CHAPITRE XXI
Commerce.
Commerce intérieur: les lonjas ou boutiques péruviennes; instincts, éducation et habitudes commerciales des Péruviens ; les affaires de Pédro, notre officieux. Commerce extérieur : en général: avec la France. Cayenne entrepôt commercial entre le Pérou et l’Europe. Mœurs péruviennes en fait de commerce. Comment on prend, mais aussi comment on écoule ses pièces fausses. L’homme n’est pas un ange. Probités italiennes, anglaises, françaises, allemandes, etc. Progrès social.
Le commerce est considérable, lucratif et facile avec le Pérou, mais il offre des dangers. L’Europe, surtout la France, a intérêt à le bien connaître, parce qu’elle a beaucoup à lui porter, encore plus à lui demander. Il est donc utile de l’examiner avec soin et c^est ce que nous allons faire en ce chapitre de fin de volume.
Je divise notre revue en deux parties, du commerce intérieur et de l’extérieur. C’est Tordre suivi par notre administration française. Je ne puis mieux faire que de l’adopter.
Le commerce intérieur, autrement dit dhm point à un autre du Pérou^ se fait comme chez nous, par boutiques et par colporteurs. Les boutiques consistent en échopes ou on vend de tout, principalement des liquides et qui, par suite, cumulent les rôles de nos cabarets et ceux despharmacies de FOrient. C’est là que le quartier mouvant vient volontiers raconter les nouvelles^ faire sa provision et boire par occasion, ou^ pour être plus exact, vient boire sous ^prétexte de causerie; les lonjas^ comme on les nomme, ne brillent en général
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ni par la propreté ni par l’ordre. Excepté les objets d^habillement qui y sont soignés, parce que sans cela les Péruviens n’en voudraient point, tout ce qui est outils, meubles, provisions de bouche notamment, git là dans un vrai pêle-mêle à la Désaugiers :
Un briquet est dans une mule,
Dans un verre un peigne édenté.
Sous un tableau récemment peint Je vois un pain Un escarpin
Il y a des exceptions à cet état général, surtout dans les villes. Ainsi, à Lima, les magasins ressemblent aux nôtres par l’ordre, la propreté, le luxe, le goût même dont nous sommes présentement les arbitres sans rivaux et sans conteste. Mais presque partout ailleurs, le désordre est aussi laid que malpropre et puant. Je sens d’ici, à grimacer rien qu’à ce souvenir, Thuile rance, le poisson salé, la carne gâtée, qui exhalent dans chaque rue leurs puanteurs mélangées. Le Pérou est intertropical, il a les défauts de son climat et ce n^’est ni par Pordre ni par la propreté que brillent en général les habitants des pays aimés du soleil.
Les colporteurs, employés ou associés de ces magasins, colportent pour eux les marchandises n’ayant pas' trouvé à s’y vendre. Ce sont gens en général actifs, jeunes et bien trempés qui, à travers les impossibles chemins du Pérou, pénètrent dans des bourgades et des carbets isolés où ils se payent de leurs peines en vendant cuir et poil, ce qui n’est plus que parchemin. Mais ils disent à cela, comme oh dit dans nos colonies :
« Nous ne faisons pas ces' voyages pour changer . d’air ? ^
Et, en efifet, quand on risque sa vie, c’est bien le moins qu’on fasse fortune de temps à autres, ce qu’ils ne font guères cependant, parce qu’ils sont littéralement à la queue les uns des autres. Boutiques et colporteurs abondent au Pérou, comme si on les y avait semés, par une conséquence forcée des mœurs américaines.
Au contraire de l’industrie, le commerce non- seulement plaît aux Péruviens, mais il est à la fois dans leurs tendances natives, leur éducation et leurs habitudes, comme chez les Génois par exemple. C’est leur instinct et leur vie. Ils en font sans cesse; chez eux, en voyage, en visites, en dînant, en jouant, partout. L’Anglais, une fois sorti de son magasin, se donne à ses plaisirs et ne pense plus qu’à cela ; le Péruvien, tout en s’amusant, continue de commercer et, le verre à la main, entre les expansions amicales de son hospitalité, vous propose une affaire sur votre cheval de départ ou d’arrivée, votre chapeau, vos cigares, tout. Comme l’instinct de l’abeille est de faire du miel avec les fleurs, le sien est de faire de l’or avec n’importe quoi, même avec ses séductions natives; et il en fait vite et bien, par cela seul qu’il le fait d’instinct.
Sous cette tendance, tous éduquent leurs enfants au commerce dès qu’ils peuvent. Leurs marmots vendent ou achètent avant de savoir lire. Quand ils ont quinze ans, leurs parents les placent chez un négociant ou les envoyent courir le monde avec un parent, voire même tout seuls : pendant que nos enfants de France vont s’étioler dans quelqu’officine à latin, pour y faire ce que nous appelions nos / par raillerie sans
doute, car les inutiles vieilleries grecques ou latines qu’on apprend là, au détriment des autres sciences cor-
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porelles et morales, ne nous servent guères à devenir des hommes !
' Ces voyages mûrissent' les jeunes Péruviens, les bronzent, les grandissent, leur donnent de bonne heure des pensées et des habitudes viriles. A vingt ans ils sont hommes, tandis que nos échappés ^'humanités ne songent encore qu^à s^’habiller et déshabiller des créatures qui les ruinent de toutes les façons. Mais qu’y faire? c’est dans nos moeurs de garder ainsi nos enfants en tutelle, tant que peuvent leurs mères. A part les modes, vous savez bien qu’on ne peut rien innover en France, même et surtout les choses raisonnables. L’Eghse veut avoir nos fils sous ses prêtres, nos filles dans ses couvents, pour les éduquer selon ses intérêts de domination cléricale ; moutons de nos mœurs, nous les lui livrons. Un abbé pour son fils, un couvent pour *sa fille, posent un ménage français au premier rang de la gentry bien pensante. Avant tout, même avant Ta venir des enfants, et celui de la patrie, le comme il faut, la mode !
« De bons chevaux, dont on fait ce qu’on veut avec la mode et leurs vanités ! »
disait de nous un jour, à Rome, un prélat romain. Il disait vrai ; mais c^est triste. Les fils de Brennus et de Charlemagne sous une sandale romaine !
De par ces instincts et cette éducation, les Péruviens sont habilissimes au commerce : plus habiles, je crois, que leurs voisins de l’Amérique du Nord, en vertu de leur nature plus fine, plus intelligente, adroite et souple. Ils ne le laissent pas voir, ce qui est encore une de leurs habiletés à la vénitienne; mais, si vous en doutez, regardez-les faire avec leur guano, leur salpêtre et leurs emprunts ? Il n^y a ni Juif ni Lombard a se
débrouiller mieux qu’eux dans ce dédale de mixtures, de trafics, d’emprunts, de bons, de banques où ils gagnent, sur chaque opération, comme des banquiers romains 1 Quand je vous dis que c’est l’Italie adolescente.
Aucune entrave ne gêne ce commercial essor: ni droits indirects, ni octrois intérieurs, ni enregistrement, tous ces laços dans lesquels notre administration nous tient comme des taureaux soufflant et de temps à autres brisant tout, mais repris dès le lendemain d’encore plus près qu’avant ! Moyennant un léger impôt de patente, vend qui veut, ce qu’il veut et comme il veut. Aussi chacun, riche ou pauvre, prêtre ou laïque, civil ou soldat, fonctionnaire ou non, fait opérations commerciales d’un ordre quelconque, selon sa situation : et non-seulement personne ne le trouve mauvais , mais tous, au contraire, l’approuvent, parce que le commerce est l’unique point de mire de chacun.
Ils pourraient très-bien faire comme nous, en Europe, prendre aussi d’autres métiers. Ni l’intelligence, ni le désir de gain, ni la confiance en eux ne leur manquent pour tout tenter et pratiquer. De plus, grâce à la liberté presque sans limites qui règne chez eux plus que nulle part ailleurs, je crois, ils n’ont besoin pour rien ni de brevet, ni de diplôme, ni même d’apprentissage, le plus souvent. N’importe qui peut être président, ministre, savant, avocat, médecin, notaire, libraire, pharmacien, tailleur, etc., selon son choix; et, pour cela, ne paie, n’étudie, et surtout ne reconnaît de maître. C’est même un des mauvais côtés de leur organisation sociale, parce que, pour faire n’importe quoi, il faut commencer par l’apprendre avec un maître, sous peine de perdre à la fois, en tâtonnements ou expériences, du temps, des peines et de l’argent.
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Mais ils savent que le commerce est ce qui donne le moins de mal et rapporte le plus, ce qu'mon peut faire avec le moins d^apprentissage et de maîtres,* donc en gagnant le plus vite : ils se jettent dans le commerce de préférence à toute autre profession, ou s’ils en ont une, ne l’exercent, en général, que d’une façon secondaire. On est commerçant au Pérou avant d’être quoi que ce soit, ministre ou évêque même souvent.
Joignez à cela que leur répugnance instinctive pour toute espèce de joug, même en vue de la science qu^ils honorent beaucoup, les jette fatalement dans le commerce à exclusions des professions scientifiques, agricoles ou industrielles. En efiet, bien que la vanité humaine se croie propre à tout, et qu’ils en aient presque autant que nous, cette vanité a des limites forcées, principalement dans la pratique. On a beau ne savoir la médecine qu’à la manière de Sganarelle et cependant vouloir la pratiquer, ne tue pas qui veut, mais bien qui peut. Si le diplôme chez eux n’est pas obligatoire pour envoyer un patient dans l’autre monde, il leur faut, du moins, trouver des patients. Or, là est la difficulté, parce que si muets que soient les morts malgré tout ce qu’ils auraient à dire, ils laissent derrière eux, toujours, je ne sais quelle rumeur plaintive qui dénonce leurs exécuteurs aux malades et les en préserve.
En fait de commerce, c’est différent. Avec quelques sous dans sa poche ou seulement un peu d’honnête apparence, n’importe qui peut acheter une fiole de tafia, la revendre en petits verres et ainsi gagner sa vie. On s’y ruine lorsqu’on fait cela mal ; mais tout le monde peut le tenter et, à moment donné là-bas, achète, vend, revend et rachète de tout, jusqu’à des conseils pour affaires ou maladie, sans même avoir conscience de ce
qu’il pratique : comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir.
L’anecdote'personnellequi suit et quej’ai prise sur le vif pourra donnerunécliantillondugenre,augrandcomplet.
Mon frère et moi, nous avions, depuis quelques semaines, un domestique péruvien recruté non sans peine. C'était un métis déjà sur le retour, ni intelligent, ni bête, quelque peu ivrogne, bavard, paresseux, moins voleur que d'autres, ayant déjà servi plusieurs voyageurs de marque, comme il s’était annoncé; mais, somme toute, un assez bon diable qui ne faisait pas plus mal que ses confrères du lieu, le peu qu^’il avait à faire autour de nous.
Un soir, après une course de quelques jours hors la ville où nous résidions momentanément, je revenais seul au logis. Je le trouve, portes et fenêtres ouvertes, en état de saleté complète, et, dans mon hamac étendu tout de son long, un cigare à la bouche, monsieur notre officieux. Il se lève en m'entendant rentrer ; mais tout juste, comme si j’avais été un de ses amis de dixième catégorie. Sans avoir l’air de rien voir — ce qui est souvent le parti le plus sage — je lui demande pourquoi il n’a pas balayé?
« — Par hasard, monsieur croit-il que parce que je le sers, je le dois servir sans cesse. Ces jours-ci, j’étais ©ccupé à mes affaires.
» — Ah ! Et aujourd'hui?
» — Aujourd'hui, je me reposais. J’ai veillé tard hier pour vendre des chapeaux. Je suis citoyen péruvien, j’ai le droit de me reposer, si je veux. »
Et, sur ces mots, pour me prouver son intention formelle de reposer à mes dépens, il se réinstalla dans mon hamac, autrement dit mon lit ; car nous dormions
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au hamac pour éviter les insectes bondissants qui, en lits ordinaires, couchent si nombreux avec vous qu’il faut parfois leur céder la place.
J’avais assez bien patienté jusque-là, non par amour de l’individu, mais par ennui de le changer pour un pire peut-être. Cependant, tout, à la fin, lasse et casse. Ma patience était cassée. Je dis à don Pedro — c’était 'son nom — que le droit de citoyen péruvien, nlmpliquant pas celui d’usurpation de mon hamac, je l’engageais à faire ses affaires à d’autres dépens que les nôtres, donc à vider les lieux sur l’heure.
Comme il avait en effet, pendant notre absence, vendu quelques chapeaux dont nous avions probablement fait les frais sans nous en douter ; et, qu’avec leur produit, il pouvait vivre pendant plusieurs semaines, il ne se fit pas répéter l’invitation. II mit dans un mouchoir toutes ses hardes, consistant en quelques vieilles nipes que nous lui avions données : se couvrit fièrement : se dirigea vers la porte et ne daignant se retourner que sur le seuil, me dit en me montrant son paquet.
« Je suis assez riche pour faire désormais des affaires, si je veux. Le seigneur apprendra que les citoyens péruviens sont libres. >
Là dessus, il partit plus raide qu’un ministre vraiment démissionnaire. Mais il est juste d’ajouter qu’au bout de trois jours, il revint nous supplier de le reprendre : ses affaires n’ayant pas prospéré, dit-il.
En fait d’affaires, il avait tout simplement troqué ses hardes et son argent contre autant de tafia qu’il en avait pu boire : et, se trouvant à sec, avait compté sur notre indulgence par indifférence. Mais nous en avions assez de sa personne déjà remplacée par un Indien pur qui le valait dix fois. Nous le laissâmes sans pitié à son
nouveau commerce de fainéantise et de tafia, en vue duquel il finit même à force de supplications, par nous soutirer quelques réaux.
Tout le monde là-bas est un peu Pedro. Chaque fois qiPon trouve occasion, on fait une affaire et aussitôt on en mange l’argent, pour recommencer sur nouveaux frais, quand on n’a plus rien. Si nous menions pareille vie sur notre hémisphère, je Tai déjà indiqué plus haut mais j’y reviens à dessein, nos rues ne suffiraient pas aux mendiants, ni la Morgue aux suicidés : tandis que là-bas le suicide et la mendicité ne se trouvent que dans les villes. Personne ailleurs ne chôme jamais absolument et tous sont encore trop jeunes de nation pour éprouver l’ennui d’ici-bas. Grand bien leur fasse, puisque la vie les amuse. En fait de départs, pour moi^ je réponds comme Alphonse Karr à ceux qui disent qu’ils voudraient s’en aller ;
« Vous n’étes pas dégoûtés ! »
C’est toujours la même chose.
Cet état social a des avantages, puisqu’il rend les Péruviens propres au métier le plus fructueux de tous : mais il a des inconvénients graves. Ce pays dépense là toutes ses forces physiques et morales sans rien produire, comme nous faisons, nous, au grand profit de notre nationalité. Ne produisant pas, il est et reste tributaire des autres peuples pour tout. Cela va bien et ira ainsi longtemps, à cause de sa richesse. Mais ils feront sagement, je crois, d’arrêter cette espèce de dartre commerciale, par quelque gros impôt. Cela hâtera l’heure d’un tassement social que le temps d’ailleurs amènera de lui-même : parce qu’à force de souffrir la faim en commercant, il leur faudra bien apprendre et faire autre chose.
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Le commerce extérieur est considérable et varié, beaucoup plus important que ne le comporte une population de 3,500,000 âmes.
Il consiste :
D^une part comme exportations de matière première ou à peine façonnée, telle que guano pour 500,000 tonnes estimées à 130,000,000 de francs par an : métaux 40 à 80,000,000 de fr.; salpêtre autant ; laine de mouton, alpacas,etc. ; sucre, coton, cuirs, borax, chapeaux dits de panama, etc.
D’autre part, en importations d^objets fabriqués en Europe, aux Etats-Unis et en Chine ; tels que mercerie pour 15,000,000 de fr. ; cotonnades pour 25,000,000 fr.; vivres pour 15,000,000 fr. ; lainages pour 10,000,000 fr. ; vêtements confectionnés pour 15,000,000 fr. ; soies, bois, fer, outils, armes, vaisselles, bijoux, vins liqueurs, meubles, machines, etc.
En résumé, en estime que le mouvement commercial du Pérou avec l’étranger, est pour les exportations et importations réunies, de 7 à 800,000,000 de fr, par an, dont partie entre et sort en contrebande .
Telle est la richesse de ce pays, que, presque sans travail, sans autre peine que celle de récolter, ou plutôt de laisser prendre, il paye tout ce que l’étranger fabrique pour lui. Il a beau tout acheter au dehors, son blé, son fil, ses habits, tout jusqu’à sa colle même qui lui vient de Chine, parce que cela l’ennuie d^’en faire. Il a beau, à trois ou quatre millions dTndividus qu’il est, demander à l’étranger chaque année pour quatre cents millions d’objets ! Ses métaux et son guano payent si bien nos labeurs, que le plus souvent, dans le compte, c^est encore nous qui lui redevons !
Douze pour cent environ de ce commerce, soit près
de cent millions annuels se négocient avec la France. Naguères encore^, il y a vingt ans, ce mouvement atteignait à peine vingt-cinq millions de francs portés par 5ünaviresjaugeant ensemble vingt-cinq mille tonneaux. Mais, depuis ce temps, nos affaires avec le Pérou ont presque quadruplé. L'intercourse maritime entre nos ports et les leur donne pour résultats annuels plus de cent entrées ou sorties de navires jaugeant environ 100,000 tonneaux. Nos produits qui ne pénétraient que sous marque anglaise sont aujourd’hui préférés. Notre ensemble commercial enfin représentant à peine autrefois le dixième de celui de l'Angleterre, en représente aujourd’hui près de la moitié.
Ce mouvement se fractionne ainsi :
La France demande au Pérou du guano pour plus de 30 millions, du salpêtre pour 5 ou 7, du cuivre, des peaux brutes, de l'étain, du borax ou acide borique, etc. Avec des métaux et des denrées médicinales, c’est d’ailleurs à peu près tout ce que nous avons à lui demander présentement. Ce dernier produit qui serait pour l'Europe d'un très-haut prix à cause de ses qualités exceptionnelles, nous arriverait facilement par l’Amazone, à Cayenne, où nos maisons de commerce pourraient avoir des comptoirs, à l’usage des républiques intérieures de l’Amérique du Sud, principalement du Pérou.
En retour, nous envoyons des tissus de laine ou de soie pour plus de 10 millions de francs, des effets à usage pour autant, des peaux préparées et ouvrées pour 5 ou 6 millions, des vins ou eaux-de-vie pour 5 millions, de la parfumerie, du papier, des livres, etc. Mais ce qui plaît et plaira toujours le plus à Lima ce sont nos objets de mode, pour toilette, parure,
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OU autres usages, tels que carrosserie, sellerie, vêtements, bijoux. Seulement il faut que cela soit éclatant à cause de leur ciel, qui, comme celui du midi, écrase les couleurs et nécessite le voyant : bon et bien fait, parce qu’ils s^ connaissent : à la mode, parce qu^ils sont au courant. Ne leur envoyez point de rossignols : vous les tromperez peut-être une fois, mais jamais deux. Ils sont aussi fins que vous pour le moins ; or vous savez le proverbe : fins contre fins ne font pas leurs affaires . D'ailleurs en faits de commerce comme de tout, la plus grande des habiletés est la probité toujours (1).
Comme on le voit par les pages précédentes, l'Europe, entr’autres, nous de France, avons grand intérêt à nouer le plus de relations possibles avec le Pérou : pour écouler nos marchandises et surtout trouver de la matière première qui nous manque de plus en plus, telle : guano, salpêtre^ métaux, cotons, produits médicinaux, etc.
(l) Les chiffres qui précèdent, comme ceux de l'industrie, sont aussi récents, complets et exacts que j’ai pu les donner. Toutefois, je n’en garantis aucuns, ni en gros, ni en détail. Je les crois les meilleurs, puisque je les donne, mais je n'ai de leurs qualités ni la preuve, ni même la certitude. Ils résultent de l’ensemble de renseignements que j'ai pris un peu partout. Documents officiels français et péruviens, rapports de consuls, livres, brochures, journaux, dires de négociants, j’ai cherché et recueilli tout ce que j’ai pu trouver sur la matière comme sur le Pérou. Puis avec cela et ce que je savais par moi-même, j’ai fait les chiffres précédents, comme j'ai fait mon livre; à coup de travail et en le croyant la vérité jusque dans les moindres détails, mais sans garantir que ce que j’ai vu.
Si donc je me suis trompé, surtout dans ces chiffres, qu’on veuille bien me le pardonner. Il m’a fallu tant en lire, tant en prendre et laisser, en faire et défaire, pour donner la vérité de mon mieux : que cette vérité même a dû m’échapper souvent dans ce labyrinthe d’assertions souvent disparates et même contraires. Les renseignements commerciaux surtout forment la cacophonie la plus complète qu’on puisse imaginer, à cause de leur double exercice d'abord, et de maintes autres causes. Au point que cela pourrait bien être encore une habileté de la jeune république! Faisant très -bien ses affaires, elle aime mieux qu’on ne sache au juste ni avec quoi, ni avec qui. Vous ne publiez pas les vôtres à tous venants, n'est-ce pas? Ils font de même. Charbonnier est maître chez lui. C’est leur affaire. Je fais les vôtres du mieux que je puis, en vous disant ce qui précède et suit. Je n’y peux rien de plus.
cela nous est facile, parce que nous sommes peut-être la nation la mieux vue de toutes là-bas, mieux que les Anglais eux-mêmes, par la raison que lePérou ne nous doit pas, comme à eux, des sommes considérables portant intérêt, ce qui, tôt ou tard, amènera du froid entre les deux commerces. C"est de fatalité. La nation ou l’homme qui, même en nous obligeant, gagne beaucoup d’argent sur nous, nous gêne toujours à moment donné.
Sachons donc profiter de cette situation, qui, si elle n’est pas encore venue, va venir. L’occasion, disent les poètes, n’a sur son crâne chauve qu’une seule mèche difficile à saisir et à ce titre formant, je pense, la queue du diable. Prenons-la, sans la tirer. G’est une bonne mèche que celle des Péruviens, quoiqu’un peu chinoise et résistante. Elle se nous prêtera, sous con" dition de lui prêter les nôtres.
Un mojæn, à mon sens, de nous prendre cordialement aux chignons — très-bonne matière d’envoi à Lima — ■ serait, je crois, dépenser à notre Cayenne, pour en faire un entrepôt commercial entre nous et le Pérou. Si j’étais quoi que ce soit dans les conseils du gouvernement, je pousserais de toutes mes forces à ouvrir là un port franc : malgré notre administration qui s’y opposera naturellement. Une liberté quelconque à laisser prendre ! Cela est déplorable ! Mais c’est l’intérêt de la France : j’irais de l’avant : notre commerce et nos marins applaudiraient avant un an.
Dès que les chemins de fer péruviens seront arrivés sur le haut Amazone ou ses affluents, la navigation sud-américaine intérieure naîtra de suite, par l’Angleterre et les États-Unis surtout. La porte est aujourd’hui entrebâillée seulement : elle s’ouvrira toute grande,
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quoi que veuille, dise et fasse le Brésil. Les bâtiments partiront d’Europe et iront au Para, à la bouche de EAmazonè. Là, ils déposeront leurs marchandises qui seront transbordées sur les vapeurs fluviaux péruviens, boliviens, équatoriaux, arrivant de leur côté par les fleuves et déposant au Para les denrées de leurs divers pays. Nos navires prendront ces denrées en échange et reviendront en Europe, tandis que les autres remonteront PAmazone pour retourner dans leurs patries respectives : au grand profit du Brésil surtout, l’entrepôt futur de cet échange prochainement considérable.
En prévision de cet avenir, j’avais par tous moyens, rapports, notes, publications diverses (1), exposé cela au gouvernement impérial et fait efforts pour qu^’à l’aide de traités, nous tâchions de reprendre notre ancien bien, Macapa, située en face du Para, sur la bouche nord de l’Amazone, perdue à la paix d^’Utrecht. Gela était alors sinon facile, du moins possible, à raison de notre légitime influence sur le Brésil. Je devais le dire, au retour de Pexploration que nous venions de faire de PAmazone, au point de vue des intérêts français, politiques et commerciaux.
Je Pai dit. Mais c’est si loin l’Amérique du Sud I Si peu connu ! La fastueuse nonchalance du gouvernement impérial avait bien autre chose à penser que ces déserts ! De plus, on a subitement abandonné Cayenne, comme nous Pavions repris et reprendrons, comme nous faisons tout ; au souffle d^’un vent de mode ! Nos efforts ont été enterrés en bureaux, enfouis même, ainsi que disent les cléricaux ; en ce sens qu’ils n^ont pas
(i) Voir les aventures de Rohin Jouet, le dernier chapitre : Huit joiirs sous V équateur ; et pas sim au Moniteur universel, le J ou^rnal officiel d’alors, dans divers journaux, etc.
eu les honneurs de la moindre cérémonie bureaucratique : autrement dit, pas la moindre réponse. On ne s'en est pas plus occupé que si nous avions proposé d’acquérir la lune !
Aujourd'hui cela est fini ! A vau l’eau : englouti avec tant d’autres rêves, dans nos désastres de 1870 ! Mais il y a encore peut-être une bribe à tirer de la situation, pour notre commerce et pour Cayenne. La pauvre abandonnée recevra de là une impulsion qu’elle n’aura jamais complète sans sa frontière naturelle, l'Amazone, mais qui, du moins, lui donnera ainsi quelques parcelles du commerce prochain du grand fleuve.
C’est encore mon devoir de le dire aujourd’hui, comme il y a vingt ans, juste 1 Je le fais par ces lignes : sans espérer d’être plus heureux que la première fois. Mais, si peu écouté qu’on soit, en la belle France, quand on ne lui prodigue pas de l'encens à flots, nul ne doit se décourager de son devoir : je l’accomplis.
Le moment est propice. Les chemins péruviens et l’Amazone s’ouvriront d’ici à deux ou trois ans. Cayenne est à 350 kilomètres environ de la bouche nord du fleuve. Les vapeurs fluviaux peuvent y arriver, en longeant la côte, aussi facilement et presqu’aussi vite qu'ils arriveront au Para, sur la bouche sud. Les Péruviens nous viendront, presque certainement. Il y a entr’eux et nous des liens de toute sorte, de nature, de religion, de république, de besoins, d’intérêts, de mœurs, de relations existantes (1). Ils descendront jusque chez nous, bien plus volontiers qu'au Brésil, qui ne les aime pas et réciproquement, pour causes multiples.
Nous nous arrangerons pour qu’ils trouvent là toutes
(l) Il serait facile de s’ouvrir de cela au gouvernement péruvien ; et ainsi de préparer quelque chose.
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facilités d^affairés, à l’arrivée comme au départ, marchandises à leur gré, vente certaine de denrées, charbon de terre ou bois de palétuviers qui vaut le charbon, vivres, port, quais ou chalands, etc. Ce sera notre affaire : et, dans ce but, vous n^'avezqu’à agir, mesdames les chambres de commerce, à Marseille^, Bordeaux, Paris, le Havre. J^ai fait ma double tâche, de voyageur pour vous et d’écrivain pour tous : je me lave les mains du reste et retourne au Pérou, car encore plus que vous, j’ai hâte d^en sortir, croyez-le bien. Il y a des années que je drogue là à votre intention. En vrai voyageur que je suis, je rêve d^'ailleurs. A l’américaine : forioard, forward.
Le grand levier du commerce, la monnaie, est simple et commode au Pérou, surtout pour nous. Les Péruviens ont adopté notre système décimal depuis quelques annés déjà. Nos poids, mesures et monnaies sont donc identiques. Seulement leur unité, au lieu d’être le franc est le soleil, sole, notre pièce de cinq francs divisible en cent cents ou cent sous. G^est d’ailleurs à peu près leur ancienne unité monétaire et celle des deux Amériques : la piastre, le dollar. Seulement cette unité était jadis oscillante et diverse à Pinfîni, elle est aujourd’hui fixe et absolument uniforme.
L^’ancien argent espagnol, piastres à colonnes, etc., et les pièces américaines, mexicaines, anglaises, etc., sont reçues presque partout : mais moins couramment que les nôtres identiques aux leurs. Les pièces boliviennes, chiliennes, équatoriales, etc., sont exposées à des refus ou des dépréciations importantes; surtout dans l’intérieur du pays. Car dans les grandes villes de la cote, telles que Lima et Arequipa, etc., chaque monnaie a sa valeur; intrinsèque, qu’elle provienne.
Quant à la manière dont se fait le commerce du Pérou avec les étrangers, nous, les moeurs commerciales y sont très-larges, faciles, g'énéreuses même au plus haut degré : mais elles ont plusieurs tares, qu’il importe de connaître, pour s’en garder. On peut y gagner et on y gagne beaucoup: mais on risque. Gouvernement et particuliers, soit qu'ils exportent, soit qu'ils importent, savent à merveille tirer leur épingle du jeu et faire tous les profits possibles, licites ou non, que l’occasion leur suggère.
J'ai^léjà efileuré cette situation dans les chapitres : (roiivernement et nature des Péruviens, mais comme cela me paraît utile à exposer complètement, en raison de nos intérêts commerciaux, j’y reviens. C'est encore mon devoir ; je l'accomplis à regret, car il m'en coûte do dire à des amis quelques vérités qu'autrement je garderais au fond de mes notes. Mais ces vérités doivent être dites, dans leur intérêt même et le nôtre : je m’exécute.
Le bien d’abord : comme passe-port. En tout, le gouvernement péruvien est très-large, coulant et généreux même, non-seulement par habileté, mais par nature et tradition. Ainsi pour son guano, son salpêtr e, ses chemins de fer, ses achats ou ventes de toute sorte, il paye, reçoit, escompte grandement, toujours. Sa douane est d’une ampleur inusitée en d’autres pays. Non-seulement elle ne commet pas nos mesquines visites, mais elle perçoit ses tarifs d'une façon large et fraternelle plutôt que fiscale : c’est-à-dire au contraire de notre Europe, où chaque nation et employé semble se faire un mérite de ses exigences. Elle laisse passer sans droits ou ne taxe que peu divers objets : ainsi le fer brut, les machines, les oeuvres d'art, tableaux, statues.
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instruments de science, livres, etc., que généralement nous taxons à Forientale, tant que nous pouvons, à moins d'^arrêter tout-à-fait leur entrée.
Pour dire enfin les choses nettement, les Péruviens sont en tout bien plus généreux que nous.
Par contre, ce même gouvernement élève ou abaisse volontiers ces droits au gré de ses iiitérêts du jour, sans se soucier des traités passés, des droitsacquits,etc. Il modifie fort adroitement, sans en avoir l’air, les conditions de ses marchés, s'il le peut : en agissant, il est vrai, avec générosité toujours, ce qui fait qu"on gagne av^ec lui plutôt qu'mon ne perd : mais enfin il n’est pas strict en ses conventions, comme sont les Anglais par exemple et comme nous étions avant Pempire, sous les Bourbons des deux branches. Ses fonctionnaires de l’intérieur (je les ai vus à Pœuvre souvent), empêchent volontiers les Indiens de leur gouvernement de travailler pour leurs concurrents, arrêtant les marchandises ou.même les marchands, sous les prétextes les plus futiles. A peine de non réussite dans maintes affaires d’adjudications, de douanes, de procès, etc., il faut savoir plus que nulle part intéresser tel personnage, lever tel obstacle, se concilier tel juge, etc. : mettre en un mot dans chaque serrure une dose quelconque de cette huile souveraine partout, infaillible là-bas, qu'mon nomme argent. C’est par excellence le pays des arguments positifs (1).
(l) Il m’est venu, à cette page, la pensée de parler des embarras financiers actuels du Pérou, à l’occasion de sa dette: embarras qu’on a d’ailleurs exagérés grandement, voire même dénaturés. Mais ces difficultés quoque sérieuses np seront que momentanées : pour peu que la jeune république veillé sur elle. Je n’ai donc pas cru devoir en parler dans cet ouvrage, pas plus que dans un compte-rendu de l’état général' de la France,' j.e ne parlerais de ses mouvements accidentels de bourse, par suite de hausse ou de baisse plus capricieuse que raisonnée* .
Les particuliers font en petit ce que les gouvernants font en grand : ce qui est logique. Ils sont tous larges et faciles. Leur nature est trop généreuse pour lésiner sur quoi que ce soit. Les affaires se font vite, sans tiraillements de Juifs orientaux qu’on trouve en Méditerranée par exemple. Ils agrippent le bon bout si on le leur laisse prendre et même, au besoin, tirent à eux la couverture entière. Mais ils ne bardent point, ce qui est beaucoup en affaires.
Ainsi ils sont d'un laisser-aller presqu’incroyable pour la réception de l’argent. Je les ai vus souvent accepter sciemment des pièces d’un titre inférieur à celui qui leur était dû, telles que des boliviennes qui avaient 33 0/0 de cuivre, ou même des piastres tout-àfait fausses. Puis, comme je leur demandais, pourquoi ils avaient pris ces pièces.
« Oh, oh, répondaient-ils, avec cette douceur insouciante qui les caractérise, peu importe ! Nous ne faisons pas attention à cela. Je les repasserai toujours. Le pire qui pourra m'arriver sera de lustrer un peu les boliviennes avec — de Valcali naturel — afin de les écouler plus facilement. »
Et en projetant ce vol si commun d’ailleurs, ils ne pensaient pas mal faire. Loi de talion. Ils rendaient ce . qu’ils avaient reçu. Cela leur paraissait plus simple que de disputer pour aussi peu de chose qu’une ou deux mauvaises pièces.
De plus, nombre d’entr eux font aisément défaut à leurs promesses commerciales, pour peu qu'ils rencontrent mieux ou se sentent lésés. Si on ne leur rappelle pas leurs engagements, ils les oublient volontiers: et plus volontiers encore, accumulent dettes sur dettes, pour régler le tout à lafpi^ï Gomme ces flls de famille
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en fins de fortune, qui prennent ce qu’ils peuvent à leurs fournisseurs, en disant à chacun d’eux de porter cela sur sa note : et, quand la note arrive, sont en voyage !
Vous vendez à don Ignacio une mule dont vous n’aviez plus que faire. Il n’a pas l’argent sous la main pour vous la payer, mais ce, soir il sera chez vous. Le soir, il est parti avec la mule. Ses voisins disent bien qu’il reviendra dans huit jours. Possible, mais vous partez demain 1 Donc quant à l’argent: ne sait quand reviendra, mironton, mirontaine !
Enfin, quand leurs affaires tournent mal, ils font volontiers comme aux Etats-Unis ; ils les abandonnent sans barguigner, pour en recommencer d^autres ailleurs ou au besoin dans la même ville et la même boutique. G^est un joueur qui tenait les cartes pour divers et qui a perdu la partie. Emargent manque pour payer l’adversaire. Tant pis. Ce n’est pas son affaire: il a abandonné ce qu’il avait devant lui : il se lève et va jouer à la tablé voisine. Quant à vous, adversaire et parieurs, débrouillez-vous comme il vous plaira. Cela ne se nomme même point là-bas déposer son bilan, ou faire faillite, mais bien n^avoir pas réussi. Nul n^en rougit, ni ne s^’en indigne : à moins que, comme il arrive souvent chez nous, ce joueur malheureux n^étale insolemment le plus insolent des luxes et ainsi de luimême se désigne au mépris public.
Ces mœurs sont mauvaises, déplorables même, car elles détruisent la confiance qui est la base du commerce et de toutes les transactions entre les hommes . Si on ne les réfrène pas, elles corrompent la nation jusque dans ses moelles et je ne les raconte que pour leur faire échec et nous garer de leurs dangers. Mais il ne faudrait point pour cela incriminer trop fort ces
jeunes hommes, parce que nous sommes sous ce rapport, très-loin d'être sans péché, ce qui leur constitue des circonstances atténuantes. Les pailles de leurs yeux nous apparaissent énormes; mais pensons aux poutres des nôtres, et, pour ce faire, examinons-nous un peu, avant de nous quitter. Voulez-vous?
La nature humaine, à la regarder de haut, sans parti pris, ce qui est le moyen de la voir telle qu’elle est, n’est pas précisément d’un ange. Sa probité surtout laisse à désirer. L’homme est né, sinon voleur, parce qu'en naissant il ignorait aussi bien le vol que la propriété, mais il est né preneur de ce qui lui plaît, surtout du bien d’autrui, dont il a même généralement plus d’envie que du sien propre : par la simple raison qu'il a l'un et n’a pas l’autre.
Pour saisir ce bien, si on le lui refuse, il s’y prend de toutes les manières. Subterfuges, hypocrisies, ruses, mensonges, la force même, tout lui est bon pour en arriver à ses fins. Il réussit ou succombe plus ou moins dans ses efforts, mais, à peu d'exceptions près, ne s'arrête que devant la force. L’homme absolument honnête en tout est bien plutôt l’exception que l'état normal de l’humanité. Comme dans l’intérêt de sa sécurité, l’espèce humaine a établi des lois, qui répriment ses instincts preneurs et qu'il faut que chacun se soumette à ces lois, au moins en apparence, elle fait à tous propos de vertu, disent les Espagnols; ou met de
VempoiSy disait madame de Créquy.
Ainsi, quand une nation entreprend quelque guerre, même la plus injuste, elle a toujours un prétexte à invoquer : civilisation, représailles, nécessité politique, etc. Les particuliers, surtout les plus véreux, font à tous propos leur boniment de vertu, en jetant de la
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boue sur leurs voisins ennemis ou même amis ; crient comme des paons, au moindre soupçon ; jurent leur grand Dieu, leur parole, etc. Isolés ou en troupe enfin, tous s’empanachent d^équité : ce qui prouve que ce sentiment existe en nous à Détat dfinstinct, de loi primordiale de notre nature, qu’il faut suivre d^’abord.
Mais qu’est-ce que cela prouve, sinon queTliomme est menteur aussi bien que voleur? Qu’il se sent faire mal, ou a peur; et, dissimule sa faute, chacun à sa manière, dumieux qu^’il peut ? Gela ne détruit en rien cette faute : au contraire: et, ce qui prouve clairement que ces vices sont inhérents à l’humanité, c’est que plus elle est en force,, plus elle est disposée au vol et le commet avec moins de vergogne, parce qu^elle est plus certaine de l’impunité !
Pour citer des faits comme exemples à Tappui : l’Europe, par Forgane de la nation cependant la plus probe de sa troupe, prétend imposer l’opium à la Chine, pour avoir ses potiches ou son or. La Chine refuse. L’Europe y part à deux : pille le palais des souverains chinois : leur fait, canons braqués, signer des traités avantageux pour elle : et revient le poing sur la hanche, fière comme Artaban, jouir de ses pillages et humer de la gloire à pleins naseaux.
Au milieu d’elle, en plein XIX® siècle de droit national, un peuple d’ailleurs injustement provoqué, prend deux provinces malgré ces deux provinces : les garde prisonnières, et, pire que cela, se les incarne de force: un viol à la fois moral et matériel ! Pas un autre peuple ne dit mot.
Si pareils actes étaient commis par des particuliers, cela s’appellerait attaque à main armée, vol, billets par contrainte, rapt, viol, etc : pour lesquels, en tous pays,
la loi édicte peines de mort ou de déportation. Ce sont des nations qui les commettent: sic itur ad astra^ leur gloire en ira jusqu’aux astres !
De plus, chez elle, chacune de ces nations fait, sous une forme quelconque, tout ce que fait le Pérou : ainsi quant aux douanes, je pourrais citer maintes villes de l’Italie et delà puritaine Angleterre, où le plus rapide moyen d’entrer est de se présenter la main dans la poche. Interrogez chaque négociant sur les pays avec lesquels il commerce, notamment sur les nôtres en Europe. Il vous dira que nos douanes non contentes de tout fouiller, bousculer, casser sans gêne ce qu’on ne leur ouvre pas assez vite, interprètent toujours leurs tarifs en leurs faveurs exclusives; grossissant les valeurs des objets; voyant la fraude partout ; sévissant pour les erreurs les plus vénielles et involontaires; agissant pour tout dire en véritable eyiregistreynent de chez nous, dont la mission paraît être bien moins de percevoir un impôt que de molester les citoyens pour le plaisir de les prendre en faute et ainsi de se montrer zélé 1
En fait de marchés, les nôtres d^’avant la guerre de 1870 ne nous font pas grand honneur 1 Sans la juste flétrissure que, du haut de notre tribune, l’éloquente indignation du duc d^Auditïret-Pasquier, leur a infligée comme une marque au fer rouge, on eût pu croire que notre vieille probité française gisait noyée pour toujours sous les mœurs impériales.
Enfin, pour que nos chers voisins d’outre-Rhin ne se targuent pas d^’une blancheur immaculée qu’aucune nation n’a le droit de revêtir, certain pacha d’Egypte, qui, à l’occasion, fait et défait ses marchés comme bon lui semble, disait en comparant entr'eux deux hauts négociants aUemand et français \
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a Ce N... me vendait tout, à peu près dix fois ce que cela valait. Je Tai quitté pour prendre X. . un puritain d’Allemagne et son agent. Mais il me vend aussi cher et me donne du carton pâte pour du métal. Je vais reprendre N . . . »
Tout bien considéré, TEuropè ne vaut pas mieux que l’Amérique, soit en nations, soit comme particuliers. Nous sommes plus habilement hypocrites : c’est à peu prèstoute notre supériorité vertueuse: soyons donc indulgents, au lieu de crier sans cesse comme on l’entend faire :
« Ces vieux voleurs de Chinois! Çes flibustiers d’Américains ! Etc., etc. »
Prenons garde I s’ils allaient répondre : ces bandits d’Européens ! Après cela, nous ne lisons jamais rien de l’étranger! C’est comme sTls criaient dans le désert.
La vérité est que nos nations et nos commerçants d'Europe savent le Pérou riche, facile et généreux ; ils s’eôbrcent d'arracher quelques plumes au bel oiseau, se jetant sur lui dans ce but, avec l’avidité naturelle à l’homme et tirant tant qu'ils peuvent. L'oiseau se sent plumer : mais il est si bien garni que cela l'occupe peu. Il ne crie même pas : toutefois il se défend à sa manière, en ne livrant pas toutes les plumes qu’il a promises pour le grain avarié qu'on lui sert. Je le blâme : mais j'ajoute à son actif que tout le monde n’est pas Turenne, notre vieil honneur français: pour tenir sa parole à n'importe qui, inôino à ses créanciers de grand'route.
En résumé, quelques commerçants seulement — car la majorité a le loyal bon sens de se taire — crient souvent et très-haut contre le commerce américain nord et sud. Bien : j’accepte qu’ils aient raison et soient vraiment plus honnêtes que leur dénigré. Mais alors
pourquoi fout-ils affaires avec lui, sans s’arrêter qu^après fortunes faites? Quand on est si honnête que cela, on ne se met pas en relations avec des flibustiers, ou tout au moins on brise ces relations dès qu"on peut. Or, la plupart d’entr’eux, non-seulement entament et gardent ces affaires avec plaisir; mais ils y courent, ils y volent à tire-d’ailes^ comme vers une proie. On en voit venir là de tous les points de l’horizon, depuis la Chine jusque de l’Europe, se ruant par bandes au guano, au salpêtre, aux chemins de fer, à toutes les fournitures péruviennes, et revenir tous avec des fortunes et de grosses fortunes souvent.
Quand Je devrais passer pour un sourd, leurs cris no m’émeuvent pas : je ne saurais les plaindre, ni encore moins reprocher au Pérou les fortunes quhl leur a laissés faire sur son dos. S’il me fallait être juge entre les deux, je leur dirais en vrai singe de la fable :
. . . Je vous connais de longtemps mes amis ;
EL tous deux vous paierez l’amende :
Car toi, loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris ;
EL toi, renard, a pris ce que l’on te demande.
Mais, de par La Fontaine encore, je leur conseille de ne jamais plaider devant d’autres singes que Fami qui cherche à les concilier par ces lignes: sous peine quhl leur advienne certainement que le juge gruge PhuîtrO;, sauf à leur dire après
D’un ton de président :
« Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille » Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.»
Or, mieux vaut gruger l’huître ensemble : ce que je leur conseille de faire, en demandant à chacun d’eux
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pour prix de mon arrêt, les simples écailles d^acheter tous deux mon livre.
Telles sont, telles étaient surtout les moeurs commerciales du Pérou. J’ajouterai, pour lui rendre justice entière, que ces mœurs américaines s’épurent de jour en jour : comme s'épure progressivement rhumanité, n’en déplaise aux vieillissants chagrins, qui prétendent qu'elle se corrompt. Le temps n’est déjà plus où la contrebande entrait dans les émoluments des douaniers, comme l’anse du panier dans le salaire de nos cuisiniers. Ils ferment encore les yeux en circonstances fructueuses, mais ils ne pratiquent plus eux-mêmes. Il y a donc progrès. Leur sens moral s’améliore sans cesse, à mesure de leur croissance nationale, grâce surtout à l’Angleterre, avec laquelle ils sont en affaires incessantes. La haute probité des Anglais influe sur eux de toutes les manières : comme l'exemple et les pratiques d'un homme honnête influent sur son entourage, principalement sur les jeunes hommes.
A nous, si nous voulons marcher de pair avec l’Angleterre, de faire commeelleavec le Pérou, ce qui nous est facile. Nous n'avons, pour cela, qu'à resserrer les liens multiples existants entre le Nouveau-Monde et nous,par de bons accueils et surtout par une loyauté commerciale, dont nous leur devons l’exemple à titre d'aînés. En cela, comme toujours dans la vie, notre devoir est conforme à nos intérêts. Remplissons-le. C'est la consolation d'ici-bas, toujours ; et l'avenir d’ailleurs, je n’en sais rien, mais je l’espère et y avise.