‹ Le Pérou; tableau descriptif, historique et analytique des êtres et des choses de ce paysChapitre 1 sur 47 · RUE DES SAINTS-PÈRES · texte numérisé non relu

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PRÉFACE

Ce livre et ceux qui suivront sur -F Amérique du Sud sont une élude de ce continent, particulièrement du Pérou, du Brésil, de la Guyane française et du pays indien de l’intérieur.

Cette étude m’a été inspirée par un long voyage qu’un de mes frères, officier de marine, et moi nous avons fait dans ces contrées, par l’ordre et pour le compte du Gouvernement français.

Soit avec mon frère, soit seul après son départ, j’ai passé sur le continent sud-américain trois années employées exclusivement à apprendre, sous leurs différentes faces, ce pays et ses habitants. J’ai vécu là tour à tour de la vie des villes et de celle des forêts ou des fleuves, menant tantôt l’existence des créoles français, brésiliens ou espagnols, tantôt celle des Indiens purs : sillonnant le pays en sens divers, et séjour; nant dans chaque endroit le temps nécessaire pour l’apprendre de mon mieux.

Nous avons rapporté de ce voyage en fait de matériaux :

1® Des rapports détaillés, sortes de traités à la fois géographiques, politiques et commerciaux, adressés

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aux Ministères des Affaires étrangères et de la Marine dont nous relevions (1).

2® Des journaux de route écrits chaque jour avec un soin scrupuleux.

3° Une carte de TAmazone, depuis son haut cours non navigable jusqu’à sa bouche.

4® Enfin, une quantité considérable de cartes, de notes, de croquis, de documents et objets de tontes sortes concernant ce pays : entr’autres deux collections des produits commerciaux et médicinaux du bassin de l’Amazone, depuis la Cordillère jusqu’à l’Atlantique.

Je dois dire maintenant pourquoi et comment noos avons ramassé ces matériaux, afin de mieux établir leur authenticité, et ainsi, de vous inspirer confiance dans l’exactitude de ce livre.

Nous avions pour mission d’explorer le bassin de l’Amazone, c’est-à-dire l’intérieur à peu près désert de l’Amérique du sud : aux points de vue des intérêts politiques et commerciaux de la France, surtout quant à sa colonie voisine, la Guyane, qu’il s’agissait alors de vivifier , pimr en faire un centre de déportation.

Notre premier devoir consistait à envoyer, au jour le jour, à nos deux Ministères, des rapports détaillés sur ces sujets. Ce devoir, nous l’avons accompli scrupuleusement.

Nous devions faire aussi des journaux de voyage;.

(1) Voir le Moniteur universel d’alors et les Annales du c<m^ merce.

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cette nécessité première de quiconque veut voyager avec fruit. Nous les avons fails^ au complet.

De même pour la carte de TAmazone. Ce travail n’existant nulle part sur une grande échelle, nous avions cru devoir l’entreprendre, malgré le labeur considérable qu’il entraînait : et, après le départ de mon frère revenu malade en France, j’ai dû l’achever seul : ce que j’ai fait.

La collection de produits et d’échantillons de marchandises européennes avait pour but de montrer aux négociants français ce qu’ils pouvaient envoyer et demander à l’Amérique du Sud. Nous étions les commis voyageurs de la France dans celte partie du monde: nous devions lui rapporter aussi complet que possible l’échantillonnage des pays qu’elle nous avait chargés d’explorer.

La collection médicinale était destinée à Magendie qui nous l’avait demandée. Cela avait été pour nous un fort surcroît de besogne, dont le détail au moins dépassait le cadre de notre mission > Mais Magendie était le meilleur ami de notre famille : mon frère et moi nous avions pour lui un culte filial. C’était lai surtout qui m’avait décidé à ce voyage, et, pour nous prémunir contre ses souffrances probables, m’avait même enseigné quelques notions médicales ad hoc. Nous lui devions bien de moissonner un peu à son intention : et, comme la moisson était riche dans ces pays à végétation luxuriante, nous nous faisions tout le long de la route une fête de ses joies futures.

Hélas t l’homme propose. Dieu dispose. Je ne suis

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revenu en France que pour Ty trouver mourant! Ce fut à peine, si, pendant quelques jours, son regard, déjà troublé par les visions d’une autre vie, a pu s’arrêter sur notre fouillis médicinal, dont il eût tant aimé cependant à débrouiller lé chaos. Puis la mort!

De tous mes manques d’ici-bas, c’est le plus grand ; son départ a fait un vide sans remède parmi nous tous qu’il soignait et ravivait, rien que par sa venue ; quand nous entendions son pas ami résonnant l’espérance. Cher et bon docteur, vous ne pouvez plus venir ! Mais où que vous soyez, si la reconnaissance humaine peut monter jusque là, qu’elle y monte.

Ami respecté, vous m’avez sauvé, vous m’avez instruit ; c’est mon devoir de vous suivre à mon tour dans les voies utilitaires où, par vous, j’ai commencé de marcher. Ce devoir je l’accomplis en publiant ces volumes, malgré le labeur ingrat qu’ils exigent. S’ils sont de quelque utilité à nos contemporains, c’est avant tout à l’homme illustre que je viens de nommer qu’on doit en faire remonter la cause.

Vous savez pourquoi nous avons colligé tous ces matériaux :

Voici maintenant comment nous nous y sommes pris pour le faire.

La contrée que nous avions à parcourir est généralement déserte et inconnue, même de ses possesseurs divers d’origine espagnole et portugaise. C’est le pays primitif par excellence, où il faut d’abord compter sur soi, puis encore sur soi: non-seulement

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pour bien voyager, mais pour vivre et même souvent faire vivre ceux qu’on vient visiter.

Donc, l’Européen qui veut voyager là utilement doit s’y mettre à tout faire : parce qu’il lui faut sans cesse tout faire. De la chasse, de la pêche, du commerce, de la cuisine; pour manger soi, son monde et ses hôtes. De la diplomatie, de la politique, de la patience surtout, pour^ avancer. Puis pêle-mêle, pour récolter et vivre, de la géographie, de l’hydrographie, de l’histoire naturelle, de la botanique, de la chimie, de la construction, de la pharmacie et principalement de la médecine. Car les Indiens, voire même les blancs du pays vous mettent sans cesse à contribution pour tout — pour leurs affaires comme pour leur santé — et il faut répondre bien ou mal, mais répondre. Il le faut par cela seul qu’on est Européen, donc médecin, architecte, avocat, militaire, chimiste, savant, dentiste, etc., bon à tout — doutor (docteur), enfin — comme ils disent : ce qui dans leur langue et leur pensée signifie, professeur en tout.

Si, nescient de ces mœurs, on a le malheur de dire comme je l’ai fait dans les premiers temps:

« Je ne sais pas. »

Les résolus vous disent tranquillement :

« Regarde dans tes livres. «

Puis, ils ne s’en vont, que lorsqu’on a ouvert un livre et qu’on leur a répondu.

Les autres partent sans mot dire, mais fâchés : vous regardant non pas tant comme un ignorant, que comme un méchant qui pouvait d’un mol les tirer de

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peine et qui n’a pas voulu prononcer ce mot. Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois île moindre de nos bacheliers serait un grand clerc là-bas. Il faut répondre sur tout, coûte que coûte : en disant et faisant le moins d’insanités possible : c’est-à-dire, — j’en demande pardon à la docte faculté — en ordonnant, comme elle parfois, de la mie de pain sous forme de pilules ou de l’eau sucrée sous titre de solution! Deux très-bons remèdes : car, s’ils ne sauvent pas leurs patients, du moins ils ne les tuent point.

Faisant tout, on ramasse de tout : renseignements, produits, drogues, etc. ! Ainsi ai-je fait, remplissant ma hotte au jour le jour, avec ce que j’ai pu crocheter de meilleur aux lueurs solitaires de mon fanal errant. Puis je suis revenu avec cela vers vous qui m’aviez envoyé : et peu à peu je vide ma hotte, afin que vous fassiez du papier neuf avec mes pauvres chiffons!

Quant à notre mode général de procéder, nous faisions comme nous pouvions, selon le pays le temps, les hommes; allant de ci, delà, où nous espérions découvrir quelque chose d’utile, en grand bateau de fleuve le plus souvent ou en simple canot, à cheval, à pied, selon nos voies.

Dans chaque ville ou bourgade de cette longue route, c’est-à-dire partout où il y avait quelque notion à recueillir, nous nous arrêtions pendant des jours ou des semaines selon l’importance du lieu. Puis là, de par les autorités locales ou le Dieu-argent, qui a cours même au désert, nous prenions ce que nous

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pouvions de renseigaemeats sur la nature et Télat du pays, ses habitants divers, bêtes et gens, leurs mœurs, etc. Les négociants, quand il y en avait, nous fournissaient de très-bonne grâce poüf la plupart des échantillons utiles . Le sorcier, la bonne fèmine ôii le prélendù docteur de rendrait, nous donnaient ou vendaient, moyennant quelque objet tiré de noâ bagages, ce (Jüe nous pouvions lui extraire de connaissances ou de drogues généralement difficiles à obtenir et encore plus à débrouiller. Enfin les autorités, gouverneurs, curés, alcades, etc., nous faisaient, à force d’être questionnés jusqu’à obsession, des homélies géographiques, politiques ou autres, dans lesqüellés nous pêchions nos renseignements.

Puis, tous ces produits étiquetés, classés, emballés, nous nous remettions en roule comme devant i ét ainsi pendant trois ans, sUr quatre à cinq millé lieuês de cliemins divers. C’est long èt c’était dur parfois, je Vous le jure: surtout quand je me suis Sénii là, seul de ma caste et de ma couleur, comme je l’ai été pendant plus d’un an après la rentrée de mon frère en France. C’était dur! Pour trouver au retour lamine maussade d’un chef capricieux, qui, du haut de sa direction officielle, accueillait alors son monde avec une infatuation de pouvoir irresponsable, toute particulière à ce noble personnage.

Mais laissons-là ce monsieur.

Ge qui il’est plus pour fhomihé a-t-il, jariiâiè ëtë t

a dit Lamartine : passons.

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J’ai fidèlement rapporté en France notre moisson entière: sans avoir rien perdu.

Les caries et rapports ont été, comme d’usage, enfouis dans les cartons bureaucratiques, où ils gisent encore, je pense. Quelques-uns cependant ont eu les honneurs de la publicité, notamment au Journal Officiel. Mais, bien que demandés par un ami alors! le directeur de ce journal, Dieu sait les peines que j’ai eues pour obtenir le droit de publication. Jugez: cela était à I’État ! ce fétiche, dont, tous tant que nous sommes, nous avons fait peu à peu le plus odieux magot qu’ait jamais subi notre pauvre Chine-France.

J’avais d’ailleurs gardé les minutes de tout cela ainsi que mes journaux de voyage : c’est sur ces documents que j’ai écrit les romans et les études diverses qui ont déjà paru. Plusieurs d’entre vous se souviennent peut-être de : Huit jours sous l' Equateur, les Révoltés du Para , Eludes sur le caoutchouc, le Curare, etc.

J’ai encore aussi la carte du grand fleuve, de tous noslabeurs celui qui nous a coûté le plus de peines, dont j’espérais le plus et qui cependant nous a le moins servi. Mais c’est la vie que ces mécomptes; et si je voulais raconter ceux que j’ai subis, rien que pour ce voyage, je ferais une vraie litanie — fort ennuyeuse. J’ajouterai seulement, à propos de cette carte, que je l’avais bénévolement portée au Ministère des Affaires étrangères à mon retour: mais que là, le personnage dont j’ai parlé plus haut m’a déclaré que le Ministère n’avait quo faire de travaux de cette nature. Je l’aj

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donc gardée : mais mieux eût valu pour moi, Tavoir donnée au Brésil, qui m’en avait offert un haut prix que j’avais cru devoir refuser.

Les collections de produits et de médicaments ont eu les honneurs de l’Exposition universelle. M. Leplay, son directeur d’alors, a bien voulu les y recevoir malgré sa bureaucratie, qui ne les voulait pas admettre, sous prétextes divers. Mais je n’étonnerai personne en ajoutant, qu’en cela comme en tout, l’intelligence bienveillante de M. Leplay sut s’élever au-dessus des mesquines idées des bureaux, comme elle sut résister à l’empiètement princier d’alors; ces deux plaies du régime impérial.

J’ai encore quelques bribes de cette exposition, notamment les curiosités indiennes achetées pour mon compte. La collection médicinale est allée surtout à notre parent et ami, le docteur Henri Liouville. Ses travaux sur le curare sont connus et forment une portion du bagage avec lequel il marche sur les traces de ses maîtres, xMagendie et Claude' Bernard. Le reste est parti en détail : à droite, à gauche, chez quiconque de commerce ou de médecine, est venu nous en demander et que nous avons été assez heureux pour satisfaire. Le meilleur du retour est de donner?

C’est principalement grâces aux matériaux que je viens d’énumérer, que j’ai écrit ce livre et ceux qui suivront. J’ai repris un à un nos rapports, nos notes, nos cartes, nos curiosités même parfois : tous nos documents enfin, ainsi que les divers écrits que j’avais déjà publiés. Je les ai condensés dans mon cerveau

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comme dans un alambic. Puis, j’ai rédigé le volume dont vous lisez en ce moment la préface.

Mon but principal, en publiant ce travail, est de faire connaître des pays peu connus et dont Tétude offre, à mon sens, un grand intérêt: parce qu’elle porte sur un continent qui tôt ou tard deviendra pour l’Europe, le plus riche de ses champs de moissons. Noire patrie surtout peut trouver là des ressources de mainte nature. Ainsi, dans le présent, des matières premières, telles que métaux, salpêtres, fibres textiles, résines, bois, etc., qui commencent à manquer sur notre vieux continent : dans l'avenir, tout un monde à immigrations, c’est-à-dire un champ d’apaisement civique et de rajeunissement parles colonies, ce besoin paternel de tous les grands peuples.

J’ai donné à ce volume le nom du pays dont il traite, parce que j’ai fait tous mes efforts pour qu’il soit un portrait fidèle de ce pays. Dans ce portrait, j’ai exposé tour à tour la nature et les êtres qui la peuplent, comme cela m’a paru le plus propre à intéresser mes lecteurs, c’est-à-dire : en accumulant les renseignements, en comparant souvent la nature américaine à la nôtre, en ajoutant çà et là des commentaires philosophiques et autres suggérés par l’occurrence, enfin en semant mon compte-rendu d’anecdotes et d’aventures vraies, curieuses à enregistrer ou utiles à l’explication de certains faits.

Én d’autres termes, je me suis efforcé de rendre intéressant un travail aride par nature.

Tout d’abord, j’avais commencé ce volume, sans

piiéfagj: XI

me servir des divers ouvrages publiés sur le Pérou : et il y en a des quantités. J’avais craint de modifier mes impressions par ces lectures : et ainsi de les amoindrir,' de les effacer même, sous une couche d’idées en dehors des miennes. Sur toutes choses, je ne voulais point emprunter les labeurs des autres, parce que je peux dire avec notre poëte aimé :

Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Puis, j’ai réfléchi que, dans l’intérêt de la vérité, mieux valait corrober mes observations par celles de mes prédécesseurs : et, j’ai lu ou relu les ouvrages qui m’ont paru les plus sincères, tels la géographie de Paz Soldan, les histoires de La Vega et de quelques-uns de ses continuateurs, beaucoup de notices, entr’autres celles do Charles Wiener, et enfin les célèbres voyages de Lacondamine, Humboldt, d’Orbigny, Weddel, Erndon, Hutchinson, etc. Leurs livres m’ont aidé sur beaucoup de points à me réformer et surtout à me compléter : je leur dois, entr’autres choses, d’avoir ajouté à ce travail toute sa partie historique. Ils ne sont cités dans le cours de ces volumes qu’aux endroits où je leur ai fait quelqu’omprunl direct ; mais je leur rends ici l’hommage d’un continuateur reconnaissant à des devanciers illustres.

Enfin, en vue d’être aussi exact que possible pour tout, j’ai invoqué la science de quiconque je savais en état de me renseigner: ainsi, m’adressant à naon collègue etami, M. A. Lavallée, vice-président delà Société de botanique, qui a corrigé mes erreurs végétales ; au Ministère du Commerce; et surtout au Ministre actuel

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du Pérou, en France, M. Galvez, dont le savoir obligeant m'a fourni toute une mine de renseignements sur les progrès actuels de sa progressante patrie.

Bien que cette étude soit généralement faite sur notes et souvenirs de voyage, je n'ai pas cru devoir lui donner la forme ordinaire d'un livre-journal, parce que je n’aime pas cette forme de récit. Quoi qu'on fasse, elle est presque toujours irrationnelle, confuse et incomplète. De plus, si elle satisfait la vanité de l'auteur, en étalant chacun des faits et gestes de sa personnalité, elle ne doit satisfaire que médiocrement le lecteur. Qu’est-ce que cela peut vous faire de savoir si telle nuit nous avons bien ou mal dormi entre les moustiques ou les Indiens? Ce que vous cherchez avant tout, c’est le pays dont le livre traite, les productions, le commerce, la nature et les mœurs des habitants, afin de puiser dans cette lecture une distraction ou un enseignement.

C’est ce que je me suis efforcé de donner, sans raconter nos pérégrinations, autrement qu’à l'appui de cette étude.

Au risque de fatiguer par trop d’aridités scientifiques, je n’ai pas cru devoir non plus placer ce travail sur un canevas de roman, comme je l’ai fait pour plu- .sieurs autres publications: parce qu’avant tout, même avant de chercher à vous plaire, j'ai voulu être vrai d'un bout à l’autre.

C’est dire que tous les détails de nature et de mœurs les anecdotes même, contenues dans ce livre, sont absolument exacts : ou que du moins je les crois tels.

PRÉFACE

J'ai poussé le scrupule de vérité, jusqu’à prévenir par le mot dit-on ou autre, chaque fois que j’ai énoncé un fait qui ne me paraissait point certain. J’ai dû, au cours d’un volume de 500 pages, me tromper plusieurs fois, souvent même, priadpalement dans les appréciations : errare humanum est. Plus que d’autres les voyageurs sont exposés à erreur, surtout dans les pays neufs, tels que ceux que je raconte en ces pages ; parce que nous sommes plus ou moins des avant-gardes, qui, par force, opèrent dans l’inconnu, rapides et tâtonnantes. Mais je ne me suis trompé ni sciemment, ni faute d’avoir cherché la vérité absolue.

Cela m’a coûté beaucoup de temps, de travail et même d’ennuis divers. Cependant je l’ai fait malgré tout, parce que c’était, à mon sens, la seule manière d’offrir un livre de quelque valeur et que mon devoir, ma tendance et mes intérêts me poussaient de concert à agir ainsi.

En effet, nous avions été chargés parle Gouvernement de notre pays, de regarder toutes les choses de ces contrées, et de lui rendre compte de nos investigations. Quelle que soit l’indifférence oublieuse que mon frère et moi nous avons recueillie de ce labeur, nous devions accomplir notre tâche jusqu’au bout. Je la parfais aujourd’hui en publiant ces volumes. Voici pour le devoir.

En second lieu, avant tout, même avant mon intérêt personnel, j’aime et je pratique la vérité. Ce livre, comme de raison, est fait selon ma tendance dénaturé, ma manière d’être. J’eusse voulu l’écrire autre-

PRÉFACE

menl, que je n’eusse même pas réussi : encore plus que le mensonge, la vérité a ses entraînements.

Enfin, j’ai agi aussi par calcul d’intérêt personnel, parce que je crois qu’entre 1e public elles auteurs qui le respectent en ne lui mentant jamais, il s’établit tôt ou tard une confiance sympathique féconde en succès. C’est surtout cette espérance qui m’a soutenu dans mon long travail. Si je me suis trompé, la chose, vous en conviendrez, valait au moins la peine d’être tentée!

D’ailleurs, ou je m’abuse comme un véritable auteur que je suis^ ou rien qu’à lire ces pages, vous sentirez bien qu’elles sont vraies d’un bout à l’autre. La nature, les hommes, les choses, l’écrivain lui-même, car le style c’est l’homme : tout est là, bon ou mauvais, mais tel quel. Si je vous plais, tant mieux ; c’est mon désir — et le vôtre, puisque vous me lisez. Si je vous déplais: tant pis: je n’y puis rien, car je suis ainsi fait, et, comme disent les Arabes, le vieux bois ne se redresse plus.

Enfin, en vue de clore cet avertissement-préface, j’ajouterai que soit en voyage, soit depuis mon retour, je travaille à ces livres d’une manière ou d’une autre, depuis vingt-quatre ans : retouchant, empilant, ajoutant sans cesse aux cours du temps et de ma pensée élucidée par le travail. Je sais que pour un livre, comme pour les sonnets, le temps

Ne fait rien à l’affaire

et que, peu vous importe que j’aie travaillé ou non, pourvu que l’ouvrage soit bon. Mais c’est au moins

PRÉFACE

une indication que j’ai mûri les idées que ce livre renferme. Aussi, contrairement aux usages modernes, je me largue devant vous de ce temps dépensé : comme, à la fin de sa journée, un ouvrier, qui a travaillé de son mieux, se largue devant son maître des efforts qu’il a faits.

J’eusse désiré publier plus tôt, mais on n’en finit pas, quand on fait un travail de ce genre. Le temps apporte chaque jour quelque document nouveau, quelque correction d’erreur matérielle ou d’appréciation, et des chapitres entiers sont à recommencer. Enfin, grâces à Dieu, j’ai fini quant à ce volume. Je vous le livre.

Est-il bon? Je le crois tel, puisque je le signe et vous l’offre comme un de mes produits, auxquels.je liens le plus. Mais, je suis son père, son aveugle père, tel que nous sommes tous plus ou moins. Mon espoir, sous ce rapport, né signifie donc rien. Tout ce que je puis vous dire avec certitude, c’est que je l’ai fait, en conscience, dans le fond comme dans la forme, en vue surtout d’être utile au siècle dont Dieu m’a fait naître.

Paris, 1873.

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