‹ Le Pérou; tableau descriptif, historique et analytique des êtres et des choses de ce paysChapitre 31 sur 47 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Résumé général et conclusion.

Le meilleur pays du monde.

Ou j’ai rendu d’une manière insuffisante le pays elles êtres que nous venons d’examiner ensemble, ou ce que j’espère, vous le connaissez maintenant au complet; comme nous devrions connaître tous les pays du globe. Car il n^y a pas science plus fructueuse que celle de notre demeure terrestre, ne fût-ce que ponr savoir notre richesse humaine et le parti que nous en pouvons tirer.

Pour clore ce travail, il ne me reste donc plus qu'à le résumer et à conclure : ce que je vais condenser en quelques pages. La seule chose que je demande au lecteur, est de vouloir bien faire à part lui, pour lire ces pages, ce que j'ai fait pour les écrire ; c’est-à-dire, dépouiller tout amour-propre de civilisation, pour ne s'occuper que de la vérité et de l'intérêt humanitaire.

Il résulte, à mon sens, des chapitres précédents que le Pérou est un des pays les mieux doués de notre planète, en diversité et abondance de natures: sousce rapport qu’il possède à la fois un océan, des cours d’eau considérables et nombreux, des plaines, des montagnes, des vallées remarquables. Ses productions naturelles , animaux, végétaux, minéraux, etc., sont à la fois multiples, riches et abondantes. C’est comme un échantillon complet de notre globe.

La famille humaine qui l’habite aujourd'hui est formée des trois grandes races du monde, surtout de deux : la rouge et la blanche. De par cet alliage non moins que par climat et diversité de nature terrestre, c’est une des nations les plus richement dotées en qualités diverses, surtout en bonté accueillante et en intelligence.

On pourrait souhaiter ce pays moins troublé par les tremblements de terre et les discordes civiles, plus probe, plus aimant de travail et surtout moins passionné de plaisir : mais rien n^est parfait sur cette terre ; ce n^’en est pas moins une des meilleures contrées et des meilleures races humaines . Il est au moins probable qu’un des plus grands avenirs d’ici-bas, leur est réservé dans un temps même peu éloigné : avenir analogue à celui des Etats-Unis, mais dans un sens continental opposé, sur le Pacifique et avec la race rouge pour base.

Présentement, les Péruviens sont encore dans un état demi-sauvage, inhérent à leur jeunesse nationale, qui souvent nous les fait voir sous un pauvre aspect : parce que, comme beaucoup d’hommes mûrs, oublieux de leur enfance, nous ne réfléchissons pas à Pâge du Pérou et aux conséquences de cet âge. Mais son état même de jeunesse est plus heureux que le nôtre, parce qu’il est insouciant et riche d’espérance, beaucoup plus que le nôtre.

Telle est la situation respective de nos différentes contrées.

Il résulte de là, à mon sens, que PEurope et principalement la France ont tout intérêt à nouer des relations de plus en plus étendues avec ce pays, parce qu’elles ont beaucoup à y gagner.

Il résulte de la surtout, que c'est vers cette contrée que les émigrants doivent se diriger de préférence, parce que c’est là qu'ils ont le plus de chances de vivre heureux. Des appels d'émigration leur sont faits en ce moment avec ardeur par le gouvernement péruvien, allant jusqu’à leur offrir la traversée gratuite et des terrains irrigués, à prix remboursables par échéances. Les émigrants européens, notamment ceux de l’Allemagne qui vont de préférence aux Etats-Unis, ont, je crois, intérêt à se diriger vers le Pérou, plus que nulle part ailleurs.

C’est ce dernier point de vue, qui est la conclusion principale de ce livre; aussi vais-je essayer de le bien préciser.

Souvent, à raison des voyages que j’ai faits dans diverses contrées, on m’a demandé :

« Quel était, selon moi, le meilleur pays du m*onde. »

Je réponds ici sans hésiter : le Pérou, et, dans le Pérou, la partie de la basse Cordillère, qui avoisine l’équateur.

Parce que tout primitifs qu’y sont encore la nature et l’homme, c’est là qu'on vit le plus libre, le moins forcé au travail, sans entassement, presque sans inégalité de conditions, sur le sol le plus riche et sous le climat le meilleur que je connaisse. C’est le meilleur pays du monde, à mon sens, parce que c’est là que l’homme m'a paru avoir la vie à la fois la plus calme, la plus douce et la plus aimante, donc, la plus heureuse.

Nulle part ailleurs, ni en Europe, ni en Afrique, ni même sur aucune autre partie du Nouveau-Monde, je n’ai vu notre espèce humaine mener une vie générale meilleure que celle que mènent là toutes les classes de la

société, même les plus pauvres. Ou dirait d'yeux tous des riches de nos climats, des riches sans un sou vaillant, sans souliers même pour la plupart, et cependant les plus heureux d'^ici-bas, puisqu’ils n’ont aucun des mille soucis qui, le plus souvent, escortent la richesse.

C’est bonheur que les voir dans leurs villes ou leurs villages, avec leurs figures satisfaites, assis devant leurs portes et là jasant ensemble ou tissant un chapeau, sans se presser jamais, tant que le désir d’un caprice à réaliser n’active pas leur douce quiétude. C’est bonheur que les voir dans leur vie intérieure, sûre de leur pain quotidien, ignorants d^’une vie luxueuse qu’ils ne connaissent pas, insouciants, indépendants et capricieux comme des oiseaux en riche forêt, promener incessamment leur liberté indolente de leur maison de ville à leur maison des champs.

Çà et là, par les rues, on voit passer un homme couvert d’un pantalon pour unique vêtement. Il tient un long fusil à pierre et marche lentement en fumant : une femme le suit à dos de mulet, avec un ou deux enfants en croupe et un paquet de hardes attaché à la selle. La sehora, montée à la façon des hommes, allaite sans cérémonie son baby ou fume une cigarette ; tandis que d^’autres marmots plus âgés suivent, suçant un bout de canne à sucre ou une écorce de pastèque, etc. Derrière le tout, si le Péruvien est riche, un ou plusieurs serviteurs indiens ou nègres s’en vont fumant comme leur maître, ou portant à leurs fronts les sacs de la famille, c^’est-à-dire quelques provisions, des hamacs, des haches d^’abattis, du plomb, de la poudre et du tabac, tout cela pêle-mêle.

C’est une famille péruvienne, qui part pour sa campagne avec tous ses bagages. Elle va passer là huit

jours, un mois^ selon ce qui lui traversera l’esprit ; et, pendant ce mois, les serviteurs comme les maitres, ne feront pas autre chose que cultiver une heure ou deux par jour, distiller un peu d’eau-de-vie, chasser, pêcher, et, le plus souvent, sommeiller à l’ombre de leurs bananiers !

Et ainsi toute leur vie, toute l’année ; sans autre loi que leur caprice, car ils n^ont pas même de saisons tranchées pour régler leurs existences !

Or, cela vautbien : de cultiver sans reposune terre qu’il faut incessamment couvrir de fumier, parce qu’elle a froid de climat et de veillesse? Ou de remuer les bras fétides d’une machine ? Ou de noircir du papier entre les quatre murs d’un cabinet? Quelles que soient nos jouissances de vie civilisée, promenades, fêtes, spectacles, cela ne vaut pas leur soleil et leur libre insousciance ? Le poète de la vérité, Musset a écrit :

La fortune pour moi n’est que la liberté

Ici on m’arrêtera, pour me dire ce qu^on m^a déjà dit de vive voix et ce qui m’est souvent venu à Tesprit, depuis que je m’occupe de ces contrées.

« Et la vie intellectuelle? Où est-elle au milieu de ce prétendu bonheur? Existe- t-elle seulement? »

Non. Elle est pour ainsi dire inconnue. Point de livres. Une ignorance presqu^absolue sur tout: sur le ciel, sur la terre, l’homme, leur propre histoire. Leur pays d’origine, l’Europe même, n^est plus pour eux qu’un souvenir effacé, dont il leur reste à peine une notion vague, comme de la patrie d’ancêtres lointains. Ainsi, quand nous croyons que notre civilisation éclaire le monde, rayonnante et précieuse à tous comme le soleil : là-bas, aux douces clartés de leurs nuits embau-

mées, loin de nos vains bruits, on entend chaque soir des questions comme celle-ci.

« Quelle différence y a-t-il entre Paris et la France? L’Europe est-elle à droite ou à gauche de la Cordillère ? »

C’est à ne pas croire parfois d’ignorance candide et indifférente. En dehors du coin où ils vivent, le monde entier pour eux n’est qu^’une planète étrangère, qui ne les intéresse qu^à peine !

Gen^est pas qu’ils soient sauvages, ou bêtes, ou ahuris, comme sont chez nous tant de malheureux que le travail ou la misère plongent peu à peu dans Pabrutissement. Ils sont au contraire très-intelligents et devinent les choses, avec une sagacité d’intuition toujours plus développée dans les pays chauds que sous nos froids climats. Ils savent leur montana, comme pas un de nous ne sait sa ville et pourraient apprendre tout comme nous, plus facilement même, je crois. Mais cela leur est bien égal de savoir ou de ne savoir pasl La vie intellectuelle, qui pour nous, est aussi indispensable que le pain de chaque jour, leur est inutile, donc insignifiante. C’est un bibelot moral, dont ils n^ont que faire et qu^en conséquence ils ne pensent même pas à ramasser !

D^eux ou de nous, quels sont les plus voisins de la félicité humaine? Je ne crois pas que ce soit nous. Pour l’homme en général, la science n^est pas le bonheur : car elle n^est ni dans ses possibilités, ni même dans ses désirs principaux. C’est une idée généreuse, mais une utopie, que celle de vouloir faire de chaque être humain une sorte de lettré chinois. Que la science soit nécessaire jusqu’à certain degré, tel que lire, écrire, compter et avoir diverses notions premières utiles à

l’homme en état de société, surtout de société pressée comme l’est la nôtre : cela est évident. Mais que son bonheur terrestre dépende de son plus ou moins de luxe soit moral, s(>it physique ; en ce sens que plus un peuple est luxueux, plus il est heureux: c’est ce que je nie. Moins l’homme a de besoins, moins il a de souffrances.

Cette vie intellectuelle dont nous sommes si fiers — et tout le premier celui qui par ces lignes en combat les excès modernes — cette vie factice, fiévreuse, usante, tant elle est tendue de travail, n’est pas Tultima ratio de l’humanité. Je l’aime et n’en change point ; parce que j’y suis fait et qu’elle est devenue ma vie. Mais je sens trop ses soutfrances, pour la regarder comme la meilleure de ce monde. L’exemple de là-bas m’a même appris qu’il était facile de s’en passer, et, si je ne craignais d’être pris pour un matérialiste sordide, ce que je ne suis pas cependant, je confesserais que je m’en suis passé pendant quelque temps et queje regrettece temps.

De par l’état de douce torpeur que j’ai subi alors, et dont le souvenir me reste comme celui d’un beau rêve, je puis affirmer que l’âme et le corps se font vite à ce demi-sommeil. Au bout de quelques jours à peine de séjour dans ce doux pays, on se sent envahir par le bien-être du farniente : au point qu’on finit par oublier tout jusqu’à la patrie elle-même, ce regret permanent du voyageur lointain. La chaleur humide de ces journées somnifères, la beauté tiède et parfumée des nuits, la quiétude des besoins matériels aisément satisfaits, l’exemple du repos physique et moral qui vous entoure, le calme universel de cette nature grandiose, tout vous endort peu à peu, comme dans un bain

de volupté indolente. Si Européen qu*on soit resté, on glisse heure par heure dans cette douce somnolence équatoriale. On ne pense même plus qu’on ne pense pas, et lorsque le devoir vous force à partir, il faut se faire violence pour quitter ce bien-être : comme pour quitter en hiver un lit encore endormi, oublieux et rempli d^’un être aimé !

Quant à la question de savoir lesquels d'eux ou de nous accomplissent le mieux leurs devoirs d’ici-bas, qu'importe la tâche, pourvu que la conscience soit satisfaite. Ils ont leurs voies, leur œuvre, leur mission terrestre, comme nous avons les nôtres. Que nous passions ici-bas, habillés ou nus, faisant delà prose ou des chapeaux, tout cela est même chose en résumé. N’en faut-il pas moins, ce soir ou demain, défiler devant Celui qui juge les vertus et non les rangs. Le bottier qui te chausse, empereur, sera peut-être plus grand que toi devant Dieu !

Telle est la vie humaine de par là-bas : telle du moins elle m’est apparue et m'apparaît encore aujourd’hui, lorsque je la résume dans mes souvenirs.

Ce n’est pas le bonheur. Le bonheur n'est point de ce monde. Mais c’est l’existence qui me paraît s’en rapprocher le plus.

Donc, croyez-moi :

Vous dont l’âme saigne d’une blessure quelconque,inguérissable ici :

Vous qui êtes nés sans toit, ou qui avez perdu le vôtre et dont l'être est las de se consumer en vain, pour trouver sur notre hémisphère un bonheur incessamment fugitif :

Vous tous enfin qui végétez ici, par une cause ou par une autre et qui, jeunes encore, pouvez encore partir :

Partez. Emigrez. JJbi félicitas, uhipatria : la patrie est où est le bonheur. Allez au Nouveau-Monde, au Pérou, dans la basse Cordillère. Là, le ciel est beau, la terre est à tous, la vie est libre, les femmes sont bonnes et belles. Le Pérou 1 c^est le pays de l’amour, de la richesse et du sommeil. C’est une des rares contrées d’ici-bas où l’homme peut trouver quelques épaves d’un paradis plus rêvé que perdu peut-être, lueurs d’une vie meilleure, plus douce et moins troublée que la vie de ce monde I

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