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l'avenir âSi
lation constante, rattachée par des intérêts au pays, et qui devienne tout naturellement péruvienne. Quand le courant est déjà fort, on peut diminuer la protection, car l'immigrant qui progresse est le meilleur moyen de propagande, et les groupes déjà formés sont des centres d'attraction pour les hommes de la même origine. Il faudrait, certes, imposer à notre budget des dépenses annuelles très fortes; mais il y va de notre avenir comme nation, de notre position sur le continent et même de notre indépendance, au milieu des impérialismes sud-américains. Et, ce ne serait qu'un capital destiné à donner de futurs revenus. Chaque immigrant est un capital humain ; toute terre travaillée donne une contribution plus ou moins lointaine pour le budget; chaque famille nouvelle, dans ce beau mélange des races, dans ces pays d'énergie et- d'espérance, est une richesse nationale, en hommes, en intelligence, en argent. Epargner l'or fiscal dans ce problème de l'immigration, serait la plus aveugle et la plus insouciante des politiques.
Il y a, dans l'ordre naturel des choses, une première tâche immédiate : faire connattre le pays à l'étranger, Upour attirer des capitaux, pour attirer des immigrants. ^'-«» ^ Dans ce but, il faut donner un caractère plus moderne à notre corps diplomatique à l'étranger. Son rôle ne peut guère être le môtne /en Aihérique et en Europe- Sur notre continent, son devoir est diplomatique : il doit créer des relations intellectuelles, morales, économiques; provoquer des alliances, affermir les affinités entre le Pérou et d'autres peuples du continent, éviter les antogomsmes, les coalitions qui peuvent se former, dans l'ombre, contre noUs. C'est un rôle politique que celui-là, extrêmement important et difficile. En Europe, son rôle est plus aisé et différent. Il doit faire connaître le pays par tous les moyens d'action et de propagande. Ainsi, la publication de livres, de brochures dans les principales langues européennes; des conférences, des aHicles dans les revues spéciales, des informations aux Journaux, aux maisons
de commerce, aux centres de l'industrie; tout cela est de son devoir» le plus fécond pour le pays et le plus pratique. D'un autre côté, il doit être pour le Pérou un agent de culture nationale, et, derechef, donner des informations sur la pensée, sur les mœurs, sur la politique, sur les réformes du pays où la mission se trouve. On aurait à reformer notre représentation diplomatique en Europe dans ce sens, créant de nouvelles légations, à Berlin, par exemple; faisant de chacune d'elles un centre d'activité, de cullure et de propagande.
Au sujet de l'immigration, il faudrait créer, d'après les idées exposées ci-dessus, un bureau d'immigrants à Berlin et un autre ù Rome. Ce seraient deux centres d'action destinés à rapprocher le Pérou des deux nations, à susciter le mouvement des hommes vers notre pays.
Et, chez nous, celle propagande serait achevée par une réforme dans notre loi conslitulionnelle. La charte et le code civil, semblent être faits, au Pérou, pour l'immigration, tant ils sont protecteurs des intérêts de l'étranger. Les droits civils sont, selon notre Code, indépendants (le la qualité des citoyens. Cette disposition établit la différence entre les droils politiques, propres aux nationaux seulement, et la capacité civile, qui est propre à tous, étrangers et nationaux. Le domaine de cette capacité est très étendu, comme il convient à une constitution républicaine : c'est la sûreté des personnes, la liberté du travail, le droit à la propriété, le droit d'association, de réunion, la liberté de disposer de l'héritage, selon les règles civiles péruviennes, la liberté d'exercer le commerce, etc. Il y a aussi une grande facilité pour la naturalisation, sans des craintes.de l'étranger: il suffît d'avoir 21 ans, d'exercer une industrie ou profession, d'habiter deux ans dans le pays et de déclarer qu'on veut être vA citoyen péruvien. Il n'y a qu'un aspect, la religion, où >^ ^ l'étranger ne trouve pas une extrême liberté : il a la
\ liberté de conscience, mais pas du culte. Malgré ça, une
tolérance assez développée, permet, en réalité, rcxcrcicc
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des autres religions. Le mariage civil n'existe pas; le divorce n'est qu'une séparation de corps, sans que le mariage contracté flnîsse avec lui. II y a toutefois une loi de 1897, qui règle le mariage des non-catholiques. Il faudrait réformer notre législation au point de vue religieux, pour donner la plus grande liberté à l'exercice des religions non catholiques.
Une loi d'immigration est aussi nécessaire. On la trouve partout, dans tous les grands pays qui acceptent l'apport étranger, aux Etals-Unis, à l'Argentine, dans les états du Brésil. Nous avons une loi, donnée en 1898, pour la colonisation de la montagne. Elle i Cgle l'adjudication des terres inoccupées dans la vaste région des forêts. Le prix de l'hectare est de 12 fr. 50, minimum. On peut acquérir la propriété des terres par un amortissement annuel, qui est de 2 fr. 50 par hectare, pendant les trois premières années; et du double, dans les années suivantes, pour les terres qui restent sans culture, dans le domaine acquis. Cette loi, si généreuse soit-elle, est incomplète : elle ne vise qu'à l'immigration dans la montagne. Il faut étendre cette règle à la côte, lui donnant un tout autre caractère. Elle doit s'enrichir de dispositions sur l'irrigation, pour résoudre les deux problèmes en même temps.
Dans une loi d'immigration, il faut aller aussi loin que le Brésil et l'Argentine : attirer l'étranger, le rattacher au sol, former le couple assimilable, la famille qui deviendra un élément national. Au Brésil, l'Etat apporte, une prime aux compagnies de vapeurs qui amènent des immigrants, donne une faible quantité d'argent (40.000 reis, soit 70 fr. approximativement) aux immigrants arrivés, selon l'autorisation de 1881; il réduit le prix des passages, protège les immigrants et les nourrit, dans une période de cinq jours minimum, jusqu'à ce qu'ils trouvent un travail ou se dirigent à la région qu'ils vont coloniser. A l'Argentine, la protection de l'immigrant s'étend aux six premiers mois de son séjour et le nourrit pen-
dant les premiers cinq jours (1). On peut imiter ces dispositions, en les rendant plus larges. La vie de l'immigrant doit être assurée pour les quinze premiers jours : c'est, une période suffisante pour connaître le pays et chercher un travail. La protection de l'Etat doit s'étendre à un an. Il faut intéresser l'étranger à la terre acquise, soit en diminuant le prix d'acquisition, soit en étendant même à une période plus longue l'amortissement, comme dans le régime des hypothèques bancaires, soit encore en donnant gratuitement des terres aux familles qui auraient plus de cinq enfants; soit, finalement, en augmentant gratuitement le domaine familial par des terres nouvelles, destinées aux enfants, devenus honunes, du couple primitif. Comme à l'Argentine, dans chaque nouveau centre de colonisation, donner cent hectares à chacune des cinquante premières familles qui s'y établissent ; établir une disposition analogue, et, peut-être, plus libérale.
La fondation d'une Banque agricole d'Etat pourrait beaucoup contribuer à ce mouvement immigratoire, par les avances sur les terres, au profit du travail. Il faudrait encore, pendant une décade, donner de fortes subventions aux compagnies étrangères ou nationales qui s'engageraient à établir dans le pays un certain nombre d'immigrants. Cette mesure donnerait plus de sérieux à l'immigration, plus de sécurité aux dépenses faites par l'Etat. Pendant une longue période d'essai et d'organisation, on aurait à provoquer, d'une main prodigue, d'un élan sans bornes, l'arrivée et l'acclimatation des immigrants. Il faudrait créer des hôpitaux régionaux, des maisons d'immigration maintenues par l'Etat, etc. Enfin, donner à l'étranger, par tous les moyens de propagande et de protection, la foi dans le pays, dans sa fécondité, dans son hospitalité généreuse.
Pour éviter les aspects fftcheux de la grande immigration, il y a des mesures prohibitives à édicter contre ceux
(1) Pesta. VBmigrazione nella legislazione comparataf Castroearo, 1004, p. 63 et saiv.
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qu'on appelle dans la loi d'Australie, les prohïbiied immigrants. Ils seraient obligés à déposer une sonune comme gage» ou à revenir chez eux, à un prix de voyage réduit. Ces immigrants sont les malades, les hommes tarés, les illettrés, etc.
Deux aspects sont encore à noter dans ce problème de rimmigration : premièrement, Tétude des conditions de son succès, d*après l'expérience des autres peuples; deuxièmement, les moyens d'éviter tout exclusivisme dangereux dans la nationalité des immigrants, a Nous devons reconnaître, écrivent les auteurs de YArgentine au xx* siède, que tous les efforts faits par l'Argentine pour accroître sa population sont restés jusqu'à présent sans effets appréciables » (1). Parmi les causes de cet insuccès, ces auteurs trouvent les « mauvaises récoltes », la m cherté de la vie », le « prix excessif de la vie et des loyers dans les zones agricoles de plus d'avenir ». Il y a partout deux causes qui se rattachent à la constitution de la propriété : les grandes lafi/undta, données par l'Etat, les difficultés pour la formation de la petite propriété. Cette leçon de choses nous trace le chemin à suivre : il faut éviter toute concession globale de terres ou exiger de la compagnie ou de l'institution acquérante la division des terres, entre les immigrants qu'elle établit; il faut créer un régime hypothécaire, analogue à l'acte Torrens, qui facilite la transmission des propriétés; protéger la constitution des petits domaines, par des prêts ou par des hypothèques à très long terme; dispenser de l'impôt, pendant les premières années, la propriété en travail; imposer de fortes contributions sur les latilundia qui restent inexploités. Avec tous ces avantages et d'autres encore, que l'expérience dicterait, l'immigrant aurait le plus grand intérêt à s'établir définitivement sur le territoire, à s'enraciner dans cette patrie nouvelle; et on éviterait derechef ce retour des
(t) L. €., p. 89 et 95.
immigrants à la patrie d'origine, qui est un phénomène très fréquent aux Etats-Unis et à TArgenline (1).
Onésime Reclus a révélé le péril d'une excessive immigration slave ou germaine pour l'Amérique Latine. Il faut mélanger les races sur ce territoire de l'Amérique dépeuplée, où l'influence d'une seule race nuirait à l'autonomie des peuples. « D'ores et déjà les Latins-Américains doivent commencer à briser en fragments ces éléments réfractaires (il s'agit des races non-latines); dans chaque Etat, dans chaque municipe, que les distributeurs de terres n'installent des colonies polonaises, anglaises, allemandes, irlandaises, n'importe, qu'entre des colonies espagnoles, I*orlugaises, brésiliennes, argéïilînes, f)*ançaises, n'importe encore; que même aucune colonie ne soit attribuée à un seul élément, mais divisée entre gens d'idiomes divers; que ce soit une loi strictement observée, et l'Amérique néo-latine pourra résister à la poussée fatale de l'Europe slave ou germaine » (2). On ne saurait pas séparer de la question de l'immigration, des considérations sur l'avenir et l'indépendance de nos Républiques, C'est une politique qui vise aux futures et lointaines destinées de noire race et de notre continent que celle qui doit dominer dans l'acceptation de l'élément étranger. Les races d'idéal contraire, d'impérialisme dangereux, sont un peu les hostes de l'époque romaine, dans notre jeune continent.
Si nous envisageons pour le Pérou, les deux immigrations, allemande et italienne, nous trouvons des conditions de succès positif. La fondation d'une Banque allemande à Lima peut profiter à la colonisation allemande, par une protection aux nationaux ou par le crédit agricole. On sait le beau rôle des banques dans l'évolution industrielle
(1) Eq eorrigeaot les épreuvei de ce livre, je trcave dam El Co^ mercio, de Lima, un article de M. Alejandro Garland, récrivain pérn* ▼ien très connu, lar rimmigratioo. U y propose Vhomettead, comme base d'une législation qni rattacherait nmmigrant an territoire. C'est nne tentative remarquable et dont on devrait tenir assurément compte pour une loi future,
(2) 0. Reclus, Le Partage du monde, p. 278.
L*AVEMB 287
et commerciale de l'Allemagne moderne. Elles ont élé des « marchandes de crédit », selon le mot de Blondel. Et par leur action indéfiniment expansive, Tindustrie nationale a eu un succès durable : elle trouvait un soutien très fort dans les réserves des banques (1). Quant à l'élément italien, il est très nombreux au Pérou et très prospère. 11 constitue un centre d'attraction pour les immigrants et par son intervention dans la grande industrie (électricité, tissus) et dans l'agriculture il est une force protectrice de cette immigration (2). Et, selon une loi que l'on achève aux Etats-Unis et à l'Argentine, le mouvement immigratoirc, faible au début, s'accélère progressivement. C'est ainsi qu'à l'Argentine, le chiffre des immigrants était de 5.912 seulement en 1856; dans la décade 1860-1869, il s'éleva à 134.325; dans la suivante, 1870-1879, à 264.869, c'est-à-dire le double; et il fut cinq fois plus grand, dans la décade 1880-1889, soit, 1.020.907. L'effort doit être extrêmement énergique aux débuts; l'imitation, l'attraction, la propagande font le reste.
Un autre aspect du problème de l'immigration est, nous l'avons dit, celui des terres qu'elle doit occuper, soit la côte péruvienne, soit la <x montagne ». Il semble que c'est la côte qui doit être le plus favorisée par le courant des hommes nouveaux. Il faut résoudre, d'un même coup, l'irrigation et Timmigration, deux problèmes qui se complètent pour l'avenir national. Et l'établissement de l'élément étranger sur ces terres encore arides, permettrait
(1) Oa constate daDB la direction de toutes les grandes banques filli'inandes, une tendance à créer des établissements et des succursales dans les pays lointains. Dès que Texportatiou sembla se diriger vers un pays, ils j fondent des « Fiiialen », où les commerçants trouvent la même facilité que dans la mère patrie. Blondel, VKuor commer* eiaff etc. (Paris, 1900). Il en serait de même pour Témigrant, dans une section hypothécaire ou par une autre forme quelconque de crédit.
(t) D*après les calculs faits fn 1901, la richesse de la colonie italienne an Pérou s'élevait à 16l,4^6,i50 francs. Cette colonie se compose de iS,000 Italiens. La colonie chinoise est la seule gui lui soit supérieure en nombre, de 80 à 35,000, tandis que les Français ne sont que 1,194 ; les Espagnols, t,000; les Anglais, l,90î; et les Allemands plus de 500, selon tous les calculs. Vide le livre si renseigné de M. Carlos B. Cis* oeros. Hitena econômica dd Peni, (Lima, 1906.)
288 LB PÉftOU GONTEMPORÀIH
d'arroser des terres destinées à être travaillées immédiatement, et assurerait aussi Tamortissement du capital employé par l'Etat dans cette œuvre féconde. On ajouterait au prix net de chaque hectare de terrain la part de l'irrigation; et on emploierait le produit total des terres vendues à continuer et à étendre l'œuvre de l'irrigation. C'est sur la côte qu'on a noté souvent l'insuffisance numérique des paysans et des travailleurs; c'est la côte encore qui est la plus développée au point de vue de la culture, et elle doit, par sa supériorité, être le centre peuplé et riche, d'où rayonneront dans l'avenir les hommes vers la sierra et la « montagne ». Finalement, sur la côte l'immigrant trouvera un salaire assez élevé, par le fait même de la demande d'ouvriers ; et, ainsi, il deviendra plus facilement un colon attaché au territoire. Le climat de la « montagne » est fort et excessif pour les immigrants; la colonisation y a échoué ou, tout au moins, n'y a pas rap porté de grands avantages. Le manque de voies de communication est aussi un obstacle à l'établissement des im migrants dans cette région- C'est encore une région mystérieuse et sauvage qui ne saurait jamais donner à l'Européen qui arrive des terres civilisées et défrichées, la foi, la sûreté dans le labeur, et l'équivalent de la patrie et du foyer abandonnés. Ce serait travailler en pure perte, car l'expérience de l'Argentine nous montre combien l'attrait des grandes villes est fort pour l'immigrant et comment l'exode est lent vers l'intérieur du pays (1).
Tels sont quelques-uns des aspects de cette grande question de l'immigration, sans laquelle on essaiera en vain
(1) M. Eariqae de la Riva-Agûero, dans un remarquable discours au Sénat péruvien (octobre de 190H), a très bien démontré que l'immigration ne saurait commencer au Pérou que par la côte et qu'on pourrait fort bien la combiner avec Tirrigation. 11 y établit le rôle de l'immi-
S ration comme suit: « Des petites nations comme la nôtre, parsemées ans des territoires immenses, sans la cohésion apportée par la densité de la population, faibles même ethnographiquement et dans le retard naturel & un siècle à peine de vie autonome, ont besoin d*augmenter et de fortifier en elles-mêmes le corps social, dont on peut dire sans exagération qu'il n'en existe encore que des germes. »
de changer les codes, d'étendre Tinstruction et d'assouplir la charte. La politique n'est plus une science abstraite qui se nourrit d'idées générales et de cadres simples : l'étude des sociétés démontre que la forme est partout dépendante de la matière, d'après le langage aristotélicien; que c'est la population, par sa densité, par son homogénéité ou son hétérogénéité, par sa complication, par son unité, qui détermine le succès des règles politiques et qui permet cette différenciation sociale, vaste et cohérente, qui est un signe de puissance, de civilisation et de progrès. On ne saurait oublier ces faits, sans revenir à la vieille idéologie périmée, et renoncer à occuper une place d'honneur parmi les peuples de l'avenir.
Quand on a favorisé l'immigration, quand on peut compter sur une richesse immense et encore inexploitée, quand on ne saurait voir dans l'avenir que des réserves de vitalité, de progrès et puissance, oni est bien loin d'avoir résolu tous les problèmes que présente une nationalité jeune, comme le Pérou. La richesse étend l'individualisme et assure le progrès matériel ; mais elle crée la ploutocratie, menace la moralité du pays, et donne au point de vue économique une puissance absolue qui est très souvent dangereuse et déprimante pour les caractères. L'im- \ migration est la clef des plus grands problèmes nalio- 1 naux, de la richesse future, de la stabilité nationale, de l'unification et de la force du pays; mais, en même temps, elle peut empiéter sur la tradition et l'esprit nationaux, et donner à l'âme du peuple quelque chose d'étranger et ^ . de contradictoire. Il faut avoir des influences assez fortes pour neutraliser cette action, et pour conserver toujours l'individualité nationale, si faible soit-elle, contre des courants hostiles.
Parmi ces influences, il y a la famille, la religion et l'éducation. Il faut y compter pour aboutir à une réforme sérieuse dans la vie nationale. La famille et la religion sont des forces qui affermissent la tradition et qui tra-
290 le; PÉROU CONTEMPdllAlN
vaillent pour le passé ; mais elles sont néanmoins susceptibles de progrès et d'action nouvelle sur les âmes. Et réducation, au point de vue des idées, des modèles, est encore plus une énergie réparatrice, prête à accueillir et à transmettre l'idéal d'aujourd'hui à la jeunesse future. L'erreur de toute notre histoire républicaine a été la séparation de ces systèmes divers d'action morale: la famille détruisait l'œuvre de l'école ; la religion empiétait sur les influences du foyer ; l'école ne discutait pas l'oeuvre des religions et elle était confessionnelle ou libérale, sans énergie et sans analyse. Une harmonie de ces influences directrices, une réforme dans la famille, dans la religion et dans l'éducation, est la condition de notre évolution future vers de plus belles destinées.
Nous avons rapidement étudié le progrès dans le sentiment de famille, depuis l'époque coloniale jusqu'aux dernières années de notre période républicaine : l'autorité ex clusive du paier[amilias s'est affaiblie et la famille est devenue un centre plus souple, où les liens sont moins fermes que jadis. Or, ces changements ont obéi au hasard, sans une pensée d'organisation cl de vie intérieure. Ni la femme, ni l'enfant n'ont dans la famille péruvienne l'influence que les mœurs nouvelles, que les idées actuelles exigent : ce sont toujours des mineurs, non seulement par les dispositions du code mais par l'opinion et l'habitude.
L'éducation de la femme ne vise jamais à la maternité et à la formation de l'enfant : une pudeur excessive donne à l'instruction péruvienne quelque chose de vain et de frivole. Toute réforme doit commencer là, dans Inorganisation des collèges. Il faut donner à la femme des « clartés de tout », une éducation d'agrément et de luxe, sans oublier pour cela sa fonction générale et son rôle nécessaire, dans le foyer, comme épouse, comme sœur et comme mère. Appelée par l'amour h exercer la plus forte influence dans l'éveil des consciences enfantines, dans la vie morale de l'homme, la femme doit cultiver sa raison, sous un aspect général, sans tomber dans une spécialisa-
i/aviïnir î29I
lion inutile. La science pure, la joie des découvertes, les hauts sommets de la raison sont réservés aux femmes supérieures, dont la vie intellectuelle prime toutes les autres fonctions, dont l'œuvre exceptionnelle est plus dans les laboratoires que dans le foyer. Pour la femme péruvienne, à rintelligence vivace et prompte, au sentiment riche et mûr, il faut une éducation de la raison. La fondation d*un Institut de jeunes filles par l'Etat est une nécessité immédiate : dans cette école qui ne serait jamais un centre d'irréligion ou de lutte, l'enseignement serait général et réel, sans ce culte des apparences, sans cette exaltation des vanités qui est le but des collèges péruviens, où la . femme s'élève. Il faut fortifier l'esprit de la femme, dans son même cadre traditionnel, jusqu'à la rendre apte à mépriser tout préjugé retardataire, toute injustice de secte ou de classe, et à accepter et à modérer le progrès dans les idées et dans les institutions. Autrement la femme n'est qu'un être de fanatisme, laïque ou religieux, sans action sur l'enfant, sans contribution pour l'avenir; bref, une force de stagnation intellectuelle et morale.
Donner à l'instruction féminine comme assise l'étude réfléchie de la société et de l'histoire, la connaissance des progrès faits dans l'éducation et de la psychologie de l'enfant ; les résultats acquis dans les sciences qui ouvrent des perspectives nouvelles sur l'univers et sur la vie, les idées générales de notre époque, la formation du sens positif, contraire à la crédulité et à l'imagination sans discipline : voilà, scmble-t-il, les grandes réformes à faire dans le plan de notre instruction. Autant vaut dire qu'il faut que des normaliens étrangers soient placés à la tête de cette évolution pédagogique. La formation d'une école comme celle de Fontenay-aux-Roses créée par l'âme sublime de Pécaut, en France, serait l'idéal de cette urgente transformation dans l'esprit féminin.
La femme aurait alors une individualité plus définie, incapable de se plier aux suggestions, forte dans les luttes de la vie : elle donnerait à l'action des hommes quelque
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chose de plus souple, plus de variété dans les nuances, et cette précision que la femme élevée apporte dans les menus détails de la vie. Aussi, Tenfant en proûterait longuement, dans sa moralité, dans l'organisation de ses pre mières impressions, dans son caractère et dans sa con^ naissance des choses. Et ainsi le foyer serait un centre de collaboration, où la femme a une voix et une action, où le père dirige par persuasion plus que par autorité, où toutes les personnalités se dressent pour l'effort com mun, et les fils apportent à l'expérience des parents la fraîcheur de leurs sensations et la rénovation de la vie ae tuelle.
Pour favoriser ce développement de l'individualisme dans l'enfant, il faut non seulement une transformation de la culture féminine, mais aussi un changement dans les relations du foyer, et dans l'organisation légale des successions.
La paternité ne doit pas impliquer un droit sur la pensée et la conscience de l'enfant, mais une douce suggestion et un éveil de la nouvelle individualité. La tradition espagnole attribue facilement au paterfamilias la possession sur les enfants et exige la monotonie dans la pensée et dans la vie. Or, l'éducation doit préparer à l'indépendance et au Sell'Conirol, L'action des parents doit conséquemment changer chez nous : provoquer la formation des caractères, si difficile pour notre milieu et notre race, au lieu d'épuiser, par la tutelle permanente, tout germe de développement personnel. Les parents anglo-saxons, dit Demolins, « ne considèrent pas que leurs enfants leur appartiennent, qu'ils soient en quelque sorte leur chose, une simple continuation de leur personnalité, une sorte de survivance d'eux-mêmes (1). » Mais, au contraire, ils visent à former des êtres pour la vie de l'avenir. C'est dans ce sens qu'une propagande éclairée dans les écoles où se forment les futurs pères de famille, doit se porter.
(1) À quoi Htnt la Supérioriti des Angh^axans (Pari8,Didot,p.10t).
l'atenir 293
Quel est le rôle des enfants dans la vie nouvelle? Ils vivront sous des conditions différentes de celles du passé enseveli, ils seront les acteurs d'un drame inconnu. La tAche de Téducation du foyer est donc plus grave qu'elle ne le semble : ce n'est pas la tradition qu'elle doit inspirer, mais le progrès qu'elle doit deviner et préparer, pour le bonheur des enfants qui doivent s'adapter aux conditions prochaines de l'activité dans le monde. Autrement on fait d'eux des déracinés et des incapables. Il faut rattacher à cette ignorance des parents la monotonie de la Vie nationale, la faiblesse des nouveaux caractères, la lenteur dans les progrès accomplis, la perpétuité de la routine et de l'insouciance.
Quelle belle tâche que celle d'attendre l'inconnu qui se révélera dans l'âme des générations qui débutent dans la vie, et de préparer celte éclosion par une éducation sans égoîsme, par une surveillance souple, par une action consciente et libérale ! C'est la gloire du foyer et la meilleure influence des hommes du passé. L'énergie et le caractère manquent à notre race : l'éducation doit donc viser au sell-help.
Dans ce but, il faut changer le régime des successions. Et cela pour l'indépendance des caractères et aussi pour cette force des familles, qui est la meilleure assise de la stabilité politique et de l'ordre social. Notre code mérite les mêmes critiques que son aîné, le code Napoléon, admirablemenl analysé par Le Play : il établit le partage forcé, il condamne les fortunes à une perpétuelle liquidation, il nuit à la liberté testamentaire. Mais, plus qu'une critique générale il faut faire une étude du milieu et de ses traditions pour comprendre la possibilité d'une réforme. Le partage égalitaire est chez nous une tradition; mais sans le contrarier, on peut élargir la libre disposition testamentaire. L'effet de cette réforme serait double : d'un côté, il y aurait une transmission de la propriété de famille ; de l'autre, l'enfant ne compterait pas, avec une sûreté qui favorise le gaspillage et l'insouciance, sur l'hérédité légale.
â9i LE PÉROU CONTEMPORAIN
Si nous serrons de près cette question, nous trouvons que notre loi est excessive pour les mœurs ; qu'elle rétrécit la liberté du père, comme si les sentiments de famille étaient faibles au Pérou. Or, on trouve que la deshérédation, comme mesure générale, comme vengeance des parents, est dans le Code, mais qu'on ne Ta nullement appliquée dans la vie ; et que la faible liberté des parents s'exerce souvent en faveur des enfants.
La réforme du régime successoral doit s'appuyer sur ces traits de la famille nationale. Dans un pays agricole comme le nôtre, dans une démocratie aux traditions d'anarchie, il faut préparer ces « familles-souches » (1), dont parle Le Play, qui rcprésenlcnt une tradition, qui supposent une collaboration perpétuelle à la même besogne transmise de génération en génération, qui sont, finalement, un élément de résistance à l'instabilité de la politique, une force de cohésion sociale. Il faut ne pas oublier
ce qu'il y a dans le code de 1804 de guerre politique et de pression contre la richesse. Napoléon avouait qu'il avait voulu épuiser les fortunes qui ne lui étaient pas favorables par le partage forcé. Il y a donc quelque chose de relatif et d'éphémère dans cette organisation des successions.
Il faut supprimer dans notre code les dispositions qui règlent la quotité de libre disposition ; c'est-à-dire augmenter la liberté testamentaire. On pourrait porter la quotité disponible jusqu'à la moitié des biens; et jusqu'aux deux tiers, comme en Espagne, quand il s'agit d'un arrangement dans la même famille. Et aussi laisser au père la liberté de distribuer ses biens, selon une pensée plus personnelle, de conservation de l'héritage, sans établir cetéparpillement des biens, ce droit des héritiers à avoir une partie dans chaque bien qui est un agent de dissolution continuelle dans les successions. Le père pourrait, comme dans les pays à liberté testamentaire, choisir parmi ses enfants
(I) Vide sar cette famiUe toat le beau livre de Le Plav, L^Organisntion de la Famille (Paris et Tours, 1895), et spécialemeoi p. 29 et suiv.
l'avenir 295
celui qui devrait continuer son auvre, soit Tainé, soit un autre ; et lui donner la propriété intégrale avec l'obligation de payer des dots à ses frères, ou une partie du tout, avec des obligations analogues; ou simplement améliorer un de ses fils, appelé à un avenir glorieux, par Ténergie ou le talent, et distribuer librement, sans éparpillement forcé, ses autres biens parmi ses enfants. Un régime savant aurait tous les avantages : la solidarité des membres du foyer, placés sous l'action de l'héritier et appelés au travail et à l'effort ; le sentiment du devoir et de la perpétuité dans cet héritier, qui serait le représentant d'une tradition et d'un intérêt plus durable que lui-même ; la base d'une oligarchie politique contraire aux excès de la démagogie; le progrès de la richesse agricole, par la Irans mission indéfinie et intégrale de la terre féconde. La réforme totale peut se résumer dans ces termes : augmentation dans la quotité disponible, liberté de choisir les biens à distribuer dans l'héritage, droit à la part légitime sans pouvoir demander la division des biens, législation des pactes sur successions futures (1).
De toutes ces transformations dans la succession, dans l'esprit de la paternité, dans l'éducation de la femme, on peut dériver une nouvelle influence de l'esprit de famille sur l'avenir national. Des générations plus indépendantes et plus énergiques, puiseront dans le foyer des vertus d'ordre, de discipline et d'audace.
Il faut que la religion agisse dans la même direction, sans contrarier par des docliines de pessimisme ou par des défiances pour le progrès, l'élan de la jeunesse nouvelle. L'esprit lalin, qui domine dans les Républiques espagnoles, se plaît aux extrêmes logiques, aux fanatismes de droite ou de gauche. On doit désormais renoncer à ces intransigeances, et étudier le phénomène religieux en luimême, comme une tradition qu'il faut épurer plutôt que
(1) Voir aa trë^ bon résnnié des riSfurmes successorales, par CI. Joanet, dans le li^re cité de Le PUy (p. 3''8 et »niv.).
296 LB PÉHOU CONTBMPORAIN
détruire. Dans un pays comme le nôtre où les forces de conservation sont faibles, la religion doit compter longtemps comme élément d'action intellectuelle et morale. L'indifférence religieuse, générale au Pérou, est parfois rM^ { (; u^ signe d'impuissance intellectuelle : elle traduit un man-
\^ ^ que d'énergie morale et une incapacité à se former des
1 ' ^ convictions personnelles. Le fanatisme est aussi un signe
de faiblesse intellectuelle. De l'anti-cléricalisme, Faguet n écrit dans un livre puissant (1), qu'il est une des « maladies de l'esprit français i>; et on pourrait en dire autant (le l'anti-cléricalisme américain et espagnol, quand il est seulement négatif, et ne s'accompagne pas d'un système moral, d'une réforme éducative, d'une action sociale.
Il y a un autre aspect du problème religieux à étudier pour l'avenir d'un peuple. Puisque la religion est une force morale pour des milliers d'âmes, puisqu'une morale scientifique et rationnelle n'est pas l'apanage de tous les esprits, il faut épurer cette religion populaire et conserver son idéalisme et sa puissance morale. Taine disait que le catholicisme est a la paire d'ailes » indispensable à la foule pour ne pas tomber dans la boue; mais ces ailes qui favorisent l'élan vers l'infini semblent parfois se plier, se dérober au vol et tremper dans cette boue dont elles devraient s'éloigner toujours. Il faut donc étudier les aspects de cette infériorité d'une religion séculaire, qui, comme toute forme sociale, acquiert en s'adaptant, les défauts du milieu et les mauvaises hérédités de la race.
Le catholicisme péruvien, et, avec lui, la religion de toute l'Amérique espagnole, est un credo trop formel et étroit, éloigné de la vie et inquiet des réformes et des progrès sociaux. Dans cette opposition entre l'idée et la forme, entre l'esprit et la lettre que toutes les religions présentent, c'est la part de la formule, du texte, qu'on prône chez nous. De là dérivent de fâcheuses conséquences dont on ne saurait parler sans regret. Premièrement, une
(1) Ville VAnticUriealitme (Paris, i. d.).
l'avinir 297
crédulité excessive qui se manifeste dans la superstition, dans Thagiographie, dans un culte hyperdulique poussé à tous les extrêmes. Les grandes lignes dogmatiques et morales de la religion s'effacent dans cette foi qui se rattache aux Saints plus qu'à Dieu, qui oublie l'Evangile pour le sermon, qui fonde un providentialisme naïf, qui généralise le miracle et tombe parfois dans le fatalisme. C'est partout une religion d'autorité et non une religion d'esprit, selon la belle parole d'Auguste Sabatier (1). Nul contact direct entre l'homme et la parole éternelle; mais par la confession, par la direction du clergé, par la surveillance de l'autorité religieuse, par l'extension des pratiques du culte, par une ignorance tranquille et insouciante, le credo officiel remplace l'Evangile, et une religion extérieure, mécanique, décorative gouverne les esprits et les mœurs. Et de ce fatalisme produit par une foi énervante, de cette suprématie des pratiques extérieures, natt une certaine flexibilité morale qui détruit la grande influence spirituelle du catholicisme.
Or, l'apologétique contemporaine s'attache à démontrer l'action morale et sociale du catholicisme. Si on dépossède cette religion de ce qui lui donne un prestige séculaire, il n'en reste rien. Si on lui donne un caractère routinier et verbal, on vise directement à sa destruction.
Que peut-on faire pour conserver cette force de discipline morale et de cohésion sociale, sans se limiter à un anti-cléricalisme négatif, et sans oublier non plus les nécessités de la vie intellectuelle et de la vie morale? Il semble qu'il faut rendre au catholicisme ses caractères essentiels, oubliés ou dégénérés dans notre évolution so-
(I) Sabatiar écrit, à propoa de cette aotinomia des deux formea raUgieusei. cet peneéet profonrfes : « Etant asMntieUemeDt progreaiWea et fort éloignées de l'état de perfection, ni l'autorité ni l autonomie na sauraient être posées comme absolues. Ellea agissent Tune aar Tantra
fionr se fortifier et monter ensemble vers un même idéal de raison et da ustice. L*autonomle en s'ezerçant transforme l'autorité, en en déplaçant peu à peu le siège. L'autorité concourt d'autant mieux an développement de l'autonomie. » Cf. son très beau livre : Let Heligiont de VAutonU tt la Religion de VEtprit (Paris, 1004, p. i7J.
298 LE l'ÉROU COMTEMPOIIAIN
ciale, favoriser la nouvelle éclosion de ces énergies an tiennes et sommeillantes.
Qu'est-ce que le catholicisme? C'est la religion de l'Universel, c'est « le meilleur auxiliaire de l'instinct social », d'après Taine, c'est l'Eglise de l'Ordre, dont parle Charles Maurras, dans des pages désormais célèbres. Comnfic gouvernement, comme force immense d*assujetissement social, Brunetière et Bourget et les apologistes modernes, même dans la libre pensée, comme c'est le cas du grand écrivain Barrés ; admirent et défendent le catholicisme qui est un principe de conservation sociale et de stabilité polili(iue, au milieu des lulles d'anarchie et d'incohérence. On a beau condamner ce nouveau fidéisme, cette utilisation du catholicisme ; on est forcé d'avouer que dans un moment où des germes de dissociation tendent à dominer dans tous les ordres de la vie morale et de la vie sociale, une doctrine de cohésion, d'unité, de positivisme moral, mérite tous les respects. Ce n'est pas la vérité absolue qu'on voit dans le catholicisme, mais l'utilité sociale ; et puisque la croyance est l'état d'Ame des foules plutôt que l'analyse ou la raison, n'y a-t-il pas dans la persistance d'une doctrine pratiquement efficace un gage de paix intérieure pour les ûmcs, un cadre puissant pour l'accomplissement du devoir politique et du devoir social? (1) L'Etat peut trouver dans une foi qui discipline, dans une doctrine d'ordre, une base morale à son œuvre laïque et extérieure. L'Eglise sous le patronat, comme dans notre organisation religieuse, est une force utile pour l'Etat.
Mais, on ne peut pas ignorer qu'il y a dans le catholicisme des aspects de vie intérieure qui sont au-delà de sa puissance de gouvernement. Et quand on n'a pas la foi
(1) Cet aspect politiaue de rFg1ii«n, ce caractère romaiD et latin de aOD action, eat admiraDlemcnt décrit par Harnack dans son livre célèbre, Dai Wtien des Chrixtptitum 'Leipzig, 1906): « Sie (rEgliae) rcRierl nOcn immer die Volker ; ihre Papote herrscben wie Trnjnn und Mark A^rel ; an die Stella ton Romulus und Remus sind Petrus and Panlus getreten, an die Stella der Prokonsuln die Erzbiachofe und Bischofe ; den Legionnn entfprechen die Schnren von Prieetem undMoncben,der Raiierliche Leibwacbe, die Jcsuiten » (p. 157).
L^AVkNIR 299
que cette religion exige, on peut mieux en juger, que sous la discipline cléricale, les bienfaits et les torts.
Le catholicisme est comme un module, comme un cadre de classicisme qui s'oppose à tout déséquilibre, à toute désharmonie romantique. C'est la règle générale, de logique interne, où tout est cohérent par la foi. Il faut Taccepter ou le nier en bloc, tant il est uni et universel. C'est par là qu'il est supérieur au protestantisme que le ^ ^^
doute travaille, que l'individualisme dissout. Cette religion P'^ ^ ^ '• catholique^ dans le sens grec du mol, est un système et un ordre pour l'intelligence, pour la volonté, pour le sentiment. (( La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l'incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir (1) ». Dans le domaine intellectuel, le catholicisme apporte une solution précise et complète aux problèmes de la destinée humaine, et de l'origine de la vie, il annihile le doute, il donne dans les dogmes une limite à toute réflexion inquiète et audacieuse, il fonde un critérium universel; et contre la dissolution de l'analyse, contre l'ivresse de la raison pure, il impose une discipline et un orgueil plus fort que toutes les jouissances intellectuelles, l'orgueil de croire au-delà de la raison et môme contre la raison. C'est une religion de certitude et d'absolu où tous les esprits qui aspirent à des réponses définitives trouvent la définition des vérités éternelles, la révélation du mystère des choses, faite par des interprètes infaillibles. Au point de vue moral, le catholicisme offre des types de perfection absolue à l'effort humain, il conseille l'héroïsme et la sainteté, il étouffe les voix de la nature inférieure, jusqu'à produire cette sécurité du juste, sublime dans la douleur et dans la mort. Cette religion qui conseille la chasteté et la pudeur, qui règle et purifie l'amour, qui prêche la charité, la douceur, l'humanité et l'idéalisme est une foi de sentiment, est une source admirable de force morale et de passion rationnelle.
(1) Charles Maurras, Le DiUmme de Marc Sangnier: Buai mr la liémocraiie religieuit (i. d., p. IX).
300 LE PÉROU GONTEMFORillN
Et il y a encore mieux : le catholicisme malgré ses prétentions à une immutabilité dans ses règles et dans ses dogmes, est une religion flexible et vivante, qui s'est assimilée dans l'histoire la substance des vieilles civilisations. L^Eglise s'adapte en dépit de ses propres intransigeances; elle comprend que pour durer il lui faut accepter lentement les résultats de l'évolution humaine : paliens quia œterna. Elle accueillit les idées de Plotin et les subtilités de la théologie alexandrine; elle étudia jusqu'à l'excès la logique et la métaphysique d'Aristote, au moyen-âge; l'humanisme, le sens de la beauté et de la vie intense, dans la Renaissance, sous Léon X et Jules II; et avec Léon XIII, la politique d'un siècle épris de démocratie et d'aspirations sociales. Cette force d'assimilation du catholicisme ne peut pas être oubliée, dans ces peuples nouveaux qui provoquent, par leur ignorance de cette flexibilité religieuse, un divorce définitif et radical entre la science qu'ils aiment et la religion qu'ils ont héritée de leurs ancêtres éloignés.
Voici le catholicisme dans sa limite, dans la perfection qu'il atteint dans des étapes séculaires de force mâle et sûre. Il en est encore auourd'hui pour les formes saxonnes de catholicisme, en Angleterre, aux Etats-Unis, moins énergiquement en Allemagne. Le catholicisme latin est différent par l'œuvre et l'esprit ; la France seulement échappe à cette maladie de routine et de rétrécissement sénile qui est propre au credo des foules espagnoles, italiennes, hispano-américaines. « Le tort le plus grave que le protestantisme ait causé au catholicisme, écrit un homme de foi éclairée, Victor Giraud, c'est peut-être moins de lui avoir enlevé une partie de la chrétienté que de l'avoir forcé, pour ainsi dire, à se constituer à Tétat de « Contre- Réformation perpétuelle (1). Et cet effort plutôt négatif produit, dans certaines formes du catholicisme, une dé-
occasioDi.
l'avenir 301
fiance pour la marche des idées, pour les transformations politiques et sociales, un conservatisme violent qui est un signe de faiblesse et de décadence. C'est le grand vice de toutes ces formes de religiosité latine, où Tordre n'est qu^un mécanisme, où le contenu moral, l'expérience religieuse des mystiques et le perpétuel idéalisme sont oubliés pour des pratiques étroites qui acquièrent une valeur essentielle, efficace et absolutoire.
Il faut donc pour réformer le catholicisme péruvien le greffer sur une autre forme de catholicisme, le français principalement, dont l'esprit est plus facile à notre assimilation que celui des religions saxonnes. Le patronat peut être employé dans ce sens généreux de transformateur catholique : c'est le droit et le devoir de l'Etat (2). Celui-ci, a observé un écrivain éminent, l'abbé Laberthonnière, ne peut pas se désintéresser des affaires de l'Eglise, dans la mesure où il est lui-même, par ses citoyens, engagé dans l'Eglise. Mais cette pénétration n'est pas confusion ni empiétement ; elle est la condition régulière de la santé de l'Eglise et de celle de l'Etat. L*intervention de ce dernier loin d'être un abus, peut être un principe de progrès (1). Cet aveu d'un homme d'Eglise mérite d'être écouté et suivi. Le patronat est l'unique moyen pour défendre l'Eglise contre elle-même, et pour élargir le cadre religieux, nécessaire encore à une grande majorité péruvienne.
La meilleure réforme du catholicisme national doit se produire chez nous par une tutelle savante de l'Etat, par la protection au clergé national qui tend à nationaliser l'Eglise, par l'extension de la culture religieuse au sein de ce même clergé, par l'envoi de l'élite des séminaires aux
(2) M. José de la RÎTii-Agflero est arriTé, dans des pages très remar-
âuables de son lirre : Caraeter de la Literatura en el Peru indepenienle, à la même coDclusion par d'autres considérations, (i) VEglUeetla Société (Pans, 1907,p.S04^. L'abbé Laberthonnière jastide un certain anticléricalisme, celui que Waldeclc-Rousseau, dans une lettre à Millerand, définissait « une manièr<^ d*ètre constante, persérérente et nécessaire aux Etats «. Cet anticléricalisme se justifie, d'après l'abbé, par « l'obstination de l'Eglise à consenrer solidairement ce gui loi est essentiel et ce qui lui fut temporairement utile on ce qui lui fut imposé » (p. 303).
I âOâ LS PÉROU COMTEMPOKAIN
grands foyers du catholicisme européen. C'est là Faction du patronat, qui devrait désormais choisir pour les évôchés les membres les plus remarquables du clergé par leur science, et par la largeur des vues. La vertu ne suffit plus chez les directeurs du mouvement religieux- Et avec cette action intérieure, il faut provoquer une évolution dans les croyances par une propagande libérale qui épure les credos, qui oblige à un effort nouveau dans l'apologétique et dans l'exégèse nationale ; par une liberté religieuse complète dans la pensée qui se reflète par une large tolérance dans les mœurs ; par la création d'une chaire d'histoire des Eglises, à la Faculté des Lettres, à l'Université de Lima, pour esquisser l'étude scientifique des religions.
C'est surtout dans un contact personnel et direct avec le catholicisme français, tpar des missions d'étudiants, qu'on arriverait à réformer l'Eglise nationale. C'est ici que la pensée catholique est plus vivante et féconde. La crise religieuse se traduit par une grande élaboration d'idées nouvelles. On accepte une évolution dans les dogmes, avec Brunetière qui applique les doctrines du cardinal Newmann; on donne aux dogmes une valeur pratique plutôt que théorique, un caractère moral mais non scientifique, avec Le Roy, avec Blondel: on étudie l'importance sociale du catholicisme, et c'est l'effort de Bourget et de Brunetière ; on fonde une logique du sentiment, de la volonté, de la foi, qui a une signification en elle-même, supérieure à la logique de la raison, avec les partisans d'un renouveau de la méthode de Pascal, d'un dogmatisme moral, comme l'abbé Laberthonnière, qui pensent comme l'auteur des Pensées que le ccpur a dos raisons que la raison ne connaît pas. Avec ral)hc Loisy, le grand exégète de nos jours, on veut une foi indépendante de l'histoire et de la critique qui se Justifie par vitalité, par sa perpétuité même, sans des discussions philosophiques ou théologiques. En synthèse, on désire un retour à l'Esprit que Jésus apporta au monde pour « enseigner toute vérité »; à l'Esprit qui libère, qui est inépuisable, supérieur aux cris-
l'avenir 303
tallisalions des dogmes, aux étroitesses de la casuistique, de la liturgie, de Téxégèse; à TEspril qui est la tradition même se renouvelant sans cesse pour s'adapter aux temps successifs et aux milieux divers, sans vider jamais son essence éternelle.
Celte supériorité de l'esprit sur la lettre est une doctrine qu'il faut répandre chez nous, pour donner à l'idéalisme religieux, à la richesse morale, à la charité éclairée cl profonde, l'importance qu'ils ont pour le salut des àmcs, dans la grande tradition catholique. Quand le culte des saints sera réduit à des limites justes, quand la foi s'approchera du ralionabile obsequium de l'apôtre, quand la croyance supposera l'action et la dignité de la vie, nous aurons une belle renaissance du catholicisme péruvien.
Il y a un aspect de simple discipline qui est nécessaire . ^ f\ . à cette rénovation : c'est le mariage des prêtres. C'est sur- '^ tout dans la Sierra péruvienne où la religion est le grand r^"\' *' élément civilisateur, où le curé est un modèle pour les f> foules croyantes, que cette condamnation du célibat reli- ^/.-^.s^,^ , :\ gieux est exigible. Le catholicisme y souffre des fautes du sacerdoce, et la moralité des Indiens n'aura jamais une assise solide sans une réforme dans les moeurs du clergé. D'ailleurs, on a souvent démontré que le célibat religieux est nuisible à l'influence de la classe sacerdotale. L'opinion de Guyau est à ce sujet extrêmement intéressante par le fait même de son irréligion profonde :« les prêtres, écrit-il, sans constituer aujourd'hui l'élite de la société, n'en sont pas moins une des classes les plus intelligentes, où l'éducation est la plus répandue, où les passions antisociales sont les plus rares.. En comptant simplement les fils des pasteurs qui sont devenus des hommes distingués ou môme, de grands hommes, depuis Linné jusqu'à Wurtz et Emerson, on verra combien nous perdons au célibat de nos prêtres catholiques (1) i>.
C'est par cette réforme de discipline qui est aussi une
(1) V irréligion de VAvfnir .puriê, 1900, p. t7»). Oit aussi la peosée de Vncber de Laponge dans son livre original lur les SéieetUms soeialeu
304 LE PÉROU CONTBHPORAIN
réforme morale, par des vues nouvelles dans la pratique et dans la croyance, que le catholicisme péruvien et his pano-américain, deviendra un instrument d'élévation in tellectuelle et morale. Ni la famille ne trouvera alors 'une force de routine et de stagnation, ni l'éducation ne tom bera dans les excès de l'anti-cléricalisme. Et on aboutira à la naturelle coopération de ces trois énergies moralisa trices.
La religion et la famille sont des forces de conservation et de résistance : leur progrès se fait toujours dans le même cadre traditionnel. C'est un développement partiel, plutôt qu'une rénovation générale. L'éducation est, pour un peuple jeune, l'énergie nécessaire au progrès des esprits, à l'évolution des institutions et des mœurs. L'immigration qui détermine une évolution dans la psychologie nationale, par l'apport de nouvelles influences, doit être complétée et corrigée par une éducation savante qui forme la future âme nationale, respectant le passé sans condam- \\\'* '\^ ner l'avenir. L'immigration a une action plus immédiate
et profonde que l'école ; mais dans une nation qui aspire f ()ti^*^' à la conservation de sa vie originale et autonome, éduca-
tion et immigration sont des agents qui ne sauraient être séparés, sans de graves conséquences pour l'individualité du pays. Et ce n'est pas seulement une instruction générale qu'il faut, mais un idéal dans l'éducation commune.
L'instruction péruvienne, dont nous avons signalé les défauts dans un chapitre antérieur (1), doit être réformée dans des directions diverses, dont voici les principales : 1® Centralisation pédagogique; 2" Réalisme éducatif ; 3* Esprit civique et esprit critique dans l'enseignement; 4" Extension de l'influence étrangère; 5* Généralisation de l'instruction professionnelle; 6" Rôle actif de l'Université nationale.
La centralisation est aujourd'hui presque un fait au
(1) Chap. Vy Les Forces éducatives
lVvenir 30o
Pérou, au point de vue administratif, principalement. L'Etal a remplacé les communes dans l'œuvre de tutelle scolaire, et ce changement a eu les meilleurs résultats. Dans la vie municipale, l'instruction dépendait naguère de l'état des ventes et de la volonté des meneurs de la politique locale : un budget plus sûr permet maintenant à l'enseignement primaire un grand développement sur le territoire. Et une direction centrale de cette instruction, à l'imitation du système français, donne à l'école une homogénéité féconde pour la formation de l'enfant. Mais, dans cette centralisation, si nécessaire dans un pays où la vie locale est faible, où il faut qu'une tutelle de l'Etat provoque pendant des décades successives la formation d'une certaine influence nationale, il y a beaucoup à faire. D'abord la centralisation est plutôt administrative et elle oublie encore l'enseignement secondaire et l'Université. Or, il ne s'agit pas seulement de faire la statistique scolaire où de donner des règlements continuels, mais de former l'organisme scolaire de la République, traversé d'un même souf fie réformateur. Il faut créer une idée centrale, que l'Université, le collège et l'école de la capitale transmettent à l'éducation des provinces; il faut encore plus dresser une expérience scolaire dans celles-ci pour adapter le plan général et donner à la direction métropolitaine de l'enseignement une charge d'âmes, selon le mot ancien. Des associations de maîtres et d'étudiants, des excursions de va cances des professeurs de Lima pour donner des confé renées dans les provinces, des revues générales où tous les professeurs auront à exposer leurs opinions sur les réformes et sur l'état d'âme des différentes régions; des relations plus étroites entre les Universités et la suppression de celles-ci, sauf de celle d'Arequipa, dont les traditions de culture sont bien connues ; tels seraient quelques moyens pour relever l'esprit de l'éducation péruvienne, depuis le centre jusqu'à la périphérie; par une forte centralisation.
Il faut créer une éducation nationale dans les collèges
30r» LE PÉnOO CONTEMPOHAIN
de l'Etat : ce ne sera pas une doctrine de TEtat et un dogme laïque, encore moins une science sectaire qui ne vise qu'à la destruction de Téducation religieuse, mais une instruction libérale, enrichie par tous les moyens modernes, largement protégée par le budget qui soit une règle et une limite pour renseignement privé. Sans condamner la liberté d'enseignement, il faut que l'éducation donnée par l'Etat prime toutes les autres, en extension, en importance, en richesse, en influence. On ne saurait former un esprit national sans celte bataille contre i'éparpillement des doctrines privées, faite à coups de lumière et de liberté intellectuelle (1).
Au règne du mémorisme et de la scolastique superficielle, à la science des mots, il faut opposer la science des choses, le « réalisme » éducatif, tel qu'il est pratiqué dans l'école allemande, après l'évolution industrielle ; dans l'école anglaise et nord-américaine. L'enseignement littéraire, généralement faux, créateur de tous les verbalismes, a été le mal de nos écoles, qui ignorent à la fois la vie et l'idéal.
Néanmoins, réalisme dans l'instruction n'est pas le synonyme d'utilitarisme, d*« américanisme », n'est non plus la condamnation des influences littéraires. C'est seulement le sens du réel opposé au jeu des mots et des idéalités vides, dans les lettres comme dans les sciences. On oublie pour l'élégance, la substance, écrivait Herbert Spencer, dans sa critique de l'éducation actuelle. (In anxieiy [or élégance^ it {orgeis substance) (1). Et il faut réagir contre
(1) c Les intentions intéressées ou désintéressées da maître, les exigences de leur maison ou de leur propagande ne doivent plus demeurer, écrit Emile Bourgeois, le seul fondemeut de la législation scolaire, à l'exclusion de l'intérêt de Tenfance. pour qui l'école est faite. Et comme rélève n'est point une marchandise, mais le consommateur d'une denrée dont la valeur plus que le prix importe, tei besoins autorisent la loi à restreindre la concurrence industrielle dans ta limite nécessaire aux bonnes études comme à maintenir l'enseignement offert à la jeunesse dans des bornes on il ne puisse miner les industries scolaires utiles au progrès des méthodes et des lumières» (p. 235^ La Liberté (T Enteignementt Histoire et Doctrine, Paris, 190V).
(2) Education: intelUctual, moral and l'hysical {London, 1906, p. SI).
l'avenir 307
cotte mauvaise échelle des valeurs, par un positivisme prudent qui préfère la science des choses à l'imagination des choses.
Tâchons d'expliquer ce réalisme. On a bien dit que a Tétude des lettres est aussi l'élude des choses »; mais il faut que cette étude développe des facultés de précision et d'analyse, de comparaison et d'observation. Dans la grammaire, dans les modèles littéraires, il y a un champ inépuisable pour la réflexion et le jugement. Si on condamne l'usage exclusif de la mémoire et si on vise à développer les facultés personnelles ; Tétude d'un texte littéraire, d'une littérature révélatrice des éternelles passions humaines, de la psychologie d'une race ou d'une époque de l'histoire, est un exercice d'immense portée. Et aussi la formation du style sans lequel la pensée demeure imprécise et raide, la formation du goût qui est un auxiliaire de la moralité, se rattachent à l'instruction littéraire, positive, réelle. Celle-ci ne consiste pas, comme chez nous, dans la description des paysages qu'on n'a pas parcourus, dans la répétition mécanique de quelques règles officielles et vaines, vraies recettes de style.
Et, dans les sciences, dont nul ne saurait nier le caractère utile et le réalisme, il y a aussi un simple verbiage quand l'instruction est menée d'après les méthodes anciennes ; quand la mémoire y prend la place de l'expérience, de l'observation et du jugement. Notre instruction a partout le même défaut d'encyclopédie; et dans l'étude de chat[ue science on se perd dans le détail. La loi, la vérité générale, le cadre de la nature ne peuvent pas se dégager de cette instruction minutieuse et excessive. Il faut s'attaquer à cette universalité vaine, et former l'esprit plutôt que de le meubler. Contre le surmenage, contre l'encyclopédie confiée à la mémoire, il faut enseigner seulement les vérités essentielles dans chaque science, les lois qui contribuent dans l'esprit de l'élève à la formation de cette conception générale de l'univers, qui est le grand but de l'enseignement. Autaiit vaut dire que cette instruc^
tien doit être inspirée par un souffle philosophique, et qu*il s'agit de développer avant tout les puissances d'observation, d'analyse, de soumission à la réalité observable, des habitudes d'induction, de déduction, de généralisation.
« Il faut absolument essayer de concilier, dans toutes les formes d'enseignement, écrit le doyen de la Faculté des Lettres de Paris, Alfred Croiset, ce double besoin d'une culture suffisamment appropriée à certaines applications particulières, et aussi d'une culture générale sans laquelle l'homme et le citoyen ne sauraient avoir toute leur valeur » (1). Or, cette dernière culture nécessaire dans l'instruction secondaire, dans l'enseignement primaire et aussi dans la haute instruction universitaire, peut se fonder dans l'étude des sciences naturelles et de l'histoire, dans un esprit philosophique; dans une éducation littéraire, éprise du réel. Plus que les mathématiques qui apportent cet esprit de géométrie dont parlait Pascal et qui nuit souvent à l'esprit de finesse ; les sciences naturelles et l'histoire formeront le goût de l'observation, le positivisme intellectuel, le sens du relatif, la force d'induction et de synthèse; et l'instruction littéraire achèvera cette œuvre, inspirant le culte de la précision, de l'analyse, de la beauté dans l'expression et dans la forme, la continuité de la pensée et du style aux esprits élevés dans les sciences. Dans l'enseignement primaire, on formera l'intelligence, en lui donnant le goût des choses, en l'enrichissant de données utiles et concrètes; dans l'instruction moyenne, la culture de l'esprit sera le but des efforts, contre toute spécialisation prématurée; et dans l'éducation universitaire, la synthèse souhaitée par tous les éducateurs, du spécial et du général, sera faite dans toutes les directions professionnelles.
Nous avons dit qu'il faut développer l'esprit civique et l'esprit critique dans l'enseignement. Et il y a urgence à le faire, car l'intelligence nationale souffre de cette absence de sens critique et le patriotisme devient une belle
(I) Enseignement et Démocratie (Parii, 1905, p. 32t).
l'avenir 309
illusion sans la formation de Tesprit civique par Técolc. La passivité dans l'instruction, au lieu d'éveiller les consciences, les affaiblit ou les détruit. Nous vivons dans la vie politique et dans la vie sociale, de quelques clichés, de préjugés séculaires, de vérités banales et incomplètes; et, dans la vie morale, ce sont ces quelques formules outrées qui aident à former le jugement sur les hommes, sur les actions, sur les mœurs. Or, tout cela dérive d'une faiblesse de l'esprit critique : on ne discute rien, on s'abandonne à la paresse de l'esprit, on n'arrive jamais à se former des convictions réfléchies. On croit ou on nie : on ne doute pas. Le scepticisme suppose une connaissance complexe des choses ; et notre esprit national est unilatéral. Mais, tout cet échafaudage fondé sur des dires vulgaires et des opinions reçues sans critique, est impropre à une démocratie républicaine, où les hommes doivent juger de toute chose et former leur personnalité pour la pensée et pour l'action (1).
Les maîtres d'aujourd'hui qui forment la jeunesse de demain ont cette difficile tâche de former la personnalité de l'enfant, par un fort et sage appel à sa conscience et à sa raison. Suggérer, mais non imposer des croyances ou des opinions : abandonner le (urare in verba magislri, mettre TintcUigence de l'élève vis-à-vis des choses, dans une communion journalière, et que les harmonies entre cette intelligence et la réalité, d'où dérivent les lois, se présentent spontanément à chaque esprit, qui les fera siennes par cet effort; telle est la méthode des professeurs modernes. On ne peut « aborder l'éducation dt la conscience qu'avec une extrême discrétion, » écrit l'éminent philosophe Boutroux (1).
(1) DauB aa remarquable discours -sur l'Esprit critique, Paul Lapie dit : « Quiconque hésite à discuter sa foi manque de coafiance en elle; il a peur de la trouver trop faible pour résister à Texamen ou bien il man<}ue de courage. Mais la lâcheté n*est pas une Tertu ; c*estdonc un devoir de tout houime d'oser examiner, une fois dans sa vie, les croyances qu'on a imposées à son enfance {Pour ia Raùotif Paris, 1902, p. 113).
(1) Question de Morale et d* Education (Paris^ ■. d., p. VIT).
310 LE PÉROU CnNTÉMPORAliV
L'esprit critique est quelque chose de positif : ce n*est nullement le doute universel, l'analyse excessive, la dissociation intellectuelle et morale. Il ne s'oppose donc pas à la formation des caractères, qui est le but suprême de l'éducation morale* Loin de cela, en détruisant les préjugés, en exerçant la raison libre, en formant une conscience réfléchie et prompte, cet esprit est un antécédent nécessaire à toute haute vie morale. Et on ne doit pas oublier que l'aspect le plus intéressant de l'éducation péruvienne, comme d'ailleurs de toute l'éducation latine, c'est la culture de la volonté. Dans ce but, il faut provoquer l'effort, créer des habitudes morales, détruire cette cloison étanche qui sépare chez nous l'idéal de la réalité, la pensée de l'action. En dehors des discussions métaphysiques ou théologiques, il y a une morale sociale et humaine, forte de toutes les grandes traditions grecques, chrétiennes, kantiennes, positives, qui n'est que Texpérience réglée par la raison à travers l'histoire, et qui est une condition de vie et d'harmonie sociales. Sans empiéter sur l'individualité souple de l'enfant, le maître peut enseigner celte morale qui est la raison en maximes et la logique en action. Ces croyances individuelles donneront une autre perspective et une autre sanction à ses pratiques universelles.
L'éducation des caractères a une grande importance, non seulement au point de vue de la morale, mais aussi au point de vue social et intellectuel. Dans une race faible et sans personnalité, où prime un intellectualisme affaibli, il faut puiser dans cette éducation des stimulants pour la vie active, pour le travail, pour l'essor des personnalités ensevelies. Max Leclerc a montré comment l'éducation anglaise de liberté, de self control, d'activité physique et d'énergie morale est différente de l'éducation française, modèle de celle des peuples hispano-américains. Celle-ci impose « à la volonté une contrainte morale de tous les instants », fait des « enfants dociles en apparence, hypocrites en réalité », « les réduit à une véritable incapacité d'agir et de se gouverner eux-mêmes », et produit, selon
Tobservation admirable de Taine, dans les internats, « sous une discipline de caserne ou de couvent, la disconvenance croissante de l'école et de la vie (1) ». Combien ce régime est contraire à notre idée républicaine, à la future individualité nationale, nécessaire à notre liberté vis-à-vis des individualités nord-américaines!
L'esprit civique est un autre droit de l'éducation du caractère et de l'intelligence qui a une grande importance pour notre avenir. Il faut s'opposer au chauvinisme des vieux temps, qui a produit de tristes conséquences dans notre histoire. Et créer un patriotisme éclairé et actif qui,
sans oublier les défauts nationaux, et sans donner à notre ^ l .rv^
influence dans le continent un horizon qu'elle n'a plus, ' puisse préparer par des réformes partielles une évolution de tout l'organisme social. C'est-à-dire une foi qui ne se rattache plus à des traditions de grandeur et de force malheureusement périmées, mais qui cherche dans l'avenir les moyens d'une superbe renaissance. La géographie et l'histoire à l'école primaire peuvent donner cette conscience civique de la patrie, si on peut ainsi appeler la notion précise et claire de ce que nous sommes comme milieu tellurique et comme milieu humain. Et dans l'instruction secondaire, cette étude de I9 réalité nationale doit être encore plus scientifique; de l'expérience actuelle de ce qui nous entoure on peut passer, suivant une méthode progressive, à la géographie et à l'histoire des autres peuples. Il faut alors étudier le phénomène social péruvien, dans toute sa complexité et faire une analyse de causes, de conséquences, de lois. Dans l'enseignement universitaire, l'esprit civique doit viser aux faits et à l'idéal; critiquer et cprriger la réalité. Un système d'instruction qui n'est pas fondé sur l'idée de patrie est une abstraction décevante. Toutes ces réformes tendent à moderniser l'instruction péruvienne. Elle a été classique et littéraire, mais sans énergie» sans plan logique. II faut qu^elle soit actuelle par
(1) L'Education des Classet tupéri$ur9$ et moyenna en Angkt€rT$ (PariSi 1894, p, 61, 6S, 63).
312 LE PÉROU COIfTEMPORAIN
l'esprit et pfir le but : Thomme du vingtième siècle fort, de toutes les puissances d'observation et d'analyse, riche en connaissances utiles, avec le sens du réel qui ne contredit pas à l'esprit généralisateur, à l'induction et à la synthèse; énergique, actif, souple, avec un idéal voisin des réalités, doit sortir de ces écoles nouvelles, plutôt que le lettré eu le gentleman. « Un bachelier ès-lettres moyen, c'est-àdire, un bon jeune homme qui ne sait ni le latin ni le grec, mais qui en revanche, ne sait pas mieux les langues vivantes ni la géographie ou les sciences naturelles, écrit avec dérision Jules Lemaltre, est un monstre, un prodige de néant (1) ».
Pour cette transformation radicale de l'instruction il faut
^^ élargir l'influence étrangère. Il faut agir dans deux sens
\ ,^ *• qui se complètent: appeler au pays l'élément européen,
et envoyer ici annuellement une jeunesse d'élite, élevée dans les écoles normales, qui étudirait dans des milieux différents les réformes à introduire au Pérou. On a déjà tenté les deux choses ; mais désormais on ne devrait plus choisir un peu au hasard les professeurs étrangers. Il y a deux pays dont les types d'éducation s'imposent à notre étude : l'Allemagne et les Etats-Unis ; la première par la perfection des méthodes, la seconde par le progrès de l'éducation populaire, tous les deux par le « réalisme » éducatif. Notre pédagogie, dans les idées et dans les formes, est une copie de celle de France, et tout exclusivisme devient périlleux. Et les divers types d'enseignement français, de cette série un peu complexe et incohérente correspondent à des luttes internes, à des transformations politiques, à des causes qui n'agissent pas chez nous. Un triage est indispensable à notre imitation : l'influence française, admirable par les idées, par les cadres de la pensée, par le noble et fécond idéalisme, ne l'est pas toujours dans les caractères pratiques de l'enseignement. Le type nordaméricain des high schools, celui des écoles populaires mé-
(1) Cité par DemoUns : L'Ecole nouvelle (Paris, s. d., p. 4S).
rite le plus d'attention» au point de vue pédagogique. Les méthodes allemandes pour l'enseignement de la géographie, de l'histoire et des sciences naturelles sont d'application universelle.
Nous avons dit que l'instruction professionnelle, qui est en progrès au Pérou, doit être développée avec énergie. C'est la base de notre progrès agricole et industriel, et aussi la condition d'une vraie démocratie. Elle donne l'outil nécessaire à tout homme d'effort, elle favorise l'ascension sociale et la collaboration à la vie républicaine. Les cours d'adultes, l'instruction dans les classes nocturnes, l'extension universitaire se rattachent au même esprit dans les dernières décades : ils prétendent donner à l'ouvrier une culture générale et une culture spéciale. On avait justement observé, en France, que l'instruction ne diminuait pas le chiffre des crimes. Et la cause en était celle-ci : « dans l'âge où la puberté s'éveille, où la conscience s'inquiète avec le désir de la liberté, où le caractère prend sa forme, la jeunesse était socialement abandonnée (1) ». Or, en Angleterre où l'instruction des adultes se développe, après 1885, le tableau était différent : John Lubbock pouvait écrire après une décade que « la moyenne des personnes ordinairement dans nos prisons (en Angleterre) est tombée de 12.000 à 5.000. La moyenne annuelle de condamnés à la prison pour de graves délits est tombée de 14.000 à 8.000 ». Ce n'était pas l'école qui fermait la prison, comme dans la phrase classique, mais l'éducation complémentaire des adultes qui diminuait l'activité criminelle. Tout effort en faveur de l'instruction professionnelle est donc extrêmement fécond : c'est le meilleur remède contre la passion anti-sociale, contre l'ignorance stérile, contre le sénilisme politique.
La plus importante des réformes* est encore celle de l'Université nationale, centre d'imitation pour les idées et les méthodes. Nous avons signalé son rôle passif, en dépit
(1) Bérepger, La Ccnseienee naHonaiê (Ptrii, 1898, p.|tSl).
des efforts d'une élite. Toute modificktion dans les degrés inférieurs de l'enseignement sera presque inutile, si on n'agit sur l'instruction supérieure. Les hommes d'Etat, les directeurs de la vie intellectuelle et sociale s'y forment; et les défauts de l'Université se répètent partout, avec une ténacité qui autorise tous les pessimismes.
L'Université, au Pérou et dans toutes les Républiques américaines, où la différenciation sociale est encore à ses débuts, a une grande fonction démocratique à remplir. « Le secret de la force intellectuelle et morale d'une démocratie, dit éloquemment Léon Bourgeois, est précisément dans une organisation puissante de l'enseignement supérieur, dans cette organisation de la science, de la science totale » (1). En effet, cette organisation suppose une féconde division du travail, un empire général de la critique et de la raison, un fort individualisme, une grande liberté d'esprit, une belle ténacité dans les caractères; et, dans tous les organes de la vie démocratique, une souplesse, une activité, une mesure qui tiennent de la science et de ses règles. L'Université allemande est dominée par le soin de l'investigation pure, sans progrès moral ou civique, après l'époque de Fichle; l'Université nord-américaine cherche seulement les résultats pratiques de la science, pour l'industrie et pour la vie. L'université hispano-américaine a une autre tâche. Elle doit apporter un idéal à la vie républicaine et lui donner une force superbe dans l'âme de la jeunesse directrice du pays; elle doit faire la critique de la politique et de la vie sociale, d'après les données des sciences sociales, et, par un effort continuel, par « l'extension universitaire » s'unir à la nation, étudier et régler ses énergies natives. Son rôle est de donner une unité civique â la diversité des coopérations, universitas, selon le mot latin. Tout doit tendre en elle à un môme but de raison, de progrès, d'idéal. Et, au point de vue strictement scientifique l'Université péruvienne, l'Université américaine doit
(1) UEdueation de la DémocraiU (Parii, •. d.» p. 65).
répandre la science et suivre la production étrangère, sans oublier certes une certaine collaboration à la science universelle. L'étude de notre milieu géographique, l'anthropologie de nos races, l'expérience sociologique de notre histoire peuvent contribuer à la connaissance scientifique de la terre et de l'homme.
En particulier, dans la vie péruvienne, l'Université peut transformer les idées des hommes appelés à gouverner le pays, par une extension de la science pure au-dessus des spécialités professionnelles. « Il faut d'abord un établissement commun de science pure où tous les étudiants soient réunis, puis des écoles spéciales où ils se séparent de façon que chaque groupe fasse les études nécessaires à une carrière particulière », écrit le professeur Seignobos (1). Nos Facultés de Lettres et de Sciences répondent à ce besoin de science pure, sans souci professionel. A peine peut-on comprendre comment la préparation des avocats et des médecins dans ces Facultés fut considérée comme non nécessaire : un rabaissement pénible dans la culture supérieure en découle. « L'enseignement des sciences de l'homme est la préparation rationnelle, écrit le même professeur, pour former des hommes de direction, ceux qu'on appelle parfois improprement une élite ; c'est la préparation des professeurs, des avocats, des juges, des fonctionnaires (1) ». Au Pérou des avocats sans cette « préparation rationnelle » ont gouverné le pays. La politique avait les défauts qu'on note dans la psychologie de l'avocat : elle était raide, d'une seule pièce, formelle, unilatérale, abstraite- Elle ignorait les nuances et révolution des choses. L'histoire, la sociologie, la philosophie, la science de l'éducation, étudiées à la Faculté des Lettres donneront au politicien de l'avenir le sens du relatif et de la complexité des choses : il saura la psychologie qui décrit l'homme, ses mobiles et ses besoins. Pour que
(1) L'Enseignement lupèrieur, dans Bnseignement </ Démocratie p. tSO).
(1) /éW., p. I70,
316 LB PÉROU COnTElIPORAm
cette préparation ait un caractère rigoureusement scientifique et pour éviter un éioignement stérile des jeunes philosophes et des Jeunes étudiants des sciences naturelles, il faudrait créer des cours communs aux uns et aux autres : la biologie et le philosophie générale, l'anthropologie et la sociologie seraient les sciences que tous les élèves de la Faculté des Lettres et de la Faculté des Sciences étudieraient ensemble pour arriver à avoir une culture générale, nécessaire à l'aptitude professionnelle et ô l'action politique et sociale.
Un écrivain français de la plus haute valeur, M. Gustave Lanson, se demandait tout récemment si l'Université doit préparer l'unité morale du pays et quels sont les moyens pour y aboutir. Et, en même temps, il condamnait tout propos d'uniformité abstraite et stérile, toute doctrine d'unité qui s'oppose ô la variété de la pensée et à la mobilité de la vie. L'unité morale serait plutôt un cadre pour l'action pratique, pour la solidarité nationale (1). Ce problème doit aussi être résolu chez nous, et dans un sens analogue. Nous n'avons pas, dans le mouvement politique et social, les fortes oppositions entre l'Eglise et l'esprit laïque, entre la tradition monarchique et l'hérédité révolutionnaire que la France présente. Mais, il y a néanmoins dans la politique des principes de division excessive, et, dans tout le pays, par la variété des climats et des races, une hétérogénéité qui empêche une grande unité spirituelle. Dans un pays unitaire comme le Pérou, une doctrine d'Etal enseignée à l'école, étendue au moyen d'une pression savanle, finirait avec tout germe d'individualisme et de liberté. El au lieu d'enrichir l'esprit national, on ne ferait que favoriser ce besoin de direction et de tutelle, qui est contraire ô tous les projeta économiques, sociaux, moraux, intellectuels.
Il faut préparer un cadre souple mais défini et général, pour le développement des hommes. II faut donner à la volonté et à l'intelligence un but positif, supérieur
{1} A«t>it« Bltut, s Janvier 1907 (p. 9 et miv.].
L*AVBNIR 317
A rinsiabilité nationale, à Tinsouciance des foules. Former des générations dans la liberté, dans la tolérance, dans lo sentiment d*uno solidarité patriotique, dons lo culte des devoirs civiques, dans le respect des formes légales; sans oublier le développement de la conscience personnelle, de la réflexion, de la critique, la formation d'habitudes morales, du sell'Control, du sentiment de Tindépendance ; unir rindividualisme aux sentiments sociaux, donner plus d'énergie et de richesse à chaque Ame pour accroître la valeur de l'ensemble, pour élever la force nationale. Tels sont les deaiderala de l'éducation par la famille, par l'opinion, par l'éducation, par la presse.
Nous avons une tradition et un système politiques qui supposent cette culture do ce qu'il y a de personnel et de social. Or, ces deux idées sont loin d'être dos formes de notre activité politique. Et il ne faut pas s'attaquer, en présence de ces idéalités encore stériles, au présent et à la faiblesse dos hommes, mais à notre tradition d'anarchie, de routine, d'impuissance intellectuello et morale et h la complexité de ces principes politiques. I.a République démocratique suppose le suffrage, la différenciation sociale avec l'homogénéité morale, le développement individuel, le respect des lois et le progrès des lois. Et tout cela est si difficile et si complexe que Spencer a pu écrire : « le droit illimité de la majorité h gouverner est probablement la conception de la liberté la plus avancée que Ton puisse à présent sans danger se permettre, ft supposer toutefois qu'oni puisse m<^me aller jusque-16. »
Quand on voit le tableau de la vie politique chez nous et dans toutes les nations hispano-américaines, on est naturellement poussé ft faire de Vnchronie, comme disait Henonné, de l'histoire logique, telle quelle dût être pour le progrès stable du continent américain. Une dynastie nous aurait donné ce que nous n'avons pas su ac(|uérir en un siècle : la stabilité, l'ordre administratif, une participation plus immédiate et directe A la culture occidentale. Ni lo militarisme, ni l'ambition des meneurs n'y auraient
eu de place. La nation eût trouvé dans cette force dynastique un gage d'intégrité territoriale et morale. Et toute ractivité péruvienne, captée, canalisée par l'effort constitutionnel d'un roi, se serait appliquée à la conquête de la terre, à la vie industrielle ou à la science sans s'occuper des luttes pour le pouvoir.
Les avantages étaient réels, étaient énormes; mais il y a une contre-partie nécessaire à ces bienfaits. C'est, premièrement, le divorce entre la théorie et la réalité. La monarchie convenait, mais elle n'était pas possible, malgré l'enthousiasme de quelques meneurs, de San Martin, de Belgrano. Un accident, un mouvement inconscient créa la République partout ; mais ce fut un accident nécessaire, peut-être un accident heureux. Car les conséquences psychologiques d'une monarchie étaient à craindre; d'un côté, l'action étrangère d'une dynastie qui ne trouvait pas dans le territoire la force d'une aristocratie historique, des pouvoirs condamnés, des organes de la machine politique. L'absolutisme espagnol avait abouti au nivellement, à la dispersion des efforts. Le mélange des races produisait des désirs inassouvis et anarchiques. Et une race sans r\-^>^'* \' personnalité, la race indienne, sans un territoire, sans
/^' , f /! ' population, était un élément passif pour la vie politique.
 . > Le roi serait logiquement tombé dans l'absolutisme et une
\ , terrible servitude aurait fini avec les bienfaits possibles de
l'indépendance accomplie. Il y avait aussi dans le caractère des criollos des tendances contraires à la stabilité et à l'unité du régime monarchique et l'ambition de parvenir et l'instabilité des choses trouvaient dans une république inquiète le meilleur gouvernement. Cela explique facile ment la chute de l'empire au Brésil, en dépit de la science et de la noblesse de don Pedro.
Mais cette question n'a aujourd'hui qu'un caractère hi»-
j^ torique. Il faut donner à la République la puissance et la
^ Vtr'^ réalité qu'elle n'a pas. Nous vivons fatalement dans le
^ y^%^ mensonge politique, dans le mensonge du suffrage. Et il
^ n'existe pas encore de vie démocratique libre. Le pouvoir
l'avenir 3i9
des chefs, le vieux caudillaie est fini. Et les partis, avec quelques exceptions, n'ont guère de signification et de sens. Des personnalités de troisième ordre s'entourent de coteries, sans but et sans idéal, qui s'appellent tristement des partis politiques. Et dans ce jeu frivole des ambitions personnelles, la politique perd de son sérieux et de sa force. Quelle peut-être la raison d'existence des divers partis dans ce moment économique et positif de notre histoire? Ni les idées, ni les réformes légales ou politiques ne les séparent, ni encore moins l'action de quelques hommes supérieurs. Il y a encore un péril dans cet épar- 'T)^ .. / pillement des partis : c'est que la ploutocratie y domine et i i c^ que les individualités faibles et stériles, munies d'une cer- ^ . ' ' ' taine force par la richesse, veulent dominer et agir sans intelligence et sans idéal. Si des partis à idées religieuses arrivaient à se former chez nous comme ailleurs, nous aurions la plus triste des destinées: ou l'anarchie perpétuelle et sanglante, comme dans la Colombie, ou la division indéfinie des groupes parlementaires qui oublient leurs idées et tolèrent toutes les unions, comme au Chili.
L'idéal politique pour notre avenir est tout autre. Nous ^\^ .^ ;^ devons aller au gouvernement démocratique par l'oligar- ^ . ' .
chie. Tout le reste n'est qu'une politique oratoire, éprise **>i ^' ' .,
de formules absolues et irréalisables. Un sociologue italien, Mosca, a démontré que tout gouvernement, dans les républiques ou dans les monarchies est l'œuvre d'une minorité dominante ; et qu'il y a là une loi inflexible, produite par l'inégalité des hommes et par la lente différenciation sociales. Au Pérou, la première tâche est de réduire, par une sélection intelligente, les partis existants. Et former après, sur l'assise d'un des groupes historiques, un grand parti national qui n'ait pas la prétention d'épuiser les opinions du pays, mais qui soit une grande force d'action et de paix (2). C'est lui qui pourra prépa-
(I) Eleoienti di Scienxa polUica (Milan, 1897). Passim»
(t) La formation de ce parti national, après la gaerre, sous la sag-
gestion du président provisoire revenu d Europe, M. Francisco Garcia
Caldéron, échoua malnenreusement.
320 LE PÉROU GONTEMPORAIN
rer ravènemeni d'une politique nouvelle, de vérité, de démocratie, d*idéal.
Cette oligarchie ne pourrait pas ôtre exclusive : ce ne serait pas une aristocratie de tradition, dont la formation est impossible dans un milieu si mélangé, ni une ploutocratie isolée, mais l'union du talent, de la richesse et de la tradition, dans une collaboration définitive. Dans cette synthèse aucune des forces ne primerait les autres, et on ne tomberait ni dans la (( pambéotie » imposée par le prestige de l'argent, ni dans le conservatisme des hommes du passé, ni dans le dilettantisme des intellectuels. Ce serait un vrai équilibre et un équilibre fécond.
Avec ce parti nouveau, on aurait tous les éléments d'une action politique efficace : l'ordre, la science, la stabilité et une réforme lente, opérée par le concours de plusieurs générations. Sans arriver à la dictature simulée comme au Mexique avec le grand Porfirio Diaz ; sans demander à chaque président ce qui dépasse et la durée de son gouvernement et l'action d'un seul homme; sans avoir, dans les petites querelles des partis, le germe d'une moralité perpétuelle, une oligarchie ouverte ferait la grandeur du pays. Et comme toute grande force, par une naturelle attraction, ce parti puiserait de nouveaux adhérents dans l'élite des générations nouvelles.
Il y a un but immédiat à l'action de ce groupe nouveau, s'il arrivait à se former, et à l'activité de tous les partis. On peut l'étudier dans la vie intérieure du pays et dans les relations internationales. Au point de vue de la politique interne, il faut accroître la durée de la période présidentielle, donner à la dualité des Chambres une autre signification, créer des intérêts régionaux, faire une politique expérimentale, protéger les associations, appliquer dans une certaine mesure le relerendum, réformer le suffrage.
A peine est-il nécessaire de démontrer ces thèses. Une période présidentielle plus longue donnerait à la vie politique plus de tranquillité et de science, permettrait d'accomplir un- plan très large de gouvernement et finirait avec
l'avenir 321
les empiétements des politiciens. Une seconde Chambre, le Sénat, qui représenterait des intérêts spéciaux, serait une force d'équilibre national, prudente dans les lois, lente dans les réformes. Les associations sont nécessaires à un gouvernement centralisateur à outrance, comme le nôtre : elles donnent à l'individu une nouvelle puissance, elles servent d'intermédiaires entre l'Etat et la personne, entre l'atome et le tout.
La décentralisation politique serait une erreur funeste dans un pays centralisé depuis des siècles, où la capitale absorbe les hommes et les initiatives nationales. Ce serait la multiplication de tout ce qu'il y a d'instable et d'anarchique dans notre politique centralisée : chaque état inférieur souffrirait des mômes maux et il faudrait abandonner toute espérance d'avenir. On aurait partout le même jeu tragique des ambitions, la comédie de la politique locale, le gaspillage et la lutte. Mais, autant la décentralisation politique est ridicule et funeste, autant la formation de la conscience régionale est naturelle et utile. Pour former la nationalité de l'avenir, il convient d'affermir l'originalité relative des provinces, Tindividualité des régions est le fondement de l'individualité de l'Etat. Au lieu de la cen tralisation qui annihile on a la coopération qui rivalise et qui féconde. Et l'Etat en abandonnant aux organes de la vie communale, les intérêts minutieux des régions, reste plus libre pour la direction générale de la politique, et aussi plus conscient de l'unique tâche qu'il peut remplir, tâche générale et normalisatrice, sans empiéter sur l'autonomie communale. « Que les organes supérieurs de la nation, dégagés de tout office parasitaire, écrit Charles Maurras, président avec plus d'esprit de suite et de vigueur à la destinée nationale (1) ». Les maîtres de la science politique moderne et les romanciers qui s'appuient sur des réalités acluelles, Le Play et Taine de même que Barres et Bourget, ont signalé, à plusieurs reprises, les avantages d'une décentralisation prudente dont la formule
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(1) L'Idée de Décentralisation (Paris, 1898, p. 44).
serait : l'Etat un pour la direction des grands intérêts collectifs, pour rimpulsion et le contrôle ; la commune autonome pour la solution des intérêts partiels, pour la préparation de la grande œuvre de l'Etat.
La « politique expérimentale x> et le référendum sont deux systèmes, deux moyens d'action politique qui s'harmonisent avec la décentralisation régionale. Le réléren" dam, c'est-à-dire la consultation de la volonté générale ou partielle pour la formation de certaines lois et de réformes est très utile dans un pays où on a donné toujours des législations générales inspirées par les besoins d'une région ou d'une ville, la capitale. Le relerendum est destiné à donner plus de sérieux aux lois futures. Les chambres de commerce, les universités, les corporations agricoles, le clergé, etc., seraient appelés à donner une opinion raisonnée sur toutes les questions qui tomberaient sous leur domaine. Ce qu'on fait maintenant un peu au hasard, deviendrait une condition nécessaire. L'application de l'expérimentation scientiGque à la vie politique pour former ce que Donnât a appelé « la politique expérimentale )), est encore une forme de gouvernement et de législation des plus nécessaires dans un pays qui a tous les climats et des races diverses, dont la civilisation est assez inégale. Cette expérience qui agit sur une région à titre d'essai pour y connaître les résultats d'une réforme, et qui vise partout à une relation directe entre la loi donnée et le besoin antérieur à celte loi a des effets très intéressants en Suisse et même en AnglclerrÊ^, où la législation sépa^rée est une espèce d'expérimentation politique (1). II serait très avantageux de suivre cette méthode chez nous pour le relèvement d'une race, dont la capacité intellectuelle, les besoins et les forces sont généralement inconnus dans la législation et les mœurs politiques.
La réforme du suffrage est nécessaire au Pérou pour
(1) Cf. le livre très original de Donnât : La Politique expérimentale (Paris, 1891, p. 46 et suiv., et ^>(U8im),
l'avenir 323
donner au régime représentatif une réalité qu'il n'a pas. Le problème est très difficile, car même sous la meilleure des lois électorales^ l'habileté des politiciens trouverait le moyen de dépasser le cadre étroit qu'on lui imposerait. Mais, sans une réforme positive, la politique sera toujours un échafaudage hâtif appuyé sur le mensonge du suffrage. Nous avons le suffrage majoritaire qui est injuste et trom- /^-^ ^ ; ^ ' '' ^^ peur. « Une majorité d'électeurs, écrit Stuart Mill, devrait » » > m '^ toujours avoir une majorité de représentants; mais une minorité d'électeurs devrait toujours avoir une minorité de représentants (1). » C'est-à-dire qu'il faut organiser une représentation proportionnelle, soit par le vote cumulatif ou le vote limité, soit par un autre moyen sur la base du scrutin do liste. Sous l'action d'une grande oligarchie qui ^ I » y serait le parti national, il faut toutefois reconnaître le droit des minorités à être représentées dans l'organisme législatif; /repfrésentation d'ai][leurs utile pour la permanence d'un groupe oligarchique cohérent, comme organe de critique politique et de contrôle. La formation d'une loi électorale est extrêmement délicate : elle doit être faite contre les ruses et les abus des politiciens de profession ; mais il faut toujours, si on ne veut pas renoncer à toute sincérité et à toute droiture dans les affaires de l'Etat, changer le régime du suffrage majoritaire par celui du suffrage proportionnel. Et dans ce but, faire de la politique expérimentale ; réaliser des expériences jusqu'à ce qu'on trouve la forme pratique d'élection la plus adaptable à notre milieu.
Toutes ces réformes doivent s'accompagner de cette constitution d'un groupe oligarchique puissant, dont nous avons déjà parlé. Démocratie suppose sélection; mais dans un pays neuf, ce mouvement de différenciation est troublé par les ambitions, par le favoritisme et par les défauts d'un milieu étroit et instable. Il faut donc réaliser cette sélec* tion féconde par la réunion énergique de tous les hommes
(1) Cité par Henry Clément : La Réforme électorale [Petîs, 1906, p.i69).
appelés à avoir charge d'âmes, dans la politique nationale. La réforme ne peut venir que des classes dirigeantes, par la suggestion et l'imitation; par le contrôle des invasions de la démagogie et des ambitions des meneurs dai^ereux. Le courant démocratique ne peut pas féconder un territoire où une grande séparation ethnique s'oppose à toute idée égalitaire, où il n'y a pas une population dense et énergique, désireuse d'ascension sociale. Un sociologue, M. Bougie, a établi le rapport direct qui existe entre la mobilité et la densité des populations et le progrès des idées égalitaires. Quand l'immigration môlera nos races et ce que la grande quantité des hommes », nous poussera à les traiter également, « parce qu'elle nous empêche de les connaître individuellement (1) » ; quand le territoire, ^ ^ riche en voies de communication, sera d'un bout à l'autre
ovî,^^' parcouru par la locomotive, dont Gambetta louait les ver-
tus républicaines; quand la race indienne, par une sélec- ( tioR matérielle, que Jorge Juan, Antonio UUoa prônèrent
il y a plus d'un siècle, sera assimilée à la vie nationale» quand l'Mucation sera générale et que l'influence des hommes d'élite aboutira à la formation d'un esprit natio* nal, nous pourrons parler de démocratie, sans jouer sur
les mots.
L'idéal intérieur est donc, à notre avis, la création d'un gouvernement actif et fort par le concours organisé de tous les honmies d'élite, unis contre l'anarchie et le jeu politique, pour donner un essor formidable à nos richesses, pour créer une patrie, pour préparer la réalisation de l'idéal démocratique, oublié dans notre vie actuelle et réglé dans la charte. Et l'idéal dans les relations extérieures du pays est analogue : augmenter la force du pays par l'union économique et politique avec les pays sudaméricains, dont l'esprit et la tradition lui sont familiers. L'Argentine, par sa puissance économique, par sa situation et par la complexité de sa vie intellectuelle et sociale est destinée à être la grande nation latine, centre du mou-
(1} La Idées égalitaires (Paris, 1899, p. ISO).
L*AVENlR 32Si
vomenl pour TAmérique espagnole : elle peut former dans le continent sud un centre de résistance latine à l'hégémonie saxonne du Nord, en unissant son élan à celui de la nation espagnole renouvelée. Et le Pérou, par son esprit et par son histoire, par ses affinités avec la République de la Plata, doit seconder ce mouvement vers la civilisation, l'originalité, l'indépendance, la paix américaines. Il a appliqué dans son passé quelques principes du génie latin: l'idéalisme, la générosité internationale, l'enthousiasme aussi noble que périlleux. Il devient nécessaire qu'il connaisse cette virius des latins, que les hommes de la Renaissance considéraient comme synonyme de force, de développement harmonique de toutes les énergies individuelles et sociales; sans oublier cette volonté de domination et de puissance qui est un aiguillon pour les peuples endormis, mais riches par la générosité des terres et par la capacité des hommes.
Pour en finir avec cette esquisse de réformes, il faut aborder l'analyse de trois problèmes qui se rattachent à CCS deux aspects de l'idéal national, d'organisation intérieure et de puissance extérieure. Ce sont : la défense nationale, la destinée de la race indienne et l'irrigation.
La défense nationale est une de ces questions qu'on appelle vitales pour un pays dont la richesse s'accrott et dont les ennemis ne sont ni lointains ni faibles, ni insouciants de ses progrès rapides. Organiser la défense c'est préparer la paix et précipiter l'évolution nationale, sans crainte du péril extérieur. Cette nécessité a sa limite en elle-même : elle condamne tout excès dans les armements et dans le budget de guerre. Mais, elle encourage toutes les mesures de défense du territoire. Il faut premièrement proléger et défendre la côte, et* cela par tous les moyens que la technique et la science modernes étalent devant les peuples qui en ont besoin pour leur indépendance : fortifications des ports, rades protégées, acquisition de sousmarins, garde-côtes rapides, mines souterraines, télégra-
phie sans fil installée sur les côtes, etc. jusqu'à concentrer notre force défensive sur le Pacifique, dans cette longue ligne maritime qui facilite toutes les invasions. Quant à l'armée nationale, on se plaît à reconnaître que la mission militaire française, si féconde pour les destinées du Pérou, travaille pour le mieux et qu'on ne saurait pas assez l'encourager et l'aider dans sa tâche. En effet, la mission française a changé l'aspect de la vie militaire du pays : sur les débris du vieux militarisme, turbulent et inactif, elle a posé les assises d'une armée nouvelle, qui n'est plus han tée par la curée énervante du pouvoir. Ces corps militaires anciens sans discipline, dominés par le favoritisme et par l'ignorance, sont remplacés par une organisation moderne fondée sur la science, où l'ascension se fait par la sélection des capacités, où le sérieux et le progrès sont évidents. Un groupe d'hommes d'élite, le colonel Clément, le baron d André et le colonel Dogny, dirigent ce mouvement de réformes dont on saurait encore prévoir tous les résultats. Le premier de ses trois chefs a levé, pour la première fois, la carte militaire de la région centrale de notre pays et a organisé un voyage de l'Etat-Major péruvien, sous ses ordres, qui eut un succès imposant. Le baron d'André, dont la science, l'élan et l'enthousiasme actif sont des plus beaux, s'est appliqué à une œuvre essentiellement moralisatrice dans l'armée, a transformé l'infanterie nationale, a créé des écoles et des sociétés de tir, qui ont naturellement une grande influence sur la culture civique du pays, et, dernièrement par sa participation aux manœuvres de Jaya, à l'intérieur du pays, il a démontré le caractère civilisateur de la mission militaire française. Le colonel Dogny a dirigé l'Ecole militaire de Chonillos avec une science et une ténacité remarquables. On peut envisager cette action au triple point de vue de la science, de la civilisation péruvienne et des relations de notre pays avec la culture française.
En rapport avec la technique et la science, il n*y a pas seulement progrès mais création : avant l'établissement de
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la mission française, on peut dire que l'armée était ignorante de son devoir et de son rôle national et que môme chez les chefs, le patriotisme n'arrivait pas à masquer la profonde ignorance de la science militaire. Tout est différent aujourd'hui : il y a une organisation des études» la théorie s'unit à la pratique et l'hygiène et l'ordre régnant dans les casernes. Par l'adoption de divers manuels, par des conférenciers et des livres, il y a déjà une ébauche de littérature militaire. Et on prépare, par la connaissance du territoire de grands éléments de défense nationale (1).
L'effort civilisateur de la mission est évident, dans Tarmée et en dehors d'elle. Dans l'armée, par la culture morale, par la discipline rigoureuse, par la mise en honneur de la carrière militaire, jadis méprisée et impopulaire, par un système d'examens et d'épreuves opposé à l'inspiration ancienne, par la canalisation de cette force qui menaça toujours la stabilité intérieure du pays. Et en dehors de l'armée, par l'expansion des idées de culture civique enseignées par la mission dans des « instructions » fréquentes, et surtout par l'action sur la race indienne. Les dernières manœuvres de 1906, à l'intérieur du pays, ont eu, à ce point de vue, un succès éclatant. II paraît désormais évident qu'un moyen sérieux d'éducation pour la race indienne c'est de passer par l'armée, pour 8*y assimiler des éléments civilisateurs, sous une tutelle nécessaire, cf II y a, pour la mission, écrit le baron d'André, quelque chose de supérieur à tenter ; c'est éduqucr le peuple, le viriliser, l'instruire, développer son patriotisme, réformer son moral (2) ». Et cette fonction nationale est remplie dans cette mobilisation régionale sous les drapeaux» où l'Indien apprend des choses utiles, des choses nécessaires.
(1^ Il est intéreisaat de rappeler à ce sujet la recoastrucUon, au point de Tue militaire, de la bataille de Junin, faite sar place par le colonel Clément dans le voyage de I*Etat-Major.
(t) Bxtmit d*nne lettre à Mme la baronne d'André, communiquée à Tauteur. Vide, dans les Instructions pour les manosuvres de 1906, la place remarquable donnée à 1* « instruction morale » {Prenripeionêt jjiara eliT Régimiûnto d$ InfànUria^ 0/0., GboniUo, 1900, pt t6 et 80}»
OÙ il commence à croire à la vie civilisée et à comprendre les notions de solidarité, de devoir, de patrie.
Pour les relations intellectuelles et morales de la France et du Pérou, Faction de la mission militaire est efficace. Nous avons souvent parlé de l'importance d'un rapprochement politique et moral entre les pays de l'Amérique latine et ceux d'Europe : la mission française établit des biens solides entre les deux peuples, la France et le Pérou, et cette union nous est nécessaire pour les arrnagements politiques de l'avenir.
La race indienne demande un protecteur laïque, dans la sphère religieuse contre le curé; dans l'ordre social, coi> tre la cacique, maître de la ferme (hacienda), seigneur féodal de la politique et de la vie locale. Jorge Juan et Antonio Ulloa démontrèrent, dans leur temps, l'urgence de ce besoin d'une race honnie. A cette nation, dominée par un atavisme triste et profond, il faut faire aimer la civilisation et la vie : elle est encore dans la défiance et dans la crainte de ses maîtres séculaires, des usurpateurs qui unissent la violence au sacrilège. Elle devient hypocrite, entêtée et servile, et, par une injustice étonnante, on s'attaque à ses défauts produits par la durée et le caractère de la servitude. Tout porte à affirmer que désormais un autre plan est nécessaire au relèvemefnt moral de ce peuple d'enfants vieillis. D'un côté, il faut i ,-ijK^ ^ ' respecter ses traditions, dans la propriété et dans la fa-
y ^ ^^ mille; de l'autre, gouverner cette race par une tutelle sa-
V ^^' > . vante, faire de l'Indien un ouvrier ou un soldat, provoquer
\vsir r des émigrations dans le môme territoire pour libérer Tin-
, ^ V ' ^^ dien de ses traditions locales, de ses pénates, de son cadre
^, '*'' monotone et déprimant; et, dans des collèges spéciaux,
étendre la langue espagnole et former une élite indienne qui aiderait le gouvernement dans son œuvre civilisatrice.
Ce qui est essentiel, dans cette réforme (1), c'est de
(1) Mlle Dora Mayf>r qai a étuiiè avec une sympathie intelligpnte et irae PcifDCfl sûre l'état de la race îiuUenne an Pérou, ohB^rv»» nvpc
donner à l'Indien une confiance en lui-même, une conscience de race qu'il n'a pas. Au lieu de l'assimiler brutalement, par des lois d'une uniformité stérile, par une politique insouciante et agressive, il faut le replacer dans son ^^^^ ^r> cadre ancien et éveiller en lui ses anciennes vertus d'en- ^^ ^ t^, durance, de discipline et de labeur. Dans ce but, il faut ; ^rr> \>u> donner une grande liberté aux communautés indiennes, à leur régime de collectivisme agraire. Les Espagnols, dont ^ 'UV. ^» la politique fut plus savante que la nôtre, comprirent bien- \^,\, ^.^ tôt que la liberté et l'individualité, soudainement données ^. ^^^ y^-^ aux Indiens, leur étaient dangereuses et inutiles ; que l'habitude de vivre dans un milieu ordonné et inflexible, sous une tutelle bienfaisante, était trop enracinée chez eux pour la détruire par un geste légal. Il faut lire la savante information de Polo de Ondegardo pour comprendre toute la sagesse de ce rétablissement de l'ancien socialisme agraire chez les Indiens (1). Il faut revenir aujourd'hui h cette législation prudente et donner ainsi à l'Indien l'esprit communal, la conscience de son groupe, ce qui est déjà une force pour une race dont la personnalité se dissout dans cette lutte entre toutes les autorités politiques, religieuses et sociales, où elle est dépouillée malgré ses plaintes perpétuelles.
Il y a encore d'autres moyens d'éducation de l'Indien : l'éducation militaire, l'éducation professionnelle, l'extension de la langue espagnole. Le lien linguistique est le plus nécessaire pour rapprocher des races qui ne peuvent avoir rien de commun sans se comprendre par la langue. L'éducation militaire dont nous avons parlé donne à Tlndien les sentiments de devoir et de patriotisme ; l'Indien, membre d'un groupe collectiviste, peut concevoir Tidée de patrie par une extension de l'idée de commune. La disci-
rai»on qae les hoinin«>t des champs, les « raranx », sont Ja forc^ Ha résistance d*an pays. Et l'Indien forme cette classe rurale, nécessair** à notre stabilité dam la paix et dans la guerre. On comprend donc la faiblesse d'une politi(pe qui onbtie cette « race-souche • dans notm pavs. (Ct. la Bâta Indtgena dant ^l Comereio de Limât 3t di marzo 1904.)
(V Vide le grand livre de Joaquin Costa: Colectimtmo agrario en^i , i Bspana (Madrid, 1898, p. 70 et suîy . » / ^ ï
pline est facile à une race obéissante, de fort automatisme. L'Indien sera un ouvrier remarquable, quand l'éducation professionnelle le dressera : il a des qualités traditionnelles de patience, d'habileté pour le détail, de précision plastique qui remplacent en lui l'idée d'ensemble et l'esprit généralisaleur. Il faut opposer l'Indien ouvrier à l'Indien agricole, l'Indien des villes à l'Indien des champs; il faut développer en lui, à la fois la conscience du groupe et la faible individualité nécessaire à la propre besogne, pour donner plus de variété à une race dont le mal est l'uniformité, la monotonie stérile, le sommeil séculaire. Donner la liberté à l'Indien sans l'entourer d'une tutelle bienfaisante, c'est le condamner à la servitude sous l'au- 1 torité du préfet, du curé ou du cacique; c'est encore aban donner, par une politique nonchalante, le sort de deux millions de Péruviens, dont la stagnation morale et intellectuelle sera toujours un symptôme de faiblesse natio nale.
La nécessité d'irriguer la côte péruvienne sèche et inféconde, est déjà un truisme. Le thème semble épuisé dans les discussions, mais il est tout neuf dans la pratique. Dernièrement, on a pratiqué quelques essais d'irrigation dans la vallée de China, au nord du Pérou. Et on vise partout, principalement dans la vallée de Chicama, à régler la distribution des eaux qui se fait généralement au hasard par des hommes ignorants et gaspilleurs.
Il y a deux aspects à considérer dans ce problème : la connaissance scientifique des terres et des meilleurs moyens d'irrigation ; la forme économique qu'il conviendrait de donner à cette irrigation de la côte pour l'étendre rapidement. Le point de vue technique a été étudié dernièrement par des membres de la société d'ingénieurs, spécialement par M- Geo I. Adams. Cette étude est d'autant plus nécessaire que toute application d'une théorie générale ou toute imitation aveugle serait dangereuse, « qu'il n'y a pas a priori de système d'irrigation qui convienne
miew qu'un autre », qu'il faut étudier le relief du iqI. la
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quantité et la qualité du sol, et employer « isolément ou simultanément les différents genres d'irrigation suivant les cas (1) ». Notre côte qui a la richesse de TEgypte et du Far-West américain a des conditions régionales qui rendent l'irrigation relativement facile. M. Adams a montréy dans sa classification des fleuves péruviens, que la classe la plus importante et la plus nombreuse se forme dans la région des pluies annuelles régulières ; ils pré sentent une certaine constance dans leur courant, et une inclination très forte vers la mer, qui s'affaiblit seulement dans quelques régions du nord et du sud, où il y a des plaines qui ralentissent la marche des fleuves. Pour ces derniers fleuves, on peut pratiquer une dérivation de l'eau, par un système scientifique d'irrigation constante. Pour les autres, il faut construire des réservoirs (1). Il y a don** une large place poUr l'irrigation nallureUe sur notre côte (2) (de môme pour le drainage des terres, l'irrigation artificielle, les engrais complémentaires).
Quant à la réalisation pratique de l'irrigation, nous avons déjà indiqué qu'on ne devrait pas la séparer de l'immigration, que ces deux questions sont destinées à se compléter l'une et l'autre. Aux Etats-Unis des compagnies privées se forment pour l'irrigation de terres qu'elles ven dent après avec le meilleur succès. D'après M. Pierre Leroy-BeauIieu ce système a eu de très beaux résultats, dans l'irrigation de l'ouest américain (3). Chez nous, l'Etat doit donner l'impulsion dans cette œuvre féconde, construire des canaux d'irrigation, arroser les terres, les donner aux
(1) Vide Risler et Wéry, irrigaiiom et Drainaget (Paris, 1904, p. t04).
(1) Boletin delCuerpo dt Ingénierez de Minais étude deM. Geo. I. Adams (p. 18 et tO).
(9) C'est la forme la plas simple, la plos éooaomiqae. On doit chercher à l'emplorer chaque fois que c'est possible. Elle s'applique aux terrains dont la surface et la pente sont telles au'elles permettent un arrosage régulier, soit immédiatement après rétablissement des rigoles, soit après de très faibles travaux de terrassement. (Risler et Wéry, ouv, cité. p. tôt et tOS.)
(3) Vide aussi les informations, dans le même sens, des quelques consuls péruTiens (BoUHn de\ Minitterio de fimenio, Lima, o^bre 4a 1903, p. te et 18),
immigrants, et exiger de tous, étrangers ou nationaux, un amortissement qui serait appliqué à la continuation de cette tâche. L'amortissement serait d'autant plus fort que l'irrigation par l'Etal s'étendrait à un grand nombre de terres. Si ce moyen semble périlleux ou peu sûr, on pourrait encore, par l'adoption du système Torrens, dans l'organisation de la propriété, obtenir sur chaque terre arrosée un titre hypothécaire que l'Etat vendrait sur le marché pour continuer la tâche commencée. Il semble que celles-ci ou d'autres formes d'actions seraient très efficaces : d'après les meilleurs calculs, dans l'irrigation naturelle, le prix de l'hectare arrosé monte de 150 à 300 francs, au maximum ; et dans l'irrigation artificielle, quand elle est très coûteuse, le prix s'élève jusqu'à 1.500 fr. (1). Et on a calculé, dans certains dëjpartements français, que le revenu des terres irriguées est souvent le quintuple de celui de terres non irriguées. L'amortissement annuel serait donc très facile (2).
Nous voudrions détacher de ce chapitre et de ce livre une conclusion. Elle est facile et simple. Le Pérou est un pays d'avenir, dont le passé est intéressant, inquiet, parfois tragique et superbe. C'est une nationalité nouvelle qui s'organise et qui croit dans l'ordre et dans la paix.
Il y a dans l'Amérique espagnole, ce continent méprisé par les gens qui l'ignorent, quelques grandes nations, dont la marche est sûre, dont le passé d'instabilité et d'anarchie ne trouble plus leurs destinées tranquilles et fécondes : le Mexique, au nord, le Brésil, l'Argentine, le Pérou et le Chili, au sud. Ce ne sont plus des républiques de pronuneîamientOy éphémères et languissantes, mais des peuples libres. Parmi elles, l'Argentine, le Brésil et le Pérou sont en progrès, économique, politique et social. Le Mexique vit sous une dictature utile et progressive, mais on ne saurait pas dire si, après Porfirio Diaz, la vie coUec-
(1) Ouv, cité •UT l'irrigation, p. t99.
(2) Vide, dans le liTre de Joaqnin Cngta sur la Heeonttifueicn y Ewt»peizachn de Btpnna, le projet d'irrigation qu'il propose et qui est applicable en partie aa Pérou (Madrid, 1900, p. 21 et 21).
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tive aura la même continuité et la même force, dans un peuple qui a perdu l'habitude du sel[-govcrnment. Le Chili, malgré ses richesses acquises dans la guerre et ses forces naturelles, est en perpétuel déséquilibre financier là-bas des vices qui le mènent lentement à la débâcle si le patriotisme traditionnel de ses hommes d'Etat n'endigue pas le courant fatal. Le Brésil et l'Argentine, surtout cette République de la Plata, si riche et si variée dans ses hommes et dans sa vie, sont des grands peuples, où il existe maintes conditions de stabilité, de progrès et d'équilibre, et des sources inépuisables de richesse et d'expansion intellectuelle et commerciale. Le Pérou les suit de près, dans la même ligne vers un avenir analogue. Il a conquis l'ordre qui est la meilleure assise de la liberté; et dans cet ordre, la vie nationale se développe, devient complexe et riche, et marche vers des destinées grandioses que nous ne verrons pas. La jeunesse nouvelle semble appelée, par l'élan et par l'action, à compléter et à corriger l'œuvre de ses ancêtres. On sent que l'avenir nous réserve, avec la grandeur d'un peuple arrivé au sommet, des aspects nouveaux et enviables dans l'in telligence, dans l'art, dans la vie. Il y a encore maintes aurores qui ne sont pas nées, dit d'Annunzio. Vi sono moite aurore che ancora non nacquero,
Paris ^ ociobréi\90^mai 1907.