QUE FAIRE QUAND LE NOUVEAU-NÉ EST ATTEINT DE SYPHILIS
Avant tout, empêcher qu'une nourrice lui soit donnée. Tous les auteurs sont d'accord sur cette règle. Mais j'admire vraiment le sans-façon dont on les voit faire preuve quand il s'agit de la mettre en pratique, surtout vis-à-vis de la nourrice. Pour lui refuser cet enfant sur lequel elle n'aperçoit pas encore le mal que vous avez, vous, dia-
ENFANT ET SYPBILIS. 399
gnostiqué, pour l'en séparer si elle avait déjà commencé à Tallaiter, ils n'imaginent pas d'autre formule que celle-ci : « Nourrice, tous ne pouvez pas prendre, ou bien : yous ne pouvez plus garder cet enfant. 11 est impossible que vous lui donniez le sein I » Gomme si la commère était femme à s'incliner silencieuse devant ce sic volo^ sicjubeo! Comme si ses bruyantes récriminations, en se voyant ainsi évincée sans autre forme de procès, ne menaçaient pas les parents d'une scène presque aussi compromettante pour leur réputation que tout ce qu'on peut appréhender en laissant aller ]es choses !
Je procède plus courtoisement, quant à moi.
Je mets tout sur le compte de l'enfant : « Vous êtes une excellente nourrice, ma bonne ; et je suis prêt à vous recommander, comme telle, de vive voix et par écrit, à tous mes confrères. Mais précisément votre lait est trop riche. Dans l'état où est l'enfant, il ne pourrait le digérer » thème qui comporte une page au moins de variations plus flatteuses les unes que les autres pour l'amour-propre de la brave dame. Qu'importe d'ailleurs ce qu'on lui dit, qu'importe pourvu qu'elle parte persuadée que c'est elle qui a refusé l'enfant !
Mais assez fréquemment, on ne nous a pas demandé avis, ou on l'a demandé trop tard ; et
nous trouvons installée auprès du nouveau-né syphilitique, une nourrice qui depuis quelque temps déjà lui donne le sein. Ici deux cas :
cette nourrice n'est pas infectée, ou elle l'est.
Premier cas. — La nourrice n'est pas encore infectée. Il ne s'agit pas ici de raisonner en juriste, de supputer le temps depuis lequel dure ce nourrissage dangereux et de conclure : « Puisque aucun symptôme de communication du mal ne s'est encore manifesté, il reste des chances sérieuses pour la nourrice d'échapper au danger en cessant l'allaitement » (Dalloz, loc. cit.). Non, le médecin ne se borne jamais à reconnaître vaguement qu'il y a des chances, lorsqu'il est en mesure de préciser quelles elles sont. Pour moi, quelque capricieuse, inconstante, parfois déconcertante que soit la contagion, je pars de ce principe que, même en matière de contagion, il n'y a point d'eflfet sans cause. Je procède donc immédiatement à une double enquête. Si, d'un côté, malgré l'examen le plus attentif, je ne découvre, chez cet enfant syphilitique, que des lésions extra faciales; si, d'autre part, — en supposant, ce qui est toujours possible, qu'une lésion buccale ait échappé à mon exploration, — je vois chez la nourrice des mamelons sains, secs, non gercés ni gerçables, ayant déjà de sérieux et tranquillisants états
de service ; si enfin et surtout Fallaitement ne dure pas depuis plus de quatre ou cinq jours (ce qui me prouve que les conditions rassurantes, du côté de Tenfant, existaient pendant tout le temps que la nourrice a pu être exposée au danger), alors j'agis comme dans le cas précédent. D'accord avec les parents, je fais largement indemniser la nourrice, et je la renvoie sous un prétexte également honorable pour elle et pour la qualité de son lait ! — N'oublions pas que non seulement dans son intérêt mais en vue de la publicité qu'elle pourrait, même sans malice, donner à la maladie de l'enfant, plutôt cette femme sera partie, mieux cela vaudra.
Mais, avant de la congédier, je dois veiller à ce qu'elle ne porte pas dans d'autres familles le mal qui pourrait se développer ultérieurement sur elle. Or l'incubation du mal chez elle, si eEe l'a pris, est de quatre ou cinq semaines, n'est-ce pas? Je lui recommande, en conséquence, de ne pas prendre de nouveau nourrisson sans mettre à l'abri du danger tant ce nourrisson-là que les membres de la nouvelle famille où elle entrerait... Mais ici, craignant de rendre trop accessible à la classe de gens capables d'en abuser, le conseil que je donne à la nourrice, je veux le formuler en un idiome . moins aisément intelligible. J'ai nommé la langue latine ; et, pour faire
reste de droit à ce légitime besoin de discrétion,
c'est du latin de ma façon que je vais servir : Qui potesi capere. . .
Donc je dis à la nourrice :
« Fsedum morbum nunquàm, nuUo modo te confiteri opus est. Si novum infantem lactandum sumis, antè omne pactum cum iis, die parentibus ejus : « Nolo vobiscum dolosè facere. Exiens ë precedenti lactatu, rem habui cum... marito meo ; ita ut nil mirum foret me gravidam nunc esse. Igitur inter nos pactum sit, me libère abire posse, si gravidam me sentirem. »
« Sic secura ab omni metu, nutrix, si,lactans novum infantem, morbi gallici reditus aliquos in te tu vides aut sentis, die parentibus : « Gravidam me puto, et abio ne forsan, propter malum lactem, puero vestro periculum ego sim aut fiam. »
Par le fait, on le comprend, ceci n'est qu'une feinte destinée à l'empêcher de donner au nouveau nourrisson son sein où un accident primitif viendrait à se produire. Et pendant que je la tiens, je lui désigne sur son mamelon et aux alentours les endroits où, dans le délai indiqué, le mal pourrait se développer; je lui décris la forme (soit d'érosion, soit de papule brune) sous laquelle il apparaît d'abord ; en lui enjoignant, dès qu'elle s'apercevrait là de quelque chose, de cesser l'allaitement en invoquant le prétexte indiqué cidessus, et de revenir aussitôt, s'il lui est pos-
sible , receToir de moi une consultation gratuite.
— « Mais vous ne lui épargnez un malheur que pour Tinfliger à d'autres, va-t-on me dire. Ces ouvertures, ces petits complots ourdis avec la nourrice sont la divulgation implicite mais fort claire de la maladie des parents, et vous n'échappez à la cour de Dijon que pour retomber sous l'article 378 qui punit la violation du secret professionnel! »
On y a pensé, cher et judicieux lecteur. Et il est un moyen, tout en sauvegardant ainsi la nourrice, d'épargner aux parents une révélation non moins préjudiciable pour eux que pour vous. Ce moyen c'est à votre détriment qu'il va fonctionner, je vous en avertis : c'est vous, médecin, qui allez vous faire responsable des chances de contagion que la nourrice pourrait porter ailleurs. Mais heureusement, ces chances, dans les conditions que je viens de, et celles que je vais spécifier, sont tellement minimes que le sacrifice n'est point audessus de vos forces.
Donc, après avoir fait à la nourrice sortante et indemnisée la recommandation ci-dessus, terminez ainsi l'entretien avec elle (Ici nouveau recours à mon latin). « Quae tibi hic dico, nutrix, sunt sequè ac pro absolutione mei, ac pro sainte tuâ ; nam — tardiusculè sum memor ! — prius quam mammas tuas explorandas tetigissem ,
sordidum aliquid forsan alibi tetigeram (1) ! »
Ce plan doit subir quelques modifications lorsque, au lieu d'avoir la nourrice chez soi, c'est chez elle qu'on a placé Fenfant.
L'enfant est chez sa nourrice, c'est là ordinairement la pire des situations, et ce pourrait cependant en être la meilleure. Voici comme :
Supposons un père sachant ce qui menace son nouveau-né, soucieux de l'en préserver et de préserver aussi la nourrice. Supposons-le conseillé et assisté par un médecin vigilant et actif, voici ce qui peut être obtenu. Ce n'est point une simple hypothèse. Je reproduis ici les termes mêmes dans lesquels je racontais en 1854, la façon dont je réussis à conduire à bien une affaire de ce genre. « J'écrivis au médecin du village qu'habitait la nourrice et lui fis, de l'aveu des parents, une confession générale, sur le secret de laquelle la discrétion professionnelle était de sa part une garantie suffisante. Je le priai instamment d'examiner très souvent l'enfant, et dès qu'il verrait le moindre symptôme contagieux qu'il ne pût neutraliser immédiatement, de faire suspendre
(I) Avant de pousser à ce point le dévouement professionnel, vous aurez expliqué k votre client, au père, la nécessité de ce stratagème, et obtenu de lui, une déclaration écrite, très probablement destinée à rester sans emploi, par laquelle, en cas de malheur, il vous autorise à nommer le véritable auteur du méfait involontaire que, provisoirement, vous prenez à votre compte.
rallaitement naturel. — Il exécuta à merveille mes indications. Pour ne point effaroucher la nourrice, il déguisait sous mille prétextes la fréquence de ses visites, tâchait de rencontrer comme par hasard Tenfant dans ses sorties, mettait en avant la crainte du muguet pour demandera examiner la bouche, le désir de voir si la propreté était observée pour s'autoriser à explorer les parties génitales. Bientôt la nourrice sans défiance s'habitua à aller d'elle-même au .devant de cette inspection.
« Tant de soins eurent un heureux résultat.
L'enfant, que je traitais depuis sa naissance, eut quelques plaques muqueuses aux commissures labiales. Avant qu'elles ne fussent bien caractérisées, et pendant qu'elles pouvaient encore passer pour de simples échauboulures, il les cautérisa largement avec la pierre infernale (1), et enjoignit à la nourrice de ne plus donner le sein gauche dont le mamelon était un peu excorié.
D'autres éruptions spéciales parurent sur le cuir chevelu et en dedans des cuisses, mais leur siège n'inspirant pas les mêmes craintes pour la contagion, on ne leur opposa que les médications topiques ordinaires. Bref, l'enfant guérit parfaitement, grâce à l'intelligente coopération de mon confrère, sans avoir cessé un seul jour de téter
(1) Dans le cas où ces symptômes auraient résisté, j'aurais fait allaiter Tenfant par une chèvre.
sa nourrice qui resta saine. » Notons que, avec ce système, on a le triple avantage :
De faire bénéficier Tenfant de Fair de la campagne ;
De trouver par conséquent plus aisément qu'en ville une chèvre pour le nourrir, s'il survenait à la bouche plus que des lésions superficielles, éphémères, visibles et faciles à réprimer.
Enfin, pour les parents, de cacher aux amis et connaissances la maladie de leur enfant, tout en révélant à la nourrice, d'après les principes exposés ci-dessus, le danger qu'elle peut courir, elle et sa famille.
Mais je l'ai dit, les choses ordinairement sont loin de marcher ainsi. Le fait seul d'avoir placé hors de chez eux leur enfant menacé de syphilis, dénote des parents ou ignorant ce danger, ou peu soucieux de le conjurer, ou pécuniairement hors d'état de mieux faire. Aussi que se passe-t-il? Un beau jour, arrive une indéchiffrable lettre annonçant que « le petit va toujours ôe^w; seulement qu'il est un peu échauffé^ qu'il a des feux un peu partout. »
Les parents ne bougent pas. — Au bout d'un mois, deuxième lettre un peu plus explicite. « Les feux sont devenus de gros boutons^ et la nourrice voudrait bien savoir ce que çapeut être, i» — Naturellement, malgré sa curiosité trop légitime.
elle s'est bien gardée de faire venir un médecin.
A. ce deuxième avertissement, on s'inquiète enfin. On va voir ou l'on fait venir l'enfant. Son état paraissant au moins suspect, parfois épouvantable, on appelle un médecin dont le premier mot est : « votre enfant a la vérole ! » Le second : « et la nourrice est en danger de la prendre de lui. »
Que faire? c'est-à-dire que doivent faire les parents ?
Si la nourrice est encore saine, lui faire dire par le médecin, — devant un tiers, capable au besoin d'en témoigner plus tard — qu'elle est exposée à contracter, si elle n'en a pas déjà le germe, le mal de l'enfant en continuant de l'allaiter ; — que, dans ce cas, on la soignera gratuitement de sa maladie et on l'indemnisera largement; — que, par conséquent, c'est à elle ainsi qu'à son mari, franchement avertis, de décider ce qu'ils veulent faire. — Priez, toujours devant témoin, le médecin de répondre sans réticence à toutes les questions qu'elle ou le mari pourront lui adresser, à présent ou plus tard, sur la nature, la gravité, la durée du mal, sur les effets du traitement. — Observez l'effet produit sur eux par cette communication, afin de pénétrer si, tout en semblant accepter, la femme ne se propose pas, vous une fois partis, de nourrir l'enfant au biberon. — Si vous obtenez le consentement de ces
braves gens, priez, bien ostensiblement, le docteur de ne pas épargner ses visites... et surtout ne repartez pas sans avoir laissé une somme ronde, argent comptant, excellent argument ad rusticum^ en répétant, et plutôt deux fois qu'une, que ce n'est là qu'un à-compte !
Au contraire , la nourrice ref use-t-elle ? H ésitentils, elle ou son mari?... Ne leur faites pas pour cela mauvaise mine, car vous n'en avez pas fini avec eux. Ils peuvent vous nuire, et surtout ils peuvent encore vous servir.
En thèse générale, si vous pouvez compter, dans le pays, sur des soins médicaux éclairés, laissez-leur l'enfant. Il trouvera toujours là un air et un lait de vache ou de chèvre plus purs qu'en ville. Et dites bien aux nourriciers que vos promesses de les indemniser, soit du malheur possible, soit du malheur réalisé, subsistent comme s'ils avaient accepté de continuer à allaiter l'enfant.
Cette conduite dictée par un juste sentiment du devoir est aussi la plus propre à sauvegarder ensuite, s'il y a lieu, votre responsabilité devant le tribunal. Et elle n'est pas moins utile à votre enfant. Il arrive alors, plus souvent qu'on ne croit, un fait dont, pour ma part, j'ai recueilli deux touchants exemples. Sous le coup de la révélation qui la frappe à l'improviste, la nourrice a bien pu refuser de continuer à s'exposer au danger. Mais son
second mouvement rachète le premier. En voyant languir le pauvre enfant, en le voyant d'un geste bien connu tendre vers elle, vers son corsage fermé ses petites mains suppliantes, elle brave tout, oublie tout et redevient, de dry nurse véritable mère (1). — Ce louable retour sera surtout à espérer si elle a bien compris (ce qu'on a dû lui expliquer catégoriquement) que, venant d'allaiter un enfant dont la maladie est contagieuse, elle sera, pendant au moins un mois, incapable de prendre, sans danger pour lui, un nouveau nourrisson.
Deuxième cas. — La nourrice est infectée. — Continuons le récit commencé. La nourrice est chez elle : et, au lieu d'être seulement menacée de prendre du mal, elle est, malheureusement, malade.
Qu'elle l'ignore ou qu'elle le soupçonne, votre devoir et votre intérêt vous dictent ici la même
(1) Je me suis promis d'inscrire ici un trait vraiment héroïque. Une paysanne de Genas^ voyant son nourrisson couvert de plaques, le rapporte à ses parents qui habitaient Lyon. Elle apprend que c'est la syphilis ; et elle apprend en môme temps que le père vient de mourir et que la mère sera hors d*état de payer les mois échus ainsi que les mois à venir. Émue de pitié, l'excellente femme, peu aisée elle-même, remporte l'enfant qu'elle venait rendre, en disant à la mère de « ne point s'inquiéter de rien » (ces deux négatives n'auraient-elles pas troavé gr&ce devant Philamintel). — Elle fit traiter Tenfant, et le rapporta sain au bout d'un an, sans rien vouloir accepter.
conduite. Déclarez-lui ce qui existe, faites-le lui dire par un médecin, avec les mêmes garanties pour votre décharge judiciaire ultérieure, avec le même à-compte pour le présent, les mêmes promesses pour l'avenir. Un avantage — si ce mot a son emploi en pareille circonstance — un avantage résulte pour Fenfant du dommage de la nourrice ; car malade et risquant, si elle prenait un autre nourrisson, de lui transmettre son mal, que peut-elle faire de mieux que de garder celuici? Aussi n'a-t-on, en général, aucune difficulté à l'y décider. Payez-la bien toutefois. Que ce soit de sa part sacrifice volontaire ou forcé, c'est toujours un sacrifice, et parfois pour elle bien long et bien rude.
La nourrice infectée est-elle dans la famille de l'enfant? Tout se présente et tout se passe comme ci-dessus, avec une nuance cependant, nuance assez importante à relever. La nourrice est là, seule, dans un milieu à elle étranger, devant un médecin qu'elle n'a point choisi, par conséquent entourée de gens qui prennent les intérêts de l'enfant et sans personne qui prenne les siens. Vous êtes consciencieux, vous parents, je l'accorde. Votre médecin ne l'est pas moins ; de par la loi, il doit même l'être un peu plus! Mais cette impartialité, telle qu'elle soit, qui la garantit à cette pauvre femme ? Quels motifs a-t-elle d'y
croire? Quels motifs n'a-t-elle pas d'en douter? Et si, n^étant pas encore malade, elle se décide à rester, ne pourrait-elle pas plus tard alléguer, soutenir devant le juge d'instruction qu'elle ne Ta fait que sur vos pressantes instances ; que parce qu'elle fut circonvenue ; que parce qu'on lui cacha le danger qu'elle courait en acceptant!... Pressante raison pour n'avoir avec cette femme l'explication décisive que en présence de son mari ; et si son mari ne peut venir, ou si elle est fille, que en présence d'un témoin choisi par vous — afin de ne pas ébruiter inutilement l'affaire — mais choisi de telle sorte que son témoignage fasse foi devant le tribunal.
Dans ce cas, comme dans le précédent, il est entendu que, tout en laissant à la nourrice liberté entière pour se décider, vous n'oublierez rien de ce qui peut la retenir auprès de l'enfant. Après les parents, le médecin peut prendre la parole dans ce sens, mais uniquement — songeons-y bien — pour promettre à cette femme que, le cas échéant, il lui donnera ses soins avec tout le dévouement possible.
Une considération particulière peut agir sur la nourrice à domicile déjà infectée, pour l'engager à rester, c'est que, en ne retournant pas chez elle, elle évitera de transmettre accidentellement le mal à son mari, à ses enfants. « En demeurant quelques mois avec nous, vous serez beaucoup
mieux soignée et vous ne retournerez chez tous que guérie. » Voilà un argument bien fait pour rinfluencer dans le sens de nos communs désirs. Mais croyez-moi, chers confrères, confiez aux parents le soin de le présenter, cet argument. Ce n'est pas seulement pour épargner votre modestie qu'il convient de leur laisser ainsi faire votre éloge !
5** COMMENT NOURRIR l'eNFANT INFECTÉ DE SYPHILIS ?
Voilà qui est bien réglé pour les parents, pour le médecin, pour la nourrice, pour le nourrisson qu'elle prendra si elle quitte le premier. Mais celui-ci, mais le nôtre, si elle persiste à vouloir le quitter, comment va-t-on le nourrir?
A. La nourrice consent à garder F enfant. — J'ai vu, dans quelques cas, tourner cette difficulté majeure par un compromis dont soit la vénalité, soit la qualité absolument contraire d'une nourrice peut également assurer le succès.
Tantôt décidée à prix d'argent, tantôt parce qu'elle s'est sincèrement attachée à l'enfant, plus souvent par l'un et l'autre motif réunis, elle ne demande pas mieux que de rester : et elle reste, quoique explicitement avertie du danger qui peut r atteindre elle et peut-être les siens,...
Le médecin qui voit réussir cette négociation ne peut que s'en féliciter dans l'intérêt de ses
clients. Mais qu'il leur en laisse toute la responsabilité, comme il leur en a laissé l'initiative. S'il s'oubliait seulement à complimenter la brave femme sur son dévouement, à lui dire, par exemple, que les parents seraient bien ingrats de ne pas le récompenser à sa juste valeur. . .plus tard quelque bon avocat trouverait sans peine dans de tels propos un excellent moyen de comprendre le docteur dans la poursuite. Qu'il se tienne donc à l'écart, veillant sur ses paroles autant que sur les symptômes, ne se prêtant à aucune dissimulation sur le nom des accidents spécifiques, sur la désignation des remèdes qui pourront devenir nécessaires. Qu'il s'abstienne surtout d'indiquer directement à la nourrice — il pourra le lui faire dire par les parents — les précautions, lotions, onctions propres à la préserver de la contagion. Le marché s'est conclu en dehors de lui. Il ne le désapprouve pas, tant s'en faut. Tout le monde y trouve son compte (car ce nourrisson-là est maintenant le seul que cette femme puisse allaiter sans lui faire courir de dangers). Mais enfin moins il s'occupera ostensiblement de la chose, moins il aura à redouter que, plus tard, le malheur étant arrivé, on lui reproche d'en avoir été l'instigateur ou le coauteur (1). Il est bien entendu que la réserve que
(1) Afin d*élâder ce reproche, le médecin fera bien, en pareil cas, de n'avoir aucun entretien sur la santé de l'enfant qu*en présence de la nourrice ; de ne jamais l'écarter, de ne point s'enfer-
je lui conseille n'ira dans aucune circonstance jusqu'à refuser, pas même à marchander à qui que ce soit les soins dépendant de son ministère. L'intervention médicale est, en efîet, toujours nécessaire dans ce cas. Et elle l'est d'abord, comme agent de prophylaxie. De ce que la nourrice a consenti, les connaissant, à courir les risques, il ne s'ensuit pas qu'on ne doive pas tout faire pour les lui épargner. Surveillance assidue de l'enfant, notamment de ses régions contaminatrices ; cautérisation immédiate et traitement local par les mercuriaux à dose cathérétique, de ses lésions buccales; onctions ou lotions astringentes du mamelon avant et après la mise au sein ; corps étranger interposé, durant l'allaitement, entre le menton porteur de syphilides et la partie de la mamelle sur laquelle cette région repose ; usage du bout de seiriy rien ne devra être négligé. Et parfois j'ai vu ces soins, sur le succès desquels on n'aurait pas osé compter assez pour s'autoriser à garder la nourrice sans la prévenir du danger, l'en préserver en réalité. Il est vrai que, connaissant ce danger, ses sources, son mode d'invasion, ses auxiliaires, ses véhicules, elle nous aide à Fy soustraire, au lieu de nous gêner comme lorsqu'il faut la soigner à son insu !
mer avec les parents, a Si vous avez quelque renseignement à me donner ou à me demander, doit-il leur dire à tous et une fois pour toutes, venez chez moi, dans mon cabinet. »
B. Très souvent les parents nous demandent de décider la nourrice à rester. — Lourde corvée, mandat inacceptable en principe, et que, en fait, nous ne pouvons décliner sans nous attirer un ennemi, remplir sans nous créer des remords, sinon des embarras judiciaires.Écoutez plutôt la conversation obligée, dans ce cas, entre père et médecin :
— « Cher docteur, vous voyez où en est notre pauvre petit! L'allaitement naturel peut seul le sauver. C'est vous qui Tavez dit. Aidez-nous donc, vous seul le pouvez, à rassurer la nourrice. Je la vois déjà inquiète de ces maudits boutons ! Elle ne croira que vous; et si vous lui dites bien que ce n'est rien, rien du tout....
— « Rien du tout, cher monsieur!... Mais c'est la vérole ! Ne vous l'ai-je pas dit?
— «Pour vous, pour moi, oui, je ne le sais que trop, c'est ce mal-là. Mais pour elle!... Vous comprenez de reste que si elle l'apprend, la voilà partie....
— « Et cela vous paraît tout simple, — mon Dieu! l'amour paternel vous aveugle et à mes yeux, vous êtes tout excusé — cela vous paraît simple, moral que cette brave femme soit sacrifiée ; et, que moi «n qui elle a confiance me voyant votre médecin, je la trompe sciemment, je lui persuade qu'un mal qu'elle va contracter, si elle reste, qui peut l'infecter elle et sa famille, que ce mal-là n'est rien du tout?...
— « Voyons, docteur ! Ne soyons pas tout d'une pièce, je vous en prie. Que vous vous intéressiez à cette brave femme ^ soit : votre philanthropie est notoire. Mais ne sentez-vous donc rien non plus pour ce pauvre petit chérubin, qui vous sourit, tenez I . . . qui semble vous demander la vie ! La vie que vous lui avez donnée en le mettant au monde ; qu'il vous doit encore à un autre titre, car vous êtes deux fois son père, docteur, puisque si vous ne m'aviez dit — je ne vous en fais pas de reproches — si vous ne m'aviez dit qu'il n'y avait plus de danger, il n'aurait jamais vu le jour.
— « Permettez, permettez, Monsieur, je ne vous ai point dit...
— « Non, brisons-là, docteur... Puisque je ne vous fais pas de reproches I.. Mais vous êtes ému, vous balancez ; tenez, je vais lever vos derniers scrupules. Il est très possible — oh ! pour cela, vous me l'avez formellement déclaré — il est fort possible que cette femme ne prenne rien en continuant de nourrir notre pauvre petit. Mais, après tout, que prendrait-elle?... Vous me l'avez vingt fois répété, jadis, quand vous me parliez pour mon compte, — un mal qui n'a qu'une durée limitée, et qu'on est sûr de guérir. Eh bien 1 pour ce dommage qui n'est qu'une incommodité passagère, je m'engage, sur l'honneur... — Vous faites un mouvement, docteur! Voulez-vous que, sur l'heure, je vous remette la somme? Ah!
ENFANT ET SYPHILIS. 4i7
mais... — je m'engage, dis-je, à Tindemniser, et cela dans des proportions qui ne lui laisseront rien à désirer, dont vous allez vous-même être l'arbitre. Puis-je mieux dire ? — Enfin, s'il le faut absolument pour dégager ce que vous appelez votre responsabilité, n'êtes-vous pas homme à savoir livrer la moitié de notre secret pour sauver l'autre? Allons, docteur, laissez-vous attendrir et ma reconnaissance...
— « Ceci est entendu. Monsieur : mais si je dis à cette femme un mot seulement de ce qui la menace, savez-vous le résultat de ma confidence? Elle évitera autant que possible tout contact avec votre enfant, lui donnera le sein le moins possible, le nourrira en cachette avec du lait de vache ou de la bouillie. Et ce n'est pas précisément ce régime duquel, dans l'état où il est, le pauvre petit a besoin !
— « Sans doute, docteur. Eh bien! faisons mieux les choses. Soyez obligeant jusqu'au bout. Pour vous, d'ailleurs, ce n'est qu'un jeu : je me rappelle encore avec quel art vous dissimuliez à ma femme le nom de vos drogues ! Ne dites rien à cette nourrice ; mais je la ferai surveiller chez elle, et s'il lui arrive quelque chose, vous saurez bien, avec le nom de sa maladie, lui cacher aussi l'espèce de médicaments qui pourraient être nécessaires. Ceci, bien entendu, dans son intérêt, afin qu'elle ne se frappe pas! — Elle guérira donc
sans avoir su ce qu'elle avait. Mais elle n'y perdra rien, je vous le garantis ; soyez sans inquiétude pour votre protégée y docteur! »
J'ai laissé se découvrir, j'ai librement étalé ce cynisme, qu'on excuse, qu'on ne saurait blâmer parce qu'il est né d'amour et nourri d'ignorance. Mais avouez que ce n'est pas trop de l'arrêt de Dijon, de cette législation que j'appelle à bon droit tutélaire, pour nous fournir une réplique îï l'argumentation serrée dont vous venez de lire un spécimen ? Quel bonheur d'avoir pour soi une jurisprudence qui nous facilite, en dépit de tous les préjugés sociaux, l'accomplissement des devoirs dictés par les suggestions les plus impérieuses de notre conscience ! Et quel plaisir de pouvoir répondre à ce tendre père :
— « Ne doutez pas de mon bon vouloir, chez Monsieur. Ma sympathie pour votre cause, ma protection à ce pauvre enfant sont pour moi une douce habitude bien plus qu'un devoir de mon ministère ; et je ne demande pas mieux que de vous servir dans la limite du possible. Malheureusement la justice, depuis quelques années, a une tendance de plus en plus inquiétante à vouloir voir clair dans ces sortes d'affaires. Et si la nourrice était infectée ; si — ce qui arrivera presque inévitablement — elle portait plainte, je serais aussi exposé que vous à être poursuivi. Et j'y serais exposé, écoutez bien, non seulementsi j'avais
caché le danger à la nourrice, mais encore si je n'avais pas pris Vinitiative de le lui révéler saiis quelle me le demande!... Vous ressautez ! Lisez donc, je vous prie, cet arrêt de la cour de Dijon... et vous me direz demain à quel parti, selon vous, je dois m'arrêter ? »
L'arrêt lu :
— « Mais, docteur, j'ai réponse à ceci. En cas de malheur, je prendrai tout sur moi. Vous me trouvez bon pour vous couvrir, j'espère !
— « Oui, mon ami, je vous trouve bien bon.
Mais, en pareil cas, un avocat avisé comprend dans sa plainte autant de personnes que possible, et pour autant de griefs distincts que possible, afin que, débouté sur un point, il se rattrape sur un autre. Votre dévouement pour me sauver serait donc plus chevaleresque qu'efficace ! »
Ne redoutez pas du père la seule riposte qui eût quelque valeur : « Si vous parlez, docteur, je vous attaque moi-même au nom de l'article 378 qui vous prescrit le secret. » D'abord, les clients ignorent en général que la discrétion soit pour nous une obligation légale : et la preuve, c'est qu'ils ne cessent de nous la recommander, de nous la demander en suppliants, à titre de service. D'ailleurs, si elle m'était portée, cette botte — ce qui jamais, je crois, n'est arrivé à aucun de nous — je la parerais sans peine en me retirant à l'instant et irrévocablement.
Que, plus tard, conseillés par un avoué retors, les parents usent contre nous de ce procédé, c'est à la rigueur possible. Mais franchement je n'en crois rien, et ce pour trois motifs :
Parce que cela n'allégerait en rien leur situation au point de vue de la responsabilité pénale ;
Parce qu'ils ont, ou croient avoir, tout intérêt à nous ménager au cours d'un tel procès ;
Parce que l'avocat qui développerait ce moyenlà n'aurait pas, je pense, l'oreille du tribunal.
En effet les magistrats — et je les en loue hautement — quand ces deux buts ne peuvent être atteints simultanément, sont enclins à assurer la sécurité des nourrices de préférence à la santé de l'enfant. Aussi, n'appréhendant quç fort peu une poursuite directement intentée par le ministère public pour une pareille violation d'un pareil secret ; n'ayant guère plus d'inquiétude du côté des parents pour les raisons ci-dessus, je suis disposé à considérer, dans la circonstance présente, le fameux article 378 comme un épouvantail sans portée. Et en somme, quelqu'applicable qu'il puisse être à ce cas, je doute qu'on me l'appliquât si, sans rien lui apprendre directement sur la maladie des parents, je m'étais borné à lui laisser soupçonner, en m'abslenant de répondre à ses questions, le danger auquel la nourrice s'expose en continuant à allaiter leur enfant.
6* L'allaitement naturel lui manquant, gomment
NOURRIR l'enfant SYPHILITIQUE ?
Si ce ne peut être à la chèvre^ ce sera au biberon ; il n'y a pas ordinairement d'autre alternative. Et pesez même, pesez mûrement si, pour suppléer l'insuffisance de ce mode d'alimentation, vous pouvez compter sur l'air fortifiant de la campagne. Mis chez des paysans, en efiTet, le nouveau-né, s'il y trouve bon lait, et même tendresse et dévouement, aura-t-il des soins médicaux assidus qui ne lui sont pas moins nécessaires? — D'ailleurs, son état de maladie risque de prendre, dans ce milieu-là, une notoriété dont, non moins que ses parents, il pourrait avoir à souffrir, lui, durant le reste de sa vie. Enfin, malgré toutes nos recommandations, il est exposé à répandre autour de lui le mal dont il est atteint, créant ainsi pour ses parents une responsabilité sous tous les rapports on ne peut plus onéreuse. « Si nous devons la porter, cette responsabilité, diront-ils avec raison, que nous avions du moins en échange une vraie nourrice pour notre enfant ! »
« Au fait, ajoutent-ils après un moment de réflexion, pourquoi la lui a-t-on ôtée cette nourrice qui l'allaitait si bien?... C'est seulement parce qu'elle n'était pas encore malade ? »
Or, cet encore interrogatif est gros de déduc-
lions aventureuses, sinon de conséquences coupables. Je ne veux pas dire, en eÉfet, quoique rien ne soit plus dans la logique d'un cœur maternel, qu'il se trouvera des parents qui aideront à la contamination de la nourrice par leur enfant, sachant que celle-ci, une fois contaminée, n'aura plus dès lors de motifs pour refuser de continuer l'allaitement. Mais ce qu'il y a de réel c'est que... (et ici j'ouvre un nouveau chapitre) :
7' Des nourrices syphilitiques.
Quelques médecins ont proposé comme le meilleur moyen d'alimenter un enfant syphilitique, de lui chercher une nourrice qui soit déjà syphilitique.
Et ils ne manquent pas de raisons à l'appui de ce conseil. Une telle nourrice, disent-ils, est la seule qui puisse sans crainte pour elle, et par conséquent sans supercheries, donner le sein à un enfant infecté. — Son lait n'est pas, comme un vieux préjugé l'enseigne, tari ou dépravé par la maladie. Voyez plutôt avec quel succès une mère syphilitique élève son propre enfant ! — La syphilis est, chez beaucoup de femmes, compatible avec un excellent état de santé, avec le jeu régulier de toutes les fonctions, de toutes les sécrétions. — D'ailleurs, le tout est de bien choisir. Or, sans être constamment fournis de cette denrée, les hôpitaux spéciaux en offrent assez souvent de
bons types, parmi les pauvres filles malades qui, ayant perdu leur enfant, seraient enchantées de trouver r aubaine d'une pareille place !...
J'ai reproduit le propre plaidoyer des fauteurs de cette proposition. Je n'en saurais être l'adversaire systématique, moi qui, dès 1852, faisais appel à la syphilisation pour nous donner, — mais nous donner à bien meilleur compte pour elles, il est vrai — des nourrices réfractaires à la contagion syphilitique (1). J'accepterais donc cet expédient s'il se présentait dans des conditions absolues de moralité et de sécurité. Mais l'ériger en méthode générale d'allaitement, mais fonder sur lui l'espoir d'une solution susceptible de répondre à tous nos besoins I!...
— « Le tout est de bien choisir, » me souffle-t-on à l'oreille. — Merci de l'avis. Mais existe-t-il donc
(1) Gûz. méd. de Paris, p. 539. « Si la syphilisation tenait un jour ses promesses, disais-je, on pourrait, en syphilisant les nourrices, les rendre réfractaires à la contagion. Alors, il y aurait des mamelles pour tous ces petits êtres, victimes innocentes des torts ou de la crédule confiance d*nn autre. Tout enfant suspect trouverait sa nourrice sypbilisée. L'égoîsme des riches n'aurait plus de prétexte pour sacrifier au salut d'un rejeton notoirement infecté, la santé d'une pauvre villageoise et souvent celle de toute sa famille. Et les administrations hospitalières s'empresseraient sans doute de donner Texemple, en excitant le zèle de leurs nourrices attitrées à subir l'opération salutaire. »
Et J'ajouterais aujourd'hui : les résultats positifs déjà réalisés pour la préservation des maladies charbonneuses, grâce aux travaux de Toussaint et de Pasteur, ne nous autorisent-ils pas à espérer que cette brillante perspective ne restera pas éternellement une chimère?
un marché, à la portée de tous les ménages, fourni de façon à satisfaire, à toute heure, aux nécessités urgentes qui de toutes parts peuvent surgir?. . . N'insistons pas sur cette question cependant. Craignons bien plutôt, si de telles idées venaient à prévaloir, que ce marché ne fût bientôt trop bien pourvu ! On remarque déjà la facilité que nos jeunes ouvrières mettent à se consoler, que leurs parents mettent à les absoudre d'une faute dont l'effet leur vaut, pendant l'oisiveté de quatorze mois de nourrissage, plus du double des gages d'une honnête et laborieuse domestique. Il manquait, après cette prime au libertinage, une prime à la syphilis!... La civilisation, on le voit, marche de façon à combler cette lacune!
Mais l'on ne s'avise jamais de tout. La femme syphilitique qui lient à se placer nourrice a un enfant, n'est-il pas vrai? Que deviendra-t-il?... Si l'on ne prend que celles dont l'enfant est mort, voici le choix encore singulièrement restreint ! Si, au contraire, cet enfant vit, le voilà destiné au biberon, c'est-à-dire condamné par sa mère précisément aii sort dont elle va, elle, à prix d'argent, sauver un enfant qui lui est étranger! Tout compte fait, à ce trafic qu'aura gagné la société? En quoi y bénéficieront les tables de population ?
Rassurons-nous toutefois ; ces transactions sont aussi irréalisables qu'elles seraient criminelles.
ENFANT BT SYPHILIS. 425
De deux choses Tune, en effet : les parents prendraient chez eux la nourrice syphilitique, ou ils lui donneraient Tenfant chez elle.
Or, quant au premier cas, qui de nous voudrait introduire dans sa maison une femme dont la maladie, trop ostensible (1) brevet d'inconduite, serait, pour tous les membres de la famille obligés d'avoir des rapports avec elle, à la fois une honte et une terreur trop justifiée? Pour quelques-uns de ceux qui l'approcheraient, il pourrait, je raccorde, y avoir un avertissement salutaire dans la contagion de l'exemple. Mais celle-là ne serait certes ni la plus commune, ni la plus pénétrante ! C'est à une tout autre contagion que, à deux battants, on ouvrirait ainsi la porte I
Lui donnera-t-on Tenfant chez elle ?...Mais, outre l'impossibilité de continuer en ce cas au malade les soins médicaux réguliers dont il a besoin, quel fonds peut-on faire sur la moralité, et par conséquent sur la vigilance d'une femme qui consentirait ainsi à s'afficher, dans son pays, comme débauchée, en se chargeant d'un enfant — tous ses voisins l'auraient bientôt appris s'ils ne le savaient déjà, — d'un enfant qui n'est incapable de lui donner du mal que parce qu'elle est, elle, incapable d'en prendre plus qu'elle n'en a ?
(1) Les promoteurs de ce mode de nourrissage recommandent expressément de préférer pour cet emploi une femme qui soit syphilitique « d'assez fralclie date ! »
8* Préjudice moral causé par l'enfant infecté HÉRÉDITAIREMENT. — Ce scul énoncé va soulever d'indignation toutes les poitrines sensibles. « Pauvre petit I entends-je crier autour de moi. Est-ce sa faute à lui ? Il ne manquait plus que de le rendre responsable du mal qu'on lui a donné ! » Ne faisons pas fausse voie. J'espère, tout au contraire, en développant cette thèse, servir l'intérêt le plus direct de cet enfant si digne de pitié en contribuant par de nouveaux considérants à lui assurer la seule bonne nourrice qu'il puisse avoir, sa mère.
Nous avons vu, au chapitre m de ce livre, de quelle importance il est pour un mari syphilitique de cacher son mal à sa femme, et avec quelle difficulté il y parvient. Encore cependant avait-il pris sa femme jeune, confiante, inexpérimentée ! Encore l'époux pouvait-il dérober les symptômes sous sa barbe, dans sa bouche, ou son pantalon ! Encore était-il licite au médecin d'intervenir entre ces deux conjoints, de favoriser de tout son pouvoir les illusions de l'une, les dissimulations de l'autre I
L'enfant naît; tout a changé. Avertie, déjà mise en défiance par une foule de menus incidents qui, peu à peu recueillis à votre insu, l'éclairent comme l'adolescent s'éclaire vers sa puberté, Madame regarde de plus près. D'ailleurs, avec l'enfant, la mère elle-même est née. Et ce sont des
yeux de mère qui désormais sont là pour voir à travers tous les bandeaux. . . et tous les langes !
Que, dans ces nouvelles conditions, elle trouve son mari plus soucieux ; qu'elle l'entende chuchoter avec le docteur ; qu'elle les voie l'un et l'autre plus inquiets qu'elle-même d'un insignifiant bouton du bébé : qu'elle assiste au brusque et mal justifié départ d'une excellente nourrice... La croyez-vous femme à tout accepter sans mot dire ; à rester étrangère à des arrangements d'où dépend la vie de son enfant ; à laisser la nourrice s'éloigner sans un mot d'explication ?...
Or, ceci dépasse bien souvent les bornes d'un simple assombrîssement de l'horizon conjugal. En naissant malade, l'enfant a dénoncé la maladie de son père. Ce ne sont plus des soupçons qu'a réponse, soupçons portant sur des indices vagues, sur des symptômes dissimulables, contestables, passagers. Madame possède un petit témoin dont elle peut, au besoin, faire recueillir par autorité de justice la trop éloquente quoique muette déposition ; témoin qui ne se prête à aucune feinte ; témoin dont la mort même ne fera que rendre le langage plus accusateur.
Bien souvent aussi ce témoignage, éclatant à l'improviste, n'a pas seulement pour effet de prouver que Monsieur fût malade. Il éclaire par une fatale mais frappante lumière Madame sur son état personnel. Lorsque l'enfant naît in-
fecté héréditairement, on sait de par la statistique que, dans la très grande majorité des cas, la mère est malade. Eh bien ! ce mal qu'elle a, mais qu'on s'était ingénié, qu'on était parvenu à lui cacher, elle le connaît maintenant. Dirai-je: elle le connaît dans toute son horreur? Non, cela ne suffirait pas, dans toutes les horreurs que peut forger l'imagination d'une femme ignorante, d'une épouse indignée, d'une mère tremblant pour le sort de cet enfant et de ses enfants à venir !
Le médecin pourra-t-il détourner ce nouveau péril ? Non, puisqu'il y a là, dans le ménage, un tiers (la nourrice), à qui nous savons qu'il est, de par la loi, tenu de tout dire ! Et puisque ce tiers est une femme, — j'ai dit un écho !
L'épouse se trouve donc du même coup en face d'une révélation, qui lui suggère inévitablement l'idée d'une séparation^ et en possession d'un moyen propice à faire prononcer cette séparation en sa faveur. Résistera-t-elle à la tentation? Veillez, maris ; mais abstenez-vous, confrères : vous n'avez plus rien à faire là, ou plutôt, vous aviez fait tout ce qui dépendait de vous, lorsque, dès avant la conception, prévoyant et prédisant au mari tous les dangers dont cet innocent petit être deviendrait cause et victime, vous aviez formulé du ton le plus propre à vous faire entendre le précepte que je tiens à répéterune dernière fois : « Surtout, Monsieur, obtenez que votre femme nourrisse ! »
Je ne cite pas d'exemples. Ils sont nombreux, et pour la plupart déplorables. Quelquefois cependant, chez de toutes jeunes femmes dont l'indignation même révélait un levain mal étouffé d'amour conjugal, il m'a été donné d'obtenir le seul triomphe auquel la médecine ici puisse prétendre. Encore était-ce bien seulement de la médecine que je me faisais l'interprète, lorsque, après avoir, il y a deux ans, essuyé les larmes de ma chère P... : « Mon enfant, dis-je, lui parlant en père, ces torlsque tu viens de découvrir sont des torts bien anciens, des torts datant d'une époque où ton mari ignorait même que tu existasses. En quoi ton amour, en quoi ton amourpropre en peuvent-ils souffrir ? Ne le vois-tu pas bien malheureux , plus malheureux que toimême ? Laisse-le donc réparer par un redoublement d'amour sa faute involontaire ! Voudraistu te punir, et punir du même coup ton enfant en le privant de la tendresse, de la protection paternelle ? — D'ailleurs, ma chère amie, ces torts que tu as tant de peine à oublier, j'en dois, moi médecin, porter ma bonne pari. Avant les premiers pourparlers, ton mari se conduisit en honnête homme. Il vint me trouver, me confia tout, me demanda s'il pouvait, sans danger, devenir époux et père ? Je crus que oui ; je le lui dis. La médecine n'est pas infaillible : juge maintenant s'il doit supporter la conséquence de mon erreur!»
9* Dégrèvement des attributions médicales. — Je termine par ce complément annoncé aux nombreux préceptes pathologiques, moraux, sociaux, hygiéniques , médico-légaux , que les diverses exigences du sujet ont, Fun après l'autre, amenés sous ma plume. Le médecin a ici, comme on Fa vu, beaucoup de travail. Mais, aux yeux de ceux qui Femploient, il n'a rien fait, s'il n'a pas fait tout. . . et quelque chose de plus encore ! Procurer une nourrice d'abord, — traiter l'enfant, — préserver la nourrice ou la traiter selon le cas, et sans qu'elle s'en doute (elle ni Madame) ! — faire préparer et apporter les médicaments lui-même en cachette ; — endoctriner la nourrice et haranguer son rustre de mari ; — se charger de marchander et payer leur assentiment: — si elle a quitté la place, surveiller la nourrice dans sa place nouvelle ; — au besoin, courir après une chèvre, ou faire un tour au marché spécial de Lourcine ou de F Antiquaille... voilà une part des charges devant lesquelles l'homme le moins habitué à se déranger pour autrui se formaliserait de voir les épaules du bon docteur esquisser le moindre geste de révolte ! •
Conseillé-je, néanmoins, d'invoquer notre dignité, de nous isoler dans notre rôle passif de consultant, de lever haut et ferme le drapeau de Findépendance professionnelle?... Non. Ce n'est point parce que la besogne est trop rude,
c'est parce que l'ouvrage serait mal fait que je recommande d'en passer une part à d'autres.
Ainsi, d'abord , dès qu'il a flairé la syphilis, que le médecin décline poliment,* mais absolument la mission de chercher une nourrice. Qu'il se garde même ai accompagner les parents au bureau. C'est chez lui, dans son cabinet, et autant que possible seul à seul, que doit avoir lieu son premier entretien avec la nourrice. Hors de là, cette femme pourrait ensuite dire « qu'elle n'aurait jamais pris l'enfant sans demander sur son compte des renseignements au médecin, mais qu'on s'était bien arrangé de manière à l'empêcher, elle, de pouvoir causer librement avec lui. »
Ne prenez pas non plus auprès de cette femme l'initiative de démarches destinées à obtenir que, saine, elle continue à allaiter un enfant malade. Je me suis longuement étendu sur ce sujet.
Mais où vous devrez surtout éviter d'intervenir, c'est dans la question de l'indemnité à payer à la nourrice, au cas où elle est infectée. Ne nous cantonnons pas toutefois en un parti pris de mutisme, incompatible avec notre profonde sympathie pour de telles afflictions. Tout renseignement, tout avis du ressort de notre spécialité ou pouvant résulter de nos rapports avec les intéressés, nous les devons. Fournissons-les de bonne grâce, mais restons-en là.
Cette réserve ne fait pas le compte des parents :
« Docteur, cher docteur, me disait, en 1877, un jeune et disert magistrat, pris dans cette enclouure, vous seul pouvez nous tirer d'affaire. Vous possédez notre secret, et il est parfaitement placé. Pourquoi nous forcer de le confier encore à un tiers? La nourrice est habituée à vous écouter, à vous croire sur parole. Quel autre aura les mêmes droits à sa déférence? Puis, en conscience, puisque nous désirons sincèrement réparer nos torts, qui pourra mieux fixer leur rémunération que vous qui, seul, en connaissez l'étendue et les conséquences? Puisqu'il s'agit, ainsi que dans tout dommage causé à autrui, d'une question d'indemnité, n'êtes-vous pas le seul, vous docteur, qui, comme nous disons au palais, possédiez les éléments de cette appréciation? y>
— « Vous parlez comme à l'audience, mon cher client, lui répondîs-je, c'est-à-dire admirablement, mais parfois, — souffrez d'Esculape ce •coup d'épingle; Thémisabec et glaive pour riposter, — parfois un peu à côlé de la question. Ecoutez, à votre tour, et comprenez pourquoi et en quoi je me récuse :
« Fondé sur ce vieux dicton : le médecin est comme un confesseur^ vous voudriez bien me faire admettre que, en dehors du prêtre et du docteur, il n'est de sécurité pour aucune confidence de ce genre. Est-ce donc à moi de vous rappeler le troisième personnage à qui la loi, à qui ses
habitudes professionnelles rendent la discrétion aussi aisée qu'obligatoire, le notaire?
« Celui-là, dans l'espèce, a sur moi un premier avantage : il habite loin de votre domicile, et communiquée à lui la chose par conséquent sera aussi peu ébruitée que possible dans votre milieu social. Mettez-vous donc en rapport avec le notaire de la commune ou du canton qu'habite la nourrice : et, muni de vos pouvoirs, chargez-le des négociations. Son caractère officiel lui donne aux yeux des gens de cette classe, dans la circonstance, un triple avantage, savoir : la notoriété d'impartialité, de discrétion, de probité surtout : dernier point de première importance dans les mœurs villageoises. Quand un paysan peut se dire, peut dire en rentrant chez lui : « il y a de l'argent déposé chez le notaire, » cela vaut mieux, croyez-moi, pour le décider, que toutes les assurances, si pompeuses soient-elles, sortant de bouches trop peu désintéressées pour lui paraître bien sincères.
« Ceci, du reste, est réciproque. Autant un paysan croit le notaire engagé vis-à-vis de lui, autant il se croit lié lui-même par un simple engagement verbal, pris par déliant notaire! S'il lui a donné sa parole de se contenter d'une cer taine somme, je n'oserais dire que, circonvenu ensuite par un homme d!affaires^ il ne modifiera jamais le chiffre de ses prétentions. Mais ce
qui est sûr, c'est que devant personne il n'éprou-
fecté héréditairement, on sait de par la statistique que, dans la très grande majorité des cas, la mère est malade. Eh bien ! ce mal qu'elle a, mais qu'on s'était ingénié, qu'on était parvenu à lui cacher, elle le connaît maintenant. Dirai-je: elle le connaît dans toute son horreur? Non, cela ne suffirait pas, dans toutes les horreurs que peut forger l'imagination d'une femme ignorante, d'une épouse indignée, d'une mère tremblant pour le sort de cet enfant et de ses enfants à venir !
Le médecin pourra-t-il détourner ce nouveau péril ? Non, puisqu'il y a là, dans le ménage, un tiers (la nourrice), à qui nous savons qu'il est, de par la loi, tenu de tout dire ! Et puisque ce tiers est une femme, — j'ai dit un écho !
L'épouse se trouve donc du même coup en face d'une révélation, qui lui suggère inévitablement l'idée d'une séparation^ et en possession d'un moyen propice à faire prononcer cette séparation en sa faveur. Résistera-t-elle à la tentation? Veillez, maris ; mais abstenez-vous, confrères : vous n'avez plus rien à faire là, ou plutôt, vous aviez fait tout ce qui dépendait de vous, lorsque, dès avant la conception, prévoyant et prédisant au mari tous les dangers dont cet innocent petit être deviendrait cause et victime, vous aviez formulé du ton le plus propre à vous faire entendre le précepte que je tiens à répéterune dernière fois : « Surtout, Monsieur, obtenez que votre femme nourrisse ! »
ExNFANT ET SYPHILIS. 429
Je ne cite pas d'exemples. Ils sont nombreux, et pour la plupart déplorables. Quelquefois cependant, chez de toutes jeunes femmes dont l'indignation même révélait un levain mal étouffé d'amour conjugal, il m'a été donné d'obtenir le seul triomphe auquel la médecine ici puisse prétendre. Encore était-ce bien seulement de la médecine que je me faisais l'interprète, lorsque, après avoir, il y a deux ans, essuyé les larmes de ma chère P... : « Mon enfant, dis-je, lui parlant en père, ces torts que tu viens de découvrir sont des torts bien anciens, des torts datant d'une époque où ton mari ignorait même que tu existasses. En quoi ton amour, en quoi ton amourpropre en peuvent-ils souffrir ? Ne le vois-tu pas bien malheureux , plus malheureux que toimême ? Laisse-le donc réparer par un redoublement d'amour sa faute involontaire ! Voudraistu te punir, et punir du même coup ton enfant en le privant de la tendresse, de la protection paternelle ? — D'ailleurs, ma chère amie, ces torts que tu as tant de peine à oublier, j'en dois, moi médecin, porter ma bonne pari. Avant les premiers pourparlers, ton mari se conduisit en honnête homme. Il vint me trouver, me confia tout, me demanda s'il pouvait, sans danger, devenir époux et père ? Je crus que oui ; je le lui dis. La médecine n'est pas infaillible : juge maintenant s'il doit supporter la conséquence de mon erreur!»
9** Dégrèvement des attributions médicales. — Je termine par ce complément annoncé aux nombreux préceptes pathologiques, moraux, sociaux, hygiéniques , médico-légaux , que les diverses exigences du sujet ont, l'un après l'autre, amenés sous ma plume. Le médecin a ici, comme on l'a vu, beaucoup de travail. Mais, aux yeux de ceux qui l'emploient, il n'a rien fail, s'il n'a pas fait tout... et quelque chose de plus encore ! Procurer une nourrice d'abord, — traiter l'enfant, — préserver la nourrice ou la traiter selon le cas, et sans qu'elle s'en doute (elle ni Madame) ! — faire préparer et apporter les médicaments lui-même en cachette ; — endoctriner la nourrice et haranguer son rustre de mari ; — se charger de marchander et payer leur assentiment: — si elle a quitté la place, surveiller la nourrice dans sa place nouvelle ; — au besoin, courir après une chèvre, ou faire un tour au marché spécial de Lourcine ou de l'Antiquaille... voilà une part des charges devant lesquelles l'homme le moins habitué à se déranger pour autrui se formaliserait de voir les épaules du bon docteur esquisser le moindre geste de révolte ! •
Conseillé-je, néanmoins, d'invoquer notre dignité, de nous isoler dans notre rôle passif de consultant, de lever haut et ferme le drapeau de l'indépendance professionnelle?... Non. Ce n'est point parce que la besogne est trop rude,
c'est parce que l'ouvrage serait mal fait que je recommande d'en passer une part à d'autres.
Ainsi, d'abord, dès qu'il a flairé la syphilis, que le médecin décline poliment,* mais absolument la mission de chercher une nourrice. Qu'il se garde même à' accompagner les parents au bureau. C'est chez lui, dans son cabinet, et autant que possible seid à seul, que doit avoir lieu son premier entretien avec la nourrice. Hors de là, cette femme pourrait ensuite dire « qu'elle n'aurait jamais pris l'enfant sans demander sur son compte des renseignements au médecin, mais qu'on s'était bien arrangé de manière à l'empêcher, elle, de pouvoir causer librement avec lui. »
Ne prenez pas non plus auprès de cette femme l'initiative de démarches destinées à obtenir que, saine, elle continue à allaiter un enfant malade. Je me suis longuement étendu sur ce sujet.
Mais où vous devrez surtout éviter d'intervenir, c'est dans la question de l'indemnité à payer à la nourrice, au cas où elle est infectée. Ne nous cantonnons pas toutefois en un parti pris de mutisme, incompatible avec notre profonde sympathie pour de telles afflictions. Tout renseignement, tout avis du ressort de notre spécialité ou pouvant résulter de nos rapports avec les intéressés, nous les devons. Fournissons-les de bonne grâce, mais restons-en là.
Cette réserve ne fait pas le compte des parents :
« Docteur, cher docteur, me disait, en 1877, un jeune et disert magistrat, pris dans cette enclouure, vous seul pouvez nous tirer d'affaire. Vous possédez notre secret, et il est parfaitement placé. Pourquoi nous forcer de le confier encore à un tiers? La nourrice est habituée à vous écouter, à vous croire sur parole. Quel autre aura les mêmes droits à sa déférence? Puis, en conscience, puisque nous désirons sincèrement réparer nos torts, qui pourra mieux fixer leur rémunération que vous qui, seul, en connaissezFétendue et les conséquences? Puisqu'il s'agit, ainsi que dans tout dommage causé à autrui, d'une question d'indemnité, n'êtes-vous pas le seul, vous docteur, qui, comme nous disons au palsiis, possédiez les éléments de cette appréciation? yy
— « Vous parlez comme à l'audience, mon cher client, lui répondis-je, c'est-à-dire admirablement, mais parfois, — souffrez d'Esculape ce coup d'épingle; Thémis a bec et glaive pour riposter, — parfois un peu à côlé de la question. Ecoutez, à votre tour, et comprenez pourquoi et en quoi je me récuse :
« Fondé sur ce vieux dicton : le médecin est comme un confesseur^ vous voudriez bien me faire admettre que, en dehors du prêtre et du docteur, il n'est de sécurité pour aucune confidence de ce genre. Est-ce donc à moi de vous rappeler le troisième personnage à qui la loi, à qui ses
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habitudes professionnelles rendent la discrétion aussi aisée qu'obligatoire, le notaire?
(( Celui-là, dans Fespèce, a sur moi un premier avantage : il habite loin de votre domicile, et communiquée à lui la chose par conséquent sera aussi peu ébruitée que possible dans votre milieu social. Mettez-vous donc en rapport avec le notaire de la •commune ou du canton qu'habite la nourrice : et, muni de vos pouvoirs, chargez-le des négociations. Son caractère officiel lui donne aux yeux des gens "de cette classe, dans la circonstance, un triple avantage, savoir : la notoriété d'impartialité, de discrétion, de probité surtout : dernier point de première importance dans les mœurs villageoises. Quand un paysan peut se dire, peut dire en rentrant chez lui : « il y a de l'argent déposé chez le notaire, » cela vaut mieux, croyez-moi, pour le décider, que toutes les assurances, si pompeuses soient-elles, sortant de bouches trop peu désintéressées pour lui paraître bien sincères.
« Ceci, du reste, est réciproque. Autant un paysan croit le notaire engagé vis-à-vis de lui, autant il se croit lié lui-même par un simple engagement verbal, pris par devant notaire! S'il lui a donné sa parole de se contenter d'une cer laine somme, je n'oserais dire que, circonvenu ensuite par un homme d'affaires^ il ne modifiera jamais le chiffre de ses prétentions. Mais ce
qui est sûr, c'est que devant personne il n'éprou-
fecté héréditairement, on sait de par la statistique que, dans la très grande majorité des cas, la mère est malade. Eh bien I ce mal qu'elle a, mais qu'on s'était ingénié, qu'on était parvenu à lui cacher, elle le connaît maintenant. Dirai-je: elle le connaît dans toute son horreur? Non, cela ne suffirait pas, dans toutes les horreurs que peut forger l'imagination d'une femme ignorante, d'une épouse indignée, d'une mère tremblant pour le sort de cet enfant et de ses enfants à venir !
Le médecin pourra-t-il détourner ce nouveau péril ? Non, puisqu'il y a là, dans le ménage, un tiers (la nourrice), à qui nous savons qu'il est, de par la loi, tenu de tout dire ! Et puisque ce tiers est une femme, — j'ai dit un écho !
L'épouse se trouve donc du même coup en face d'une révélation, qui lui suggère inévitablement l'idée d'une séparation^ et en possession d'un moyen propice à faire prononcer cette séparation en sa faveur. Résistera-t-elle à la tentation? Veillez, maris ; mais abstenez-vous, confrères : vous n'avez plus rien à faire là, ou plutôt, vous aviez fait tout ce qui dépendait de vous, lorsque, dès avant la conception, prévoyant et prédisant au mari tous les dangers dont cet innocent petit être deviendrait cause et victime, vous aviez formulé du ton le plus propre à vous faire entendre le précepte que je tiens à répéterune dernière fois : « Surtout, Monsieur, obtenez que votre femme nourrisse ! »
Je ne cite pas d'exemples. Ils sont nombreux, et pour la plupart déplorables. Quelquefois cependant, chez de toutes jeunes femmes dont Tindignation même révélait un levain mal étouffé d'amour conjugal, il m'a été donné d'obtenir le seul triomphe auquel la médecine ici puisse prétendre. Encore était-ce bien seulement de la médecine que je me faisais l'interprète, lorsque, après avoir, il y a deux ans, essuyé les larmes de ma chère P... : « Mon enfant, dis-je, lui parlant en père, ces torts que tu viens de découvrir sont des torts bien anciens, des torts datant d'une époque où ton mari ignorait même que tu existasses. En quoi ton amour, en quoi ton amourpropre en peuvent-ils souffrir ? Ne le vois-tu pas bien malheureux , plus malheureux que toimême ? Laisse-le donc réparer par un redoublement d'amour sa faute involontaire ! Voudraistu te punir, et punir du même coup ton enfant en le privant de la tendresse, de la protection paternelle ? — D'ailleurs, ma chère amie, ces torts que tu as tant de peine à oublier, j'en dois, moi médecin, porter ma bonne part. Avant les premiers pourparlers, ton mari se conduisit en honnête homme. Il vint me trouver, me confia tout, me demanda s'il pouvait, sans danger, devenir époux et père ? Je crus que oui ; je le lui dis. La médecine n'est pas infaillible : juge maintenant s'il doit supporter la conséquence de mon erreur!»
d'un long mémoire dans lequel mon client, plaidant en quelque sorte contre moi, établissait :
1* Que ni sa femme ni lui n'avaient actuellement aucun signe de maladie vénérienne (ce qu'il offrait de faire constater médicalement) ;
2* Que son enfant n'avait eu du mal que consécutivement à l'entrée chez lui de la nourrice plaignante ;
3* Qu'une première nourrice, restée auprès de l'enfant durant le premier mois, était sortie pour insuffisance de lait, mais sortie saine et restée telle depuis lors, ainsi qu'il serait aisé de le prouver ;
4" Que, en conséquence, le mal de l'enfant n'ayant paru que quinze jours après l'entrée à la maison de cette seconde nourrice, il pouvait bien y avoir lieu de se demander si, loin d'être infectée par son nourrisson^ ce n'était pa^ elle, au contraire, qui r avait infecté?
5* Que, dans tous les cas^ la chose lui semblait assez douteuse pour donner matière à une action reconventionnelle ; action qui, intentée dès l'abord contre la nourrice, aurait au moins l'avantage de la rendre plus accessible aux propositions transactionnelles.
Le mémoire, d'ailleurs, se terminait par quelques mots fort polis à mon égard et par l'engagement formel de ratifier tout ce que, après en avoir délibéré, nous arrêterions ensemble.
— « A la bonne heure, m'écriai-je à la lecture de cette conclusion. Voici ce que notre client a dit de mieux. Délibérons donc : mais croyez-moi, cher monsieur, la délibération ne sera pas longue. Accuser qui vous accuse, réciter à cette pauvre nourrice la fable du Loup et de l'Agneau, c'est fort ingénieux, comme toutes les fables : mais c'est ce qu'on appelle du vieux jeu, et les tribunaux ne s'y laissent plus prendre. Ils laissent patauger les avocats, bon ! mais n'en frappent que plus durement le vrai coupable qui a osé se porter plaignant. — En l'espèce d'ailleurs, rien de plus fragile que tout cet échafaudage. Si la première nourrice est restée exempte de contagion, c'est tout simplement parce que le mal — c'est sa marche ordinaire, réglée, — n'était pas encore sorti chez l'enfant avant la fin du premier mois. — Quant à la seconde nourrice, la plaignante actuelle, elle apportait, ainsi que le veulent les règlements, un certificat de santé du maire de sa commune. Elle avait, de plus, été visitée et déclarée saine par le médecin du bureau qui nous l'a procurée. Enfin je l'ai moi-même examinée lors de son entrée , et l'ai trouvée complètement saine. Et requis par la justice de le certifier, je ne pourrais ni ne voudrais m'y refuser. — Enfin j'ai vu, et je n'ai pas été le seul dans la maison, j'ai vu, d'abord^ les plaques muqueuses paraître aux lèvres du nourrisson, et l'ulcère jori-
430 LE PÉRIL VÉNÉaiEN.
9** Dégrèvement des attributions médicales. — Je termine par ce complément annoncé aux nombreux préceptes pathologiques, moraux, sociaux, hygiéniques . médico-légaux , que les diverses exigences du sujet ont, Fun après l'autre, amenés sous ma plume. Le médecin a ici, comme on Fa vu, beaucoup de travail. Mais, aux yeux de ceux qui l'emploient, il n'a rien fait, s'il n'a pas fait tout... et quelque chose de plus encore! Procurer une nourrice d'abord, — traiter l'enfant, — préserver la nourrice ou la traiter selon le cas, et sans qu'elle s'en doute (elle ni Madame) ! — faire préparer et apporter les médicaments lui-même en cachette ; — endoctriner la nourrice et haranguer son rustre de mari ; — se charger de marchander et payer leur assentiment: — si elle a quitté la place, surveiller la nourrice dans sa place nouvelle ; — au besoin, courir après une chèvre, ou faire un tour au marché spécial de Lourcine ou de l'Antiquaille... voilà une part des charges devant lesquelles l'homme le moins habitué à se déranger pour autrui se formaliserait de voir les épaules du bon docteur esquisser le moindre geste de révolte ! •
Conseillé-je, néanmoins, d'invoquer notre dignité, de nous isoler dans notre rôle passif de consultant, de lever haut et ferme le drapeau de l'indépendance professionnelle?... Non. Ce n'est point parce que la besogne est trop rude,
c'est parce que l'ouvrage serait mal fait que je recommande d'en passer une part à d'autres.
Ainsi, d'abord , dès qu'il a flairé la syphilis, que le médecin décline poliment,* mais absolument la mission de chercher une nourrice. Qu'il se garde même A' accompagner les parents au bureau. C'est chez lui, dans son cabinet, et autant que possible seul à seul, que doit avoir lieu son premier entretien avec la nourrice. Hors de là, cette femme pourrait ensuite dire « qu'elle n'aurait jamais pris l'enfant sans demander sur son compte des renseignements au médecin, mais qu'on s'était bien arrangé de manière à l'empêcher, elle, de pouvoir causer librement avec lui. »
Ne prenez pas non plus auprès de cette femme l'initiative de démarches destinées à obtenir que, saine, elle continue à allaiter un enfant malade. Je me suis longuement étendu sur ce sujet.
Mais où vous devrez surtout éviter d'intervenir, c'est dans la question de l'indemnité à payer à la nourrice, au cas où elle est infectée. Ne nous cantonnons pas toutefois en un parti pris de mutisme, incompatible avec notre profonde sympathie pour de telles afflictions. Tout renseignement, tout avis du ressort de notre spécialité ou pouvant résulter de nos rapports avec les intéressés, nousles devons. Fournissons-les de bonne grâce, mais restons-en là.
Cette réserve ne fait pas le compte des parents :
432 LE PÉRIL YËNÉBIEN.
« Docteur, cher docteur, me disait, en 1877, un jeune et disert magistrat, pris dans cette enclouure, vous seul pouvez nous tirer d'affaire. Vous possédez notre secret, et il est parfaitement placé. Pourquoi nous forcer de le confier encore à un tiers? La nourrice est habituée à vous écouter, à vous croire sur parole. Quel autre aura les mêmes droits à sa déférence? Puis, en cons- <îience, puisque nous désirons sincèrement réparer nos torts, qui pourra mieux fixer leur rémunération que vousqui, seul, en connaissez Tétendue et les conséquences? Puisqu'il s'agit, ainsi que dans tout dommage causé à autrui, d'une question d'indemnité, n'êtes-vous pas le seul, vous docteur, qui, comme nous disons au palais, possédiez les éléments de cette appréciation ? »
— « Vous parlez comme à l'audience, mon cher client, lui répondîs-je, c'est-à-dire admirablement, mais parfois, — souffrez d'Esculape ce •coup d'épingle; Thémisabec et glaive pour riposter, — parfois un peu à côlé de la question. Ecoutez, à votre tour, et comprenez pourquoi et en quoi je me récuse :
« Fondé sur ce vieux dicton : le médecin est comme un confesseur^ vous voudriez bien me faire admettre que, en dehors du prêtre et du docteur, il n'est de sécurité pour aucune confidence de ce genre. Est-ce donc à moi de vous rappeler le troisième personnage à qui la loi, à qui ses
habitudes professionnelles rendent la discrétion aussi aisée qu'obligatoire, le notaire?
« Celui-là, dans l'espèce, a sur moi un premier avantage : il habite loin de votre domicile, et communiquée à lui la chose par conséquent sera aussi peu ébruitée que possible dans votre milieu social. Mettez-vous donc en rapport avec le notaire de la commune ou du canton qu'habite la nourrice : et, muni de vos pouvoirs, chargez-le des négociations. Son caractère officiel lui donne aux yeux des gens "de cette classe, dans la circonstance, un triple 4ivantage, savoir : la notoriété d'impartialité, de discrétion, de probité surtout : dernier point de première importance dans les mœurs villageoises. Quand un paysan peut se dire, peut dire en rentrant chez lui : « il y a de l'argent déposé chez le notaire, » cela vaut mieux, croyez-moi, pour le <iécider, que toutes les assurances, si pompeuses soient-elles, sortant de bouches trop peu désintéressées pour lui paraître bien sincères.
« Ceci, du reste, est réciproque. Autant un paysan croit le notaire engagé vis-à-vis de lui, autant il se croit lié lui-même par un simple engagement verbal, pris par devant notaire! S'il lui a donné sa parole de se contenter d'une cer laine somme, je n'oserais dire que, circonvenu ensuite par un homme d'affaires^ il ne modifiera jamais le chiffre de ses prétentions. Mais ce
qui est sûr, c'est que devant personne il n'éprou-