CHAPITRE VI
Les grands problèmes politiques de l'Amérique latine ont été au siècle dernier des questions de constitution interne, des tâtonnements démocratiques et républicains. On peut même établir qu'une seule nationalité du Nord au Sud a souffert des mômes crises» et que la délimitation des frontières n'a été que la résultante des hasards de !a révolution américaine, sans qu'elle ait nullement changé le caractère des peuples issus de la même race espagnole.
La question internationale a donc revêtu là-bas un tout autre caractère que chez les peuples européens. On n'y trouve pas d'équilibre international. Les puissances étant nouvelles et en voie de «fondation, n'avaient guère encore des penchants de race ou une tradition qui les séparftt et les mit en lutte. Malgré les différences de climat et les variétés des éléments indigènes, l'uniformité du métissage et l'analogie des groupes ethniques produisaient de vraies similitudes nationales. Le passé était commun : c'était partout le régime autoritaire et paternel de la métropole espagnole. On ne connaît pas, dans la plupart des groupements nouveaux, l'esprit de guerre ou les ambitions expansives. Ces peuples ont été formés par la volonté des généraux de l'Indépendance, avec des frontières parfois capricieuses, respectant le plus possible les divisions de l'administration coloniale; ils ont toutes les libertés pour se former et pour croître dans une direction originale. Leurs guerres sont des guerres entre frères, les plus terribles, selon le mot d'Euripide.
C'est ainsi que dans les premiers congrès internationaux, il s'agit de fonder la confédération des peuples hispano-
américains : ce fut la tâche malheureusement inachevée du Congrès de Panama en 1826. On ne pense pas à établir d'éphémères et factices combinaisons de peuples, des équilibres instables, comme dans les réunions des puissances européennes. Le militarisme fait ses ravages au sein même des peuples. Les luttes sont plutôt intestines et personnelles. En même temps, une jeune doctrine de défense américaine, la doctrine de Monroè, donne dès 1823, une direction originale à l'histoire américaine. Cette doctrine signifie la prohibition à toutes les puissances européennes de faire des conquêtes en Amérique et de se mêler aux affaires de notre continent. C'était l'aspect négatif ou prohibitif de la doctrine : dans un autre sens elle empêchait à jamais la formation d'un équilibre international plus vaste, où les puissances européennes, possédant déjà une influence économique et intellectuelle sur l'Amérique, feraient des arrangement d'influence et d'alliance avec nos républiques. Dans des congrès successifs, par des déclarations et dés interventions, les Etats-Unis ont établi leur suprême tutelle sur les destinées américaines. On ne saurait prédire encore si l'expansion de nos Républiques exigera, dans un lointain avenir, des changements troublants dans Taxe international du monde.
Cette doctrine de Monroê n'a pas empêché les luttes entre les peuples sud-américains : elle est une défense, mais non pas un contrôle. Deux grandes guerres, celle du Paraguay et celle du Pacifique, ont troublé fortement la paix américaine. D'autres luttes moins douloureuses et moins vastes (car celles-là étaient toutes les deux tripartitis) ont donné au continent durant le dernier siècle. Taspect d'un champ de bataille sanglant et fratricide. II y a quart de siècle que la paix s'est faite et les récents Congrès de Mexico et de Rio-de-Janeiro et la rapide intervention nord-américaine dans une guerre récente, dans l'Amérique centrale, semblent changer de fond en comble les relations des peuples hispano-américains.
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Le Pérou est limité au Nord par la Colombie et TEqualeur, à TEst par le Brésil et la Bolivie, au Sud, par le Chili. Ses questions internationales ont été toujours des délimitations de frontières : problèmes difficiles, un peu byzantins, qui sont tous soumis, après de très longues démarches, à des arbitres luris. II en est ainsi de toutes ces querelles, sauf de celle avec le Chili. Celle-ci est l'hérédité fatale d'un conflit triste et long, que j'ai esquissé dans le premier des chapitres de ce livre.
La guerre de 1879, entre la Bolivie, le Pérou et le Chili s'acheva par un traité de paix, signé à Ancon en 1884. Cette guerre poursuivit la conquête et la possession définitive du pays du salpêtre, le Tarapacà. Aussi le traité établissait la cession de ce département péruvien au Chili. Une autre clause soumettait les provinces péruviennes de Tacna et d'Arica, au nord de Tarapacà, à l'occupation militaire du Chili, pendant une période de dix ans, à compter de la date de signature du traité. Après ce délai, un plébiscite déciderait de la nationalité future de ces pro vinces, soit péruvienne, soit chilienne, et la nation qui obtiendrait les provinces par ce mandat souverain, paierait à l'autre nation une indemnité de 25 millions de francs approximativement (10 millions dans l'unité monétaire de l'époque du plébiscite ).
Dès 1894, dix ans après la signature du pacte, les discussions diplomatiques se sont éternisés dans cette affaire d'accomplissement d'un traité précis et lapidaire. Le Chili refusa le plébiscite, en discuta les conditions, exigea des engagements pour l'indemnité à payer, proposa des divisions du territoire neutralisé au lieu d'un plébiscite. Il reconnaissait donc le caractère précaire de sa possession et les droits du Pérou : il avait encore le respect de ses pactes. Après dix ans de discussions, autour du plébiscite
et de son accomplissement, en 1905, au moment de revenir aux pourparlers diplomatiques, une nouvelle théorie bizarre et captieuse d'interprétation et de discussion d'un traité veut déplacer l'ancienne question toujours débattue dans les mômes formes.
La note du chancelier Vergara est maintenant le moi d'ordre du journalisme et des ambitions du Chili. Elle apporte deux thèses au débat : 1^ que le délai de la possession des provinces par le Chili avait un minimum de dix ans; 2^ que le plébiscite était une cession territoriale déguisée. C'est-à-dire que le sort des deux provinces disputées était le même que celui du Tarapaca conquis. Voici un effort, cher à une scolastique en décadence, pour unir par des mots et des arguties ce qui est séparé par l'esprit et par les faits.
La première affirmation est opposée au texte et à la volonté intime du traité. La discussion sur la durée est tranchée par la clause qui dit expressément qu'il y aurait occupation « pendant un délai de dix ans » et que « une fois ce temps accompli, un plébiscite déciderait » sur le sort des provinces. Le sens est précis et clair : on établit un délai de dix ans et pour marquer que cette période est délai de dix ans, et pour marquer que cette période est inflexible, on détermine la simultanéité du plébiscite et de l'expiration du délai. La clause ajoute que ce plébiscite se prononcerait sur le sort des provinces, soit pour qu'elles tombent sous la domination chilienne, soit pour qu'elles « continuent à faire partie du territoire péruvien n. C'est un témoignage des droits du Pérou. Les mots transcrits disent que jusqu'au plébiscite, la nationalité des provinces n'est pas douteuse: elles sont une partie du territoire péruvien. Autrement, on ne pourrait écrire, sans un contre-sens, que ce qui n'était plus du Pérou, continuerait à en être. Toute discussion est impossible devant la précision des mots.
Après la guerre, ces provinces restaient sous l'occupation manu militari du Chili. Mais le fait de leur natio-
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nalité future était indépendant de la volonté du Chili et du Pérou. Ces orégions ifentraient dans un état qu'on pourrait appeler de nature. C'est ce qui arriva, aussitôt l'indépendance américaine proclamée : les anciennes provinces coloniales conquirent leur liberté pour décider, par un vote autonome et plébiscitaire, de leur destinée future. Et on vit alors des provinces qui appartenaient à une vice-royauté déterminée, changer leur sort pour fixer leurs affinités naturelles avec de nouvelles nationalités in formation. L'acte souverain de toutes les régions était la base de la constitution des nationalités.
H en fut de môme pour Tacna et Arica: elles furent appelées, par le traité, à exprimer leur libre volonté constituante. Et si l'occupation chilienne reste encore un fait, quia nominor leo, la patrie des provinces captives dépend absolument de la volonté plébiscitaire de toute la région. Elle est exprimée toujours, d'une façon précise et tenace, par l'opinion collective qui est à jamais péruvienne, par la collaboration active à la formation de nos années, par les écoles qui, là-bas comme en Alsace, fortifient l'esprit national, par la presse qui reflète le tressaillement patriotique des foules, par les déclarations du Chili sur la faillite de tous les essais de « chilenisation »de Tacna et d' Arica.
Dans l'ordre théorique, l'analogie entre le sort de Tarapaca et celui des deux provinces est contraire, nonseulement à la lettre d'un pacte, mais à ce qu'on pourrait appeler la psychologie de la paix. La possession définitive de Tarapaca était l'idéal de la guerre qui fut, avant tout, une ébauche d'impérialisme économique. La richesse du salpêtre hantait la fantaisie de l'âpre terre australe, du Chili ambitieux et pauvre. Dans ce moment, il ne s'agissait pas de Tacna et d' Arica : elles n'avaient guère de signification ni d'intérêt. On cherchait à les maintenir sous la domination du vainqueur pour assurer l'accomplissement des traités et le paiement de l'indemnité de dix millions. II était si facile d'exiger tout, dans l'ivresse de la victoire, que si l'intention chilienne avait été au-
tre, nous aurions tout perdu, après la paix, et on n'aurait jamais séparé le sort des deux régions, d'une façon claire et concrète. Et il faut avouer que si le Chili signa le pacte dans ces conditions, ce fut par la nécessité de la paix pour ses armées démoralisées et par la crainte tant de la résistance des vaincus que des complications internationales.
L'ambition chilienne s'accroît aujourd'hui et devient excessive, au moyen d'une dispute byzantine sur des textes évidents. C'est l'orgueil national, qui ne veut plus une dévolution, un plébiscite, une limitation à sa volonté usurpatrice. C'est encore plus une question d'influence et d'intérêt. Par le chemin de fer d'Arica à La Paz, construit par le Chili, celui-ci, moyennant un traité de tutelle politique, aura les débouchés économiques de la Bolivie. L'individualité de cette nation méditerranéenne s'efface de plus en plus, sous l'empire d'une diplomatie habile et captieuse telle que celle du Chili. Arica, le port sur le Pacifique, est donc aujourd'hui d'une grande importance : c'est la clef de la Bolivie, sur laquelle le Chili veut avoir une zone d'influence, qui n'est pas loin de devenir une tutelle inflexible. Le traité d'Ancon reste le dernier obstacle à cet impérialisme. Et on ne saurait pas dire si le Chili va respecter ce pacte prohibitif, après l'abandon de ses droits, consenti par la Bolivie dans un récent traité qui a soulevé de patriotiques oppositions.
Sur le plébiscite, la doctrine chilienne est un sophisme. On dit qu'il ne devait être dans l'esprit du traité qu'un masque de cession définitive (1). C'est au moins une confession de machiavélisme international. Mais le plébiscite, clairement établi dans le pacte d'Ancon, est sui generis. Nous avons dit qu'il revêt les caractères d'un acte souverain, d'un vote de libre-arbitre, devant l'ambi-
(1) Un écrivain éminent de droit international, Bonflls, a établi la nécessité d'un traité explicite pour toute cesi'ion territoriale. « La cession de territoire ne s'accomplit pas par la simple occupation, écrit-il, Elle nécessite et implique un accord formel consigné dans te traité de paix. » (Manuel de Droit international public, PariB, 1901.)
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tien de deux nations. Il diffère des plébiscites européens par des conditions d'esprit et de temps. Les premiers plébiscites, dans les guerres de la ^Révolution, étaient une aspiration commune et une libération. La France donnait Tindépendance, par l'affirmation des principes révolutionnaires, à des peuples qui vivaient sous des régimes absolus et despotiques. Le plébiscite devenait ainsi un principe de rattachement à un système libéral, et l'acceptation d'une conquête libertaire. On donnait une forme définitive à la volonté diCTuse et favorable de la région appelée à se prononcer sur son sort. Aussi, il n* yavait ni long délai ni retards pour ces manifestations souveraines. Leur caractère était immédiat, fatal, comme conséquence logique des guerres contre l'Europe coalisée et féodale. D'autres plébiscites en vue d'une annexion déclaraient, dans leurs clauses, que l'acte souverain n'était que la forme légale d'un fait, d'une réalité imposée à tous. On n'y trouve donc pas de délais : ils sont le pacifique résultat de la conquête. Tel eût été un plébiscite pour l'usurpation au Chili de Tarapaca. Le vainqueur ne connaissait pas ces formes de générosité internationale. îl ne voulut pas déguiser le fait violent de la conquête territoriale. Mais, pour Tacna et Arica, tous les caractères du plébiscite étaient ceux d'un acte souverain, d'une déclaration de libre volonté collective. Voici ces traits originaux . La possession du Chili, réduite à une occupation militaire; des conflits législatifs et ecclésiastiques entre les deux nations qui ont un droit futur sur les provinces; le délai de dix ans pour donner au plébiscite toute la force d'une décision sereine et réfléchie, sans la pression de la défaite; la domination précaire du vainqueur comme une hypothèque, comme la garantie d'un pacte et d'une indemnisation future. Ce sont là des conditions spéciales qui séparent ^e cas de Tacna et d'Arica de ses antécédents historiques. Il serait curieux de voir démontrer pourquoi ce plébiscite, masque d'une cession, ne fut pas immédiat, à la volonté du dominateur, comme dans la formation du rovaume
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d'Italie (qui était d'ailleurs l'aspiration constante des habitants, unis par la tradition et par la race, et ennemis, comme au temps du Dante, de l'autorité étrangère); pourquoi le Chili accepta et détermina un délai de dix ans, et, dans cette période, qu'il a arbitrairement élargie, ses efforts visèrent à la chilénisaCon de Tacna et d*AricaT Pourquoi cette action tenace et agressive, si le plébiscite devait être une comédie diplomatique? N'est-ce pas plutôt l'impossibilité de vaincre le sentiment péruvien dans la région, qui a poussé le Chili à une nouvelle doctrine internationale et l'étalage après vingt ans, d'un machiavélisme attardé et jouant sur les mots?
Malgré toutes ces raisons de fait et de droit, la possession chilienne persiste et vise à une usurpation définitive. A défaut d'un plébiscite légal, que le Chili déplace sans trêve, nous avons un plébiscite continu, une volonté immanente dans la région, qui veut être péruvienne contre la pression chilienne. Et l'occupation manu militari est ainsi une double injustice.
Pour la paix et l'union américaines, pour les intérêts économiques des deux pays, qui, par leur climat, se complètent, la solution de ce problème international est nécessaire. La diplomatie fait tous ses eCTorts pour y arriver; et le Pérou exige seulement l'accomplissement sérieux d'un pacte historique. Il accepte le traité d'Ancon dans son unité indivisible. Il ne vise pas à des revendications territoriales : respectueux de la foi internationale, il ne peut pas accepter une solution belliqueuse dans un état de paix : l'usurpation de deux provinces, sans plébiscite, contre la volonté des hommes et la force des traités.
Avec l'Equateur, la Colombie, la Bolivie et le Brésil, le Pérou a des problèmes de frontières (I). Ces problèmes de
(1) Le problème de limites avec la Colombie doit se poser avec les
Î^ays qui auront les territoires que cette république dispute, le Pérou et 'Equateur, qui Tout résoudre bientôt leurs disputes de frontières par Tarbitrage.
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délimitation internationale, univeirsels dans TAmérique espagnole, ont pris dernièrement une importance singulière. Les Etats deviennent plus soucieux de leurs intérêts économiques; une poussée commune les mène à éviter les causes de révolutions intérieures. Et tout leur avenir est dans les régions disputées, dans le centre encore vierge et inconnu de l'Amérique, où se trouvent les grands fleuves, tributaires de TAmazone, et les trésors convoités du futur. Les progrès économiques exigent donc des frontières définies, pour Tactivité des peuples qui abandonnent progressivement les disputes internes et les luttes affaiblissantes.
L'ignorance géographique a été parfois un élément de discorde, au moment même d'accomplir les traités et de déterminer les limites. Pendant le dernier siècle, on est arrivé à connaître les régions et à faciliter la solution définitive des conflits. Aujourd'hui, on précise et on série les questions : on sait ce que l'on demande et ce que disent les traditions coloniales, dans la réalité géographique américaine. Le droit et le fait se rapprochent sans cesse.
Pour la solution juridique de ces conflits, il y a des principes définis et acceptés qui forment un droit international américain. On sépare le fait de la formation des Etats de celui de la détermination des limites. Le premier qu'on pourrait appeler le principe d'autonomie constitutionnelle, est primitif ; on le trouve à la base des nouvelles républiques : c'est un acte plébiscitaire et souverain qui libère l'Amérique de la domination espagnole, et qui l'organise librement, originalement, sans une pensée de symétrie et d'équilibre de nouveaux états, sur les débris de l'époque coloniale. Le deuxième principe de possession territoriale suppose l'organisation constitutionnelle; il délimite et précise les Etats formés et définitifs. Il précise l'indépendance des peuples; il est une conséquence des souverainetés reconnues.
La constitution des jeunes Républiques américaines 8*est
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faite indépendamment du droit colonial. L'Amérique, sous la domination espagnole, avait les mêmes caractères ethniques, des lois uniformes, une politique absolue et nivelleuse. Les divisions de territoire se fondaient sur des principes d'administration, sur des affînités territoriales, sur des avantages de gouvernement. Pendant les longs siècles de domination espagnole, le moule politique était uniforme : des nationalités, des individualités historiques ne pouvaient se former sous une politique absolue et égalitaire. Quand la Révolution détruisit les liens avec l'Espagne, on ne trouva guère des germes de nations, des consciences collectives différentes, des profondes affinités de peuples. Un vote plébiscitaire, un acte souverain, une volonté diffuse ou concrète déterminèrent, sans égards pour des traditions ou des fatalités historiques, les républiques actuelles. La République devint le fait et l'idéal : on l'accepta partout, et dans la formation des nouveaux peuples, le droit colonial ne fut ni un antécédent, ni une condition pour la constitution des groupes indépendants. Des provinces qui faisaient partie d'une vice-royauté s'ajoutèrent à une région différente, par l'intérêt ou la sympathie, par la volonté des chefs révolutionnaires, par le hasard des circonstances. L'indépendance créait un droit, le droit à l'autonomie constitutionnelle. Ainsi se formèrent des Etals, des agrégats politiques, où l'âme nationale devait se préciser dans l'avenir, par la vie commune et organisée, par l'originalité des nouveaux mélanges de race, par les climats et l'adaptation au milieu. Ce qui fut un accident deviendrait une nécessité politique, et une réalité nationale.
Les Etats déjà formés devaient connaître leurs frontières. Pour leur organisation, il suffisait d'un acte de volonté, d'un principe politique. Pour la détermination des limites, il fallait une règle générale; ce fut Vuii-possidelis iuris de 1810, déterminé par la Confédération de la Colombie et accepté par les autres nations américaines.
Ce principe de possession internationale établissait que.
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pour préciser les limites de territoire, il fallait se rapporter à la possession espagnole avant 1810, époque de l'indépendance américaine. C'est-à-dire, que dans tous les cas où il ne s'agissait pas de déclaration autonomique ou d'acte souverain, la possession administrative de l'époque coloniale devait être l'antécédent de la délimitation républicaine. Cette règle générale voulait donner plus de fixité et de précision aux questions internationales. Elle acceptait une solidarité avec le passé, une continuité naturelle et logique.
Les deux principes ne s'opposaient pas; mais s'expliquaient et se complétaient mutuellement. Le premier principe était essentiel : on ne pouvait pas revendiquer des possessions contre l'acte plébiscitaire et indépendant. L'uti-possidelis était une règle géographique, mais jamais un principe d'organisation. Autrement, il faudrait supposer que la souveraineté américaine dépend du droit colonial, que la Révolution n'a pas été une solution de continuité dans l'ordre politique. Mais le principe de possession antérieure à l'indépendance, le principe colonial, malgré son caractère administratif, avait une grande force au moment historique de l'indépendance américaine. Les entités administratives de l'époque coloniale s'organisaient soudainement en républiques souveraines ' le pouvoir espagnol n'était plus reconnu. Et naturellement la possession devenait propriété, l'extension administrative, souveraineté politique. Les limites restaient généralement les mêmes : mais k principe d'autorité était différent. Et Yuti-possideiis, indépendant de la volonté intéressée et ajnbitieuse des ^républiques déjà constituées, assez ancien, assez absolu pour servir de tradition reconnue et limitât rice, est Yultima ratio dans tous les problèmes d'expansion et de conquête territoriale.
Ces règles générales de notre droit international permetr ient de résoudre les questions actuelles de limites : ce sont elles qui dominent l'arbitrage îuris. Nous ne pouvons pas les exposer dans tous leurs détails, qui relèvent
de la géographie et de Thistoire diplomatique américaine; elles n'offrent pas d'intérêt du fait de leur caractère éphémère, à un public général. Nous allons les esquisser, d'après les principes déjà établis.
L'Equateur, dans sa défense, tout en acceptant le priDh cipe d'uti'possidelis^ veut plus qu'une délimitation de possession; une reconstitution de sa nationalité, après le fait de l'organisation libre du Pérou (1). Pour y aboutir, elle exige que la région de Maynas, qui forme aujourd'hui une grande partie du département de Loreto, immense territoire de l'Orient péruvien, soit incluse dans sa souveraineté et que les provinces de Jaen et de Tumbes, sur la frontière, deviennent aussi des membres de la collectivité équatorienne.
Il ne rejette pas Vuti-possideiis colonial, mais il prétend rajeunir le principe international des nationalités. Au sein de l'Amérique, dans la libre originalité de l'organisation constitutionnelle, l'Equateur songe à un plan idéal, à une symétrie hasardée, à une géométrie internationale, qui satisfasse ses projets d'expansion territoriale. Or^ on sait que sur notre continent et dans des régions encore dépeuplées, on ne peut pas trouver des affinités de race ou de tradition. Tout archétype est trompeur, et l'idéalisme international n'est que le masque des ambitions conquérantes. En Europe, il y a certes sur l'irrégulière composition des Etats, des ébauches d'organisation ethnique et de reconstitution internationale. La voix de la race est quelquefois une réalité pour changer l'assemblage des états et des provinces. Le cœur de l'Amérique est une terre vide, où on ne saurait guère trouver d'aspiration générale, de tradition commune. Au
(1) Le problème des limites da Pérou avec la Colombie dépend de la soiatioQ décelai avec l'Ëqaateur ; la Colombie discutera ses frontières avec le i)ay8 qui aura la possession des régions contestées» après l'arbitrage, soit le Péroa, soit TEquateur.
LA SITUATION UITERNATIORALB 217
lieu de la règle démodée des nationalités, notre droit ne reconnaît que le principe colonial des frontières et le respect des actes souverains, des plébiscites accomplis, des libres séparations et organisations des provinces.
Et le principe colonial et le principe d'autonomie constitutionnelle favorisent le droit du Pérou. Le grand territoire de Maynas fut péruvien dès l'époque de la conquête : il Tétait encore, quand fut fondée la vice-royauté de Santa-Fé, en 1717. Dans la nouvelle organisation administrative, on donna cette région-là à la nouvelle autorité espagnole. Mais ce fut seulement un essai. En 1802, Maynas faisait nouvellement partie de la vice-royauté du Pérou. Et l'ordonnance royale (cédula) qui détermina cette restitution est le pivot de la discussion de droit. La possession de Maynas par l'autorité de Santa-Fé n'avait pas réussi. On avait agi un peu au hasard, séparant une région pour fonder la nouvelle entité politique : il y avait là une erreur de symétrie. On revenait à la délimitation ancienne, pratique et féconde.
L'ordonnance royale de 1802 est un fait : l'Equateur ne pouvait pas la nier. On voulut démontrer qu'elle n'avait pas été accomplie. Heureusement, des textes précis prouvèrent le contraire (i).
La cédula de 1802 était une disposition positive, fondée sur des réalités. L'intendant Requena l'avait préparée, par un rapport au Roi, clair et complet. Il donnait des raisons profondes pour le changement : analogies de climat et de race entre Maynas et les provinces péruviennes, raisons de voisinage qui établissaient l'in-
(1) Le 14 mai 1803, le marqaii d^ÀTilas, vice-roi du Pérou, dane une provideneia ligaée à Lima, ordonnait TiiccompIiMement de la volonté da roi, et le Yiee-roi de Santa-Pè, don Pedro Mendinaeta, écrivait an vice roi da Péroa lai reconnaissant ses facaltésadmioistratives sar Maynas, après avoir reçu la eéduUda roi. Et, en tS 18, le fait de la restitution de Ma^rnas était si détioitif que, dans le Conseil des Indes, en 1818, on étudiait les moyens de donner la meilleure réalisation à la savante ordonnance royale. Le vice-roi Meudiuueta écrivait à l'autorité du Pérou qu*il avait accepté la nouvelle délimitiUon. sans rien y opposer, parce « que la distance de Maynas était si grande que sa surveillance devenait un gaspiUage pour son gouvernement ».
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fériorité de l'autorité équatorienne pour la région loix^ taine. Rcquena écrivait que « les progrès de Maynas étaient dûs aux dispositions et aux secours envoyés par la vice-Toyauié du Pérou, dont fut séparée cette région, quand on organisa la vice-royauté de Santa-Fé, époque à laquelle ces missions-là commencèrent à déchoir, car on avait fixé les limites entre les vice-royautés avec peu de réflexion ou avec peu de renseignements. » On ne pouvait mieux dire. L*opinion de cette autorité fut le fondement de Tordonnance royale : celle-ci ne fut que l'expression politique d'une nécessité étudiée et démontrée par la vision profonde de Requena.
La cédula de 1802 séparait de la vice-royauté de Santa- Fé et ajoutait à celle du Pérou, « le gouvernement et la commanderie générale de Maynas avec les peuples du gouvernement de Quijos, exception faite de celui de Papallacta, car ils sont tous dans les rivières du Napo ou ses alentours, non pas seulement descendant le Marafion jusqu'aux frontières portugaises, mais aussi par tous les autres fleuves qui vont au Marafion même, dans ses côtés nord et sud; c'est-à-dire, le Morona, le Paztaza, le Guallaga, rUcayali, le Napo, le Yavary, le Putumayo, le Yapura et d'autres moins considérables, jusqu'au lieu où ceux-ci par ces courants et chutes inaccessibles cessent d'être navigables ». Le mot « séggrégation de gouvernement » était précis dans l'ordonnance : la vice-royauté du Pérou recevait une donation royale.
L'Equateur a posé un problème curieux autour de cette clause; il a voulu distinguer entre gouvernement et séparation territoriale; il a établi 'deux catégories politiques, l'autorité administrative et la possession réelle. C'est le domaine éminent du vieux droit international. Selon cette doctrine, l'Espagne donna au Pérou le gouvernement civil et ecclésiastique des régions de Maynas et Quijos, sans les séparer du territoire de Santa-Fé. On ne comprend pas la cause de cette préférence et de cette dualité politique. Le Pérou avait possédé dès la conquête le terri'
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toire qui fut compris dans la domination nouvelle de la vice-royauté de Santa-Fé. Pourquoi la restitution seraitelle partielle? quel pouvait être Tintérêt de conserver la possession nominale d'un territoire qui changeait de maître dans Tordre civil, ecclésiastique et militaire ? Où est la théorie juridique de cette séparation de domination territoriale et de domination politique ?
Ce qui est encore plus discutable, c'est la considération d'un droit colonial qui donnerait la propriété des territoires et qui serait différent d'une détermination du rayonnement administratif et politique. Le territoire était unique, uniforme, propriété du roi. Il ne s'agissait pas de nationalités : la propriété royale était une et indivisible, On séparait les régions, on divisait les provinces, on établissait des vice-royautés et des commanderies, dans un but d'aisance administrative, dans une fin de surveillance politique et Gscale, comme des parcelles d'un même domaine politique. On ne conçoit donc pas des pouvoirs éminents sur un territoire : la possession va avec le gouvernement et il n'y a pas de droit supérieur au fait de l'autorité politique. La propriété n'est nulle part si ce n'est pas dans l'autorité monarchique : tous les vice-rois sont des repîTélseiata^its du csuze/rain féodal, q;ui lest 9e vrai maître de la terre et des hommes. Avant 1810, les sections espagnoles avaient une possession, une certaine extension politique déterminée par les rescrits du roi : le fait de l'indépendance change cette possession en propriété. Telle est l'essence de Yulipossidelis. Toute discussion de propriété avant 1810, de cession territoriale entre des viceroyautés, des réserves de domination est oisive et stérile. La souveraineté n'est pas un fait dérivé des droits coloniaux : c'est un principe d'autonomie nationale, de liberté et de solidarité politique. La volonté transcendante du roi, du maître absolu, disparaît pour faire place, après l'indépendance, à la volonté des régions libérées et autonomes.
La doctrine de l'Equateur est, par conséquent, hors du droit actuel et du droit colonial. C'est une bévue histo-
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rique. Le gouvernement de Maynas, annexé au Pérou, supposait tous les droits de possession : il ne pouvait être qu'une des formes de la changeante organisation administrative et politique pendant la domination espagnole. La cédula de 1802 établit une séparation intégrale et toute distinction subtile n*est qu'un ergotisme. Ajoutons que l'acte souverain de Maynas en faveur du Pérou, en 1821, fut la contre-partie de la disposition coloniale; une détermination de libre-arbitre s'ajouta ainsi à un rescrit d'autorité.
La question de Maynas est ainsi tranchée : c'est une région péruvienne, par la cédula séparatrice de 1802, par l'acte souverain de cette province, par l'acte constitutionnel de l'Equateur, en 1830, auquel Maynas ne donna pas son acceptation souveraine (1).
Mais l'ambition de l'Equateur demande plus que Maynas pour son expansion territoriale : elle veut Tumbes et Jaen, deux provinces péruviennes, peuplées et agissantes dans notre organisation politique, depuis un siècle d'autonomie républicaine. Cette question mérite à peine la discussion : elle est simplement absurde. On ne pourrait jamais donner à l'Equateur le pouvoir sur Tumbes, qui était sous l'empire de la constitution péruvienne en 1826, quatre ans avant l'apparition de l'Equateur comme nation souveraine; ni sur Jaen, province péruvienne qui s'unit au Pérou, axi moment de l'indépendance, par un acte souverain. Il faudrait renoncer au droit international américain pour accepter les revendications de l'Equateur.
Le problème des frontières du Pérou avec la Bolivie touche à sa fin : le président de la République Argentine doit résoudre, comme arbitre iuris, cette vieille et fâcheuse question territoriale.
(1) Et le traité de 1825 entre la Colombie et le Pérou établit comme limitée entre cet deux pays celles qai étaient antérieure! à l'Iadépeudance et donna derechef plus de foroe à la eédule de 1802.
LA SITUATION INTERNATIONALE 2âl
Cette affaire est compliquée, non seulement par les divisions et subdivisions de territoire faites pendant la domination espagnole; mais aussi parce que la Bolivie a voulu reculer le problème indéfiniment et présenter de prétendus titres très anciens, qui sont contemporains de la conquête. Le problème repose toujours sur YuU-possidetis iuris de 1810; c'est-à-dire sur les juridictions respectives de la vice-royauté du Pérou et de TAudiencia de Charcas, avant Tindépendance américaine. Les prétentions boliviennes vont jusqu'à l'Ucayali, un des grands affluents péruviens de l'Amérique. Les territoires de Mojos et de Chunchos forment la plus grande partie de la région disputée.
La défense péruvienne a deux parties : la première suit de près l'analyse bolivienne, pour démontrer que dès l'origine, dès la conquête, les territoires de Mojos et de Chunchos, encore mal définis, étaient compris dans la vice-royauté du Pérou, et dans ce qu'on appelait d'un nom général, le Pays des Amazones. L'Audiencia de Charcas base de la Bolivie actuelle, était limitée au nord par cette région ; donc elle ne la comprenait pas. Et il faut encore observer que toute cette discussion des titres antérieurs à 1776, date de l'organisation de la vice-royauté de Buenos- Aires, est assez stérile ; car jusqu'à ce jour-là, l'Audiencia de Charcas appartenait à la vice-royauté péruvienne, et toutes ses possessions étaient conséquemment sous le domaine de celle-ci.
Après la création de la vice-royauté de Buenos-Aires, en 1776, on ne détermina pas les limites entre elle et l'ancienne vice-royauté péruvienne. Il faut donc puiser des renseignements et des dispositions dans un autre domaine: dans les ordenanzas de inlendentes, dernière délimitation administrative faite par l'Espagne; et dans les limites de la juridiction ecclésiastiqueè Or, l'Audiencia de Charcas, ajoutée en 1776 à la vice-royauté de Buenos-Aires, ne s'étendait par le nord que jusqu'aux peuples de Mojos et d'Apolobamba, dans la région des fleuves Madidi et Béni;
et les évêchés de Cuzco et de Charcas se divisaient, en régions égales, le territoire compris entre les deux capitales. La défense péruvienne a accumulé prodiguement des cartes, des informations des Intendentes^ des relations des missions apostoliques, etc., pour mieux faire ressortir la force de cette argumentation essentielle.
Il y a un aspect des plus importants de ce problème de limites territoriales : c*est celui qu*on a appelé la « question de l'Acre », de cette riche région entre le Pérou, la Bolivie et le Brésil, qui est Tobjet de toutes les convoitises.
C'est par cette question que nos limites avec la Bolivie rentrent dans un problème plus vaste, celui de l'Orient péruvien, que le Brésil nous dispute et qui est aussi à la veille d'être résolu par un tribunal d'arbitrage, à Rio-de- Janeiro.
Si les autres problèmes de frontières se rattachent directement à la tradition administrative espagnole, et ne sont que des délimitations d'anciennes provinces espagnoles, avec le Brésil la question a une autre importance et une autre allure. C'est une antique possession portugaise, devenue libre, premièrement comme Empire et après comme République, qu'il s'agit de séparer, avec précision géographique, des possessions espagnoles devenues autonomes, le Paraguay, l'Uruguay, l'Argentine, la Bolivie, le Pérou, la Colombie, le Venezuela. D'autres traités plus anciens entre les deux nations conquérantes, le Portugal et l'Espagne, sont le fondement des questions territoriales actuelles. La règle américaine, Yuti-possidelis de 1810, n'a pas dans ces questions la même autorité juridique qu'ailleurs. Autant vaut dire que le Brésil, par le fait de cette exception à une loi commune, a longtemps compliqué ses problèmes internationaux , pour arriver difficilement à un arbitrage.
Deux faits très anciens, qui remontent au quinzième siècle, époque des grandes découvertes et des belles aventures, sont les antécédents de toute cette longue dispute de limites entre le Pérou et le Brésil. Ces faits sont la
bulle du pape Alexandre VI et le traité de Tordesillas entre l'Espagne et le Portugal. Le pape, arbitre alors de la diplomatie européenne, délimita par une bulle célèbre de 1493 les frontières des possessions espagnoles et accorda aux rois catholiques, par un dan de son autorité absolue, toutes les terres et les lies découvertes ou à découvrir à Touest d'une ligne imaginaire, située à cent lieues des îles Açores et du Cap Vert. C'était l'acceptation par le pape des découvertes portugaises en Orient, et la concession des terres nouvelles, des Indes Occidentales, à l'Espagne devenue conquérante. Le traité de Tordesillas, provoqué par les plaintes du roi de Portugal, étendit les limites de l'action portugaise à deux cents lieues plus loin; c'est-à-dire, à une ligne imaginaire qui serait tracée à 370 lieues des lies déjà nommées. Et par cette générosité des rois catholiques, le Portugal acquit des terres qu'il n'avait pas découvertes : ce fut un droit à l'inconnu, excessif et périlleux pour l'Espagne.
L'indeïermination de la frontière définitive permit au Portugal d'avancer toujours, par des démarches lentes et successives, de discuter pendant des siècles sur le traité signé, de donner aux possessions espagnoles quelque chose d'instable, qui devait être aussi l'héritage des nouvelles républiques. Finalement, le traité de 1750, après de longues luttes, consacra les invasions portugaises : quant au Pérou, il établit les limites du Brésil dans la bouche du fleuve Yavari, un affluent de l'Amazone. Un homme d'Etat argentin, M. Estanislao Zeballos, écrit que le pays acquis par le Brésil, dans ce traité, contre les droits internationaux de l'Espagne, est la quatrième partie de l'Amérique méridionale. On devait, d'après ce pacte, étudier et préciser les limites entre les possessions espagnoles et portugaises. Mais ce traité perdit bientôt sa force; et après des discussions laborieuses, le pacte de San Ildefonso, en 1777, reprit quelques-uns des articles du traité antérieur et apporta sur la question des limites des dispositions d'une « fermeté perpétuelle », selon le mot précis du pacte. Dans
224 LE PÉROU GONTBMPORAIII
les temps postérieurs, malgré dès invasions et des intrigues portugaises, ce traité est toujours le mot d*ordre international : de beaucoup plus précis et plus étendu que les autres, il peut servir de critérium à toute future question territoriale. Il garantit les possessions de {acio; et les délimite à jamais, pour éviter des querelles et des inquiétudes.
Dans ce traité de San Ildefonso, la frontière avec le Pérou est bien déterminée dans Tarticle XI : c'est une ligne qui descend le Oeuve Madéra jusqu'à un point situé à égale distance entre l'Amazone, où le Madéra afflue, et la bouche du fleuve Mamoré qui forme avec le Guaporé, le Madéra. De ce point, la ligne suit la direction est-ouest jusqu'à la rivière orientale du Yavari, affluent de l'Amazone; elle continue le Yavari jusqu'à son embouchure dans l'Amazone, elle suit l'Amazone jusqu'à la bouche occidentale du Yapura; et la ligne continue par le centre de ce fleuve pour finir au nord. Tous les efforts espagnols pour étudier de près cette ligne et aussi les frontières du sud, de la région de la Plata, et celles du nord du Venezuela, furent inutiles : les Portugais y opposèrent la plus tenace résistance.
Dans les premières décades du dix-neuvième siècle, les possessions espagnoles et portugaises s'affranchissent : le Pérou républicain et le Brésil constitué en empire vont préciser librement leurs frontières. Les relations diplomatiques entre les deux pays commencent en 1823, et, dès ce moment, on peut suivre l'habile diplomatie brésilienne, dans son effort conquérant et dans sa psychologie extrêmement curieuse. Elle veut, premièrement, séparer la question de droit de celle des faits, et cela pour deux raisons : parce que le droit, fondé sur le traité de San Ildefonso, est contraire à ses ambitions; parce qu'une limitation juridique précise nuirait à ces invasions lentes et tenaces qui sont là-bas une tradition, depuis l'époque portugaise. Donc, il faut au Brésil déclarer nul le pacte de 1777; et ce qui est plus subtil, accepter Vutipos-
sidelis^ principe du droit américain. Qui* pourrait condamner un pays qui se soumet au principe général, quand même ne lui serait-il pas obligatoire? Mais, il n'en est rien, car le Brésil modifie le principe et établit contre Vulipossidetis iuris un utipossidetis (acto, qui est la plus sûre défense juridique des invasions et des conquêtes. Le fait créant le droit : qui n*y trouve pas la meilleure assise de tout impérialisme ? Et la diplomatie brésilienne, après avoir posé cette théorie souple, s'accommode facilement des contradictions : c'est la diplomatie de Topportunisme. Elle accepte ici le traité de San Ildefonso, pour le renier là-bas; elle condamne V utipossidetis^ quand il s'agit des positions étrangères; elle le proclame quand ce principe favorise ses usurpations; elle prOne les droits du Pérou, quand elle discute avec la Bolivie, quitte à les oublier et à les mépriser quand elle voit le Pérou mécontent. Et partout, elle s'assouplit, elle change, elle affirme ou nie selon les besoins et les moments. La plus intéressante de ces contradictions est' celle-ci : le diplomate brésilien, Rio Branco, défendit la validité des traités entre Espagne et Portugal, dans la question des frontières avec le Paraguay, en 1855; et il renia sa doctrine, catégoriquement, deux ans après, en 1857, dans la discussion des limites ûvec l'Argentine^ )st acceplba Vutipossidetih facto. Et il y a encore mieux : dans le problème de frontières avec la France, au sujet de la Guyane Française, le Brésil condamna Vuiipossidetis (acto étalé par les Français pour défendre la validité d'un traité, celui d'Utrecht. Telle est la souplesse de cette politique contradictoire, usurpatrice; mais tenace et savante.
Le traité de 1777, accepté maintes fois par le Brésil, et toujours rappelé par le Pérou; arrêté, défini, précis, supérieur aux hasards d'une guerre comme celle de l'Espagne et du Portugal, parce qu'il s'agit là d'une relation permanente qui ne peut être détruite qu'explicitement par la paix qui suit à une guerre nationale; ce traité respecté et définitif, est donc le fondement de toute délimita-
tion territoriale entre le Pérou et le Brésil. En 1851, par une convention, ces deux peuples acceptèrent le statu quo de leurs possessions, et donnèrent une autorité nouvelle au pacte historique de San Ildefonso.
Mais le Brésil conclut en 1867 un traité avec la Bolivie, et y empiéta sur les droits du Pérou. 11 changea la ligne est-ouest, Madera-Yavari, qui devait servir de frontière entre le Pérou et le Brésil, d'après le traité de 1777. A sa place, il établit une autre ligne Beni-Yavari; et il gagnait avec ce petit jeu géographique un territoire de dix mille lieues carrées. Le chancelier brésilien. Marquis de Paranagua, avait reconnu dans la même année, 1867, que le Pérou et la Bolivie étaient en possession de ces terres situées au sud de la ligne Madera-Javari; des Péruviens occupant toute la région des fleuves. Alto Jurua, Alto Purus. Mais, l'ambition brésilienne ne s'arrêta guère ni sur des déclarations antérieures, ni sur la possession reconnue et actuelle. Les efforts successifs du Pérou n'ont jamais abouti à préciser les limites avec le Brésil : on traitait toujours cette question, à Rio-de-Janeiro, avec une naturelle nonchalance tropicale.
C'est sur le territoire compris entre le Madera et le Yavari, au nord de la ligne 10°20 de latitude sud, que les disputes territoriales entre le Brésil, la Bolivie et le Pérou, ont toute leur actualité. C'est là la région de l'Acre, qui a longtemps occupé la presse américaine et européenne. Au cours d'une délimitation de frontières entre le Brésil et la Bolivie qui se prolongeait indéfiniment, celle-ci occupa le territoire de l'Acre avec ses troupes; et le Brésil accepta cette démarche sur une région qui était, de son avis, bolivienne. En 1899, un aven4urier, Galvez, voulut organiser l'Acre en état indépendant; mais son autorité fut éphémère. Et la Bolivie et le Brésil se mirent très sérieusement à étudier leurs frontières, pour éviter de futurs exploits. Mais, dans cette étude, on oublia le Pérou : le chancelier brésilien Magalhaes avouait, quelques années auparavant, que le Pérou était en possession de ces terres,
LA SITUATION INTERNATIONALG 227
et que le droit de la Bolivie restait précaire, assujetti à uive discussion et à une dispute. Malgré cela, on menait la question en dépit du tiers intéressé dans l'affaire internationale. La Bolivie, inquiète des propos impérialistes du Brésil, pensa à louer ce territoire; et un Bolivian Syndicale se forma aux Etats-Unis, dans ce but, malgré les protestations du Pérou et du Brésil. Et encore une fois le Brésil, pour s'opposer au contrat bolivien, rappela les droits du Pérou et considéra l'action de la Bolivie sur l'Acre comme un contrat sur une chose en litige. Adhuc 8uh îudice lis est, disait la diplomatie brésilienne pour défendre les litres du Pérou au territoire loué à une compagnie étrangère. Quelle noble et chevaleresque inter\'ention et comme il est ironique de voir que ce n'était là qu'un expédient pour finir avec le syndicat et pour agir dans un sens ambitieux I
Le Brésil compara le Bolivian Syndicale aux Chartered Companies de l'Asie et de l'Afrique. Le chancelier Rio Branco disait d'un air hautain en 1903, que le Brésil avait jusqu'à ce jour interprété le traité de 1867, contre son sens littéral et son esprit, pour servir les intérêts de la Bolivie : « désormais, ajoutaitril, on considérera le territoire acquis par le Bolivian Syndicale comme en litige, entre la Bolivie, le Pérou et le Brésil. » Et aussitôt après, quand la compagnie fut dissoute, le même chancelier, par la plus audacieuse des contradictions, signait un modus Vivendi avec la Bolivie, dans lequel il déclarait que ce territoire en litige appartenait à la Bolivie. C'était suivre la même tradition diplomatique du Brésil, souple, habile, instable, contradictoire.
Dès lors, le Pérou a toujours prolesté contre ces doctrines et sollicité une discussion tupartite dans les affaires territoriales. Le Brésil, leurrant les deux pays successivement par des promesses contradictoires, aboutit au traité de Petropolis, avec la Bolivie exclusivement. Dans ce petit chef-d'œuvre de diplomatie impérialiste, le Brésil acquit le territoire disputé, avec de superbes richesses,
moyennant une indemnisation fallacieuse. Le Pérou, réduit à une protestation perpétuelle, à une attitude de dignité et de défiance, n*a pas renié un seul de ses droits historiques; et c'est finalement un tribunal à l'arbitrage à Riode- Janeiro, formé par un représentant péruvien et un représentant brésilien, sous la présidence du nonce apostolique, qui doit se prononcer sur cette question territoriale dans laquelle le droit péruvien fondé sur un traité ' lapidaire a été toujours aux prises avec des faits d'impérialisme. C'est ainsi que la question de frontières avec la Bolivie et celle avec le Brésil constituent le même problème pour une grande extension de territoire; la Bolivie ayant renoncé à ses droits en faveur du Brésil.
Toutes les questions internationales du Pérou sont donc à la veille d'une solution définitive. C'est peut-être celle avec le Chili, qui aura la solution la plus tardive; car elle vise à des aspects de la dignité nationale, à des traditio(is de patriotisme, à des déterminations précises d'un pacte, auxquels le Pérou ne saurait jamais renoncer. Les autres problèmes avec la Bolivie, l'Equateur, la Colombie et le Brésil sont soumis, nous l'avons dit, à l'arbitrage.
Tel est ce qu'on pourrait appeler le credo de la diplomatie péruvienne. C'est d'un côté l'esprit chevaleresque, de l'autre, l'arbitrage comme solution internationale. Le premier nous a amené à une excessive confiance dans la foi des autres peuples, à reconnaître le droit des nouveaux pays à la liberté, comme à Cuba et à Panama, à agir toujours dans un sens supérieur et môme contraire aux intérêts immédiats du pays. Le cas du maréchal Castilla est bien connu : après avoir vaincu l'Equateuir dans une guerre, il renonça à tout avantage de territoire et il oublia même le but de la guerre, qui était une délimitation de frontières. Partout et toujours, ce donquichottisme international, si noble soit-il et si beau dans son désintéressement, et dans son but idéal, nous a nui; provoquant
LA SITUATION llfTEKNATlONALE 22d
des coalitions, de lentes préparations pour la guerre, dont nous ne nous doutions pas, jusqu'au moment de la débftcle. D'autre part, l'arbitrage que le Pérou a défendu sans cesse, a relevé l'esprit moral de la diplomatie américaine, et nous a placés parmi les peuples qui cherchent des solutions de droit dans le conflit des intérêts et dans le heurt des convoitises nationales.
Tels sont les aspects remarquables de la diplomatie péruvienne; tels sont aussi ses triomphes. Après la guerre, malgré l'isolement provoqué et favorisé sans trêve par les démarches du Chili, le Pérou situé entre des pays rivaux et parfois agressifs, a abouti par l'habileté diplomatique au triomphe de son principe international d'arbitrage. Et cela sans cette force militaire et navale qui est toujours la meilleure raison dans la diplomatie de notre siècle.
Mais il faut aussi avouer qu'au dix-neuvième siècle, jusqu'à la guerre de 1879 et même après elle, la diplomatie péruvienne n'a pas eu de plan, de système, de succès positif. Elle était trop éprise d'idéalisme, et ce fut là son grand tort. Elle fut toujours inactive et souvent ignorante. Dans maints traités internationaux, elle accepta des clauses contraires à ses droits; elle céda, sans s'en douter, des régions de notre territoire. On ne trouve pas dans ses démarches l'unité d'une pensée de domination ou d'équilibre américain. Elle ignora le Chili, jusqu'au moment où la guerre était préparée. Elle n'eut pas de succès dans l'alliance politique avec l'Argentine, qui fut la grande pensée politique de Pardo contrariée par l'argentin Rawson, quand l'alliance fut nécessaire; et elle risqua toutes les aventures d'une guerre par un pacte inutile avec la Bolivie. Et, après la lutte du Pacifique, la diplomatie péruvienne, devenue faible et toujours inactive, a subi un échec dans la solution que la Bolivie a donnée à son problème international avec le Chili; solution indépendante du Pérou, solution isolée qui sépare les destinées de deux peuples comme le Pérou et la Bolivie, que la guerre
130 LE FÉBOC GOifTEflFOBA»
avait unis el que la paix ne pouvait pas séparer, ne devait pas séparer.
Il semble donc, qu'après cet insuccès relatif d'un siècle, la diplomatie péruvienne, par des caractères positifs, doit changer de but et de plan et renoncer à de vieux errements. Au lieu de chercher une unité américaine impossible, une solidarité aujourdliui difficile, elle doit accepter la fatalité des choses, cultiver ses affinitAt traditionnelles avec d'autres pays du continent, renouveler, s*il est possible encore, cette alliance avec la Bolivie et TArgentine qui est la condition de Téquilibre américain, et renoncer à unir ce que les caractères et les traditions séparent. Et dans un plan plus général et plus vaste, tout en défendant les droits de la raison, de la justice et de Fîdéal dans le continent américain, se préparer par une série d*alliances et de rapprochements fondés sur Fintérèt et la sympathie des peuples, à reconquérir la place traditionnelle du Pérou dans l'Amérique libre. Peuple héraut du droit, pionnier de ridéal, cultivant Toriginalité de son génie national, sous l'œil des Barbares, comme dans le roman de Barrés, et prêt à défendre son droit qui est aussi (et heureusement pour lui) le droit; sa justice qui est aussi la justice, même par la force, contre les doctrines d'anarchie, de division et de conquête, dans un continent appelé à la solidarité et à l'union par la race et par le vœu de ses grands hom> mes.
CHAPITKE VII
Cette enquête sur les formes sociales du Pérou, sur son passé pendant un siècle de constitution républicaine, doit aboutir à une opinion sur Tavenir. Dès 1805, la vie nationale prend des directions qui semblent définitives. Un idéal se fait dans la réalité, et dans la vie; des traditions de militarisme, de dissolution intérieure se perdent; et on a déjà des éléments pour esquisser les destinées de la nationalité péruvienne.
Mais ce sont seulement quelques traits. Il y a encore de l'indétermination dans les forces, dans la pensée, dans l'organisation collective. Pour que Tordre intérieur, pour que le développement économique et le sens positif devien nent des agents d'élaboration efficace, il faut du temps, une rénovation des hommes, un revirement de la conscience nationale. Dans ces jeunes pays, la vie tumultueuse accepte difficilement un moule. Après la longue monotonie coloniale, un brusque déchirement de la machine politique a créé des indécisions et des troubles profonds.
La politique, par l'imitation, par les révolutions, a devancé le mouvement de la vie, le cours spontané des choses. Voilà un divorce qui nuit aux développements logiques et continus. On vit des traditions, de la routine, du préjugé séculaire, de Tinslincl ; et les formes seulement changent et semblent parfaites, classiques ; et c'est à cause de ce divorce que toute prévision est impossible et que l'avenir est encore une terra incognita'
Aussi, le premier facteur du progrès, l'ordre, est récent. Il est assuré dans quelques républiques sud-américaines : au Mexique par l'action féconde d'une dictature, à l'Argentine par l'équilibre entre la cité et la province, entre le
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principe fédéral et TaUraction politique du centre, de Buenos-Aires, par la force combinée de Fimmigration et de la richesse ; au Chili par le vieil esprit de forte oligarchie et d*unité, et au Pérou par le développement de l'économie nationale et par le gouvernement civil. L'ordre est ainsi le premier des progrès accomplis.
11 y a encore maints problèmes d'organisation, de lutte ethnique, de territoire que l'Europe a résolus, et qui sont à peine ébauchés dans l'Amérique espagnole. On a seulement acquis une condition négative, un équilibre dans la paix. Le nouveau siècle doit être une époque de fécondité, de coordination et d'épanouissement, après les moments difficiles de lutte intérieure.
Et la capacité économique est la plus ferme assise de ces changements prochains. C'est là-bas que la thèse du matérialisme historique est un fait. Les étapes de la richesse conditionnent les progrès dans l'activité, dans la politique, dans la science et dans la vie. On avail trop changé dans le passé l'ordre des choses; on avait voulu perfectionner l'organisme politique, avoir des codes achevés, penser et écrire. On revient maintenant à une science plus sûre des réalités et le développement matériel reste au premier plan. Primum vivere, deinde philosophare.
Telle est d'ailleurs la doctrine péruvienne. Les théoriciens de l'absolu cherchaient dans les révolutions le nouvel état social complexe, excellent, conçu dans l'utopie. Une évolution lente, fondée sur la richesse, faite de transactions, d'efforts et d'action continuelle assure la paix et apporte des réformes partielles, plus réelles que la régénération et le progrès des Tévolutions.
Nous avons donc les deux assises de grandeur future : Tordre et la richesse, la condition et la cause d'un grand épanouissement.
La richesse se forme, s'accrott, évolue d'un mouvement rapide et éclatant. L'ordre se fait par l'action de ce même développement et par plusieurs influences qui s'enchevêtrent ot se précisent de plus en plus. Il y a de nouvelles
L*AVfiNIR 233
directions à l'activité intellectuelle, d'un côté par l'extension des écoles et le recrutement des professeurs futurs dans les écoles normales; de l'autre, par l'accroissement do la bureaucratie. Le prolétariat des professions est peu nombreux. Le gouvernement appuie son pouvoir non seulement dans l'opinion, dans les nécessités de paix, dans l'organisation de Tindustrie et du travail; mais aussi, dans lu satisfaction des ambitions individuelles, dans l'extension des services publics et leurs conséquences. .
Il y a certes là un grand mal. L'excès dans le mandarinat administratif est un gaspillage, un accroissement de passivité dans les caractères, de formalisme dans l'administration. Mais les nouvelles industries, les récents progrès économiques, le travail libre apportent déjà une correction à ces démarches. Le succès dans l'entreprise prî vée, l'exemple de quelques self-made men attire l'attsntion des foules. Les écoles industrielles donnent une capacité pour le travail encore inconnue, et préparent une étape d'individualisme, d'activité autonome et d'effort. On peut derechef établir que, dans ce moment de transition, la bureaucratie est un bien parce qu'elle donne un but à l'activité des professionnels et des faiseurs de révolutions, ces déracinés de notre milieu.
Et le progrès économique, étudié dans un des chapitres antérieuirs, ne semble pas un fait du hasard. Outre la puissance acquise, on trouve les conditions, les moyens pour raffermir. Le Pérou fut toujours le pays traditionnel de la richesse, l'EWorado des hommes d'affaires. Malgré l'échec des finances, on n'a jamais oublié la puissance de la terre, la force du sous sol. In virginité des forêts prodigues et l'avenir des rivières pailletées d'or. Aujourd'hui, plusieurs causes annoncent un nouvel accroissement de bien-être et de production.
La monnaie, par l'étalon d'or, est un gage de fermeté dans l'échange et d'extension dans les affaires. L'association est une force d'avenir. Ce n'est pas comme jadis un pullulement de sociétés bancaires, mais de compagnies
industrielles, appliquées à la conquête du sol, aux œuvres d'assurance et au commerce. Le capital étrai^er est toujours en progrès, par le nombre et par l'importance de ses démarches. Dans les banques, dans les sociétés de crédit, dans l'action industrielle il a une grande place. C'est seulement de nos jours que le capital national étend son influence jusqu'à primer quelquefois celle des forces de l'extérieur. La richesse fiscale s'accroît rapidement et elle devient un facteur de progrès, de contrôle et d'évolution sociale. Toutes ces forces coordonnées et fécondes préparent un grand avenir.
A cette esquisse il faut ajouter le rôle futur de l'or et du caoutchouc, qui remplacent le salpêtre et qui sont des richesses encore plus sûres et plus étendues. L'or, dans les mines et dans les fleuves, est un trésor encore inconnu. Il a permis l'établissement d'un nouvel étalon monétaire, il donne, par son abondance, une grande aisance aux relations commerciales. Il y a même un déséquilibre entre l'évolution industrielle, encore enfantine, et la stabilité du stock monétaire. Le sol, monnaie d'argent, conserve une valeur d'échange de 24 péniques, malgré de petites oscillations éphémères. Et l'état actuel du métal-argent, dans le marché mondial, donne une supériorité réelle aux pays a étalon d'or, comme le nôtre.
Le caoutchouc est la grande richesse nationale, le secret des forêts, la force de la montana. Cette région tropicale, au delà de la côte et de la sierra, autour des grands fleuves tributaires de l'Amazone, au centre de l'Amérique, est la base de toutes les industries nouvelles, pour notre iècle épris d'automobilisme. Le Brésil et le Pérou, peuples frontières, ont là-bas de grandes réserves pour l'avenir. La nature est encore voilée : la conquête des terres marécageuses est difficile. Et l'effort du gouvernement vise à unir ces provinces avec la mer, l'Atlantique et le Pacifique. En 1006, toute la politique péruvienne a été dominée par un problème de communication entre la côte et la montagne. On veut unir la région du caoutchouc
l'avenir 235
avec le Pacifique dans un double but économique et politique. D'un côté, il faut donner un débouché aux productions de la zone centrale du Pérou, le caoutchouc, principalement; de l'autre, il faut que le déparlement de Loreto et tout l'Orient péruvien, deviennent des centres politiques plus attachés à la côte, à ses idéaux et à ses progrès. Le Brésil avait la clef économique de ce territoire, par l'Amazone : la dépendance commerciale peut entraîner aussi la dépendance politique, et ce péril est plus frappant dans un moment de fort développement financier.
Et, après l'or et le caoutchouc, le cuivre, qu'on trouve partout, qu'on domine et exploite dans de nouveaux syndicats, est une richesse d'avenir. Le Cerro de Pasco était naguère, après Potosi, le grand centre américain pour la production d'argent. C'est aujourd'hui aussi une région de cuivre, avec un sous-sol très riche. Le développement des réseaux au centre du Pérou, donnera une intensité encore inconnue à la production minière et au déblaiement des forêts. On ne peut même soupçonner ce que la terre et le sous-sol, soumis à un dressage scientifique, peuvent apporter dans un pays si varié, à travers tant de climats et tant de terrains géologiques. Le Pérou n'est pas la terre d'utopie des anciens; mais il peut le devenir. Dans un territoire trois fois aussi grand que la France, il y a une population qui est celle d'une grande métropole mondiale, Londres ou Paris. Combien de facteurs de stagnation : la densité faible, les parties du territoire étrangères et isolées, la côte aride, la production encore routinière 1 Mais, l'évolution actuelle que j'ai décrite dans le chapitre sur les forces économiques, ne semble pas s'arrêter.
Deux faits, peut-être prochains, très féconds pour l'Amérique espagnole, seront pour le Pérou la première étape d'un avenir superbe. Le Canal de Panama (qui sera suivi du chemin de fer pan-américain), et l'union de Buenos-
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Aires et de Lima par une grande ligne à travers la Bolivie, le centre du Pérou et le nord argentin.
Cette dernière entreprise est presque une réalité. Par des traités internationaux, l'Argentine et la Bolivie se sont engagées à construire un chemin de fer de La Paz à Buenos-Aires. Il est déjà aux frontières boliviennes, et dans cinq ans, très probablement, sera-t-il fini. Le Pérou a étendu la ligne de Callao à la Oroya jusqu'à Cerro de Pasco ; on arrivera encore à Huancayo, dans la môme direction. D'un autre côté, on va finir le chemin de fer de Cuzco à Puno, port péruvien sur le lac Titicaca qui unit la Bolivie et le Pérou. Il y a donc deux lacunes dans le grand prc^et : l'union de Huancayo et de Cuzco, extrêmes de deux lignes, et un chemin de fer sur les rivages du Titicaca, par le Desaguadero, entre Puno et La Paz. Dans l'intérêt des trois pays, par des traités futurs, on arrivera sûrement à faire de Lima et de Buenos-Aires, les deux grands points de ralliement dans l'Amérique méridionale, l'un sur le Pacifique, l'autre sur l'Atlantique, fai sant tous les deux un contrôle aux influences orientales et aux influences européennes, fécondant par leur action le cœur de l'Amérique, et préparant, pour l'avenir, les grandes lignes de sympathie et d'influence de l'équilibre amé ricain.
Les résultats de cette grande entreprise sont très importants pour le Pérou. L'union avec l'Argentine sous forme internationale d'alliance échoua avant la guerre du Pacifique ; mais de grandes sympathies d'esprit et de tradition américaine, après 1879, permettent d'avancer que si un traité politique n'est peutr-ôtre pas le mot d'ordre des relations entre le Pérou et l'Argentine, une influence mutuelle, une amitié faite de l'empreinte d'un même idéal, de la collaboration des intérêts commerciaux, seront des aspects de l'avenir (1).
(1) Cette amitié fut scellée par Roque Saenz PeRa, le célèbre homme d'Etat argentin, qui combattit rtnns une journée épique denotre gn erre aTec le Chili, à Arica, contre l'en vahisseur nombreux et puissant, à côté'de Bolognesi, ane dea plus bellea figures de ThéroTsme de tous les siècles.
L^AVENIR t37
Au point de vue économique, la République de la Plata peut conquérir le marché de la Bolivie et, par quelques productions, celui du Pérou. Sur la Bolivie, il y a encore une autre influence à exercer. C'est l'exportation des richesses minières du Béni et du sud bolivien par les chemins de fer argentins. Et si l'Argentine gagne par cette hégémonie économique, la Bolivie trouve de nouveaux chemins et elle se libère de la pression exercée par le Chili. Une République sans côtes a un grand intérêt, selon la pensée du président Montés, a provoquer entre ses voisins, le Pérou, l'Argentine, le Chili et le Brésil, des luttes d'influence. Le chemin de fer futur est donc une condition de liberté économique et politique pour la Bolivie.
Et derechef, le Chili perd beaucoup de son ancienne force. La Bolivie se libère, l'Argentine agit sur la Bolivie et le Pérou, le chemin de fer entre Valparaiso et Buenos- Aires devient secondaire devant la ligne centrale. Le Canal de Panama fera de Callao, le grand port du Pacifique, le centre d'action commerciale dans cet océan. Et Buenos- Aires et Callao par le réseau de pénétration, concentreront toutes les énergies américaines.
Le chemin de fer pan-américain doit unir tous les grands peuples du continent et réaliser, dans l'esprit des Américains, le Zollverein des deux Amériques. Le Chili veut construire une ligne longitudinale de Tacna à Puerto Montl, pour préparer la voie à la grande œuvre du Nord. Et il faut s'attaquer aux conséquences fâcheuses de cette dérivation. L'union de Lima et de Buenos-Aires par des rails déterminera la direction définitive de la grande ligne yankee. Au lieu d'arriver à la frontière chilienne, elle prendra le réseau central péruvien, dans un de ses points entre Cuzco et Cerro de Pasco, et elle suivra ensuite la voie tracée, par la Bolivie et l'Argentine. Une direction différente laisserait en dehors d'elle la féconde région du Salta argentin et tout le territoire si fécond de la Bolivie, où la richesse encore récente de l'étain et la production des forêts sont déjà des promesses xle relèvement économique.
Et dans Tesprit des hommes du Nord, un chemin de fer pan-américain doit étendre l'influence de la grande nation à toute la région centrale de TAmérique, encore vierge, où se trouvent les énigmes de l'avenir.
Il y a encore une autre considération en faveur du chemin de fer péruvien-argentin. C'est la sympathie des deux nations, faite de certains traits analogues de psychologie collective. C'est l'élément latin commun, la vivacité imaginative, plus profonde dans le pays de la Plata ; le pouvoir d'assimilation, la générosité et l'enthousiasme. Et puis, Buenos-Aires sera, dans un avenir prochain, la grande métropole latine de l'Amérique méridionale.
Elle a, pour ce fait, plusieurs facteurs : la puissance croissante de la richesse, l'équilibre politique, le voisinage de la grande civilisation d'Occident, et, surtout, l'hérédité d'énergie et d'initiative, laissée par les immigrants, les sel/made men de la grande ville. La Pampa, par ses influences épiques, le gaucho par son esprit audacieux et batailleur; la race nouvelle, par le mélange heureux de toutes les forces ethniques; tous ces antécédents forment l'âme nationale de cette cosmopolis latine. Par le pouvoir d'attraction de son raffinement et de sa puissance, la civitas américaine sera le centre de la culture latine au nouveau continent. Pour l'hégémonie de son influence intellectuelle, pour son grand rôle futur, ce chemin de fer est la première étape. C'est ainsi que l'union morale des cinq Républiques, le Pérou, la Bolivie, le Paraguay, l'Uruguay et l'Argentine sera une heureuse et féconde réalité. Et pour l'Amérique, cette coalition, faite sous l'influence des idées et des intérêts, est une condition d'équilibre et de paix.
Avant le déchirement de l'Isthme de Panama, cette ligne est l'unique solution pour que le Pérou s'approche de l'Europe et en dérive toutes les conséquences d'évolution et de culture. Le trajet de Buenos-Aires à Lisbonne sera de 12 jours bientôt. C'est un problème qui se résout maintenant sous le patronage du gouvernement argentin. Le parcours de Lima à Buenos-Aires se ferait très proba-
blement en cinq ou six jours, ce qui donnerait au voyage jusqu'à rOccident européen une durée de vingt jours, au maximum. Ce sont les deux tiers du temps qu'on emploie dans les déplacements rapides de Callao à Panama et de Colon à Saint-Nazairc ou à Cherbourg (1). Et les vingt jours pourraient facilement diminuer, par les express, comme cela arrive sur les grands réseaux européens. Quels changements dans Tinfluence européenne, dans Tintolérance, dans les relations commerciales au Pérou !
L'ouverture du Canal de Panama serait toujours postérieure à ce grand projet d'union sud-américaine. Des faits récents de tutelle nord-américaine dans l'Isthme et la visite du président Roosevelt changenl l'aspect de l'œuvre échouée de Lesseps.
El l'influence du chef-d'œuvre du génie américain sera môme supérieure à celle du canal de Suez. Ce ne sont pas des terres vieillies, comme l'Inde, qui arrivent à la vie occidentale ; ce n'est pas un monde à coloniser, mais un continent libre, qui s'approche pour recevoir des influences et réagir sur elles ; et deux empires lointains, rajeunis et puissants, qui préparent le péril oriental pour l'Europe et les Etats-Unis. L'influence de la Chine, la lutte pour le Pacifique, entre Tokio et Washington, l'empreinte immigratoire de l'Europe sur l'Amérique méridionale, deuxième conquête civilisatrice, la faillite de la doctrine de Monroê par l'entrecroisement des influences européennes, la constitution d'un équilibre mondial, l'élargissement de la culture occidentale par la réaction de l'Amérique espagnole, la plus grande action du génie latin vis-à-vis de la force germaine, slave et orientale : voilà dss résultats logiques et plus ou moins prochains du nouveau Canal.
Ce sont là des conséquences générales pour la politique mondiale. L'Amérique méridionale est un continent éloigné des grands courants civilisateurs : le canal va la rappro-
(t) Les Toya^eB par New- York sont un pea plus courts; mais il faut toujours élargir le calcul par les retards dans les deux correspondances à trouver, à Colon et à New-York.
cher du monde occidental. Et ce fait, probablement prochain, est appelé à produire des changements dans la doctrine de Monroê et dans les relations politiques de l'Amérique et de l'Europe.
La doctrine de Monroê a été un principe de protection et un principe d'isolement. En réalité, elle est le germe d'une tutelle politique. Elle a changé d'esprit avec l'évolution de l'impérialisme, ce phénomène nécessaire pour l'Amérique, comme l'a montré M. Boutmy (1). Ce fut, dans ses origines, une noble défense du régime libre et républicain contre la Sainte- Alliance et ses empiétements. L'Amérique espagnole, à peine libérée de l'absolutisme espagnol, y trouva la protection formelle de son autonomie récente. L'Amérique pour les Américains, pour les hommes du Nord et les hommes du Sud; la condamnation précise et vaillante de toute intervention étrangère, sous forme de tutelle, ou sous prétexte de conquête territoriale ; l'Amérique, dans sa physionomie propre, sui iuris, en face des territoires libres, des res nullius de l'Asie et de l'Afrique ; l'Amérique, enfin, comme vraie terre nouvelle, originale, sans despotisme et sans conquête, dans un monde vieilli : voilà les beaux caractères de la doctrine américaine.
Cette tutelle était utile, peut-être nécessaire, dans les premiers temps. La Confédération sud-américaine, le songe de Bolivar, avait échoué. Les Républiques isolées, épuisées dans l'enfantement de leur liberté constitutionnelle, devaient employer tous leurs efforts pour l'œuvre de constitution interne. Et la doctrine de Monroê leur donnait la paix nécessaire à ce labeur difficile. Elle ne put rien, dans tout le dix-neuvième siècle, contre les guerres entre les républiques espagnoles, contre les conquêtes territoriales, qu'elle défendait à l'Europe, mais qu'elle toléra, en 1884, à un peuple américain (!2V
Mais, les Etats-Unis de Washington et de Lincoln, changent d'allure, de démarches, de puissance, d'esprit. Les
1) Eléments *i'une psychologie politique du peuple américain.
2) On peut lire à ce sujet, la brochure de mon père, M. F. Q^rcia-
héritiers des « pilgrim fathers », deviennent des hommes [j ^ de conquête, des politiciens d'intervention et d'impérialisme. Ils possèdent une force hardie, complexe, faite de h fécondité des terres, de l'endurance des hommes, de la puissance des machines, de l'orgueil de race et de l'expansion d'une foi active et simple. La doctrine de Monroë est maintenant la doctrine de Roosevelt. Et une série indéfinie d'interventions, à Cuba, au Venezuela, à Panama, ensuite à Honduras et Nicaragua, dans les affaires contre l'Europe, dans les problèmes internes, dans les guerres entre les Républiques américaines, donne au premier principe, si beau dans sa simplicité et dans sa liberté, un tout autre caractère. C'est déjà une grande machine politique, sans règle précise, sans raison concrète, qui est une protection dans la forme et comme une pensée évangélique de liberté et de paix, et qui devient un lourd impérialisme, dans la réalité.
Le Canal va séparer deux Amériques : le Nord et le Sud auront peut-être des destinées différentes. Le Pacifique ne sera plus l'océan isolé : l'Europe y arrivera avec son commerce, son influence, ses idées et ses problèmes d'équilibre mondial. Et, malgré tous les Congrès qui ont réuni les deux Amériques, à Washington, au Mexique, à Rio-de-Janeiro, demain à Buenos-Aires, les intérêts économiques éviteront l'unité douanière et commerciale du continent, et sauveront, par leur variété, par le rôle de l'Europe et du Japon, l'indépendance )de jl^Amérique ei^pagnole contre la tutelle exclusive des Saxons.
Le professeur américain Burgess a prononcé, dans un discours retentissant, à Berlin, la faillite de la doctrine de Monroé, qui n'est, à son avis, qu'une survivance inutile d'une politique surannée. Le président du dernier Congrès pan-américain, à Rio-de-Janeiro, M. Joaquim Nabuco, interrogé par Le Temps de Paris, accepta cette théorie
Calderon, sur rintenrention américaine dans la paerre da Pacifique; c*e8t un document qui met à nu Timpuissance et les contradictions de la doctrine de Monroë, et de l'esprit yankte, dans ce fatal moment de l'histoire américaine.
nouvelle et parla, avec une grande précision, de l'aulonomie économique et politique des peuples représentés au dernier Congrès. Le voyage récent du secrétaire d'Etat américain, Root, a provoqué des manifestations de sympathie plutôt que des résultats d'influence commerciale ou intellectuelle. Malgré tous les rapprochements entre le grand peuple du Nord et nos Républiques, on ne peut guère parler de pénétration de l'esprit américain dans les régions du Sud, Au Mexique, on trouve déjà plus qu'une influence industrielle: dans la politique, dans la pensée positive, dans la pratique, les lieifâ entre la République de Roosevelt et celle de Porfîrio Diaz sont assez fermes. Mais, ailleurs, l'action européenne prime, et les Etats-Unis, étrangers à la marche de la politique, aux idées et aux mœurs, sont de simples concurrents sur le marché économique. Ils ont la suggestion de la force, du succès, de la « vie intense »: on les admire, on ne les suit pas. Leur idéal semble utile, mais il est trop matériel, trop positif pour ces peuples d'héritage romantique et de tradition. On peut dire qu'il y a une « italianisation » de l'Argentine, un« « germanisation » du Brésil et du Chili, une influence de la France et de l'Angleterre sur le Pérou; mais on ne saurait prétendre à V américanisation du nouveau monde. « S'il est un paradoxe qui contienne quelque vérité, écrit M. Stead, 1* célèbre directeur de la Review o/ Reviews^ c'est qu'il y a peu de parties du monde qui soient moins a américaines » que l'Amérique du Sud (1) ». Et il ajoute : « Les Américains des Etats-Unis ont fait peu ou rien pour développer ce vaste continent. Ils font moins d'affaires avec l'Amérique du Sud et l'Amérique centrale qu'avec les 5 millions de Canadiens de leur frontière septentrionale ». Dans l'ordre politique, des faits récents ont engendré une grande défian<;e pour les propos de l'Amérique impérialiste. Le sang ibérique et le sang saxon s'opposent, en dépit des mélanges et des fraternités souvent proclamées.
(i) V Américanisation du monde l?iin8f''p, 127).
l'avenir 243
La doctrine de Monroê serait destinée, comme dans la fable antique, à dévorer ses propres enfants. Elle a protégé des Républiques pour les isoler et les assembler finalement dans sa grande Confédération.
Et, si r<x américanisation » du nouveau monde n'est pas un fait, peut-elle devenir un idéal ? Je crois que toute politique d'exclusivisme serait funeste à notre liberté, et que nous devons sauvegarder notre indépendance et faire notre progrès par le libre entrecroisement des influences étrangères. C'est dans ce sens, que le Canal de Panama est une œuvre « humaine », appelée à unir les deux mondes et à ruiner toutes les hégémonies, et de l'Atlantique pour l'Europe, et du Pacifique pour la République du Nord.
. L'action des Etats-Unis est excellente en principe. Ils sont un grand laboratoire de civilisation et d'énergie nouvelles. Ils ont les défauts de la culture matérielle, de la richesse et de la puissance. Mais aussi de fortes qualités de race, surtout dans l'ordre de la volonté, de la pratique et de l'action, qui peuvent servir de type d'imitation à des Républiques très adonnées à l'intellectualisme et à la culture littéraire.
Bourget trouvait, en 1895, de fortes excellences dans la grande confédération (1). C'était, premièrement, un nouveau sens de la démocratie, que les Américains conçoivent comme une égale possibilité sociale; où tous les hommes peuvent brûler les étapes, dans le curriculum d'une vie, sans égards à des traditions inflexibles ou à des cadres fermés; c'était encore, sur cette terre de l'individualisme, l'union du christianisme et de la science, sans arrière-pensée, comme des formes diverses de la conscience humaine (2). Mais, après dix ans, cette égale possibilité
(1) Vide le beau livre du grand romancier Outrbmkr, t. second, p. 319 et 323.
(8) Le sociologue HsNni Hausbk n écrit dans foo livre sur Vlmpérialitme américain : Des différences de race et de culture s*opposeront aussi à cette yankisatioo économique de l'Aoïérique du Sud. C'est une Amérique Traimeut latine. Elle se « latinise » de plus en plus par rapport incessant des Italiens qui arrivent par centaines de mille dans
244 LE PÉROU CONTEMPOBAIN
devient une féodalité financière, avec les rois des trusts ; cette ascension universelle est arrêtée par les vices de la politique mercantile, par la guerre des races, par la formation d'oligarchies successives, où la richesse, le sang, le mariage et l'arrivisme sont les grands facteurs. Et aussi cette union du principe chrétien et de la science n'est que l'effet d'une âme originale, mystique et positive, et c'est encore un phénomène d'affaiblissement dogmatique au sein des confessions protestantes. Le christianisme, sans rites et sans dogmes, n'est qu'un principe de salut et de vie intérieure.
Dans la pensée, la culture américaine a des qualités de sérieux, de variété, d'analyse, de religiosité indépendante des dogmes, qui sont de même des puissances à acquérir pour la vie nouvelle. Mais, ces vertus ne sont pas un produit original de la race américaine : elles sont allemandes et françaises et anglaises; on en trouve partiellement en Italie et en Espagne. Il n'y a qu'un élément propre aux Etats-Unis, qu'on ne saurait trouver ailleurs. C'est précisément le mélange dans un peuple de toutes ces énergies, de la pensée et de l'action, sous une forme nouvelle. Et c'est là aussi quelque chose que toutes les nations libres doivent chercher. C'est à une synthèse nouvelle, faite originalement dans leur esprit, qu'elles doivent aboutir, imitant des formes étrangères de vie et d'action et de pensée, sans passivité et sans exclusivisme.
Aussi, une imitation outrancière des Etats-Unis nuirait à notre libre développement, à notre autonomie, à notre œuvre de race qui a des traditions originales. Les dernières démarches de la grande République ont un but concret: c'est l'union commerciale des deux Amériques, par des traités de protection intérieure, par des privilèges de douane et des luttes contre l'Europe. La pensée d'un futur Zollverein américain hante les esprits.
le Sad-BréBÎl, par les colonies italieDoe» et françaises de TArgentine (U faudrait y atouter rémigration espagnole, que rantenr oublie et qui est devenue tris puissanle). Paris^ 1905, p. 114.
L*AVBNIR 245
On peut contester les avantages de cette union. La réalité des choses montre que les courants économiques sont très variés dans notre continent, qu'il y a des sympathies spontanées et anciennes entre quelques Républiques et des pays industriels d'Europe, comme l'Allemagne, l'Angle terre, la France, et qu'il faudrait, pour créer l'union douanière, des démarches qui ne sauraient être justiGées que dans la certitude d'un grand avenir. Ce serait une politique aveugle, qui changerait la spontanéité des mouvements par des moules inflexibles, la concurrence par le monopole, la fécondité des luttes entre tous les peuples producteurs par le troublant pouvoir d'une seule force qui impose, qui isole, qui écrase.
« C'est un Zollverein qui a posé la première pierre de l'unité allemande » (1). Et il arriverait de même pour l'unité américaine, sans l'hégémonie de la grande République. Un impérialisme nous mènerait à un autre impérialisme, contre toutes les voix de la dignité, du sell-govemment et de la race. Comme Chamberlain voulait fonder la « Grcaler Britain » entre l'Angleterre et ses colonies, par une union douanière; comme en Allemagne, on veut fermer TEmpire, par une doctrine « d'autonomie économique », geschlossene VolhowirichaH ; on arriverait, selon le désir des Etals-Unis, à créer la « Grcaler America », par un Zollverein fallacieux. Et ce suicide colleclif de l'Amérique espagnole ne peut pas Ôlre désirable, non seulement pour des Républiques qui ont l'orgueil de leur langue, de leur tradition et de leur caste; mais pour l'Europe qui serait menacée dans son expansion industrielle, et pour l'équilibre du monde, la welt-polilik de l'avenir, qui exige des alliances et condamne les impérialismes.
Et même si ce Zollverein n'impliquait pas l'anéantissement des jeunes Républiques américaines, il y aurait toujours de gros dangers à laisser dominer partout, et sans
(1) BouoLÉ. Les Idéei égalitairen» Etude sociologique. Paris. iS99, p. 129.
contrôle étranger ou national, rinfluencc nord-améri caine (1). Il y a des contrastes profonds entre les deax parties du Continent : Thérédité et les influences éducatriccs ont donné des buts différents à l'Amérique saxonne et à l'Amérique latine. Et comme l'évolution du Nord a été rapide, violente, dans un creuset formidable où toutes les races s'entremêlent, le Sud, arrêté encore dans sa marche, plus traditionnel, plus conservateur peut-être, s'éloigne de plus en plus de la marche politique, i^léologique et sociale des Ëtats-Unis.
Un atavisme différent les sépare. Au Nord, c'est le Peau- Rouge qui domine. Malgré sa disparition, on a trouvé que les traits physiques et peut-être les caractères moraux des Américains actuels se rapprochent progressivement de l'ancêtre autochtone. Dans l'entrecroisement si bizarre des immigrations, le type, vieux et simple, primaire et arrêté, du sauvage, prend rapidement le dessus. D'un autre côté, c'est le sang germain qui se transmet dans le plus grand nombre des couples américains. Et tous ces facteurs déterminent une tradition d'âpreté, de violence, d'individualisme, de mysticisme agressif et conGant, d'effort, d'endurance, d'énergie excessive, qu'on ne trouve pas et qu'on lïj saurait trouver chez les Républiques, au sang ibérique, dominées par les traditions indienne et espagnole.
Là, l'hérédité est tout autre. Elle est plutôt latine. L'Indien au Mexique, au Pérou, même au Chili, chez les araucanos (2), était très civilisé. Une longue et obscure évolution créa des Empires puissants et vastes, disciplinés el religieux, où la tige humaine était moins libre, mais N aussi plus souple et plus belle. L'esprit espagnol, héroï-
que, fermé, épris de rêve et d'aventure, religieux dan3 i»n
(1) On ne saurait nier, sans ÎDJustice, le bien matériel que lesYankees ont fait à Cuba. Des faits récents démontrent que celle action ne fut pas si désintéressée, qu'on le crut tout d'abord ; mais elle fut puissante et réelle. Lire à ce sujet le chapitre ingénieusement nommé : Le beau geste des Yankees, dans le livre, si remarqué, de Paul Adam, Vues a' Amérique^ 1906, p. 297.
(2)C*6st ce qu*A démontré lliistorien chilien, G ubtara, dans son livre sur \n\Civ\li9ation en Araucanie.
l'avenir Ul
sens plus artistique et sensuel que ne l'étaient, au Nord, les « pilgrim fathers », devenait plus plastique dans un climat doux, en face d'une nature parée et luxuriante, si différente de la sèche Castille ; et même, dans ses solitudes, grandiose et troublante, par la majesté des Andes dominatrices* Et ce fut, dans ces terres espagnoles, une tradition d'aventure et de lutte, ui> déséquilibre entre la raison lucide, entre l'imagination puissante, et l'action faible, et l'individualisme, rétréci ou languissant.
Il y a donc, dès les origines, opposition et divorce entre les deux races et les deux traditions : ce ne sont pas des caractères qui se complètent mutuellement; ce sont des divergences qui ne peuvent que s'accroître, dans leur choc. Si l'Amérique latine, divisée et faible, accepte indéfiniment une protection, plus une tutelle, elle n'y trouvera pas l'accroissement de sa propre puissance et de son énergie \ autonome* C'est une des deux races qui doit dominer ; celle du Nord ou celle du Sud, car ni le mélange n'est possible, ni la confédération ne serait réelle; et la domination poli tique ne pourrait être que l'hégémonie saxonne sur une race incapable de liberté, qui serait, hélas I étrangère et honnie dans son propre territoire.
Examinons de plus près ces différences des deux Amériques.
Elles sont plus frappantes dans le domaine de la volonté. L'énergie, à la fois tenace et conquérante, est le caractère lo plus saillant de ce peuple admirable, qui est, pour l'Amérique et pour le monde, le type de la civilisation industrielle et de la démocratie religieuse. L'individualisme, le culte de l'or, le struggle, sans contrôle et sans relûche, l'optimisme beau et même maladif, ne sont que des formes diverses de cette religion de l'énergie natior nale. C'est une force sans moule, une activité sans loi, un
gaspillage sans trêve. Herbert Spencer prêcha aux Américains, dans un discours célèbre, l'Evangile du Repos; et leur grand psychologue, William James, pose comme idéal de la vie américaine, l'abandon, la fin de cette tension
t48 LE PÉROU CONTEMPORAIN
extrême, qui est une cause d'épuisement. De l'idée à l'acte, de l'image qui hante l'esprit à la réalité qui en souffre l'empreinte, il n'y a pas de moyen terme qui ralentisse le mouvement de la vie. Tout est un, l'esprit, le désir et l'action. Voilà de grandes forces, quoique excessives, que les Américains, de sang ibérique, ne connaissent pas. Chez eux, l'idée reste solitaire ou elle s'approche de l'utopie; l'action est moins rapide et beaucoup moins tenace. Un divorce fréquent entre l'intelligence et la volonté «roubie la continuité de la vie politique et la fermeté de TaUion morale. Et comme on connaît superficiellement les corrections et les chocs que l'action apporte dans la région de l'idée pure; l'intelligence, sûre d'elle-même, vit de son propre élan, sans observation et sans méthode; et dans la vie politique et dans la vie morale, cet intellectualisme conduit à la dissociation des choses, à l'inquiétude et à la débâcle.
Il y a, surtout, dans la notion d'Etat, une opposition radicale entre les deux races, du Nord et du Sud. L'Américain du Nord est « siaieblind », aveugle à la notion d'Etat (1). On a même défini leur doctrine politique comme un « anti-Etat ». L'individualisme outré ne reconnaît guère de liens. Chacun vit et agit pour soi, socialement, politiquement, surtout économiquement. Le gouvernement est une terlium quid passif ou insouciant. La puissance est aux meneurs et aux rois de l'industrie. Et l'individu agit sans loi ou en dehors d'elle : au moins, laisse-t-il toujours la dernière place au pouvoir. Chez eux, l'individu s'oppose à l'Etat, comme dans la formule traditionnelle du laisserfaire, the man versus the state. Quoi de plus contraire que cette politique irrégulière et dure, à notre centralisation, au rôle plutôt excessif de l'Etat dans l'Amérique espagnole ? Quel germe de dissolution et de désordre pour notre continent dans cette doctrine de liberté agressive, de lutte darwinienne, d'égolsme troublant ? Les Repu-
1) AndrA Ghiyrillon. L* Avenir en Amérique {Hevue de Parte, 15 fé-
er 1907).
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bliques espagnoles, privées de cet esprit d'individualisme, ont besoin d*UR Etat protecteur, qui limite les droits des personnes et qui en finisse avec Tanarchie traditionnelle.
Et aussi, dans la religion et dans la morale, l'opposition est forte et tranchante. Le protestantisme, ou, pour mieux dire, le a positivisme chrétien » (1), est la religion des Etats-Unis. C'est le cosmopolitisme dans la foi, la réimion des dieux qui prêchent l'action, la condamnation des crédos qui condamnent la vie et parlent du nirvana. C'est encore une religion touffue et mystique, à la fois naïve et positive, qui produit de grands effets de suggestion, par la mind'Cure; qui cherche l'esprit, au sein des formes traditionnelles. La foi devient une force individuelle, et, par là, elle donne un sens à la vie, elle assouplit le siruggle, et affermit l'essor républicain. C'est, au contraire, dans l'Amérique espagnole, le catholicisme, qui est la conviction, ou, au moins, le préjugé des foules. La religion est là un formalisme et une habitude : la charité y puise sa force, l'esprit paresseux, impuissant à se créer des vues personnelles, sur la destinée et sur la vie, y trouve la réponse facile, et la solution toute faite à ses besoins. Individualisme, au Nord; catholicité, imposition monotone, au Sud; sève mystique là-bas, et formalisme ici; Gnalement, union de la religion et de la vie aux Etals-Unis, et indifférence dans l'Amérique espagnole. Ce sont là des extrêmes qu'on ne saurait pas concilier.
Et si la religion est différente, la morale Test aussi. Le <f positivisme chrétien » a produit la « moralité commerciale ». L'égalité, sans liens d'amour, la liberté, sans contrôle, rétrécissent le cadre humain. La politique et l'économie priment la morale. L'individu ne trouve des limites qu'en soi-même, dans le hasard, dans la mort. Tout sert pour parvenir : transformer le sell-help en égolsme, ignorer la solidarité ou l'ériger en monopole, dans la politique, dans les trusts, voilà la réalité. La moralité espa-
(1) Le mot*est de Bargy, dans son beau livre sur la Beligion aux BtatS'UnU,
250 LE PÉHOU CONTBMPORAIR
gnole est autre : elle est plus chevaleresque et plus humaine. Elle s'inspire du sentiment, elle est peut-être étroite, dominée par des divisions religieuses, farouche dans l'honneur et ses luttes; mais sa force conservatrice empêche le trouble des égolsmes et l'effort dissolvant des luttes sans règle et sans limite. Comment pourraitron transformer une moralité de sentiment, en une moralité de l'énergie et de l'action; toute timide et ordonnatrice l'une, toute hasardée et troublante, l'autre î
Il faut donc se méfier de toute imitation aveugle des Etats-Unis et de tout rajeunissement de la doctrine de Monroé. La République de Roosevelt ne pourrait pas régénérer les races du Sud, d'abord parce que sa natalité baisse (1), et ensuite, parce que le métissage si fréquent en Amérique, est honni par le Yanhee. Les lois sévères, les préjugés terribles contre le nègre, dans les Etats du Sud, forment une doctrine raide de sélection et de triomphe des blancs. L'immigration du Nord serait le déchet de la race, le fond du creuset en travail. Les outlaw, les hommes rudes, les cowboys, sans culture, les Israélites rejetés, les Irlandais sans labeur, les Asiatiques attaqués par des lois prohibitives, tels seraient fatalement les envahisseurs. Et au lieu d'épurer notre civilisation, faible de tant de mélanges inférieurs, nous aurions la « pambéotie », condamnée par Renan.
Il faut connaître ce qu'on appelle Yenvers des Etats- Unis. Chez ce grand peuple, le mouvement civilisateur est trouble et continu : la cristallisation, en arêtes limpides, ne peut guère se produire. Il n'y a pas encore de type de race, mais des variétés, qui s'agitent autour d'un idéal de force, the strenous lî/e. Dans la politique, la cupidité, les scandales de la Tammany Hall, l'opposition assez forte du Nord et du Sud, l'un démocratique et industriel, l'autre
(1)M. Pierre Leroy-Beaulieu a démontré, par de beUeB statistiques, cet abaissement de la natalité, comme une conséquence de la» civilisation démocratique moderne qui tend à diminuer le nombre des enfants n. Les Etats-Unis au xx« siècle. Paris 1906, p. 65.
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l'avenir 251
aristocrate et agricole; de la nouvelle Angleterre et du Far-West, qui sont deux étapes extrêmes : la première de rafCnement, la seconde de lutte primitive, dans une môme civilisation; dans la morale, le relâchement des mœurs, les phénomènes de stagnation dans la natalité; enfin, la féodalité financière, les scandales de la Yellow presSj les caprices de quelques milliardaires, qui aiment à revivre le roman de Pétrone, la lutte des races et le lynchage; et d'autres caractères que les analystes de cette civilisation, inorganique et récente, se plaisent à étaler pour l'ancien monde, demandent un sévère triage dans l'imitation des habitudes nord-américaines. Ce sont plutôt quelques qualités humaines, qui se trouvent plus en relief aux Etats-Unis, que nos Républiques devraient connaître et acquérir, dans leur ascension politique et sociale. Elles se réduisent au travail, à la vie active et intense, à l'optimisme, à la primauté de l'action sur l'intellectualisme exclusif et dans les rêveries sentimentales. Suivre le reste, le décor de cette nationalité puissante, ce serait faire du snobismre ou aspirer à la servitude (l).
Nous avons parlé du « péril américain »; mais il faut avouer qu'il est lointain et il faut encore plus le rendre utopique. Nous avons dit que le canal de Panama unira plus étroitement les deux mondes et que la doctrine de Monroë, dans son sens agressif, y trouvera sûrement une limite inflexible.
Mais, il y a même d'autres forces qui agiront dans le même but. Dans dix ans, au moins cinq Républiques latines seront à compter comme puissances américaines : le Mexique, l'Argentine, le Brésil, le Pérou et le Chili. Par la paix et par la richesse, il y aura là des énergies qu'on ne saurait mépriser dans l'avenir. Il sera difficile d'arriver à les unir dans un but commun, comme à l'époque de l'indépendance américaine; ou en 1866, quand l'Espagne
(1) Uo écrivain Fnd-américain très remarqnable, M. J. E. Rodo, a coDdamDé cette imitation exclusive dans son livre Arielf qui rappelle, par le style et la pensée, les Dialogues philosophiques de Renan.
voulut reconquérir ses provinces autonomes. Des problèmes troublants, résultats des guerres, de celle du Paraguay et de celle du Pacifique, empêchent toute harmonie définitive. Mais, ces peuples, par des alliances) plutôt économiques, par des affinités avec certaines nations d'Europe, peuvent élargir l'équilibre politique du continent américain et aussi de l'Europe et du monde.
C'est dans ce sens concret, qu'il faudra faire la politique de demain. Etudier les affinités et les sympathies naturelles, faites de l'accident historique, de l'influence intellectuelle, des relations commerciales, et les transformer en affinités conscientes, électives, selon le mot de Goethe : tel est le cadre souple de notre action future. Si on suit, dans toutes les républiques, une politique commune dans ses grands traits, indépendante dans les relations que chacune d'elles peut développer, on aura proclamé, môme avant 1923, date du centenaire de la doctrine de Monroê, la faillite définitive de celle-ci.
Le secrétaire d'Etat Olney disait un jour « que la distance et trois mille milles d'Océan rendent toute union politique permanente entre un Etat européen et un Etat américain presque impossible ». Et Lord Salisbury niait, de son côté, la vérité de ce postulat politique. Il faut avouer, que par le progrès de la communication, cette impossibilité est de plus en plus douteuse. Avec le canal, avec les chemins de fer à l'intérieur de l'Amérique, l'affirmation d'Olney sera un mot vieilli.
Par l'immigration, l'Argentine a des sympathies pour l'Italie et l'Espagne; au point de vue économique, c'est l'Angleterre ; intellectuellement et socialement, c'est la France, qui laissent leur empreinte dans la puissante république de la Plata. Au Pérou, le phénomène est analogue : la faible immigration est italienne, l'esprit français domine, dans la pensée, dans la politique, dans la vie; la puissance du commerce et des capitaux anglais, jadis souveraine, est aujourd'hui aux prises avec les capitaux nord-américains et allemands. Au Mexique, la proximité des Etats-
l'avenir 253
Unis leur donne la maîtrise dans l'industrie et dans les finances ; il y a un certain positivisme dans la pensée et dans la politique; mais la France a encore une très forte influence intellectuelle. Le Brésil et le Chili sont plutôt des terres allemandes : on y trouva à Sào Paulo et à Valdivia des « colonies sans drapeau )>, selon le mot précis que Ton a employé à leur égard. Dans l'éducation, dans certaines formes du caractère national, l'esprit allemand, quoique rétréci, domine au Chili ; sans oublier toutefois l'action anglaise, si puissante à Valparaiso et une petite influence slave, dans les finances du Nord. Entre le Brésil et le Chili, il y a des sympathies politiques; l'Argentine est séparée de cette union par des traits de race, par des souvenirs non lointains, par d'anciennes questions de frontières. Le Pérou et l'Argentine ont, dès l'indépendance, des liens qui se resserrent toujours, et dans lesquels la Bolivie n'est pas loin d'être attirée, par des raisons de situation, par des intérêts commerciaux.
Il y a, dans ces harmonies des peuples, des germes d'alliance politique. L'Angleterre, la France, l'Espagne, unies en Europe peuvent exercer leur action féconde sur le Pérou, le Mexique, l'Argentine, la Bolivie, les Républiques de l'Amérique centrale. L'influence des Etats-Unis serait plus forte, au Pérou, au Mexique, peut-être, en Bolivie. Pour comprendre la puissance de la démarche européenne, il faut, premièrement, dire que le rôle des Etats-Unis ne serait alors que secondaire, dans une union des puissances; et, en second lieu que la France, par VJcw^' (7c^y^ sa force intellectuelle et par l'empreinte de son goût et *^"'-' de son art, l'Espagne par l'action de la race, l'Angleterre ^ • ^ » --• *.» par son commerce, auront ensemble une influence souve- ^ • •'*-
raine qui agira sur tous les aspects de la vie. Le Chili et le Brésil formeraient avec l'Allemagne une force d'équilibre à cette autre alliance, reproduisant au continent américain, le même antagonisme commercial et politique qu'en Europe.
Il resterait d'autres Républiques, la Colombie, le Véné-
254 LE PÉROU GONTBHPORAIN
zuéla, l'Equateur, le Paraguay, TUruguay, les républiques de l'Amérique centrale, qui veulent se confédérer; mais, ces pays n'ont pas encore trouvé leur paix intérieure, et ils se rattacheraient à l'une ou à l'autre de ces coalitions. Ce serait la première, sous l'hégémonie de l'Angleterre et de la France, qui en aurait le plus grand avantage.
Voilà ce qu'une politique d'influences peut acquérir : la formation de grandes alliances entre l'Europe et l'Ame rique, et l'apparition de l'Amérique oubliée et cloîtrée dans l'équilibre politique et moral du monde. Il n'y a qu'à séparer ce qui est différent et à unir ce qui est analogue, pour former cette lutte d'influences si féconde pour l'avenir d'un continent libre et républicain. La base de cette action serait l'intérêt économique, l'attraction des richesses : les conséquences en seraient plus vastes. Elles donneraient au vingtième siècle une physionomie nouvelle et, peut-être, après la <x rénovation de l'Asie », faudrait-il saluer la « rénovation de l'Amérique ». Le nom de Vespuccio ne serait plus appliqué à une seule moitié de continent, aux Etats saxons et cosmopolites ; mais au tout, à ces Républiques, qui ont le sang des ancêtres indiens, l'hérédité des conquistadores , dans un milieu qui assouplit l'intelligence et les caractères et donne des traits nouveaux à l'argile humaine.
Ces relations politiques serrées et diverses ont un grand intérêt après la guerre d'Extrême-Orient. Le Japon vainqueur, à grand outillage industriel, est dominé par l'impérialisme, comme l'Allemagne de Guillaume II et les Etats- Unis de Roosevelt. Certes, il y a là le principe d'un équilibre futur, car le Japon et les Etats-Unis, les deux grandes puissances du Pacifique, en défiance mutuelle, en cv une lutte économique acharnée, se disputeront l'hégémonie
ojS . ^^ du continent américain et de l'Orient, et la liberté et l'au-
^/> ^ tonomie des républiques jailliront certainement de ce heurt
vC '' continu et fatal. Mais si, comme des événements récents
le font craindre, la guerre éclate, la puissance triomphante, désormais sans contrôle, deviendra un péril pour notre
l'avenir 255
indépendance, et une doctrine de tutelle plus forte que celle de Monroê et de Roosevelt, sera, à Tokio ou à Washington, un élément de menace et de trouble pour la liberté américaine. L'Amérique unie à l'Europe, par des entrecroisements touffus, par des lignes d'influence et d'aide politique ou économique, n'aura rien à craindre de cette lutte pour le Pacifique; et celte opposition de deux nations sera moins extrême, quand de nouvelles puissances, toujours concentrées dans la Médite«rranée, la mer classique, le mare nostrum des anciens et dans l'Atlantique, l'océan de l'expansion européenne, envahiront le Pacifique par le Canal et domineront dans cet océan de l'avenir, où deux continents, le plus ancien et le plus récent, se disputent face à face, comme l'initié et l'initiateur dans le drame de Renan, la vie, la puissance et l'ave- V{ , ';.. nir.
Un géographe éminent, Karl Ritter, a établi une loi de (^>\\rrv. parallélisme entre les civilisations et leurs conditions géographiques. L'histoire se divise en périodes déterminées par le milieu. Il y a le moment potamique ou des rivières, des Empires orientaux, de vie isolée dans les clans; il y a le moment thalassique^ des mers intérieures. Le Méditerranéen est le centre de cette vie ancienne, gaie, expansive, florissante, de Carthage, de Tyr, de la Grèce, de Rome, de l'Egypte des Pharaons. Au quinzième siècle, c'est la période océanique, avec les découvertes des conquérants portugais, anglais, espagnols et français qui commence; elle est déjà épuisée. Le Pacifique est l'océan de demain, le champ de bataille pour notre siècle. Et les nations de l'Europe vieillie ne pourront pas s'isoler de ce grand combat, si elles veulent dominer dans l'avenir.
D'ailleurs, elles sont loin de mépriser cette nouvelle donnée de l'histoire. La guerre de Chine en est un exemple. Les démarches de l'Angleterre pour faire le Canal à Nicaragua, contre le projet des Etats-Unis, obéissent à un but analogue. Stead a écrit que le centre de résistance aux principes américains est à Berlin ; que le grand ennemi de
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raméricanisation de TAsie, de l'Amérique, du monde, c'est le. Kaiser, qui a fondé des colonies soi-disant autonomes, au Brésil et au Chili. L'opposition de l'Allemagne et son expansion dans l'Amérique méridionale sont encore un effort pour s'approcher du Pacifique.
Le Président des Etats-Unis disait, en 1880, que le canal serait sous le contrôle américain (the policy of this coiinlry 1$ a Canal under American conirol (1). C'était celui-là le but de sa politique sur Panama et l'Amérique centrale. La possession des Philippines, des HawaI, des Iles Sandwich, est une forme de l'expansion vers l'Asie que les Etals-Unis mènent aujourd'hui par des mesures prohibitives, sur leur propre territoire, contre les Japonais et les Chinois immigrateurs. Le tarif Mac Kinley double cette expansion d'un prolectionisme contre les marchés producteurs de l'Europe et de l'Asie. Les Anglais se flattaient d'avoir le monopole de l'entrepôt conmiercial, entre l'Europe et l'Asie. Ils perdront encore leur ancien caractère avec le Canal de Panama, qui donnera aux Etats-Unis de nouvelles directions d'influence, dans l'Océanie, sur l'Australie, et la démocratie zélandaise. La République qui aura la maîtrise du canal sera l'entrepôt naturel entre la vieille civilisation méditerranéenne et la nouvelle du Pacifique, de l'Orient rajeuni, de l'Amérique développée sous la puissance saxonne. On comprend ainsi combien l'alliance de l'Angleterre et du Japon doit être forte, combien le canal de Panama peut changer les destinées du monde.
Il y a un autre sens de la doctrine de Monroë, qui a une actualité et une fécondité de grand prix pour l'indépendance de l'Amérique espagnole. En 1823, ce fut une théorie libérale contre l'Europe de la Sainte-Alliance; au vingtième siècle, elle doit être un système d'isolement contre l'Asie. Les doctrines changent avec l'histoire- Une des raisons politiques du président Monro'Ô, dans son
(i) V. BéaARD, Le canal de Panama. {Revue de PariSy janTier 1902, p. 490).
L*AVE!YIA 257
célèbre message, c'était le contraste des régimes de l'Eu* rope réactionnaire et de l'Amérique républicaine et libérale. Les Etats-Unis défendaient aux nations européennes d'étendre leur système politique à une partie quelconque de ce continent. Ce sera demain, une opposition de race entre l'Orient et l'Amérique que la nouvelle doctrine aura comme ferme assise. Et la logique des choses exige que ces deux formes d'un même principe traditionnel, viennent l'une après l'autre dans l'histoire américaine. L'autonomie des régimes politiques est assuré sur notre continent : l'Europe, revenue de ses anciens propos, la reconnaît généralement et accepte le principe républicain du nouveau continent. Mais, la race, de tradition espagnole, de sang latin, la race blanche malgré tous les métissages^ est en péril. Le Japon songe à exercer une influence politique, commerciale, même ethnique, sur notre pays. Et • les Etats-Unis ont plus à craindre des démarches du Japon, de l'ambition des jaunes que de celle de l'Europe libérale
Il y a là lutte de deux expansions, conflit fatal de deux ^cnr impérialismes. L'Amérique saxonne vise à étendre son pouvoir industriel et sa force commerciale, jusqu'à l'Asie, sur la Chine ouverte aux influences étrangères. Après la défaite des russes à Moukden, le Japon a une influence très grande en Corée : c'est presque une tutelle, dans tous les sens du mot. Il la sauvegarde contre les ambitions européennes et il développe dans la péninsule tous les ressorts de son impérialisme économique. Le Japon défend encore l'intégrité de la Chine contré les doctrines européennes d'influence politique. Le ministre Okuma démontre que c'est le Japon qui a charge d'&mes en Chine, que c'est lui seulement qui pourra donner à l'Empire vieux et retardataire les bienfaits de la culture occidentale. La Mandchourie, après la guerre russo-japonaise, est abandonnée par la Russie ; le Japon exige cette cession, pour libérer la Chine, pour défendre l'autonomie de l'Asie contre les empiétements de la race blanche. Et là aussi, dans cette région féconde, le Japon étendra son influence commer-
ciale. Et lentement, sourdement, la nation rénovatrice de rOrient, l'Angleterre asiatique, agit sur la Chine pour la transformer. Dans les écoles on suit les méthodes japonaises qui sont aussi les méthodes occidentales (1) : l'érudition ne prime plus, le mandarinat finit, le bouddhisme devient une religion sino-japonaise ou veut le devenir, comme le christianisme est le culte occidental. Dans l'armée, l'action japonaise est unique; dans le commerce elle a une grande place. La Chine évolue et critique ses traditions : elle sort rajeunie de son rêve d'inertie et de despotisme, elle s'assimile rapidement, souplement, la science et l'expérience d'Occident. Et c'est toujours le Japon, maître de cette révolution morale, guide respecté de ce renouvellement, qui en a tous les avantages. Un « panasiatisme », une rénovation de l'Asie sous l'influence japonaise, une grande force d'expansion sur le Pacifique de toutes ces races jaunes qui se réveillent, pour la conquête, pour le domaine de leur océan, pour la défense de leur autonomie politique, commerciale, religieuse et morale, sont les aspects de ce grand mouvement oriental.
Le Japon pense déjà à l'Amérique espagnole. L'immigration japonaise dans le Far-West américain doit se continuer dans les républiques latines. Le comte Okuma, très connu par son impérialisme, écrivait dernièrement dans un article du Tohio Economist des opinions remar- ^! "" quables sur cette action future. « Le Pérou et le Chili,
,^ dit-il, conviennent beaucoup mieux (que le Brésil) à l'émi-
^^ ,^. ' gration japonaise ; ces pays sont non seulement situés à
une distance beaucoup moins grande que le Brésil, mais
(1) Voir des renseigaerneats sur cette influe nce inteUectaelie dans le beau livre de Louis Aubert, Paix Japonaise ^ Paris, 1906^ p. 657 et suivantes.
. (2) a Les grandes manœuvres de Tannée chinoise en 1905, écrit Paul Adam, dans le Journal, élonnèrent désagréablement les officiers européens qui les suivirent. Celles do 1906 iléuioutrèrent aux spectateurs compétents qu'il serait impossible aujourd'hui de délivrer les Légations assiégées dans Pékin par d*autres Boxers, si le corps de secours ern* ployait les effectifs et les moyens de 1900 ».
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encore ils sont dans les conditions voulues pour être inclus dans la sphère d'influence que le Japon se promet d'exercer dans l'avenir. Le Canal de Panama ne se terminera pas avant longtemps et il est nécessaire, auparavant, que le Japon ait pu établir son influence sur la côte Ouest du sud de l'Amérique, au mieux de ses intérêts » (1). Il y a, dans ces lignes, une grande intelligence de l'avenir. Le Canal de Panama doit ouvrir le Pacifique à l'Europe (2); rOuest-Sud américain est la terre facile à l'influence japonaise. Des Compagnies de navigation entre le Japon, le Chili et le Pérou s'établissent maintenant, dans un but qui semble commercial, mais qui est encore politique et ethnique.
Les Etats-Unis luttent pour envahir l'Asie, avec les produits de leur industrie expansive. Malgré les sympathies de la République du Nord pour le Japon, pendant la dernière guerre d'Orient, des défiances progressives ont changé l'opinion. Les récents troubles en Californie, les réserves contre l'immigration japonaise, qu'on ne sépare pas trop de celle des coolies, les discussions diplomatiques à Washington, tout est là pour prouver que la guerre (ç. 2 5M peut arriver, qu'elle est l'aboutissement naturel de cette grande lutte pour le Pacifique que les deux peuples mènent, de toutes leurs forces politiques et industrielles.
D'un côté, les Etats-Unis, qui ont développé par leur exemple politique, par l'expansion de leur culture, la civilisation occidentale au Japon, comprennent les avantages de leur situation géographique : ils sont, après le Japon, le peuple appelé à être le réservoir de l'Orient. Ils luttent contre l'influence de la Grande-Bretagne, si puissante en Extrême-Orient, où Hong-Kong est un dépôt traditionnel, et un symbole de la Greater Britain. Mais d'un autre côté, le Japon, mieux placé, fortement outillé, énergique et
(1) Tradait dans V Amérique latine, a* 2-3, décembre 1906.
(2) On a très bien dit que le canal de Panama est pour le Japon une menace, comme nagnère le Tranesibérien ; c*est toujours 1«* même effort de TAsie et de l'Europe pour se rapprocher des grands marchés du Pacifique. Paix Japonais parL. Aubert, 1906, p. 164.
puissant, conquiert la Corée et la Chine et il empiète sur la Mandchourie. Et la lutte se fait toujours plus âpre, in an agressive way^ comme le désirent les Américains. Le président Rooseveli, dans son dernier message (5 décembre 1906) a posé le dilemme de la politique yank^e envers les races jaunes. « Changer leur manière de traiter la race jaune, dit-il, visant les Américains, et développer sûrement leur commerce et leur influence, ou bien maintenir leur attitude présente envers les races jaunes, dussent-ils y sacrifier leur rêve d'expansion en Extrême-Orient, tel est le dilemme de la politique asiatique des Etats-Unis ». Et il semble bien que les préjugés de race, plus forts que rintérêt, décideront, dans un sens d'exclusion et d'isolement, la fortune politique de l'Amérique saxonne.
Et cette attitude, si logique soit-elle, portera des contrecoups dans l'Amérique espagnole. C'est vers le Sud, espagnol de race, que le Japon enverra ses hommes de conquête, ses travailleurs, ses commerçants. Et quelle différence entre les deux races et les deux caractères ! Ce n'est pas la séparation des deux branches aryennes, les Saxons et les Latins, l'opposition de l'atavisme du Peau- Ilouge et de l'atavisme indien, comme dans le mélange de la civilisation de l'Amérique du Nord et de celle du Sud; c'est la fusion ou plutôt la superposition des groupes aryens et mongols, divisés par tous les grands siècles de l'histoire, depuis le christianisme. Dans l'ouvrier japonais, il y aura toujours, comme le notait le sociologue Novicow (1), un ennemi qui aura sur le blanc de grands avantages de sobriété, de ténacité, d'amoraltsme. Et intellecluellcment, par l'absence d'idées religieuses ou par le manque de craintes ultra-terriennes, par la différence de la superstition et de la légende, par leur « mimétisme protecteur », si bien étudié par les hommes de science, c'est-àdire, par leur aisance dans l'oeuvre d'adaptation, d'imitation, d'assimilation; et moralement, par leur héroïsme, par
(1) Voir le liyre sar V Avenir de la race blanche (passim).
leur mépris de la mort, par leur sens originel de la vie, de l'amour, des mœurs, qui oppose à l'idée de conservation, celle de l'instabilité, du mirage bouddhique; finalement, par leur esthétique étrange, par leur patriotisme âpre et fort, les Japonais sont inassimilables à toute action d'un peuple même grand et suggestif, comme les Etals- Unis. Ils n'imitent, que pour compliquer et élargir leur individualité collective.
De là dérive la nécessité immédiate d'une politique générale vis-à-vis de ce problème menaçant pour l'avenir américain. Elle peut se diriger en deux mouvements qui se ^^^ ^\. complètent : d'une part, suivre la trace des Etats-Unis, ,.j t >. '^ (^^ dans leur politique de défiance et d'exclusivisme; d'une autre part, provoquer par tous les moyens la sympathie, et l'amitié des grandes nations européennes, développer les influences contre toute hégémonie d'un seul peuple. Il reste toujours, dans un avenir assez lointain, deux facteurs qui peuvent favoriser l'essor de l'Amérique espagnole ou, au moins, défendre son autonomie politique : ce sont la puissance de la Russie, assez mongole pour lutter contre le pouvoir japonais en Orient et pour nuire à ses projets de conquête, et la stagnation naturelle des Etats-Unis (1), dont l'expansion sera très réduite pour excès de population, dont l'ambition d'impérialisme sera peut-être arrêtée par l'amollissement d'une civilisation riche et vieillie et par tous les germes de division politique et sociale, que l'immigration et la diversité du territoire laissent au sein de cette grande démocratie contemporaine.
Le Pérou, situé à l'ouest de l'Amérique, a plus à craindre de cette lutte économique avec l'Orient. Et ses riches- D: \\ . ;• t^ ses, toujours convoitées, demandent des capitaux étra»i-
(I) « Cerliiius iudicea permettPiit «'n croirp, écrirt le sociologue Hau- Ker, que la courbe américaine a déjà paseé son poiut le plus éleTé. . \ > • '
L^a Etats-Uois marchent vers l'état normal dp» grandes nations pro- '
iluctrices de l'Europe ; une importation supérieure à l'exportation. » LImpérialisme amérivain, 1905. p. 116. On sait que, pendant de longues années, l'exportation était de beaucoup supérieure à l'importation, aux EtaU-Unis.
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gers, en grand nombre et de tous les pays. Dans les cinq dernières années, l'influence du capital européen a subi une augmentation considérable. La tendance positive de la dernière période de notre histoire, puise, dans cette féconde invasion, des éléments nouveaux, pour l'exploitation du sol et du sous-sol, pour le développement du commerce et des industries naissantes. Au dernier siècle, c'est l'Angleterre qui a dominé économiquement dans notre pays; dans les dernières décades, les Etats-Unis ont étendu leur action, au delà de toutes les prévisions. Après eux, ce sont les Allemands, par la fondation d'une banque, par les Compagnies des vapeurs, qui exercent une forte action. Et les Français, jadis entreprenants, restent les derniers dans la lutte pour la possession du marché péruvien.
Or, le Canal de Panama est destiné à produire, parmi ses effets futurs, l'accroissement du capital étranger au Pérou. Il y avait auparavant deux causes pour que le capital européen fût relativement faible dans notre pays; ce sont la distance et l'anarchie. L'éloignement donnait à l'exode des capitaux plus de risques que d'avantages; et l'instabilité politique faisait de toutes les Républiques américaines des centres difficiles pour toute influence économique.
La distance sera moindre, quand la durée des voyages sera plus courte; et, avec des relations plus étroites et plus fréquentes entre l'Amérique et l'Europe, toute cause d'inquiétude et de défiance disparaîtra. L'influence de l'Europe s'exercera principalement, peut-être exclusivement, sur les pays qui auront déjà affermi leur politique intérieure. Il y aura une sélection déterminée par la paix et par l'ordre des républiques. Et, parmi elles, il faut désormais compter le Pérou. Dans une période de douze 1^ ans, depuis 1895, l'ordre est établi, et on ne saurait plus
\^^ ^ penser à des troubles prochains. La nécessité de la paix
^*^^ \ ^ pour notre progrès économique et social est devenue une
^ ^ * des idées-forces de la conscience nationale.
\'o L*AngIeterre a eu une forte influence sur notre com-
l'avenir 263
merce. Quelques grandes maisons (1) Grâce, Duncan Fox, Lockett, Graham Rowé, etc., ont concentré pendant de longues années, l'activité du marché. Elles ont, par leur sérieux, beaucoup contribué aux habitudes sévères dans les affaires; elles ont employé toujours dans leurs maisons des employés du pays avec des Anglais. Et ces relations avec rélément étranger ont donné de nouveaux buts à l'activité de la jeunesse, naguère réduite aux professions libérales (2).
L'influence anglaise a été bientôt surpassée par celle des Etats-Unis. Mais, dans un autre domaine : ce n*est pas le commerce, mais l'industrie qui les attire, ou plutôt la conquête du sol et du sous-sol. Ils sont les maîtres des grandes exploitations minières du cuivre, de Targent, de l'or, du borax, etc. A Cerro de Pasco (3), le centre du l;^ - '^^ cuivre; à Santo-Domîngo, le centre de l'or; à la monîana^ dans l'Urubamba ; ils sont les maîtres de grandes exploitations. Et cette action est devenue si sévère et si puissante qu*on note une certaine influence des Yankees dans la marche du pays, dans la direction des affaires et jusque dans la politique. Ils deviennent facilement des sujets d'exception, munis de privilèges. Cette influence a été féconde par les richesses qu'elle crée, par le courant d'activité et d'énergie qu'elle déploie, par l'exemple qu'elle apporte dans un pays jadis dépourvu de confiance et d'effort ; mais elle peut avoir des conséquences très fâcheuses. L* « américanisation » du pays peut en dériver, et il y aura là un danger pour notre esprit et nos traditions. Aussi, quelque chose d'âpre, de matériel, de violent
(1) La maidon Gracf) est celle qui îDtrodnit le plas de marchanilises par la douane de Callan. .Te tiens ce renseignement d*un des chefs de rentreprîpe français*» dn Môle.
(2) Dans la première banque dn Péron. appelée « do Péron et de Londres ». Télément anglais est très fort : il y a anssi nne société aniclaise, la Pemyian Corporation, qni est en possession des chemins de fer dn centre et du snd péniviens, et qni est très connue snr le mar* ché de Londres.
(S) A Cerro de Pasco. nne compagnie pènivienne. extrêmement puissante, a lutté avec les Tankees et montré les conditions d'endurance et d*ènergie qui se développent maintenant dans notre race.
est la marque des entreprises nord-américaines. Et la conquête économique, produite par une influence excessive, peut empêcher le libre développement de notre peuple. Nous devons condamner tout exclusivisme commercial; et cela, non par une politique de protectionnisme, mais par une lutte d'influences, acceptée et même protégée.
C'est, dans ce sens, qu'il faut que l'action allemande et l'action française s'étendent chez nous. L'influence de la France, si réelle dans l'ordre politique et intellectuel, est très faible dans l'industrie. Elle a toujours, comme dans tous les pays civilisés, la direction de la mode; et les magasins français n'ont rien à craindre, dans ce domaine restreint, de la concurrence étrangère. Au Pérou, cette action est plus forte qu'ailleurs, parce que la civilisation est française par imitation. La langue française est très connue; et des sympathies anciennes pour ce grand peuple ren-dent plus aisée l'influence de quelques formes de commerce, d'art, de mode, de librairie, etc. Mais, il faut reconnaître qu'une autre action plus vaste du capital français ne se fait plus sentir. VEnlreprise du Afôle, à Callao, est un exemple de celte vieille influence.
Ce phénomène du recul de l'action française est assez général, non seulement dans l'Amérique espagnole, mais partout où les forces allemandes, anglaises et américaines entrent en lutte. M. Georges Blondel qui a fort bien analysé les causes de cette infériorité économique, cite, parmi les principales, la faible natalité, qui empêche toute expansion de la race; l'individualisme qui s'oppose à l'esprit d'association, à l'effort commun (1); et les défauts d'une éducation de bureaucratie, littéraire et peu pratique, qui s'opposent aux caractères de la vie moderne. Il faudrait peut-être ajouter à ces facteurs, une défiance excessive, un esprit d'épargne contraire à tous les risques, un conservatisme outré chez les honmies d'affaires qui condamne
(t) La France €t le marché du monde. Parie, 1901, p. 90 et Baivantes.
l'avenir 265
toute conquête de terres neuves, toute expansion triomphale (1).
Mais, la lutte des peuples étant toujours plus âpre, il est très probable que la France, par un grand effort, pense à élargir son action sur le monde. Elle a toujours, et, nul n'oserait le nier, la puissance intellectuelle, l'empire par les idées, par Técrit, par la mode. Il faut donner à ce prestige une sûre assise. « Plus la civilisation s'étend, écrit M. Blondel, plus il devient évident que chaque peuple doit, je ne dis pas pour agrandir, mais pour conserver la situation qu'il a acquise, se créer de nouveaux débouchés » (2).
Parmi ces terres nouvelles pour l'influence française on peut compter le Pérou. L'action intellectuelle de la France a chez nous devancé l'action économique. Il y a donc des relations assez suivies entre les deux peuples, pour que tout effort industriel ou commercial puisse réussir. Et combien d'industries nouvelles, combien de terres inexf](itées, quelle fécondité dans ces régions lointaines I Le capital produit en France 3 ou 3 1/2 •/© ; ^^ Pérou, on arrive parfois à 12 "/o dans quelques industries et dans les principales Sociétés. Il faut espérer qu'une plus grande confiance du capital français, qu'une connaissance plus précise des pays de l'Amérique, qui prospèrent dans l'ordre et dans la paix, détermineront prochainement un grand mouvement de la richesse française vers certaines républiques américaines.
L'influence allemande a pour nous deux caractères im-
(1) M. René Gonnard, dans soo livre sur V émigration eurt}péenne au XfX* iiècle, écrit :
« Quand nous voyons les Américains dn Sud lire nos livres, adopter nos théories, acclamer nos artistf's, rechercher nos modes, apprendre le français presque comme noe langne nationale, quand nous voyons
Ïiar exemple un Argentin comme M. Arreguine, opposer l'idéal laun à 'idéal anglo-saxon, et définir cet idéal comme nous le définissons nous-mêmes, nons sommes assurément conduits à admettre qn'il importe à la France que ces pays restent colonisés et peuplés par des descendants d'Espagnols, de Portugais et d'Italiens, sinon de Français, ce qui serait encore mienx, mais ce qui semble peu probable. » Introduction, p. 8 et 9.
(2) Ouvr. cité p. 135.
portants : elle est toujours prodigue et puissante; et elle ap).orte un contrôle à tous excès dans Faction no?rlnméricaine. On connaît l'extension de la force commerciale allemande dans le monde, l'expansion indéfinie de celie race audacieuse et patiente. Elle a conquis, après i<i/0, des marchés qui étaient réservés à la Grande-Bretagne et à la France (1). Elle a une marine marchande très développée, alors qu'elle n'avait en 1870 que 179 vapeurs; elle conquiert toujours des régions nouvelles; elle accroît sa puissance par la fécondité du foyer et par la '.ontribution d'une science et d'une technique toujours en ^ i'ogrès (2). En Amérique, leur action, si grande aux Etats- Unis, devient maintenant considérable dans les Républiques espagnoles, au Guatemala, au Venezuela, au Brésil, au Chili. La fondation d'une banque allemande, la Deustche Uberseeische Bank à Lima est un fait expressif. Et tout porte à croire que l'Allemagne luttera chez nous, dans une sphère très vaste, contre l'Angleterre et les Etats-Unis. Elle a des qualités remarquables pour cette grande concurrence : la ténacité, la vis durons, comme disait Tacite, la force de l'association, l'esprit lent et concret, la discipline facile et générale.
Etendre l'influence allemande et l'influence anglaise pour empêcher tout exclusivisme yankee, accepter l'extension actuelle de l'influence anglaise, chercher à provoquer entre ces forces une lutte féconde sur notre territoire, tels sem-
(0 « Le contraste rie la Prance (avec rAllemaffoe) est ffrand ; c'est en 1877 que le jeune Empire nons a dépassés, écrit M. Blondel. Son inonvemeut d'affaires surpasse maintenant le nôtre de quatre milliards de francs. Nons ne venons pins maintenant qu'au quatrième ran^, après l'AuRleterre, l'Allemagne et l«s Etats-Unis. » Vide Tonvraffe remarquable de B1ondf*l sur VEssor inffu^tripl et commercial du peuple allemand, 3« édition, Paris 1901, p. 19.
(2) M. Blondel donne (oiiv. cité pastim) quelque» chiffres de ce progrès étonnant.
La population a augmenté de 30 OfO depuis 1871 ; le commerce de 60 OfO ; l'accroissement de ses relations commerciales avec un pays, les Etats-Unis, a été de 128 OjO. En 1883, les dépôts dans les caisses d'épargne étaient de 1,970.2 ^en millions de mnrrs); en 1897,ils arrivent à 4,968 1. La population a même augmenté de 30 OiO.
l'avenir 467
blent ôtre les desiderata de notre politique économique actuelle.
Le Canal de Panama doit porter, finalement, des effets fc^, h\<^
plus vastes : il doit, d'un côté, faciliter l'immigration; de . c.o<V>fi
l'autre, augmenter les relations commerciales, et par là, •
donner une direction définie à l'activité de notre pays.
Avec les voyages plus rapides, avec d'abondantes lignes de navigation, avec des débouchés plus nombreux pour le commerce européen, les importations doivent subir, en Amérique, une diminution dans leur prix; comme, d'ailleurs, l'exportation de nos produits doit se faire dans de meilleures conditions de transport.
L'agriculture pourra profiter de cet état des exportations : sa production, si elle est plus scientifique, si elle devient associative, si l'irrigation s'étend, donnera une autre influence au Pérou dans le marché mondial, ce pays a par la production de la canne à sucre et par le caoutchouc, des chances d'occuper une des premières places parmi les pays agricoles.
Mais, il y a une contrepartie naturelle à ce progrès : c'est l'accroissement dans les importations. Cela est d'autant plus naturel que, pour éviter des représailles contre l'exportation agricole, il faudra laisser la « porte ouverte » aux grands pays industriels, et peut-être conclure des traités de réciprocité commerciale. Or, le protectionnisme est C ^V,) s t* la tendance récente de notre politique économique. Il faut , ^^ \. donc étudier les avantages d'un certain libre-échange. ' '
Et d'abord, il faut renoncer à une politique abstraite, de libre-échange ou de protectionnisme absolus, parce qu'elle est contraire à la réalité des choses, à l'expérience des peuples. Le protectionnisme plus ou moins mitigé, le libreéchange plus ou moins déclaré ne peuvent être que des formes d'une civilisation dans ses relations avec les peuples. Il y a dans chaque moment une politique du jour, qui s'harmonise avec les faits, qui peut changer le lendemain, qui peut être toute autre que celle de la veille; et
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cela est surtout vrai dans les relations économiques qui sont plus complexes et dont les facteurs varient toujours en proportion, en nombre, en force. Un partisan du protectionnisme, le professeur américain Patten, a écrit à ce sujet qu'on ne cherche plus aujourd'hui « les principes d'une économie politique universelle qui puisse convenir à tous les régimes industriels, mais seulement à déterminer ceux qui conviennent à une nation déterminée, parvenue à telle étape particulière de son développement » (1).
Il y a plusieurs aspects à considérer dans cette question du protectionnisme au Pérou : 1® le caractère agricole de notre pays; 2® le manque de communications intérieures sur notre territoire ; 3® notre civilisation « statique », malgré d'autres apparences; 4" l'action du Canal de Panama.
Nous ne sommes pas un pays d'industriels, ni par la tradition, car l'époque espagnole et la République ne furent que dé longues périodes agricoles; ni par l'urbanisation, ni par le développement scientifique, ni par le caractère des foules. L'extension de notre territoire encore défriché et la fécondité des terres donnent un caractère agricole au pays. Le protectionnisme n'aurait donc qu'une faible raison d'être et serait limité au développement de quelques cultures. Mais la plupart de nos productions peuvent s'accommoder d'une liberté qui est d'ailleurs nécessaire pour que tels produits, comme la canne à sucre, le caoutchouc, le café puissent lutter sur tous les marchés européens. Pour transformer notre pays en Etat industriel, ^^ comme l'Allemagne, après 1870, et la Russie, après l'ac-
re ..>>- \v ^ tion de Witte, il faudrait une population et une culture
^ ç .-'^ ^ ^r' différentes. On ne peut que préparer fort lentement l'appa-
v*' rilion de certaines industries.
r'^ Il faut éviter que le protectionnisme ne tombe en mono-
pole. Et cela devrait se produire naturellement dans un pays sans voies de communication sur son territoire, où ^ . ^ il n'y aurait jamais de concurrence entre les régions. Quand
d^ ;•"' (l) Le» fondements économiques de la protection, Pari», 1899, p. «9.
les sections du territoire s'approchent les unes des autres, la lutte commence entre les productions, la sélection se fait, l'industrie devient forte et elle peut même lutter contre l'étranger et renoncer au protectionnisme. Autrement, toute protection n'est qu'exclusivisme infécond (1).
M. Patten distingue (2), au point de vue économique, l'état statique et l'état dynamique des peuples. Le premier est lent, souffre des inégalités de la rente, tolère des monopoles naturels; le deuxième plein d'élan, peut aspirer à l'isolement, se défendre et chercher la plus grande originalité dans son évolution et dans sa vie. Les Etats-Unis sont le peuple dynamique par excellence. Nous ne pouvons pas, malgré des progrès réels, nous ranger parmi les peuples qui se suffisent à eux-mêmes. Nous avons beaucoup à puiser dans la production extérieure; et c'est seulement avec le progrès de la population et le développement de la culture, qu^un certain isolement, qu'une originalité relative, pourront être utiles pour le Pérou et pour l'Amérique espagnole.
Finalement, le Canal de Panama permet de donner à notre production agricole, d'autres débouchés, de meilleures conditions d'exportation. Au lieu s'épuiser les forces nationales, par la création d'une industrie chétive, il faut préparer le grand épanouissement de nos richesses agricoles, appliquant les capitaux et les hommes dont nous disposons à la fécondation des terres. Et sans renoncer à un certain mouvement industriel, spontané et fécond, le protégeant même dans une faible mesure, le devoir national est autre. La politique du moment, de la décade qui précède l'ouverture du Canal, doit être une politique
(1) On a noté dans la République Argentine qne, dans les proyinces plus faTorisées an point de vue protectionniste, la population 8*accrolt le moins. C^est le cas den provinces de Mendoza, San Juan et Tucuman : de 1869 à 1900: la population, qui était de 12.49 OfO de la population totale de la Répoolique, n'est aujourd'hui que le 10.11 o\0. tandis qu'à Ranta-Pé, par pxempln, un phénomène contraire se produit et coïncide avec le manque de protectionnisme. Voir Touvrage de Pinto Proteccionismo contra poblacion^ 1903, cité par Gonnard, ouv. c.
(t) Ouv. cité, chap. Y.
agricole, par Tirrigation, par Timmigration. Et, logiquement, cet essor de la richesse agricole créera des industries nouvelles, sans mesures prohibitives.
^\(^ L'immigration est un autre phénomène qui doit se pro-
^^r^^ V duire comme conséquence immédiate du nouveau Canal.
La nécessité du courant immigrateur pour le développement de nos Républiques isolées et désertes, est déjà un axiome. Au Pérou, l'immigration est un cliché dans les programmes politiques; mais elle est un beau songe, un propos éloquent, qui ne s'est jamais réalisé.
L'ouverture du Canal, diminuant la durée et le prix des voyages, créant des services plus nombreux de navigation, de lignes directes entre les grands ports européens. Gênes, Le* Havre, Hambourg, Lîverpool, et Callao ; découvrant, si le mol n'est pas hardi, tout l'occident sudaméricain à l'intérêt des ouvriers européens, à la curiosité des foules, permettra à des gouvernements amis du n^tre de diriger vers nos pays l'immigration en progrès- Il y aura des conditions naturelles pour l'exode des hommes. L'immigration excessive aux Etats-Unis où elle subit déjà un ralentissement et passe par des mesures prohibitives, se dirigera vers l'Amérique espagnole, plus proche de l'Europe que l'Australie et les Iles Océaniques. Le Brésil et l'Argentine se sont déjà accrus par cet apport généreux et fécond : ce sont les terres de l'Est voisines de l'Europe. Le Canal portera ce courant vers les terres de l'Ouest. Et si le chemin de fer pan-américain est contruit, ou, ce qui est plus probable encore, si une ligne unit Lima et Buenos-Aires, il y a des chances pour que l'immigration étrangère qui arrive à la Plata continue son exode jusqu'au Pérou, et à la Bolivie, quand les cadres sociaux lui seraient fermés, quand la lutte serait plus dure.
Le Pérou est une nation extrêmement propre à l'immigration, non seulement par la douceur des mœurs, par la solidité de la paix, par l'extension et l'abondance des terres; mais aussi par le climat. « Le climat du Pérou
l'avenir 27 1
est unique au monde », écrit le géographe Reclus (1). Il est varié, riche, doux et beau. Il a, pour les gens du midi d'Europe, la chaleur printaniëre de la côte, avec des pluies intermittentes et une douceur peut-être excessive: la sierra est une région froide, moins cependant que ne Test le nord d'Europe. Dans ces deux régions, un pays comme le nôtre qui a pour toute densité, 2,54 par kilomètre carré (Reclus) peut accepter une population immense, riche des produits du travail sur la terre féconde, sur le sous-sol inépuisable.
Les Etats-Unis ont été le grand centre d'attraction pour les immigrants d'Europe et d'Asie, pendant le dix-neuvième siècle. L'Argentine est dans l'Amérique méridionale, le pays qui a le mieux profité des mêmes courants. Or, les conditions qu'offrent ces pays ne sont guère supérieures à celles du Pérou au point de vue de l'immigration. « La diversité des altitudes et des latitudes, écrit M. Pierre Leroy-Beaulieu, parlant des Etats-Unis, permet de joindre aux cultures de la zone tempérée celle des plantes semi-tropicales... les richesses minérales, si importantes dans la phase actuelle de la civilisation, sont immenses » (2). Or, ces observations peuvent s'appliquer intégralement au Pérou, pays aux zones variées, avec un sous-sol extrêmement fécond. « Tout concourt à faire d'elle (la République de la Plata) une terre d'immigration, écrivent les auteurs de V Argentine au xx' siècle : la douceur et la variété de son climat, la richesse de son sol, l'étendue de son territoire, les immenses fleuves intérieurs qui la traversent » (2). Et, tout cela s'applique aussi au Pérou, et il s'ajoute encore, quant à notre pays, la forme et la variété du sous-sol.
Il y a donc un fait indéniable : que l'immigration si nécessaire dans les terres nouvelles a au Pérou un champ
(1) Nouvelle Géographie universelle, ch. XXIU, P.iri8,i893, p. 518. La Montana a un climat tropical ; mais elle eet toutefois très supérieure sons cet aspect à la Guyane, occupée par les européens.
(2) Le$ Etats-Unis au XX* siècle. Pans, 1906, p. 9.
(3) VÀrgentine au XX* siècle (Paris,1906, p. 88).
272 LB PteOU CONTEMPORAIN
extrêmement favorable. Il faut étudier d'autres problèmes quant à cette immigration : d'où doit-elle venir; quels sont les moyens pour la rendre active et nombreuse; quelles sont les régions péruviennes à coloniser.
/ . ^' Nous avons subi au dernier siècle une immigration
^ .,pt *" dangereuse : celle des Chinois, des coolies, depuis 1849.
"^ j.^^ Les nègres et les Chinois (1) formaient les éléments de
(^''' travail dans Tagriculture. Or le Chinois est moins assimi-
lable que le nègre. Dans son union avec l'Indien, av-.;:: le métis, il affirme le type primitif de la race. Et, par ses mœurs, par son hygiène, par sa vie sans besoins et sans ambition, c'est un élément de stagnation sociale.
Il faut désormais faire un triage; et proléger certains courants d'immigration. Les Asiatiques, japonais ou chinois, sont des facteurs dangereux. Malgré la supériorité des . ^ ( japonais, ils sont aussi inassimilables, et l'impérialisme de
leur race est une cause pour les éloigner de notre conti-
^^^ "^ Or, des lois prohibitives sont peut-être impossibles en
cette matière. Il y a un autre moyen pour s'opposer à celte immigration, et c'est la protection des Européens sans travail qui arrivent au territoire. Sans celte action, avec une politique passive, on risque de tout perdre; car, dans concurrence étrangère, les hommes d'Asie se rendront maîtres de l'industrie, de l'agriculture et du travail en grande mesure dans cette partie occidentale de notre continent.
Parmi les peuples européens, les Anglais émigrent principalement aux Etats-Unis. « De 1815 à 1900, sur près de 17.000.000 d'émigrants, plus de 3/5 se sont rendus aux Etats-Unis, soit 11.182.000 » (1). Ils vont aussi au Canada, en Australie, aux colonies anglo-saxonnes. L'immigration
(1) L^B Dëgrfs esclaves ne se reproduipaient pns beaucoup (xi ils enffendraienl le métiFsnge ; mais les Chinois économes montaient dans l'échelle sociale et arrivaent à fonder de nombreuses familles, surtout dans les villes. Dans les grandas fermes, leur situation fut tonjoars dure. Vide, sur Tinfécondité des esclaves : With, La Population et le Système social (Paris 1897, p. 204).
(2) GoNNARD, L'Emigration européenne au XfX^ siècle (p. 39).
l'avenir 273
allemande se dirige aussi vers l'Amérique du Nord, surtout dans ses premières périodes. Dans les dernières années, ce courant s*est arrêté : il fut de 36.000 en 1903, de 27.000 en 1904 (1). Ce mouvement se dirige aussi vers TAmérique méridionale, vers le Brésil, principalement. A l'Etat de Rio-Grande, ils forment le quart de la population totale. L'émigration italienne s*est dirigée vers l'Ar gentine et le Brésil, beaucoup plus que vers les Etats- Unis. Cette émigration était de 507.000 hommes en 1903, de 506.000 en 1905; dont 282.000 et 252.000, respectivement, traversèrent l'océan pour aller en Amérique. Et encore, dans celte émigration, il n'y a à considérer que le 45 Vo qni reste, comme élément permanent, dans les pays envahis. Quant aux émigrations slave et austro-hongroise, elles se développent au sein de l'Europe, par un continu déplacement, ou, si elles franchissent l'océan, elles vont à New- York, pour entrer dans le cosmopolitisme de la grande nation du Nor4.
Il y a donc deux peuples émigrateurs à considérer pour l'Amérique espagnole : l'Allemagne et l'Italie. L'immigrant allemand a toutes les qualités de la race : « patience, sobriété, sagesse dans la conception, méthode dans la conduite; sa souplesse d'esprit, sa facilité à s'approprier les langues, les mœurs et les usages, à s'adapter aux institutions, même aux préjugés des peuples qui vivent sous d'autres latitudes » (1). Et il a encore deux fortes qualités, l'esprit d'association et l'esprit d'imitation. Tous les deux se complètent chez lui : comme individuellement, il est inférieur, inapte à l'innovation, mais bon imitateur, il trouve dans l'union un accroissement de sa propre force, un facteur de conservation et de progrès.
Au point du pays qui l'accepte, il a les inconvénients (j^ p v ^ de ses qualités; il reste un élément utile, mais inassimilablo. Il conserve sa langue, son esprit de race, le sentiment de la tradition, le patriotisme; on le croirait isolé au sein du
(1) GONNARD, /. C.
(2) M. Lair, Llmpériali%me Allemand (Paris 1902. p. 80).
pays nouveau. II imite, sans perdre son héritage intellectuel et moral. « Les femmes, écrit G. Blondel, sont, paraitil, nombreuses parmi les immigrants et contribuent uu maintien de la nationalité; les mariages mixtes sont assez rares » (1). On conserve la langue allemande par Técole et l'église protestante. Dans les étals du Sud, au Brésil, Télémenl allemand domine: René Gonnard appelle ces provinces, dans son remarquable ouvrage sur l'émigration, des colonies sans drapeau. Et il cite l'aveu d'une revue allemande, les Grenzbolen de Leipzig : « Nous verrons s'élever dans quelques années, au delà de l'Atlantique, écrit-on dans cette revue, un vigoureux empire colonial allemand qui deviendra la plus belle et la plus durable entreprise coloniale que la vieille Europe ait jamais créée » (2). Au Chili, dans la province de Valdivia, on note le môme phénomène : l'isolement allemand, la force de cette race qui reste étrangère, malgré la dislance et le temps.
Dès 1841, l'économiste allemand List avait démontré l'excellence des terres sud-américaines pour l'émigration de sa race. « Au point de vue national, écrivait-il, dans son Système National d'Economie Politique, l'émigration dans l'Amérique centrale et méridionale, bien conduite et opérée sur une grande échelle, promet à l'Allemagne des avantages beaucoup plus grands (que celle dans l'Amérique du Nord). Ces contrées sont surtout destinées à produire des denrées tropicales; jamais elles n'iront loin dans l'industrie manufacturière. Dépourvues de l'énergie morale nécessaire pour fonder des gouvernements réguliers et stables, ces contrées comprendront mieux chaque jour la nécessité d'une assistance du dehors par le moyen de l'émigration »• Et la politique de l'Allemagne, économique et impérialiste, a suivi le conseil de l'économiste national. L'émigration allemande est peut-être dangereuse, quand CoC'^'^^r y^ elle est exclusive; mais elle ne peut être que féconde quand ,^-'^ ^^-t* il y a d'autres courants qui se mêlent avec le sien. Pour
(1] VEiSor industriel etlcomm9rcial de l'Empire allemand (p. S65).
(1) L'EiSOt
le Pérou, l'immigration allemande a de grands avantages : elle apporterait des conditions d'énergie, de discipline, d'organisation, de ténacité, bref, de caractère, qui sont inconnues dans nos races. L'éducation n'agit que sur des moyennes et faiblement, par une accumulation que l'héritage transmet souvent, mais sans une précision scientifique. Il faut chercher une autre force, plus intime tt générale, celle du sang, du mélange ethnique, pour précipiter l'évolution d'un peuple. Et dans ce sens, l'union de l'immigrant allemand et de l'élément national, quand même ne serait-elle que rare, dans les débuts ; donnerait à l'âme, soit directement par le croisement, soit indirectement par l'exemple, par le rayonnement limitatif, des qualités qui nous manquent : un sens concret et lent des choses, dans l'ordre intellectuel ; une endurance extrême, dans l'ordre de la volonté. Les masses rurales qui sont celles qui émigrent, plus retardées certainement dans la civilisation, ont l'avantage de leur esprit conservateur et tenace, très désirable pour un peuple instable et anarchique.
L'immigration allemande a eu un certain succès au Pérou, dans la colonie du Pozuzo, à la montanay qui fut fondée en 1858 et compte aujourd'hui près de 700 habitants ; elle reste isolée, mais féconde- Une colonie nouvelle, fille de la première, à Oxapampa, est beaucoup plus prospère que la première : elle occupe une extension de 5.C50 hect. et cultive le tabac, le café, la canne à sucre, les céréales, etc. Ils réalisent un peu le type de Robinson : ils profitent de la nature végétale et animale pour leur vie, avec un effort et un progrès très remarquables. Malgré Téloignement de la côte et l'absence d'une émigration les résultats de cette colonisation semblent meilleurs. Il y a mieux (1). Quand l'immigration sera menée d'un autre
(1) Vide, sur cclti; colouie. In livre déjà cilé d»; C.B. Cieneros, p. f 15 el Buiv. Dans un article de P. Vidal de la blache, sur la missioa militaire aa Pérou, dans les Annale» de Géographie (1906), on lit cette description de la colonie du Pozuzo : c La mission eut l'occasion de TÎBiter une colonie allemande qui se trouve à Pozuzo, par 770 mètres d'altitude, sur la rivière de ce nom, tributaire de rUcayali. C'est en 1855 que trois cents émigrants, originaires des pays rhénans et du Tyrol.
276 LE PÉROU coirrEiCPORÀm
pays, par des masses et dans des régions voisines, elle aura une base chez nous : c*est la banque allemande établie à Lima. On sait le grand rôle des banques dans l'évo^ lution économique de l'Allemagne contemporaine : elles ont protégé les industries et étendu le crédit agricole (1). Il en sera de môme pour l'immigration allemande au Pérou.
L'immigration italienne est un exode des classes rurales : elle est donc conservatrice, arriérée, attachée à ses traditions locales. Elle se recrute principalement dans l'Italie méridionale, qui souffre des grandes crises de famine. Et cette origine lui donne ses principaux caractères. Ils sont, selon l'éminent sociologue Niceforo, impulsifs, excitables, Imaginatifs, faibles de volonté : leur psychologie est celle des races méditerranéennes, bonnes, si différente de celle des aryens du Nord, de la Lombardie et du Piémont (2). Niceforo se demande, après avoir comparé les races italiennes du Nord et du Sud, <c guate délie due psicologie e piu adaita al progressa moderno ï>, et il affirme que c'est celle du Nord, par sa discipline, par la force de la volonté et la précision de l'intelligence, car le progrès moderne est fait d'organisation et de collaboration sociales. L'expérience nous apprend au Pérou que, malgré ces oppositions si réelles, l'immigration italienne est très féconde, qu'elle apporte des habitudes d'effort, d'épargne et de travail, qu'elle s'assimile l'esprit national et forme une force péruvienne, après deux générations. >c>^ ' C'est la meilleure immigration que nous puissions avoir,
y^ ^ parce qu'elle est latine et conséquemment voisine par son
v"* y '^ furent établis dans cet endroit. Us y formèrent le iioyi«n d*nn établi^i^e-
^ ment que vint grossir, en 1868, un nouveau couliugeut de même
V origine. Ils ont même multiplié, car, malgré l'émigration qui a éclairci
leurs rangs, leur nombre est encore d'environ sept cents babitauts. Mais, malgré cette énergie, la mission peut constater cbez ces vaillants pionniers, ou plutôt cbez leurs fils, des traces manifestes de dégénérescence physique. » Ces traces pourraient peut-être s'expliquer par Taction du climat ou mieux encore par le manque de croisement et risolement du noyau primitif.
(1) Blondel, out. cité, appendice.
(f) HaUani dtl Nord e lialiam del Sud Torino, 1901).
t'ATBlflll Î77
esprit de rintelligence péruvienne, et qu'elle est douée en môme temps de qualités, de sérieux, de patience et même d'une liberté intellectuelle, qui ne sont pas des caractères généraux chez nous. Et si on tient compte de la forte natalité dans les foyers italiens, on peut dire que cette immigration est la plus féconde, dans tous les sens (1).
Or, l'émigration italienne vers les Etats-Unis doit souffrir un prochain ralentissement. Au nord de l'Amérique, l'immigrant italien n'est pas reçu sans défiance : il apporte un capital très faible (on l'a calculé à 8 dollars 79, pour l'Italien du midi), il est ignorant, il ne possède pas la hardiesse du Yankee, son esprit d'entreprise et son cv^\w ^^ énergie combative. Au moins, on voudrait que l'Italien \\c\'0^ wr^. .^'^ O" immigrant se dirigeât vers les contrées agricoles et con- r ^ v% servatrices du sud de l'Union. Au Congrès yankee, deux ^\ y. r»rr^ bills ont été déposés, en 1006, pour régler cette immigra- ^ ^ tion. On n'admettra désormais que des émigrants sains, au physique et au moral, sachant lire, connaissant si possible l'anglais et possédant un capital de 15,1 dollars ou 25 dollars, suivant que leur âge soit au-dessous ou au-dessus de seize ans (2). Ces mesures prohibitives doivent changer la direction de l'exode italien : il se dirige maintenant sur l'Algérie et la Tunisie, qui semble devenir bientôt une colonie italienne, et surtout vers l'Argentine. Dans les dernières années l'immigration italienne à la Plata s'est beaucoup accrue : elle fut de 68.000 en 1901 ; en 1904 et 1905, elle a été de 67.000 et 73.500. Les succès des Italiens, dans cette invasion d'une terre dépeuplée, est des plus encourageants : malgré leur fécondité, ils montent dans l'échelle sociale. On trouve déjà, dans la politique et dans les sciences, des noms italiens. Et l'élément italien devient argentin dès la première génération, ce qui donne
(1) Le taux de cette navalité était en 1901, de 3i.5 par 1000, la populatiou ilalieijue a aagiuenté de 26.800.000, en 1871, à 33.400.000, en 1905, eoit de plaa d'un qaart en Yingt-cinq ans. La deniité eat de 115 habitants par kilomètre carré, tandis qoe celle de rAlIemagne n*est que de 111 environ. Voir pourjplus de détails le chapitre sar VBmigration italienne dans le livre de uonnard, p. 180 et saiv.
(2) Cité par Oonnard, oaT. cité, p. 226«
â?8 LE PÉROU CONTEMPORAIN
à la mentalité argentine une nouvelle tradition latine, un esprit plus italien qu'espagnol. Parmi les propriétaires fonciers étrangers, à l'Argentine, les Italiens occupent la première place, d'après les statistiques données par M. Gonnard.
Le courant de cette immigration italienne peut s'arrêter, d'abord parce que la propriété agricole augmente de valeur et que l'Italien cherche à devenir propriétaire; et aussi par la concurrence d'autres races envahissantes, dans cette immense Cosmopolis, Buenos-Aires. D'après les calculs faits, un demi-million d'habitants abandonne l'Italie annuellement; et presque la moitié y revient, faute de conditions de succès. On peut donc compter sur cette masse qui retourne sans espoir, et qui voulait abandonner la patrie pour se lancer dans l'aventure, dans l'inconnu. 11 faudrait, premièrement, donner à l'immigration italienne des chances égales ou supérieures à celles qu'elle trouve dans l'Argentine; et, avant le Canal de Panama, préparer, par le chemin de fer de Lima à Buenos-Aires, l'accès de nos diverses régions aux immigrants qui ne trouvent guère de placement à la Plata, et qui sont prôts à regagner leur patrie.
Il y a encore une autre immigration qu'il faudrait sou-
ç^*^ haiter et provoquer : c'est celle des Basques espagnols
Qj ^^ ^ y-*^ et des hommes du nord de la Péninsule. Dans notre cons-
ç^^^ . ^ \ titution ethnique, c'est l'élément andalous et castillan qui
Z»'^ a dominé : le milieu péruvien a affaibli les caractères de»
conquérants. Il faut donc reconstituer le type de la race par l'apport d'un sang espagnol, moins ardent et idéaliste: par le mélange avec cette population âpre et tenace, travailleuse et forte, qui a donné au Chili de si beaux résultats d'énergie et d'effort. Nous avons appris que, dernièrement, des peuplades entières voulaient abandonner le sol natal pour partir au delà de l'océan. La pauvreté des terres espagnoles, le manque d'irrigation, de celle « politique hydraulique », dont parlait Joaquin Costa, provoque ces mouvements généraux, qui rappellent les
anciennes migrations des peuples. Il y a là des signes d'un esprit, d'un besoin collectif à étudier de près, pour faciliter chez nous l'arrivée de ces immigrants pacifiques, qui ont notre même tradition, notre esprit et notre sang.
D'autres peuples immigrants, moins utiles pour le Pérou, soit par la différence ethnique, soit par l'opposition des traditions et des mœurs, sont le russe et l'aus- ^ v ^^, ^ ^,^(j tro-hongroîs. L'exode russe se dirige vers la Sibérie et, par les intérêts de cette nation à demi asiatique, il doit v^"^ (^\ se continuer vers l'Orient, sur la Mandchourie, pour opposer un bastion formidable à l'Empire du Levant. Il vise aussi aux Etats-Unis. Il y a, sans aucun doute, chez le paysan russe, chez le moa/î/f, des conditions de race qui ne sauraient guère être dépassées par aucun peuple : la discipline dans le travail, la patience religieuse, la soumission à la commune, à l'intérêt collectif; entre notre Indien et le Russe, il y a même quelque analogie par le collectivisme agraire, qui domine chez les deux peuples. Mais, arriverait-on à diriger la marche des Russes immigrants vers nos terres î On peut en douter, car la Sibérie et la Mandchourie sont des terres qui peuvent absorber à elles seules tout le courant russe. Quant à l'émigration hongroise, elle reste en Europe, dans des régions voisines, ou elle s'établit aux Etats-Unis. Malgré tous les avantages de ces races, Slaves ou Magyares, on ne saurait y trouver le meilleur élément pour notre avenir : trop de différences d'esprit, de langue, de race, l'absence de relations commerciales déjà établies, l'extrême divergence dans les habitudes et dans les mœurs; permettent d'établir qu'il y aurait toujours un fort éloignement entre les immigrants et les Péruviens. Plus qu'un renouveau d'hommes, ce serait ou une invasion de conquistadores, ou une superposition de races, méfiantes et peut-être ennemies.
Il faut donc se rattacher à l'immigration allemande et ( cr -c,^ ^ 3 '^^^ r^ italienne : la première a réussi, dans la colonie du Pozuzo; la deuxième sera très utile, parce que le capital italien est très puissant au Pérou et qu'une vraie sympathie des
280 LE PÊBOO GONTEXPORAIN
deux peuples se montre partout, dans le commerce, et dans les mariages. L'immigration espagnole, moins facile que les précédentes, plus attirée )y^rs TArgientine, où rélément espagnol est riche et puissant, pourra venir en deuxième plan : au Pérou, comme dans toutes les républiques américaines, ce mouvement de Fanciehne métropole vers les colonies auourd'hui autonomes, s'augmentera progressivement, à mesure que cette union de race soit partout le desideratum de notre avenir, la condition de notre grandeur future. Il n'y a qu'un pays qui puisse réunir toutes les républiques libres de l'Amérique et en fînir avec les souvenirs laissés par les guerres d'un siècle : c'est l'Espagne. C'est là peut-être la grande mission de ce peuple glorieux dans notre siècle. On y pourra trouver sûrement la meilleure assise pour l'union latine.
Mais, comment provoquer ces immigrations, comment leur donner une puissance, une continuité qu'elles n'ont jamais eues dans notre pays ? Voilà le deuxième aspect de ce problème
Il n'y a, à ce sujet, qu'un chemin à suivre. On a une immigration spontanée et une immigration provoquée : la première ne se dirigea guère vers notre république pendant des décades d'années. Ce ne sera jamais avant l'ouverture du Canal de Panama. L'immigration artificielle et protégée ne saurait arriver qu'avec des mesures légales; or, il y a plusieurs pays américains qui sollicitent l'étranger : le Brésil, l'Argentine, le Chili, etc. Si nos promesses sont inférieures à celles des autres peuples, même si elles sont identiques, il y a des chances pour que ces trois pays en profitent avant nous. Leur situation, leur progrès, surtout au Brésil et à l'Argentine, le succès des étrangers dans ces pays, leur donnent une importance que nous n'avons pas aujourd'hui.
On doit donc, dans une première période de dix ans,
xO^ peut-être d'un quart de siècle, donner aux immigrants
c^N^ des avantages exceptionnels, provoquer le mouvement, le
^"^ , S^ - stimuler, l'augmenter sans cesse, jusqu'à former une popu-