'organe est de rigueur que j'admettrais une opération dont le résultat certain est de lui donner l'aspect vulgairement connu sous le nom de collerette à oreilles de chien ! Enfin si vous avez constaté, si vous voyez seulement poindre le phagédénisme, demandez un délai indéterminé, tout en expliquant au malade que vous espérez bien ne pas abuser d'une aussi large permission, et surtout qu'il ne s'agit nullement, ainsi que ces décourageantes paroles pourraient le lui faire craindre, qu'il ne s'agit nullement là d'une maladie vénérienne constitutionnelle, de la syphilis.

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B. Éventualités possibles. — Je les range sous trois chefs : diagnostic incertain de l'ulcère ; imminence du chancre mixte ; imminence du bubon chancrelleux.

1* Le fiancé vous présente un ulcère pénien datant de huit ou dix jours, et vous demande et a besoin de savoir si cet ulcère est un mal local d'un mois de durée, ou s'il n'est pas, au contraire, le commencement de la vérole. A ce moment, excepté l'engorgement ganglionnaire, qui peut n'apparaître que plus tard, il a tous les caractères objectifs (1) sur lesquels vous pouvez compter pour reconnaître s'il est chancre ou chancrelle. Et cependant parfois vous doutez I

Je vous le dis en vérité, chers confrères : si vous doutez, c'est que vous vous plaisez à douter ! c'est que, en face de l'abominable coup qui frapperait en pleine poitrine ce pauvre garçon la veille de son mariage, non seulement vous hésitez à lui porter ce coup, mais encore vous faites en vous-même une large part aux circonstances qui plaident contre le chancre, pour la chancrelle.

Eh bien ! il faut le dire, et il faut se l'avouer,

(1) Eux seuls peuvent trancher la question. En général, on le saiti la chancrelle a eu une courte incubation ; elle est douloureuse au contact, à la distension; elle est le plus souvent multiple; elle seule est réinoculabh , Mais qui ne voit combien ces indices sont vagues, confus, discutables, difficiles à recueillir ? Même précis et convergeant tous dans le même sens, ils ne fonderaient qu'une présomption, et c'est d'une certitude que vous avez besoin, et sur Theure.

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cette part large, presque toujours, instinctiyemenl , le médecin la fait excessiye. Aussi ne balancé-je pas — moi qui ai passé par là, moi qui, quoique averti et avertissant^ vais peut-être me sentir, dans deux heures, entraîné à commettre encore la même faute — ne balancé-je pas à rappeler un fait et à en déduire une règle :

Le fait : Toutes les fois qu'un médecin a trouvé dans f examen cTun ulcère primitif des motifs de douter de sa nature^ le cours ultérieur du mal, c'est-à-dire F apparition de C induration^ puis de la pléiade ganglionnaire, enfin des accidents secondaireSy ne tarde pas à lui prouver que c'était à un chancre^ non à une chancrelle qu'il avait eu affaille.

La règle : Tout ulcère primitif qui laisse le mé^ decin dans le doute sur sa nature, est un chancre ! Observez, chers confrères, observez attentivement , observez-vous surtout vous-mêmes avec franchise et vous ne tarderez pas à donner raison à mon paradoxe. — Si je le sers ici dans toute sa crudité, c'est, vous le comprenez bien, pour un motif des plus louables ; c'est pour vous prémunir contre la propension si naturelle (1) qui

(1) Si quelques confrères nient riiumanitaire tendance que je leur prête ici» je puis les éclairer, et me donner raison en leur posant cette simple question : Leur est-il arriré bien souvent, qu'ils le disent, de commettre l*erreur inverse, c'est-à-dire de voir devenir ultérieurement chancrelles, des ulcères qu'ils avaient tout d'abord diagnostiqués chancres syphilitiques?

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nous porte à laisser quelque espoir au client : excellente habitude dans la pratique ordinaire, mais grosse de désastreuses conséquences pour lui et pour vous, quand le client est un fiancé.

2** Mais à côté de cette question : « l'ulcère que j'ai là, sous les yeux, est-il chancre ou chancrelle?» il s'en présente une autre plus difficile à élucider, impossible à trancher sur le moment. Cette question est la suivante :

« Cet ulcère qui offre l'aspect de la chancrelle, de la nature exclusivement chancrelleuse duquel je me suis assuré par tous les moyens possibles, même par le résultat positif de l'inoculation, cet ulcère qui actuellement n'est que chancrelle, n'est-il point destiné, — et sans que le malade se èoit exposé de nouveau à rien contracter — n'est-il pas destiné à devenir un chancre infectant? »

Cette question que RoUet nous a appris à poser, il ne nous a pas appris à la résoudre. Car le mécanisme du chancre mixte laisse au moins autant — et ce n'est pas peu dire — autant d'obscurités dans la pratique qu'il en a dissipées dans la doctrine. Voici, en effet, ce mécanisme :

La chancrelle incube trois jours ;

Le chancre incube de quinze à trente jours (1).

(1) On a cité des exemples très authentiques dMncubation de quarante, cinquante, soixante jours de durée. J'en ai, pour ma part, constaté un de cinquante-quatre Jours, dans des circonstances qui ne pouvaient me laisser aucune espèce de doute.

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Par conséquent si, dans les vingt-huit jours qui précèdent Téclosion de sa chancrelle, le malade avait eu un autre coït, ou si la femme qui lui a donné sa chancrelle était en mesure de lui donner simultanément un chancre, voici ce qui peut se passer :

Le contagium de^ la chancrelle et celui du chancre, ayant touché, ayant Tun et l'autre pénétré le même point du tégument, le premier plus prompt dans son évolution, produit d'abord un ulcère chancrelleux. Puis le deuxième contagium, celui du chancre, qui a agi simultanément mais à qui il faut plus de temps pour réaliser son effet, finit par le réaliser et chaiicrifie la chancrelle; d'où le chancre mixte, tel que l'a découvert et décrit notre profondément ingénieux collègue.^

De sorte que, au point de vue qui nous occupe, — et qui doit singulièrement préoccuper tout fiancé, — il y a une période parfois assez longue où, sous l'ulcère chancrelleux le mieux caractérisé et le plus rassurant par ses caractères objectifs, il germe peut-être un chancre ; et qu'il est impossible au clinicien le plus attentif, le plus perspicace, de dire si cette transformation fatale, qui modifie du tout au tout le pronostic, ne va pas se faire !

Impossible, ai-je-dit !.. non cependant, à la rigueur. Si le malade n'avait pas eu de coït suspect, deux mois avant celui qui lui a valu sa chancrelle ;

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si, d'autre part, la femme à qui il doit sa chancrelle étant examinée à temps et à fond, a été trouvée exempte de syphilis, on pourrait écarter, la triste prévision. Mais, de telles conditions sontelles bien faciles à remplir? Et même est-on jamais pleinement autorisé par le résultat le plus négatif de l'exploration la plus complète à affirmer qu'une femme trouvée saine aujourd'hui, l'était il y a deux mois ?

Conclusion : Il est prudent, quoiqu'il soit désolant, de ne jamais répondre absolument de l'innocuité d'une chancrelle, que lorsqu'il s'est écoulé trente ou quarante jours à partir de son début sans qu'aucun signe de chancrification se soit manifesté à sa surface ou dans les ganglions correspondants.

3° De même que la chancrelle est toujours grosse d'un chancre, — grossesse radicalement méconnaissable, nous venons de l'établir, — de même elle est toujours grosse d'un bubon. L'adénite à pus inoculable peut se déclarer à toute période de la chancrelle. Il est même prouvé qu'elle apparaît parfois lorsque , depuis quelque temps déjà, sa source était tarie, c'est-à-dire lorsque la chancrelle tégumen taire avait cessé d'exister. M. Horteloup a publié un cas où cet espace de temps a été de trois mois !

Bien que les exemples d'un pareil retard soient

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très rares; bien qu'on ne puisse ni en donner l'explication , ni les reproduire expérimentalement à volonté, — comme on le fait si aisément du chancre mixte, — la prévision de cette éventualité ne doit pas moins être prise en considération. Mais doit-elle figurer parmi les éventualités dont nous devons la confidence au malade ? J'en doute : je ne ferais point, pour ma part, de cette seule possibilité, une cause d'ajournement h des projets sur le point de se réaliser. Je ne me sentirais pas le courage de contrister un pauvre jeune homme guéri, bien guéri de sa chancrelle, en lui disant : « Attendez encore trois mois avant de vous marier ; car d'ici là, il pourrait bien vous venir un bubon ! » L'adénite chancrelleuse, après tout, n'est qu'un accident local, à durée limitée; à traitement sûr, prompt et facile ; dont la contagion s'évite au prix des plus simples précautions ; dont on pourrait fort aisément, en pareil cas, dissimuler le nom, l'origine et la nature. Laissons donc le fiancé courir ces infiniment petites chances sans lui parler autrement que pour mémoire, que pour la totale décharge de notre conscience, de l'éventualité sous tous les rapports si minime à laquelle il demeure virtuellement exposé.

Cet amoncellement de préceptes risquant de jeter le trouble dans l'esprit du lecteur, je puis par un exemple éclairer ce qu'ils ont d'obscur^

doQner un corps à ce qu'ils ont d'abstrait. Exemple non seulement authentique , mais historique^ pourrais-je dire, puisqu'il se rattache par plus qu'une coïncidence à l'avènement même du dogme dualiste.

En 1849, — trois ans avant Bassereau, six ans avant Clerc, — je traitais un malade qui, devant se marier dans deux mois, avait contracté une chancrelle. On croyait à cette époque, et je croyais avec tous mes contemporains, qu'un chancre simple pouvait y un jour ou l'autre^ s'indurer et que, alors, il était suivi de symptômes constitutionnels. Mais on savait aussi, d'après Ricord, que cette fâcheuse terminaison ne se montrait que chez les malades ayant eu la pléiade ganglionnaire ; et l'on savait surtout, on professait que la vérole épargne ceux chez qui l'ulcère primitif a produit un bubon suppurant à pus inoculable.

Dans ces conditions, une adénite inguinale mguë s'étant déclarée chez mon malade, un mois avant le jour du mariage, je pus donc, sinon le féliciter de la survenance de cet accident, du moins le consoler en lui affirmant qu'il était par là sûrement exempté de la vérole. Je pressai le traitement local aussi énergiquement que possible. Le bubon suppura, fut ouvert; les bords de l'incision devinrent chancrelleux. Je multipliai les injections caustiques dans le foyer. Mais, malgré tous mes efTorts, nous n'étions pas arrivés à fer-

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mer entièrement Tulcère inguinal pour le jour de la noce.

Mon malade alla se marier à quelque distance de Lyon, et je Payais perdu de vue, lorsque deux mois après, il m'adressa sa femme. Je Tavais connue, ainsi que sa famille, avant ce mariage; et il ne pouvait entrer dans mon esprit le moindre doute sur sa moralité. Quel ne fut donc pas mon étonnement de la voir atteinte d^une syphilis récente, avec une double induration ganglionnaire inguinale attestant que le virus avait pénétré par les voies génitales !

Par suite de leur éloignement de Lyon, je ne revis ni cette femme ni son mari. Mais le fait m'avait vivement frappé, et lorsque, plus tard, Bassereau émit le dogme dualiste, je ISs de ce souvenir une objection, selon moi péremptoire, à l'adoption de sa doctrine. — « Vous affirmez, lui dis-je, dans la Gazette médicale de Paris^ vous affirmez qu'un homme ne peut contracter de chancre infectant que par des rapports avec un sujet ayant eu lui-même un chancre infectant!... Eh bien, voici mon malade qui n'a eu qu'un chancre simple, insistais-je, puis qu'il a été suivi de bubon à sécrétion inoculable. Et cependant il a donné à sa femme un chancre infectant et la vérole. Que répondez-vous à ce fait? Et qu'y répond le dualisme ? »

Bassereau garda le silence. Mais huit ans après.

RoUet répondit pour lui par la découverte du chancre mixte, rationnelle explication de ces transmissions morbides en apparence contradictoires. En réalité, mon malade avait eu, sous mes yeux, un chancre mixte que j'avais méconnu, et il avait communiqué un chancre à sa femme .

Que cet exemple d'une erreur, suffisamment justifiée par l'époque où elle fut commise, soit toujours présent à l'esprit du médecin ; et qu'il en tire, au profit de ses clients, la seulç conclusion qu'elle comporte, conclusion que je formule ainsi :

Ni l'aspect d'un ulcère primitif, ni son inoculabilité, ni son extension au prochain ganglion sous forme d'abcès à pus inoculable, n'autorisent à déclarer que cet ulcère n'est qu'une chancrelle ; que, une fois guéri, il n'aura aucunes suites constitutionnelles. Pour savoir si, outre l'élément chancrelleux , cet ulcère ne recèle point l'élément chancreux, non seulement il faut l'examiner de très près, mais encore il faut explorer les aines. Et si cet examen vous laisse quelque doute, appelez-en au grand maître, au temps; attendez deux mois — comptés non pas à partir du début de l'ulcère, mais à partir de l'apparition de Fengorgement spécifique des ganglions qui sont en rapport topographique avec la région où cet ulcère siège (1). — Et surtout n'autorisez point

(1) Le chancre mixte commence le plus ordinairement par une

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Tex-chancrelleux à se marier avant que ce terme n'ait été franchi sans qu'il soit survenu des manifestations constitutionnelles.

Fetnme. — Je n'ouvre ce chapitre qu'afin d'expliquer pourquoi il va m'être impossible de le remplir. La chancrelle, en effet, fournit à peine de quoi Tébaucher. Que, sur le point de convoler, une ex-cliente, se rappelant d'anciens malheurs, vienne nous demander si sa syphilis est bien guérie, si ses pertes blanches ne recèlent rien de contagieux, de blennorrhagique, c'est tout naturel et cela se présente assez souvent dans notre cabinet. Mais que six ou huit semaines avant la cérémonie, une jeune femme aille s'exposer à contracter une de ces maladies dont l'homme le

cliancrelle, laquelle durant son cours lubit l'adjonction de Télé* ment chancreux. Ce qui le prouve, — ce qu'on sait très bien depuis que j'ai signalé cette circonstance» — c'est que les symptômes secondaires apparaissent beaucoup plus tard après le début d'un cbancre mixte que après le début d'un chancre : chose toute naturelle d'ailleurs, le chancre mixte n'étant qu'une chancrelle, pendant sa première période, c*est'à'dire pendant au moins les quinze premiers jours. En conséquence les six semaines réglementaires de rincubatlon secondaire ne doivent être comptées qu'à partir du moment où la chancrelle s*est chancrifiée.

Mais, comme on ne peut savoir au Juste quand cette transformation de l'ulcère commence, il est logique, faisant à la prudence la part aussi large que possible, de placer l'époque de ce début au moment où apparaît son premier signe pathognomonique, celui qui ne fait Jamais défaut, l'induration des ganglions correspondants.

il2 LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

moins expert ne peut ignorer ni l'existence ni la transmissibilité... ceci, vraiment, ne tombe ni sous le sens ni sous l'observation.

Aucune impossibilité, cependant, n'empêchant d'admettre un pareil concours de circonstances, les développements dans lesquels je viens d'entrer sur la cbancrelle de Vhomme^ suffiraient à prémunir la fiancée du roi de Garbe, qui se trouverait dans cette situation embarrassante. La femme peut toujours inventer un motif d'ajournement. Et ici elle le devrait absolument. Il faudrait, et de toute nécessité, qu'elle fût radicalement guérie avant de fixer un jour. Car l'homme, dont la fonction est d'attaquer, peut, à son gré, soit attaquer, soit temporiser. Attaque-t-il ? Il peut se ménager ; et s'il est malade, en se ménageant, ménager sa compagne. 11 peut, enfin, user en cachette des agents protecteurs que tout le monde connaît. — La femme n'a aucune de ces ressources. La nature ne lui a donné qu'une défense, le droit de refuser. Mais du moment qu'elle y a renoncé, parle oui officiel, la première épreuve va, dès le soir même, lui apprendre avec quelle rigueur son mari sait interpréter le fameux art. 213. Qu'elle n'afi'ronte donc le choc que sûre de le subir impunément, pour lui comme pour elle. L'art des coquettes résistances, des soumissions qu'un galant homme se pique d'obtenir mais dont il rougirait d'user, des ajournements oii elle sait

CHANCRBLLB. 113

faire voir la meilleure preuve d'amour, cet art aura plus tard son emploi, ses triomphes. Mais ce n'est pas à cette heure, j'en avertis Madame, que Monsieur serait d'humeur à souffrir la moindre atteinte aux pouvoirs que le Code lui a conférés ce matin. Et le plus faible essai, la tentative la plus détournée pour se soustraire au moindre de ces droits éveillerait chez lui une défiance capable de peser désastreusement surtout l'avenir du mé^ nage.

Homme. — C'est dans cette catégorie de malades que la méthode abortive trouve ses cas d'application les plus nombreux et les plus appréciés.

— « Pourvu que ma femme n'en sache rien ! »

— « Et ma femme qui revient dans quinze jours ! » — Ces exclamations qui forment le fond de sa conversation avec nous disent assez avec quelle anxieuse sollicitude l'époux chancrelleux épie, découvre les premiers signes du mal et accourt sans retard nous conjurer d'en arrêter le progrès !

Or ce moyen, durant le premier septénaire, est pleinement entre nos mains. Brûlez donc hardiment, et non moins hardiment promettez le succès. Avec un peu d'habitude vous pouvez prédire à deux ou trois jours près, l'époque où l'organe

sera redevenu disponible. La méthode abortive a

sans doute ses contre-indications ; mais ici elles s'effacent devant Turgence du péril. Qu'importe au mari, par exemple, que lui importe à cette heure du moins, d'être plus tard tourmenté par rherpès récidivant, si, grâce au canquoin, il a pu par sa bonne tenue au congrès qui se prépare, dissiper les soupçons que trop souvent une femme rapporte toujours dans sa valise de voyage?

Ne lui voilez pas les ombres du tableau toutefois. Avant de le cautériser, dites-lui bien que rherpès le menace ; mettez sous ses yeux le complet tableau de cette légère mais si tenace incommodité. 11 ne reculera pas : il ne peut pas reculer : mais votre responsabilité, quant aux suites, sera à couvert.

Si le moment d'appliquer l'abortion n'a pas été saisi, et si ni l'un ni l'autre des époux n'a à s'absenter, je plains vraiment le pauvre mari. Il faut, non pas un heureux hasard, mais une suite longue et non interrompue de hasards propices pour que son état morbide passe inaperçu. Cet ulcère n'a pas, il est vrai, la longue durée de la blennorrhagie, de la syphilis. Mais tant qu'il existe, il empêche absolument, tant il est douloureux, les rapports conjugaux ; et d'autre part, il exige des pansements répétés, minutieux, parfois très longs, exposant à de désagréables surprises ce-

CHANGRBLLE. 115

lui qui les exécute et sujets à laisser sur le linge une trace ineffaçable.

En effet, contre une chancrelle à la période de sécrétion inoculable, on n'a rien trouvé, je ne connais, moi, rien de meilleur que les pansements avec une solution de nitrate d'argent. Mais ces pansements doivent être faits deux ou trois fois par jour. Puis la charpie qu'on applique humectée de la solution caustique adhère à Fulcère; et lorsque, au pansement suivant, onyeut la changer, il faut au moins cinq minutes pour la détremper préalablement avec de Teau, afin qu'on puisse la détacher sans provoquer les petites déchirures, immédiatement inoculées, de la* surface chancrelleuse ; déchirures, d'où résulte inévitablement une augmentation de sa largeur et par suite de la durée du mal.

Et pourtant c'est incontestablement là le meilleur système de traitement local. Des cautérisati

tions répétées, tous les deux jours par exemple, avec le crayon, sont moins assujettissantes, il est vrai : mais d'abord elles exposent davantage au bubon ; puis surtout elles n'entretiennent pas cette neutralisation continue de la sécrétion inoculable ; neutralisation qui, bien conduite, à l'aide d'un dosage de la solution, croissant ou décroissant selon les phases du mal, est un si parfait moyen d'en abréger le cours et d'en circonscrire l'extension. ■ Mais, hélas ! ce manuel du pctr fait chancrelleux

n'est pas à l'usage des maris, pauvres gens toujours épiés, toujours sur les épines. Voici donc le procédé que je leur conseille comme le plus expéditif contre la maladie, et le moins compromettant aux yeux de l'Argus qui infestas usquè circuit!

Une fois par jour, à l'heure la moins surveillée, touchez l'ulcère pendant douze ou quinze se* condes avec un petit pinceau trempé dans une solution moyenne de nitrate d'argent, au vingtième par exemple. Puis au bout d'une demi-minute, destinée à laisser pénétrer et agir ce caustique, appliquez un gâteau de charpie enduit de cérat. (Le vin aromatique serait préférable ; mais il exige pour être décollé, lors du pansement ultérieur, une imbibition prolongée pour l'exécution de laquelle le mari n'a ordinairement rien moins que les facilités désirables.) — Au bout de douze ou quatorze heures, deuxième pansement ; mais celui-ci, très simplifié, ne consiste qu'à renouveler la charpie enduite de cérat ou, s'il se peut, mouillée de vin aromatique.

Réduite à ces deux pansements, réduits euxmêmes à leur plus simple expression, la médication de la chancrelle peut aisément, s'il le faut, s'exécuter hors du domicile conjugal. Il en serait de même des injections caustiques que nécessitent les chancrelles sous-phimosis.

En serait-il de même de l'adénite chancrel-

CHANCRELLE. 117

leuse ?... J^en doute fort, en principe du moins : car il est pourtant des exceptions ; et j'en ai yu de curieuses. J'ai tu d'intrépides époux dissimuler sous le nom d'une sciatique d'abord, plus tard d'une série de furoncles^ l'endolorissement inguinal, la compromettante claudication, l'intermi* nable suppuration, les sinus renaissant qui constituent les phases si difficiles à traverser sans se trahîjr, de cette complication heureusement devenue aiijourd'hui de plus en plus rare. Mais, comme il serait téméraire de compter sur de telles aubaines il serait également inopportun de détailler ici les moyens d'en réaliser le bénéfice. Je me borne, par conséquent, à insister sur ces deux préceptes de la thérapeutique préventive et abortive du bubon.

A. La seule précaution qui donne quelque chance d'empêcher la chancrelle ganglionnaire, est d'éviter tout ce qui (pansements, frottements, nettoiements, palpations, décalottements) pût faire saigner la chancrelle tégumentaire(i).

B, La meilleure manière d'abréger le cours de la chancrelle ganglionnaire (bubon) est d'observer soigneusement le moment où il s'y est formé un point fluctuant ; et d'appliquer aussi hâtivement que possible le procédé de Broca ou celui

(1) S*il y a eu saignement accidentel, prévenez Tinoculation de ia surface saignante en y appliquant immédiatement une boulette de charpie imbibée de solution de perchlorure de fer.

il8 * LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

de Mauriac, lesquels ont pour but l'évacuation hâtive du pus, suivie de la cautérisation du foyer où il commençait à se réunir (1).

Un danger, vers la fin du traitement, menace les deux époux. Pressé de prouver ipso facto, qu'il est guéri, le mari n'attend pas toujours, pour le prouver, de l'être en effet. Il se laisse volontiers, dans ce cas, abuser par un semblant de guérison, qui peut bien le tromper, puisque le médecin lui-même parfois s'y laisse prendre. Expliquons donc et les causes de cette erreur et le moyen de l'éviter.

Vers la fin du cours de la chancrelle, lorsque sa sécrétion n'est plus inoculable, cette sécrétion-là, agent et indice d'une guérison prochaine, se concrète en une lamelle adhérente aux bords et à la surface de la plaie, lamelle sous laquelle le travail de cicatrisation va se compléter. Par conséquent cette lamelle, cette écaille^ à la période dont je parle, couvre une surface en-

(1) Quelque valeur que je leur reconnaisse, et en leur adjoignant même la manœuvre encore plus radicale conseillée par Ûebauge, ces procédés ne me paraissent pas représenter le dernier mot de la science. Si la chancrelle, redevenant plus commune, nous fournissait plus d'occasions de rétudier et de la trai* ter, je ne doute pas que Tingéniosité des chirurgiens en possession de la méthode des ponctions capillaires aspiratrices ne perfectionnât la cure du bubon chancrelleux à l'état naissant; cure qui ne méritera le nom û'aàortive qu*à la condition de détruire en une séance, la couche intérieure du foyer qui sécrète le pus inoculable.

CHANGR&LLK. 119

core très faiblement sécrétante et dont le fluide n 'est point contagieux .

Fort bien : mais de ce tableau rassurant, voici maintenant la contrefaçon périlleuse.

Supposons une chancrelle à Tétat de sécrétion contagieuse. Lorsque son siège est à découvert, située à l'air extérieur, par exemple soit au fourreau ou sur le limbe du prépuce, la partie liquide du pus s'évapore et la partie solide se dépose à la surface de l'ulcère : d'où la formation d'une croûte qui recouvre l'ulcère.

Or cette croûte se compose de la dessiccation d'un pus contagieux qui continue à être sécrété sous elle ; tandis queVécaille ci-dessus mentionnée résultait du dessèchement d'un liquide inoffensif.

Si le porteur de la croûte a des rapports avec sa femme, il peut la contaminer; il la contaminera presqu'à coup sûr, les frottements du coït détachant la croûte, et démasquant le foyer de contagion que cette croûte recouvrait, maintenait pour ainsi dire en pleine activité contagieuse.

Or beaucoup de gens, et, surtout, j'ai dit pourquoi, beaucoup de maris pressés, prenant la croûte pour une écaille^ deviennent ainsi des agents de contagion. Il importe donc de bien spécifier, il importerait de vulgariser les caractères qui différencient ces deux états d'apparence quelquefois semblable à faire qu'on s'y méprenne. Voici ces caractères :

La croûte^ dangereuse, s'établit à toute période de la chancrelle. Elle est jaune, épaisse, un peu molle, ou du moins susceptible de se briser, de s'émietter. Elle n'est qu'incomplètement adhérente au fond de l'ulcère. En pressant sur elle, on cause de la douleur, et souvent on fait sortir de dessous un point de sa circonférence, une goutte de véritable pus.

h' écaille^ inoffensive, n'apparaît que vers la période de cicatrisation. Elle est pâle, mince, sèche, partout et solidement adhérente. Si l'on essaie de la détacher, on n'y parvient pas ; et ces essais, si l'on y persiste, n'amènent qu'un peu de saignement. — Conclusion à l'usage et au profit des époux. Dans le premier cas, obligation d'attendre ; dans le deuxième, liberté d'agir ; dans le doute, conseil de s'abstenir.

Voici une autre source de danger :

Supposez, ce qui arrive, que, à la veille de se cicatriser, une chancrelle se soit réinoculée au voisinage. Le nouvel ulcère sera presqu'à coup sûr méconnu pendant les premiers jours de son existence, et par conséquent pourra durant ce temps transmettre la maladie.

J'ai tracé l'histoire de la chancrelle chez l'époux, en supposant qu'il l'a à temps reconnue pour ce qu'elle est, pour une maladie contagieuse ; et par le fait c'est bien là ce qui a lieu le

CHANGRBLLE. 121

plus souvent : non que notre client soit doué d'un talent de clinicien transcendant, mais en raison d'une cause extramédicale , en raison de la défiance que lui inspire le souvenir d'un coit suspect tout récent. Notre homme sait qu'il s'est exposé ; il sait que, à son tour, il pourrait exposer. Il s'observe donc, en général, fort attentivement. Et comme ce mal-là, quand il doit éclater, ne se fait d'ordinaire pas attendre plus de trois ou quatre jours, comme il ne se déclare que dans la sphère génitale, l'examen que fait le mari, étant limité à une courte période et à une seule région, aboutit le plus souvent à découvrir en temps utile l'ulcère contagieux ; à le découvrir, ou, ce qui suffit, à le soupçonner sous quelque forme qu'il se dissimule : petite gerçure, bouton pustuleux semblable à une acné, à un furoncle, à un abcès, simple croûte résultant du dessèchement du pus sous des poils collés et agglomérés. . .

J'ai dû énumérer ici les diverses apparences susceptibles de tromper, que l'ulcération chancrelleuse peut revêtir à son début. Mais, en fait, pour un mari, le diagnostic nécessaire se résume en ces deux mots : Défiez-vous, et défiez-vous jusqu'à l'abstention, de toute lésion douloureuse qui apparaît sur et autour des organes génitaux dans les cinq jours qui suivent certains coïts.... ceux dont on n'est pas certain ! »

Femme, — Je dois encore commencer ce chapitre par un semblant de paradoxe. « // y a, oserai-je dire, moim de femmes que d'hommes qui soient affectés de la chancrelle,

« Mais alors, m'objectera-t-on , d'où vient donc, ou plutôt de qui vient donc aux hommes leur nombre supérieur de chancrelles ? »

Eh bien ! voilà justement l'explication du paradoxe. C'est que l'homme en communique rarement à la femme, mais qu'une seule femme en communique à plusieurs hommes.

Et il y a pour cela deux motifs : l'un, social; l'autre, anatomique.

Quant au premier, on sait que la chancrelle est une maladie de bas étage j degetis de rien! que, par conséquent, son foyer, son principal moyen de propagation est dans les maisons publiques, et surtout dans celles de dernière catégorie, où une seule femme contamine, et dans la même séance, plusieurs chalands.

D'autre part, l'appareil génital masculin n'est pas aussi bien disposé que le féminin pour pouvoir fonctionner étant atteint d'une maladie douloureuse. Le pénis, dans le coït, subit trois causes de douleur : la distension que l'érection produit ; les frottements intrinsèques, c'est-à-dire ceux des diverses parties de l'organe les unes sur les autres; enfin les mouvements extriiisèques consistant en frottements sur le vagin. — La vulve,

CHANGRELLE. 123

elle, n'a à subir qu'une seule de ces causes de douleur, la troisième.

En fait, Thomme qui a une chancrelle de la rainure balano-préputiale — et c'est là justement qu'elles sont, et de beaucoup, le plus fréquentes — est fortement retenu de se livrer au coït. La femme, au contraire, souffre à peine dans le coït, lorsque ses chancrelles sont situées à la vuWe, au clitoris, au méat, en dehors ou même en dedans des grandes et petites lèvres. Celle de la fourchette, seule, si douloureuse dès qu'on écarte à un certain degré les bords de Torifice, apporterait, par crainte de la souffrance, un obstacle aux rapprochements.

Ces notions n'ont pas un simple but de curiosité. D'abord elles expliquent, — et de la façon, selon moi, la seule rationnelle, — la diminution réelle, progressive, que nous constatons dans le nombre des cas de chancrelle, diminution coïncidant avec la diminution non moins progressive du nombre des maisons de tolérance. Puis elles nous fournissent, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, de précieuses indications pour la prophylaxie interconjugale.

Le médecin est consulté, à propos de chancrelle uxorale, soit par une femme qui la tient de son mari, soit par une femme qui, l'ayant prise ailleurs, craint de la communiquera son mari.

iU LE PÉRIL VÉNÉRIEiN.

Premier cas. — Les choses se passent de la manière la plus simple ; car ni l'époux ni l'épouse ne peuvent guère s'y tromper, ni vouloir ou espérer tromper. Soit qu'elle se présente seule chez nous, soit que son mari l'accompagne ou nous l'adresse, la femme, en général, si elle ne connaît pas le nom de son mal, sait du moins qu'elle a du mal y puisqu'elle en souffre , puisqu'elle l'a ordinairement constaté de visu; ajoutons puis qu'elle soupçonne presque toujours, d'où ce mal lui vient. Par conséquent, si le mari, auteur du méfait, vous prie, selon l'usage, de « vouloir bien arranger les choses de façon à ce qu'on ne se doute de rien », vous voilà fort empêché d'accéder à son désir. Vous ne pourriez, dans tous les cas, le remplir qu'à moitié ; car ce n'est plus comme pour la blennorrhagie où les flueurs blanches cachent tout, couvrent tout. Ily a là une lésion matérielle, une réalité visible et palpable ; et si vous vouliez trop dissimuler ce n'est pas seulement un autre confrère ultérieurement appelé à contrôler votre dire, c'est la malade elle-même qui, sur l'heure, vous infligerait un humiliant démenti. Sans compter que cette ruse maladroite condamnée à un échec certain, ne ferait que confirmer les soupçons déjà formés.

Donc, une fois l'exploration faite, la ou les chancrelles constatées, attendez ce que va dire votre cliente ; n'ouvrez pas la conversation. Quel-

GHANCRELLR. 425

ques-unes, dans ce cas —r et je ne dirais point « on n'a jamais su pourquoi » la visite terminée, se bornent à empocher l'ordonnance , paient et sortent sans mot dire. — Ne les rappelons pas et accompagnons-les à peine. Mais si d'autres , et c'est le plus grand nombre, tous demandent une explication , souyenez-vous , avant tout, du dicton : qui veut trop prouver ne prouve rien. Dites donc d'abord que votre opinion n'est pas complètement faite ; que peur la former, il faudrait plus d'une visite, il faudrait avoir suivi la marche du mal, mais que, cependant, vous ne croyez pas vous engager trop en faisant espérer qu'il n'y a là absolument rien de grave. Evoquez comme explications toutes les influences vulgaires, cou*^ rantes, admises dans le monde des malades. Parlez de feux, àiéchauffements, à'dcreté de sang! Dites que cela est tellement peu de chose que ce sera guéri en trois ou quatre semaines ! Et guéri sans aucun dépuratif, rien qu'avec les pansements les plus simples. — A ce propos, je vous en avertis, si vous êtes obligé de remettre l'ordonnance à Madame — et, en somme, il vaut mieux agir ainsi pour éviter toute apparence de mystère, ou de connivence, — si vous remettez l'ordonnance à Madame, n'y écrivez pas le mot nitrate (Targefit, car la première personne à qui elle montrerait son ordonnance ne manquerait pas de s'écrier : «Le nitrate d'argent!... mais c'est du

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GIIANCRELI.E. 127

Ce petit bouton-là ne pourrait-il pas dégénérer? Allons, ma bonne amie, laisse faire Monsieur, qui Ta te cautériser. Il faut arrêter les choses à temps. Diable ! Je ne veux pas que tu prennes une maladie de matrice. »

À ce trait, je reconnus dans M. X..., sinon un maître, du moins un vrai confrère. Nous échangeâmes un regard, et je mis le canquoin.

C'est efTectivement ce procédé qui fournit le meilleur moyen de réaliser toute sécurité sans éveiller de soupçon ; et cela en raison d'une propriété singulière mais incontestable de Fagent caustique dont nous parlons. La pâte de chlorure de zinc appliquée aux chancrelles de la ré" gion génitale les détruit sans causer durant son application rien qui mérite le nom de douleur. (L'auteur du procédé doit ici être cru sur parole ; car il ne s'est pas borné à l'inventer.)

Lorsque les conditions d'abortion sont propices, on place donc sur ou plutôt dans (1) chaque petit ulcère un disque de canquoin : on l'y fixe en y déposant deux gouttes de coUodion. Au bout d'une heure et demie, on détache le tout au moyen d'une lotion d'éther sulfurique , et la préservation physique ainsi que morale est réalisée.

(1) Pour ravoir eu mis sur et non dans une chancrelle d'inoculation expérimentale datant de trois jours, j*ai eu au ulcère phagédénique, plus un bubon cbancrclleux : total quatre mois.

i28 LE PÉRIL VÉNÉRIEN.

Dettxième cas. — La femme qui s'est exposée à prendre une chancrelle en dehors de son ménage, reconnaît en général Fulcère dès son apparition; et, en général aussi, elle vient consulter de bonne heure. Nous voyons donc son mal assez tôt pour le faire avorter, mais parfois aussi, notons-le, trop tôt pour le diagnostiquer.

En effet, à sa toute première période, Tulcère qui semble avoir les caractères de chancrelle, peut être en réalité un chancre infectant : il peut surtout receler l'élément chancreux qui, se développant ultérieurement, produira un chancre mixte. Soyons donc très réservé dans notre pronostic, dans nos promesses surtout. Et en cas de doute, ne cautérisons jamais sans avoir dit à la malade : « Si, comme je le crois bien, vous n'avez qu'une maladie locale, la cautérisation va vous en délivrer immédiatement. Si, par un malheur exceptionnel, il s'y joignait, ce que je ne puis à présent discerner, une affection constitutionnelle , la cautérisation ne vous ferait ni bien ni mal. »

Le bienfait de l'abortion est, d'ailleurs, immédiat. Dès que l'escharre est formée, c'est-à-dire au bout de deux heures, la femme peut affronter le rapprochement conjugal presque sans souffrir, et certainement sans le moindre d'anger pour son mari.

Mais les choses sont loin de se présenter toujours aussi favorablement. Trop souvent le début

GHANGRBLLK. 429

du mal a passé inaperçu ; souvent Fulcère qu'on vient nous montrer ne laisse aucune obscurité dans le diagnostic.

En pareil cas, une femme nous demande avis tant sur le passé que pour Tavenir. D'abord a-t*elle pu, depuis qu'elle a ce mal, contagionner son mari ? Puis comment doit-elle s'y prendre pour ne pas le contagionner? Deux > questions auxquelles il est également difficile de lui donner une réponse satisfaisante.

Pour le passé, d'abord, quoique rien ne soit constant en fait de contagion, quoique par con* séquent il puisse très bien se faire que le contact de la chancrelle de Madame n'ait rien transmis à Monsieur, il est positif que cette perspective relativement rassurante n'est cependant qu'une éventualité. La transmission est, au contraire, très possible ; elle est même probable lorsque la chancrelle siégeait à la fourchette ou en dedans des lèvres. — Ce cas vraiment semble défier toute la sagacité féminine et médicale. Il ne reste à l'épouse coupable et malade qu'un espoir et qu'une ressource :

U espoir : que son mari ne pouvant croire à son double malheur mettra quelque temps à s'en convaincre (1) et quelque temps encore avant de consulter ; et par conséquent :

(1) Voici un curieux exemple — à moi neontô par l'auteur elle-même — de la diabolique ingéniosité féminine, en face de conditions où le plus habile, de nos diplomates aurait assuH-

hdi ressource : qu'elle va employer elle, ce délai précieux, à se traiter aussi vite que possible, de façon à être guérie lorsqu'il lui faudra, pour dissiper les soupçons de son mari, se soumettre à l'examen du médecin. Encore ai-je omis de porter en ligne de compte tous les motifs, moraux et cataméniaux, que Madame ne manquera pas de mettre

ment échoué comme un novice. Une jeune femme contracte une chancrelle en dehors du lit conjugal. Alors que Tulcère était encore au début, elle a des rapports avec son mari. Effrayée, un peu tardi elle va, dès le lendemain, consulter un médecin qui, examen fait, lui déclare qu'elle a bien pu communiquer quelque chose à son mari. Celui-ci par malheur était absolument Adèle à sa femme.

Qu'imagine Madame?...

Cachant sa curiosité, son angoisse sous un feint retour d'amour conjugal, elle opère, tous les matins, sur l'organe de son mari une série d'explorations, badines en apparence, fort complètes en réalité.

Or, un jour y découvrant un petit bouton... « Ohl ohl fit^eUe, ne laissons dégrader rien de ce qui nous appartient I »

« — Mais, je t'assure, ma bonne, que ça n'en vaut pas la peine. Et puis, d'où voudrais-tu que ça me fût venu?

« — Dutout> du tout, mon chéri, j'ai toujours entendu dire qull faut s'y prendre à temps. Tiens, si tu veux, je vais le toucher, simplement le toucher avec ce crayon de nitrate d'argent, que j'avais acheté avant-hier pour me brûler une verrue et dont je ne me suis pas encore servi ? »

Le mari hésite un peu, mais que voulez vous?... il se laisse toucher.

Comme on pouvait s'y attendre, comme Madame s'y était attendue, la chancrelle se développe et suit son cours sur le mari.

Et j'eus le plaisir de les entendre tous les deux maudire à qui mieux mieux ce coquin de pharmacien, — dont Madame n'a jamais pu se rappeler l'adresse — qui lui avait vendu un crayon dont il s'était sans doute servi auparavant lui-même pour toucher quelque chose de malpropre!

GHANGHELLE. I3i

en avant pour ajourner cette épreuve, tout en affectant, bien entendu, de la réclamer ellemême! Encore ai-je tu la démarche préalable qu'elle va faire auprès du médecin de Monsieur. — ce n'est qu'un jeu pour elle de découvrir le nom et l'adresse de ce confrère — afin de le disposer à déposer dans un sens plus conforme aux intérêts du ménage qu'aux droits de la stricte vérité !... Non, décidément, je m'abusais tout à l'heure quand je croyais que, même prise la main dans le sac, une femme peut être prise sans vert. Et combien n'en ai-je pas vues moi-même de ces suppliantes, pénitentes pleines de contrition, mais surtout avocates expertes dans l'art de plaider les circonstances atténuantes! Combien n'ai-je pas reçu de confessions commençant invariablement par ces mots : « Monsieur, mon mari est un parfait honnête homme. Mais... mais il est un peu âgé ! »

Mais si Madame est tranquille sur le passé, elle ne l'est point au sujet de l'avenir. Les prétextes par lesquels elle élude le désir légitime de son mari n'ont qu'une valeur temporaire. Toute résistance s'use à la longue, et celle-ci d'ailleurs deviendrait suspecte en se prolongeant. Ce que Madame nous demande avec instance est donc avant tout de vite la guérir.

J'ai dit plus haut dans quelles conditions on peut, en pareil cas, même à une période assez

avancée du mal, opérer la cautérisation destructive, méthode ici d'autant plus avantageuse qu'elle transforme, hic et nunc^ l'ulcère contagieux en une simple brûlure à sécrétion inofifensive, et par conséquent rend possible, à la rigueur dès le soir même, le coït : le coït, cette formalité qui tollii peccata.,. uxoris.

Quand l'abortion n'est pas praticable, on peut compter sur les pansements avec un caustique plus dilué, avec la solution de nitrate d'argent; si ce moyen est moins expédilif, il permet du moins, quand le médecin en surveille l'application, de prédire à quelques jours près quand le mal sera guéri, quand la malade libérée. Rien de mieux réglé en effet que l'évolution de la chancrelle sous l'influence de ces pansements, à en juger par cette véridique historiette, triste réminiscence d'un confrère, d'un collègue même que, depuis nombre d'années déjà, Lyon a vomi de son sein.

Appelé, pour quelques accidents de métrite subaiguë, auprès de la légère épouse d'un époux alourdi par l'âge :

« Docteur, me dit-elle au cours de la conversation, j'ai grande confiance en vous ; mais vous m'étonnenez bien si vous reproduisiez le miracle qu'opéra sur moi, il y a trois ans, votre confrère, le docteur D.

tt ^ Vraiment, Madame ; je ûe le tenais pas

CHANCRELLE. 133

précisément pour sorcier ! Et comment donc s'y prit-il ?.... Mais, d'abord, de quoi s'agissait-il ?

« — D'un simple bobo, il est vrai ; mais cependant qui, peu à peu, avait pris des proportions !. . Comment donc appelait-il cela? Un assez joli nom, ma foi, pour un assez vilain mal... Attendez... Une... chancrelle^je crois. Connaissez-vous cela, docteur ?

« — Oh ! oui, je le connais. Madame, assez intimement même. Eh bien ?...

« — Eh bien ! votre confrère le soignait avec une vigilance des plus louables ; il venait me voir tous les deux jours. Mais le temps passait, pressait. Mon mari était sur son retour et, pour rien au monde, je n'aurais voulu... Bref, au bout d'un mois plus que révolu, la plaie ne paraissant pas diminuer, un jour, voyant mon impatience : « Voulez-vous, me dit-il, me permettre de vous parler franchement, Madame ? Je vous soigne aussi bien que je puis, et vous me payez exactement chaque visite. Mais si vous voulez que cela aille plus vite, il y a un moyen ; changeons de système. Donnez-moi une somme de cent francs et je m'engage à vous guérir en huit jours. » J'acceptai, bien entendu ; et, croyez-moi, ce ne fut pas un marché de dupe, car huit jours après, et sans qu'il m'ait fait autre chose qu'un pansement des plus bénins, la plaie était fermée ! »

Je réprimai ma tentation d'éclairer la pauvre femme. Aurait-elle ajouté foi à mon discours? Ne m'eût-elle pas plutôt cru envieux, bassement envieux, si je lui avais dit que tout- le talent de mon thaumaturge de confrère consista à attendre que la réparation de l'ulcère fût assez avancée, pour mettre à prix d'or une guérison qui, à ce moment, ne demandait pour s'effectuer que l'expectation pure et simple ?

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